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En entendant la voix sous le masque de fer, Sanji ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de recul.Le ciel était d'un bleu rayonnant, le soleil flamboyait parmi quelques paresseux cotons blancs. Un temps idyllique, lumineux. Mais les souvenirs remontèrent d'un coup comme des nuages sombres venus masquer la lumière; vite, il se composa un air blasé de façade. Ses compagnons ne devaient rien soupçonner, surtout pas l'autre tête de cactus, et pas même Robin. Sauver l'autre poulpe était la priorité absolue. Sanji avait sursauté en entendant l'expression "masque de fer" dans la bouche de la petite étoile de mer, mais il s'était donné contenance en s'allumant une cigarette : - Personne n'a jamais vu à quoi il ressemblait, pleurnichait Papug. Tout ce qui est sûr, c'est qu'il est très grand et très cruel ! C’est un mo-o-o-oooonnnstre … Mais cet homme gigantesque à la voix brisée par la souffrance semblait moins cruel à proprement parler que dévoré par la rancœur et l’injustice. Le souci, c'est que les Chapeaux de paille restants -Luffy, Zoro et Brook étaient partis à la rescousse du pouple, n'avaient aucune idée de comment l'apaiser. Tant de choses résonnaient entre les parois du masque. Rire. Pleurs. Rage. Souffrance. - Je désire depuis si longtemps éliminer un homme… Et aujourd'hui, il est là, à portée de ma main…. Et j'accomplirai ma vengeance même si je dois y laisser ma vie ! Les Chapeaux de paille le laissèrent continuer sa tirade sans prononcer un mot, très embêtés. On n'entendait même pas claquer les dents d'Ussop. Des méchants qui parlaient des plombes et des plombes, ils en avaient croisé plein et ça se terminait toujours par une bonne castagne, Gum-gum Bazooka et on en parlait plus. Mais ce méchant-ci avait beau porter un gros masque de grand méchant très très très méchant, ça ne répondait pas à la question : que faire d’un tel ramassis de souffrance contenue ? - Il existe donc une justice en ce bas monde… - ??? - Mais je vois que vous semblez quelque peu perdus, continua le tas de ferraille. Aussi, permettez-moi de vous raconter mon histoire. - … - Ahem, hem. Le raclement de gorge résonnait comme un coup de tonnerre -il avait vachement potassé son entrée en scène : - Autrefois, ma vie était simple et paisible. Mais un homme l'a ruinée et a fait de mon existence un enfer. Sanji crispa les poings dans les poches de son costume. - Euh, les gars ? balbutia Ussop. Je… Je crois qu'il parle de l'un d'entre nous… - Mais qui, bon sang ? cria Sanji un peu trop agressivement, s'attirant un regard interrogateur de Robin. - Livrez-le moi ! gueulait l'autre qui avait visiblement laissé tomber sa tirade. Livrez moi l'homme qui a ruiné ma vie, et je vous laisserai partir. - Mais bordel, de qui tu parles ? lui criait Franky. Vous connaissez ce type, vous ? Les Chapeaux de Paille haussèrent les épaules en choeur : - Ravi de te rencontrer, Sanji à la jambe noire ! La cigarette que Sanji mordillait nerveusement se brisa d'un coup. Elle alla choir sur sa veste de costume hors de prix avec un chuintement. Les rayons du soleil ricochèrent sur la surface métallique pour arriver droit dans l’œil de Sanji ; il voulut se protéger en mettant sa main en visière, mais non, il se força à la garder dans sa poche : - Que… quoi ? murmura-t-il. Ce type veut me zigouiller ? - Eh, Sanji ? fit Franky, blasé. C'est qui, ce type ? S'il a une dent pareille contre toi, tu l'as forcément déjà vu, ce masque de fer. - Non, je… - Essaie de te souvenir ? renchérit Nami. Tu l'as peut-être croisé sur le Baratier, ça devait être un gros-plein-de-soupe qui ne respectait pas les cuisiniers et que tu as remis à sa place, ou quelque chose dans ce genre-là… Sanji savait parfaitement qu’elle n’avait pas choisi le terme « gros plein de soupe » au hasard, mais ça ne pouvait pas être ça: quelle raison ce crétin aurait-il de quitter la Marine, de cacher son visage, avec ce masque, ce foutu masque qui devait peser si lourd… - Ah, bah alors là, ce n’est que justice, ricana Ussop en lui tapotant l’épaule. Il s’agit de faire face à tes crimes, mon ami ; souviens-toi, ô, souviens-toi de son nom, ô, son nom seul, ne crois-tu pas que tu lui dois au moins ça… - … Je… Difficile de me souvenir, ça remonte à loin… - Songe, ô songe à la douleur… - Fais un effort ! - Creuse-toi un peu la tête ! Non, il ne voulait pas faire un effort. Déterrer cette muselière de métal, ça faisait trop mal, c'était trop douloureux, trop inhumain : - Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? rétorqua Sanji. Je me suis fait un tas d'ennemis, à cette époque, à force de botter les fesses des clients ! - Pas la peine de remonter si loin, Sanji à la Jambe Noire ! résonna la voix d’outre-tombe. Les faits sont plus récents. Le nom replongea illico quelques centimètres sous la surface. Si ça remontait à après le Baratier, aucun risque … - Non, vraiment, ça ne te dit rien ? Mais putain, creuse-toi la tête ! - Ne t’en fais pas, la Jambe Noire. Quelques harpons devraient te rafraîchir la mémoire. Venin de scorpion, cadeau de la maison ! Faites feu, les gars ! Les Chapeaux de paille bondirent pour esquiver : - C’était obligé, les rimes ? - Ca faisait dramatique. Non, non, non, aucun risque, alors pourquoi Sanji avait-t-il de plus en plus de mal à contrôler les tremblements de sa voix : - Vraiment, je ne vois pas du tout qui ça peut êt – Nami chérie, attention ! Il eut tout juste le temps de bondir pour dévier un autre harpon empoisonné dirigé cette fois sur Nami : - Ecoute, je ne sais pas ce que je t'ai fait, beugla-t-il à l'intention du masque. Dis-moi qui tu – - PRENDS CA DANS LA TRONCHE ! Surgissant de nulle part, Luffy s’était jeté poing en avant : l'objet honni vola un instant, tomba sur les dalles, roula avec un lourd bruit mat. Puis stoppa sa course. - Bon, bah, vous l’aurez voulu, lâcha l’homme, la main sur le visage, en haussant les épaules d’un ton faussement désinvolte. Puis, mélodramatique : - Admirez ce visage maudit. Chopper laissa échapper un cri de surprise, Nami sous le choc se couvrit la bouche, Brook fit "Yohoho", Robin leva même un sourcil. - Qu… quelle horreur ! - Oh, le pauvre… - Mon dieu… Les muscles de Sanji refusaient de lui répondre. Le saisissement lui coulait du plomb dans les jambes, son souffle bloquait dans sa poitrine. Il ne parvint même pas à déglutir. Tout ce qu'il parvint à faire, c'est lâcher une exclamation, maigre manifestation de la déferlante qui remontait, remontait à la surface comme un tsunami hurlant. Les souvenirs, ils étaient là. Ils remontaient, ils sortaient, comme le sable qui s'écoule dans un sablier, mais dans le mauvais sens; ils jaillissaient comme le sang s'écoule d'une plaie mal cicatrisée, impossibles à rattraper, impossible à retenir, impossibles à panser. Son estomac se tordit, et il refoula à grand-peine la nausée qu'il sentait envahir sa bouche. Les quelques vingt-cinq degrés qu'affichait le thermomètre semblaient être passés en dessous de zéro. La chair de poule couvrit les bras du cuisinier dont les jointures des doigts étaient si crispées qu'elles en devinrent blanches. Il était incapable de détacher ses yeux du faciès grotesque qui lui faisait face. - J'ai l'impression d'avoir toujours attendu ce moment, continuait l'autre. J'ai pris la mer pour te retrouver, Sanji à la Jambe noire, mais ça n'a pas été facile. Parce que le visage imprimé sur cet avis de recherche ne te ressemble pas ! On est au moins d'accord sur ce point. Combien de fois est-ce que je me suis fait embarquer à ta place ? Et combien de soldats et de chasseurs de prime sont passés devant toi sans te reconnaître ? Chopper était toujours paralysé. Franky versait une larme de compassion, mais ça ne voulait rien dire, Franky chialait toujours pour un rien… - Et combien de fois m'ont-ils dépouillé de mes biens, arrêté, jeté en prison pour m'exécuter, me marquer au fer rouge ou que sais-je ? Est-ce que tu peux seulement imaginer ne serait-ce qu'un centième de ce que j'ai éprouvé ? Enfermé, seul, et une fois au-dehors, l'interdiction de montrer mon visage au monde sous peine d'être exécuté ? - Pauvre, ô, pauvre patron ! chantaient en chœur les sous-fifres. - Imaginez son calvaire, murmura Robin. Tout ça parce que la Marine est incapable de dessiner un portrait ressemblant… Tu es né sous une bonne étoile, Sanji, je suis sûre que tu rencontreras une mort tout aussi intéressante... - Yohohohoho… Le squelette crachait son absence de poumons à force de rigoler ; Sanji aurait dû le faire taire, répondre, dire quelque chose, ou desserrer le nœud de sa cravate ou déboutonner le col de sa chemise. Il suffoquait. - Et mes cicatrices dans le dos ! continuait le pleurnichard. Oh, ça serait facile de blâmer les soldats de la Marine qui tenaient les armes pendant que je fuyais. Mais pas besoin d’être un cerveau pour comprendre qui est le véritable responsable, hein ? Hein ? Hein, dis ? - Dis-nous ! répétèrent en choeur les sous-fifres. - ... - Par ta faute, je vis dans la peur depuis des années. Des années que tu as décidé de te faire un nom en tant que pirate et que c’est moi qui dois passer ma vie à me cacher, qui dois passer ma vie à fuir ! - En fait d’années, glissa un sous-fifre, ça fait plutôt six mois… - La ferme ! La première fois, Sanji, je n'ai pas compris ce qui m'arrivait. On m'a simplement dit ce que je te dis aujourd'hui: "Ça y est, je t'ai enfin mis la main dessus, Sanji à la Jambe Noire" ! Et tu sais ce que j’ai répondu ? - … - J’ai dit que je ne connaissais pas ce Sanij ! Sanji entendit Chopper pleurnicher. En temps normal, il l'aurait pris dans ses bras ou lui aurait frotté les oreilles, ce qui avait le don de le calmer instantanément. - Alors rends-moi ma vie, Sanji à la Jambe Noire ! Ce n'était pas Sanji, cette personne sous le masque ; mais Sanji ne voyait pas une personne. Il ne voyait même pas un être humain. Une chose dont la tête penchait à cause des cinq kilos de métal qu'elle portait. Une chose seule, agrippée aux barreaux, pleurant et hurlant, qui implorait le pardon pour avoir osé naître. Un masque de fer, des cheveux blonds, un sourcil enroulé, de la morve, des larmes, Sanji avait sept ans et c'était le troisième prince de la famille des Vinsmoke.Mais c'était impossible. Sanji Vinsmoke était mort en mer onze ans auparavant. Il l'avait enterré avec son royaume, son titre, son père, ses frères, sa sœur, sa mère. Il l'avait enterré avec son nom. Quel fossoyeur avait exhumé ce nom, ces gens, cette famille, ces coups, ces insultes, ce sang, cette souffrance et ces horreurs trop dures pour être formulées ?Si seulement la douleur avait fini par le changer en monstre, mais elle ne lui avait même pas accordé ça ; il sentait tout. Les coups étaient là. La pierre était froide. La cage était sombre. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd....Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Le masque de fer pesait lourd. Parfois, il se racontait que c’était un heaume de chevalier ; mais quelle espèce de heaume étouffait et détruisait la moindre pensée lucide de son porteur plus efficacement que les coups dont il était supposé le protéger ?Tu parles d’un chevalier servant. "Ce sont les ordres de votre père, monseigneur,” dit un soldat anonyme. “Il a dit de faire comme si vous n’aviez jamais existé." Il était la seule chose dont son père avait honte. Alors, il avait fallu fuir, fuir sans se retourner, fuir sur toutes les mers du monde et ne jamais revenir. Sanji Vinsmoke était mort en mer onze ans auparavant. Sanji Vinsmoke était mort en mer onze ans auparavant, et Sanji à la Jambe Noire l'avait tué. Et il ne connaissait pas ce Sanji. Qui osait lui rappeler qu'il ressemblait au monstre qui lui servait de géniteur ?Quel fossoyeur avait exhumé ce nom, ces gens, cette famille, ces coups, ces insultes, ce sang, cette souffrance et ces horreurs trop dures pour être formulées ?De quel droit avait-on ressorti de leur cercueil le désespoir et la honte ?Qui osait exhumer cette image honnie ?Qui osait lui rappeler cette larve larmoyante, suppliante, muselée de fer, qu'il avait renié, tué, comme son père l'avait renié et tué avant lui ? QUI ? Sanji Vinsmoke, le môme pleurnichard au masque de fer, est revenu d'entre les morts à la faveur d'un imbécile de scribouillard de la Marine et d'un sombre abruti kidnappeur de poulpes... ... et il veut le tuer, lui, Sanji l'élève de Zeff au Pied Rouge, Sanji le diable gentleman, Sanji le maître-coq des Pirates aux Chapeaux de Paille, lui, Sanji à la Jambe Noire; il le supplie de lui rendre sa vie ?
La bonne blague...
Blême de rage, la jambe en flammes, en pleine lumière, en plein soleil, sur le Thousand Sunny prêt à voguer sur toutes les mers du monde, Sanji se redresse de toute sa hauteur pour faire face à cette grotesque caricature ravagée de hoquets, de larmes et de morve :
Alors là… Faudrait voir à arrêter de se payer ma tête !
