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Conforme aux ordres de Monsieur le comte, Grimaud s’embarqua pour la France sans son maître, dont la seule autre consigne fut de rentrer aussi vite qu’il le pût à Bragelonne. Grimaud demeura interdit devant l’ordre, ne sachant que répondre et n’osant pas demander le motif de cette séparation, et c’est ainsi qu’il se trouva le lendemain à bord d’un vaisseau à destination de Calais, muet, les yeux rivés sur la mer. Heureusement, l’enfant dans ses bras resta tout autant silencieux pendant la traversée, si bien qu’on les aurait bien pris pour père et fils si ce dernier n’eut pas ressemblé en toute chose à feu madame la comtesse.Nous devrions noter que Bragelonne n’était pas en fier état. Même avant d’y arriver, Grimaud dut réprimer un frisson continu qui le tourmentait au fur et à mesure qu’il avançait sur la route menant au domaine. Les arbres des alentours avaient poussé de manière sauvage, encombrés de leurs pairs fendus ou endommagés par le temps, mais plus forts et vainqueurs malgré cela, les dépouilles de branches mortes à leurs pieds. Une fois rentré dans le bois, il faisait nuit noire. Grimaud sentit l’enfant se blottir contre lui tandis que le cheval hésita à avancer dans la pénombre. Mais le laquais demeura froid, incapable de rassurer son pupille temporaire. Il savait que l’enfant était la cause de ce retour au domaine déserté. C’est une tombe, se dit Grimaud, et voilà où Monsieur compte nous ensevelir tous, tandis que Madame gît à l’écart, au nord du pays, où sans doute nul ne la trouvera. Bien entendu, Grimaud ne rencontra âme qui vive à Bragelonne et dut tout faire dès son arrivée, y compris trouver de quoi se rassasier et s’occuper de l’enfant, comme lors du voyage. L’enfant, l’enfant. Monsieur le comte lui avait strictement interdit de lui donner aucun nom. D’ailleurs, l’enfant ne lui en réclama pas. Très vite, il se fit au langage subtil de Grimaud, à la manière de quelqu’un habitué à déchiffrer les manières des adultes. Chaque jour, il se tint sage tandis que Grimaud l’habilla, ses petites mains s’appliquant éventuellement à le copier dans ses gestes pour l’aider à boutonner son pourpoint. Bientôt il put s’habiller sans presque aucune aide. Cependant, l’enfant le tourmentait. Il restait auprès du laquais sans qu’on l’appelle, ne voulant jamais demeurer seul, surtout une fois la nuit tombée. Le premier soir au château, Grimaud se vit obligé de partager sa chambre et, malgré ses efforts pour communiquer à l’enfant qu’il n’irait pas loin, il en fut de même les trois nuits suivantes. Lors de la quatrième, l’enfant se réveilla et, ne voyant pas son compagnon indispensable, prit peur, à en croire le bruit de ses pas pressés et nerveux contre les pavés de pierre dénudés. Grimaud l’entendit se glisser hors de son lit de camp improvisé et marcher à tâtons vers la porte, que l’enfant trouva soigneusement fermée à double tour. L’enfant frappa un petit coup, puis un deuxième. Installé de l’autre côté, Grimaud ne dit rien, ne bougea pas d’un seul pouce, ne donna aucun indice de sa présence. Il dormit dans le couloir, le dos contre la porte, bien certain de ne pas laisser s’échapper l’enfant, et rassuré de ne plus ressentir ce petit regard figé et impénétrable. Enfin, l’enfant se tût. Le lendemain, Grimaud rencontra quelques difficultés à rouvrir la porte, ce à cause de la petite masse qui s’était assoupie par terre et qui, réveillée en sursaut, se releva sans trahir la moindre émotion. Ses yeux bleus paraissaient plus ternes qu’avant la traversée. Un bleu plus gris, et infiniment moins glaçant. Un bleu sans bleu. Si l’enfant comprit qu’il ne reverrait plus sa nourrice ni sa mère et en ressentait quelque peur, Grimaud ne le sut pas. Il embaucha un cuisiner, deux jeunes du village pour servir de laquais, et, compte tenu de l’ampleur du travail à accomplir, un groupe de jeunes filles qui voulurent bien se démener pour rendre le château vivable, pourvu qu’elles terminent vite la besogne et déguerpissent sans laisser de trace, autre que la propreté, avant l’arrivée de Monsieur. Arrivée qui vint deux semaines plus tard, durant lesquelles l’enfant ne pleura toujours pas, ne gémit pas et, malgré ses trois ans, n’adressa pas la moindre parole à qui que ce soit, pas même à la jeune lavandière qui le prit dans ses bras quand Grimaud eut le dos tourné un instant et lui déposa un baiser sur la tempe. Grimaud ne le remarqua seulement qu’à l’expression de détresse du jeune lord. Puis l’expression s’engloutit, et la surface redevint calme. Le comte de La Fère s’aperçut immédiatement du problème.—Pardieu ! Il n’est pas muet, tout de même. Nous l’avons entendu dire au revoir à sa nourrice.Grimaud inclina la tête pour confirmer et sursauta quand, soudain, le comte s’approcha de l’enfant et ce dernier se réfugia derrière les jambes du laquais, hors de portée. Le comte se redressa, blême mais compréhensif.—N’aie pas peur, Georges, dit-il de sa voix la plus calme, sans reproche. Tu es chez toi, maintenant. C’est ici que tu vivras.Mais le silence demeura intact pendant encore deux semaines d’affilée. Le comte osait à peine s’approcher de l’enfant, qui ne semblait pourtant pas craindre son tuteur. Il fallait bien, cependant, l’éduquer, lui parler, comprendre d’où venait ce mutisme complet. Le comte demanda même à Grimaud de lui parler à voix haute de temps en temps, chose que Grimaud n’osa jamais faire devant Monsieur. On tenta aussi l’anglais, en vain.L’enfant obtint plus de liberté. On l’enfermait toujours la nuit, mais pendant la journée il pouvait explorer le château en compagnie d’un laquais, qui ne cessait de commenter tout et n’importe quoi jusqu’à ce que Grimaud le prévienne, d’un regard foudroyant, de se garder de poser de telles questions déplacées. Le comte commençait à regagner espoir que son étrange pupille s’habituerait bientôt à sa nouvelle situation et retrouverait la parole. On pensa que Georges aimait à se cacher, qu’il voulait jouer avec son laquais décidément inadapté aux caprices d’un petit rat des champs se faufilant où bon lui semblait. Très vite, on comprit qu’il aimait les tapisseries et, surtout, les rideaux. Un jour, il s’écria en voyant un pan de tissu soulevé par un courant d’air, mais se renferma aussitôt le phénomène disparu. Il trébucha alors en redescendant l’escalier et manqua de se fendre le crâne. Tout le monde, y compris le comte, accourut aux cris du jeune laquais qui s’empressa d’examiner l’enfant, sûr de se faire renvoyer ou découper vif. Georges, désemparé au milieu des quatre ou cinq grandes personnes qui l’entouraient de si près, les regarda sans rien dire, hoquetant, mais sans verser une larme. Il paraissait sous l’emprise du choc. Son visage tout rouge donnait un contraste inquiétant avec sa chevelure couleur paille. Il vit alors Grimaud et étendit ses mains vers lui. Le comte se retira, sincèrement inquiet. Le même soir, l’enfant devint fiévreux.—Reste à son chevet, Grimaud, dit le comte une fois l’enfant au lit, une main posée sur son front brûlant. Demain je ferai venir un docteur.Grimaud comprit sans mot dire. Une fois le comte parti, il garda le sommeil de Georges, qui ne dormait pas du tout et ouvrait parfois ses yeux délavés pour observer le laquais. Peut-être n’était-il pas habitué à se fier à plus d’une personne ? se demanda Grimaud. D’abord sa nourrice, ensuite son compagnon de voyage ? Ou plutôt son ravisseur. Monsieur le comte ne l’aurait jamais avoué, mais Grimaud doutait sincèrement que Lord de Winter eût laissé emporter son neveu, le fils de la terrible Milady, surtout vu que ce neveu le séparait d’une fortune considérable. Le cadet de Winter n’était pas un cadet à la mode de Gascogne, disait-on, et avait hérité de sa famille maternelle une fortune qu’il légua à sa veuve, Milady. Une fortune qui revenait de droit au garçon. Mais cela ne faisait sans doute aucune différence. Georges, ou John comme il s’appelait avant, n’existait plus aux yeux de sa famille. Personne ne viendrait le chercher ici, loin de tout.Quand il fut sûr de ne plus trouver le comte à errer les couloirs, faisant les cent pas entre deux verres de vin, Grimaud fit signe à l’enfant de se lever. Georges se glissa hors de son lit, chancelant de faiblesse, et le laquais finit par l’emporter dans ses bras. Il quitta la chambre et ferma soigneusement la porte derrière lui. Grimaud connaissait les couloirs de Bragelonne par cœur et les portait dans son âme. Enfant, il y avait grandi, à l’époque ou feu son père était au service du comte précédent. Il sentit Georges fermer les poings tandis qu’il avançait dans le noir. Cette fois-ci, il sut le rassurer d’une légère pression au bras. S’il l’eut osé dans les circonstances, il lui aurait dit à voix bas : « Je suis là. Je suis bien là. » Une fois arrivé dans une chambre bien moins munie que les autres, Grimaud reposa Georges et se dépêcha d’allumer une bougie. L’enfant se tordait les mains, ne voulant visiblement pas agacer son seul ami en s’y agrippant. Grimaud, pareil à une longue tige se penchant vers le sol, lui prit la main une fois la lumière établie et le mena vers un coin de la chambre, qui, maintenant qu’on pût y voir, ne contenait aucun meuble, seulement de la poussière épaisse et des draps enroulés, moisis par le temps. Les deux visiteurs se voyaient reflétés, à la lueur de leur chandelle, dans la glace de la fenêtre noire donnant sur la nuit et le domaine longtemps oublié. Georges s’arrêta, tirant pour qu’on ne l’entraînât plus loin. Grimaud comprit encore et attendit que l’enfant se rendît compte qu’il n’y avait personne d’autre dans l’image renvoyée par le verre. Il posa la bougie et, se mettant à genoux, plongea son bras droit jusqu’à l’épaule dans l’empilement de tissus. L’enfant attendit, le tenant toujours par la main gauche. Et alors Grimaud sortit son trésor des décombres. Il s’agissait d’une toile, bien enroulée, tenue tant bien que mal par deux ficelles pourries qui cédèrent aux mains de Grimaud sans résistance. Il la déroula sous le regard terne de Georges. Un visage, puis un autre. Grimaud admira malgré lui le tableau et nota la longue chevelure de jais du comte de La Fère, vêtu certes d’un habit depuis longtemps abandonné par de nouvelles modes, mais aussi d’une élégance qui ne pouvait se procurer chez le meilleur tailleur. Georges regarda tour à tour les deux visages, dont l’autre lui était infiniment plus doux vu son geste pour y poser ses mains pales et frêles, ces mains qu’il tenait de la dame figurant aux côtés de son mari dans ce portrait inachevé, peint peu de temps après leur mariage. L’odeur de la peinture mêlée à l’oubli, la poussière, et maintes malédictions envoyés de part et d’autre firent tousser l’enfant, assez fort pour donner la peur de sa vie à son guide. —Maman, dit Georges ou John, qu’importe son nom, d’une voix presque morte. Il leva son regard pour être sûr que Grimaud eut compris. C’est maman.Grimaud fit signe que oui.—Maman n’est pas ici ?—Non, répondit Grimaud, la gorge serrée par une main invisible depuis la scène terrible d’Armentières.—Monsieur ?L’enfant indiqua le visage du jeune comte, méconnaissable dans sa joie et ses jours perdus.—Vous resterez chez lui dorénavant. Mais, rajouta Grimaud d’un ton grave, il ne faut plus le craindre.—Et maman ?—Votre mère…, et il s’interrompit, avant de reprendre, votre mère vous a dit adieu. Et vous la reverrez, peut-être.
Grimaud se gronda intérieurement d’avoir fait une demi-promesse aussi sotte. Mais que savait-il de l’âme de Milady ou de son fils ?Georges hocha la tête. Ses mains retracèrent le contour du visage incomparable de sa mère, une jeune fille grande, blonde et bouclée, aux yeux bleus dont elle avait partagé la couleur avec son unique enfant.C’était la seule et dernière fois que Georges revit le sourire qui lui revenait en rêve et qu’il cherchait parmi tous ceux qui croisaient son chemin. Toujours fiévreux, il laissa Grimaud ranger la toile et le remettre au lit, mais il s’assoupit dans les bras du laquais en chemin. La sueur froide de sa peau inquiéta ce dernier, qui veilla le reste de la nuit.Le lendemain, Grimaud brûla la toile sous prétexte d’une infestation des draps cramoisis. Il se reprocha sa décision, il ne savait laquelle, tandis que la fumée noire et nauséabonde s’échappait vers le ciel nuageux et que la chaleur d’été et du feu lui pesait sur la tête et l’esprit.Georges sortit peu à peu de son silence, bien qu’il ne semblât pas tout fait croire aux assurances de cette nuit secrète. Il s’approcha parfois du comte, qui s’habitua lui aussi à cet enfant dont le regard fantôme lui rappelait celui d’une autre. Georges reprit des couleurs, sauf au niveau des cheveux. Le bleu commença à lui revenir aux yeux.
----- CHAPTER BREAK -----
À peine le cavalier eut-il atteint la cour du château et mis pied à terre que le comte le prit par la main, toujours gantée et poussiéreuse du voyage, avant de finalement le serrer dans ses bras.—Décidément, dit le visiteur, étourdi par l’étreinte de son ami, j’aurais dû venir plus tôt.—Que diable fais-tu ici ?—Dans tes bras ? rit le jeune homme. J’étouffe !Le comte le relâcha et fit un pas en arrière pour mieux le regarder. Son visiteur, toujours souriant, ôta son chapeau comme si de rien n’était, comme si un abbé rendait simplement visite à son ami en habit de cavalier galant. Mais le comte avait vécu suffisamment d’aventures avec son ancien compagnon pour ne pas s’y méprendre.—Alors tu sais ? demanda-t-il.Aramis haussa les épaules, le sourire un peu terni.—À présent, oui. Et il lança un coup d’œil derrière le comte, qui se retourna juste à temps pour apercevoir une petite tête blonde disparaitre de la porte entrouverte. —Aramis…, soupira Athos, ce n’est pas ce que tu crois.—C’est bien ce qui m’inquiète.**Après s’être assuré que Grimaud eût emmené le garçon se promener dans les jardins, Athos s’installa auprès de son invité surprise au salon.Aramis en vint au fait.—Vous comptez le garder longtemps ?Malgré son incertitude apparente, le comte ne baissa pas les yeux. —Cela fait déjà trois ans qu’il habite ici.—Alors il est encore temps de corriger la situation. Aucune réponse, cependant. Aramis vit bien que tout effort pour le convaincre serait peine perdue.L’air nerveux, comme s’il craignait que l’enfant apparaisse tout à coup, Athos baissa la voix.—Comment avez-vous su…—Ah, pour ça, personne ne m’a rien dit de très précis, répondit l’abbé, sauf que vous aviez appris l'existence du garçon et que vous vous y étiez vivement intéressé. J’avoue ne pas comprendre pourquoi. Alors, se dit Athos, il tenait ça de Ketty. Chose logique, vu que la jeune femme était maintenant au service d’une certaine Marie Michon, chère cousine d’Aramis.—Je l’ai d’abord appris de d’Artagnan, dit Athos. Ketty a seulement confirmé les détails.Aramis croisa les jambes, non pas que l’histoire promettait d’être longue, mais plutôt qu’il cherchait à cacher son impatience à connaitre la vérité.—Je vous écoute.—D’Artagnan me fit une remarque après que…, mais Athos ne parvint pas à terminer sa phrase.—Après Armentières, dit Aramis du plus grand calme. Ses mains crispées pâlirent de raideur.—Il lui semblait étrange que personne n’ait parlé du fils de… enfin, du garçon. Pas même Lord de Winter, qui était pourtant son oncle. Il avait tenté de lui poser la question, mais l’Anglais aurait fait la sourde oreille.—Athos, vous savez bien que…—Oui, je sais, dit Athos avec un geste court et impatient, le mariage de cette femme avec le frère de de Winter n’était pas valable. Mais cela ne change pas que l’enfant soit né de l’union. Et selon Ketty, la ressemblance entre le nourrisson et son père était irréprochable.—Jusque-là, je vous suis, mais je ne vois toujours pas ce qui vous a pris de vous mêler de cette affaire. L’enfant n’est pas à vous, que je sache ?—Ce n’est pas cela. J’aurais lâché prise si Ketty ne m’avait pas révélé une deuxième chose.—Quoi donc ?—Notre ami d’Artagnan pensait que Milady avait épousé le cadet de la famille. C’est du moins ce qu’elle lui avait avoué elle-même.—Eh bien ?—Eh bien, elle lui avait menti. Le feu John de Winter n’était rien de moins que l’aîné de la famille. Lord de Winter, possesseur du titre et des domaines héréditaires.Aramis haussa les sourcils. —Ce qui veut dire que…—Notre Lord de Winter, continua Athos, le beau-frère de Milady, a hérité de tout.—Aux dépens de l’enfant, que Milord de Winter semblait assez prêt à effacer. Je crois comprendre à présent. Non que j’aurais poursuivi l’affaire à votre place, mais enfin, je vous laisse finir.—J’ai voulu en avoir le cœur net…—Et vous êtes donc passé de l’autre côté de la Manche. Quoi de plus naturel ?Athos lui jeta un regard noir mais reprit.—Ketty m’avait donné les dernières coordonnés qu’elle tenait de Milady. L’enfant avait été confié à une nourrice française en Angleterre, au fin fond de la campagne, bien à l’écart du domaine familial. Et figurez-vous, mon cher Aramis, que si je m’étais attardé à me poser trop de questions comme vous le faites maintenant, j’aurais manqué de peu de les retrouver. La nourrice s’apprêtait à quitter les lieux, faute d’argent et de nouvelles de la mère.—Et l’enfant ? demanda Aramis.—Elle comptait l’abandonner devant la première chapelle.Aramis soupira.—Qu’attendiez-vous d’elle, enfin ?—De la nourrice ? Rien du tout. Mais quand je la questionnai, elle m’avoua avoir désobéi à sa maitresse en écrivant à Lord de Winter pour demander de l’argent. Vous devinez sûrement ce qu’il fit de ses lettres.—Sans doute les a-t-il ouverts les yeux fermés assortis à sa sourde oreille. Milord commence à me rappeler un certain personnage mythologique.—Cronos ? devina Athos d’un ton sombre qui trahissait son dégout.—Si vous voulez, mais je pensais plutôt à Égisthe. Reprenons. C’est donc à ce moment-là que vous vous êtes rendu compte de votre vocation de père de famille ?—Ne riez pas, gronda Athos. Cet homme a tenté d’abandonner son propre neveu pour l’écarter de la succession.—Mais Athos, puisque le mariage n’était pas valable, l’enfant n’a aucun droit sur le titre. —Admettons cela ! s’emporta l’autre, admettons que l’enfant ne soit pas l’héritier, il n’en était pas moins la chair de sa chair. Et le fourbe osa me mentir.À ce détail, Aramis pâlit.—Mon ami, rassurez-moi, vous ne l’avez pas mis face à votre petite enquête ? Un éclair de fureur traversa le regard du comte.—Et pourquoi ne l’aurais-je pas dû ?—Pourquoi ? Sangdieu, pour ne pas le mettre sur vos traces ! Voulez-vous qu’on vous accuse d’enlèvement ?—Difficile de m’accuser de cela, dit Athos d’un ton profondément ironique et amer, vu qu’il prétendit que l’enfant est mort avant la mère. De scarlatine. Sans doute accuser le fils de bâtardise lui aurait pris trop de temps, en plus de salir le nom de son frère défunt en dévoilant son mariage invalide.L’abbé passa une main désespérée sur son visage.—Je vois, dit-il, toute émotion éteinte. Je vois. Et vous vous êtes donc emparé de l’enfant.Athos secoua la tête.—Ce n’est pas tout.—Vous avez embarqué la nourrice aussi ? Pitié, Athos. Je vous croyais guéri du beau sexe. —Pas la nourrice, dit sèchement le comte. J’ai dû confier l’enfant à Grimaud pour qu’ils entreprennent la traversée sans moi. D’ailleurs, je ne lui ai rien dit au sujet de cette histoire d’héritage. —Très bien, dit Aramis, l’air soulagé. Cela veut dire que personne ne vous aura vu enlever l’enfant.—Il me restait un devoir avant de rentrer.L’abbé se tendit, ce qui provoqua une douleur fulgurante au niveau de son bras gauche. Il s’empêcha avec difficulté de laisser paraître son malaise, de peur d’interrompre le récit au pire moment. Par chance, Athos n’y vit rien, chaviré dans sa pensée. —Ah ciel, souffla Aramis, mon cher Athos, qu’avez-vous fait ?—Je me suis procuré les services d’un avoué anglais et lui ai confié une attestation officielle…—Athos…, maugréa Aramis, cette fois-ci montrant la fin de sa patience.—… qui disait, insista le comte, que Charlotte Backson, Milady de Winter, ne fut jamais la femme du comte de la Fère, et qu’elle n’eut aucune relation ni avec ce dernier, ni avec sa femme, Anne de Breuil, décédée à la suite d’un accident de chasse en France. Je lui devais ça, à ce monstre, et si jamais l’enfant se décide à reprendre son titre, le voilà mieux armé. On ne pourra pas l’accuser d’être bâtard, alors. Il y eut un silence lourd. Aramis se couvrit la figure avec ses mains, incapable de regarder son ami dans les yeux. Mais Athos s’était redressé au fur et à mesure qu’il racontait l’histoire. Sa respiration devint plus profonde, plus enhardie, et quand Aramis osa écarter ses doigts, il s’étonna de voir Athos ainsi. Ce n’était plus le même homme qui l’avait étreint comme un naufragé au seuil du château.—Et l’enfant dans tout ça ?Athos ne parut pas comprendre.—Que voulez-vous dire ?—Eh bien, mon cher Athos, notre petit Oreste est-il au courant de cette tragédie ? Ou attendez-vous que les dieux s’en mêlent ? Vous risquez de patienter longtemps.Le visage d’Athos s’assombrit.—Il ne sait rien, dit-il, avec une insistance dure comme du fer. Et ne doit rien savoir pour l’instant. Pas même son nom.—Ah oui, dit Aramis en grimaçant, à propos de cela. J’ai cru vous entendre l’appeler Georges, enfin, pardonnez-moi de ne pas m’être bouché les oreilles. Mais il me semble que Ketty… c’est-à-dire, l’amie de ma cousine…—Il s’appelait John Francis, interrompit Athos en comprenant où voulait en venir l’abbé, mais je l’ai rebaptisé Georges à son arrivée.Bien entendu, Georges n’était pas un nom hors du commun. Mais Aramis ne fut pas dupe. Ce ne serait qu’avec difficulté qu’il pût oublier que Milady, depuis une prison sûre et impénétrable, fût parvenue à coordonner l’assassinat du duc de Buckingham, sinon connu sous le nom de Georges Villiers. Aramis ne savait que dire. Son ami, visiblement prêt à justifier tout et n’importe quoi, n’écouterait jamais la raison sur ce point. Aramis ne détourna pas son regard de celui du comte, ce regard sous lequel maints hommes d’épée avaient défailli. Il y reconnaissait la noblesse d’Athos ainsi que sa volonté de preux chevalier qui le poussait à voler au secours d’un enfant sans défense, qu’importe ses origines de vipère. Mais Aramis y voyait aussi le début d’une affaire dangereuse qui pourrait un jour le perdre. Ce sont souvent nos proches qui nous enfoncent le poignard dans le cœur, se dit-il, sans oser y croire.Enfin, Aramis rompit le silence.—Que comptez-vous faire de Georges, alors ? Ce n’est qu’un enfant. Il ne peut pas expier un crime dont il n’est pas coupable. Il se garda bien d’ajouter : « Pas plus qu’il ne puisse expier le vôtre. » Un crime qui, selon Aramis, son ami avait tort de se reprocher. Milady méritait de mourir, et si le souvenir de la rivière à Armentières le hantait parfois, la nuit, dans la pénombre qui s’emparait de temps à autre de ses remords, Aramis était parvenu à se convaincre que tel réagirait tout autre homme qui respectait la vie humaine et ne pouvait jamais se laver du sang de son prochain. Ainsi vont la vie et la mort. Et le péché. Il y avait longtemps qu’Aramis ne percevait plus que les fautes de l’humanité chez ses frères et sœurs, et il se remémorait avec peine la pureté et l’honneur qui, aujourd’hui, bouillonnaient encore dans la colère d’Athos, tandis que son propre cœur peinait à raviver ses braises.Aramis regarda tristement devant lui et s’aperçut que son verre de vin était vide.—Vous n’avez rien de plus fort ?** Les deux amis profitèrent du reste de la journée pour discuter, non pas du bon vieux temps qui n’avait pas encore retrouvé le goût de la jeunesse, mais plutôt de leurs nouvelles vies qui commençaient tout juste à prendre racine. Athos se passionnait à décrire tous les devoirs qui l’occupaient, le maintien du château, qui n’avait déjà rien de la demeure empoussiérée que Grimaud inhuma trois ans auparavant. Aramis, son menton reposant sur ses mains, le laissait parler sans compter les minutes. Le souper fut délicieux, aves des mets simples et un vin digne de l’expertise du comte, qui cependant n’en but que peu.—La campagne vous a rendu sage, dit Aramis quand la description du potager toucha sa fin.Athos sourit, et son ami se garda de lui faire remarquer la faible rougeur qui lui monta aux joues.—Les apparences sont trompeuses ; et il jeta un regard sur l’habit de son hôte.—Vous me trouveriez mieux en abbé ?—Tu sais bien que ça m’est égal, dit Athos, d’une tendresse mélancolique qui émut Aramis. L’essentiel reste le même.—Mon cher, répondit ce dernier, la gorge serrée, ne sentant presque plus la blessure au bras qui le brûlait de plus belle ; tu n’as jamais été doué pour demander secours.Il était tard, et Aramis se laissa conduire à la chambre d’Athos, qui lui serra l’épaule et le quitta pour aller dormir dans une chambre d’hôte à l’autre bout du couloir. L’abbé jeta un coup d’œil dans la pénombre, mais il se résigna à ne pas deviner où dormait le petit milord. Il avait fait semblant, plus tôt, de ne pas entendre la voix de l’enfant quand Grimaud le ramena du jardin et le fit sans doute souper à part, loin de toute conversation indiscrète. À peine plus mort de fatigue que de curiosité, Aramis ferma la porte, se déshabilla, et, après s’être assuré que la douleur de sa blessure n’annonçait rien de pire que les séquelles d’un voyage précipité à cheval, il se laissa tomber sur le lit, en oubliant quelque chose, mais il était trop tard pour se souvenir de quoi.Mais le lendemain, il s’en souvint très vite.À son réveil, Aramis pesta et se leva avec difficulté. Rien à faire. Le pansement devait être changé. Il se gronda à voix basse de s’être laissé blesser lors d’un duel qui, bien entendu, n’avait rien d’officiel puisque les abbés ne ferraillaient pas (tout au contraire des cavaliers anonymes, qui n’en manquaient pas une occasion malgré leurs efforts pour se faire discrets). Mais après la visite de Mme de Chevreuse et Ketty, il n’avait pas pu se retenir de vérifier sur le champ si, par malheur, Athos avait réellement accueilli la progéniture de cette femme. Et de quelle femme ! Celle qui eût pu glacer le sang du cardinal en personne.Il fut tant occupé par sa besogne et ses pensées qu’il n’entendit pas la porte s’ouvrir, ce dont le jeune visiteur se rendit vite compte. L’enfant toussa poliment, mais moins poliment qu’un autre qui aurait sans doute frappé avant d’entrer. Aramis se retourna doucement, pour ne pas montrer qu’il eût été pris au dépourvu, et continua de s’occuper de son pansement au bras. La porte, bon sang. Il avait oublié de la fermer à clé.—Bonjour, dit l’enfant, ce Georges, d’une voix fine mais claire. À sa taille, Aramis lui donna six ans, tout au plus sept. Il serait grand un jour, car il ressemblait à ces poulains aux proportions inégales dans leur jeunesse, mais qui s’équilibraient en grandissant. Avec son petit pourpoint et haut-de-chausse gris-bleu, la comparaison aux chevaux était difficile à éviter. —Bonjour, répondit Aramis, les mains prises par sa besogne. Le garçon déglutit.—Excusez-moi de vous déranger.—En effet. Mais tenez, puisque vous êtes là…, et Aramis, toujours assis, lui tendit le bras ; posez votre main là le temps que je renoue le bandeau. Oui, comme cela. Très bien.Il serra le nœud du mieux qu’il pût et rabaissa la manche de sa chemise. L’enfant attendit, l’observant en silence. Décidément, il n’est pas gaillard, se dit Aramis. Il lui fit penser plus à une souris qu’à un enfant.—Eh bien, je vous remercie, jeune homme, dit Aramis tout en s’habillant. Que puis-je pour vous ?—Vous êtes un ami de Monsieur le comte ?—J’en ai l’honneur.Les yeux bleus du garçon semblèrent briller à ces mots.—Un ami mousquetaire ?Aramis hésita, réprimant une envie de chasser l’enfant dont la ressemblance à cette terrible Milady le frappa tout à coup. Quelle audace, même depuis la mort. —Pourquoi ne le demandez-vous pas à Monsieur le comte ?L’enfant rougit, ce qui donna un effet surprenant avec son teint clair, mais ne baissa pas la tête. Il était donc bien venu pour quelque chose.—Monsieur le comte ne voulait pas que je vous voie. Mais je vous ai vu arriver, hier. Dans la cour. Vous montiez un très beau cheval.—Vous aimez les chevaux ? demanda Aramis en souriant, mais d’une manière à ne pas laisser entrevoir sa pensée. Et vous aimez les mousquetaires, de surcroît. Malheureusement, je crains que nous n’ayons pas assez de temps pour discuter de tout cela avant que votre… enfin, avant que Monsieur le comte ne vienne me chercher à son tour.—Une question, Monsieur. S’il vous plaît. Je n’en aurais plus l’occasion sinon.—Vous ne recevez pas souvent de la visite, on dirait, rit Aramis. Va pour une question.—La cicatrice à votre épaule. Comment l’avez-vous eue ?Aramis se sentit frôler l’épouvante malgré son sang-froid qui, Dieu merci, le secourut par habitude. —Elle n’est pas bien fraîche, jeune homme. Et l’histoire n’est pas des meilleures. Une blessure de voyage.—De voyage ?—Oui. Une balle, prise sur la route.L’enfant écarquilla les yeux et se rapprocha, comme pour mieux voir. Aramis se retint de faire un pas en arrière.—On vous a tiré dessus ? Pourquoi ?—Eh bien, je n’en sais rien. Sans doute pour que je n’arrive pas à destination. Je ne me suis pas arrêté pour leur poser la question.—Vous avez continué ? s’émerveilla le garçon de manière malheureusement charmante et drôle à la fois, avec son visage tout rouge malgré le grand calme de sa voix. Même blessé ?—Dans ces cas, mieux vaut s’agripper à la crinière, jeune homme. C’est ce qui m’a sauvé.—Et vous y êtes arrivé ?—En quelques sortes. La mission aboutit. C’était l’essentiel.—Mais où alliez-vous ?À cette question, Aramis hésita. Mais un diable ou un démon, il ne savait lequel, le poussa à répondre aux attentes de l’enfant. Un peu d’éblouissement dans cette campagne paisible ne lui ferait pas de mal. Et si Aramis s’amusait dans la volée à parler d’un épisode qui, même décrit dans les plus vagues détails, ne manquait jamais de lui faire battre le cœur plus fort, eh bien… tant mieux. Par la même occasion, il espérait en apprendre davantage sur cet enfant bien curieux.—À Calais, pour nous embarquer vers l’Angleterre.La remarque eut son effet, mais pas celui auquel s’attendait l’ancien mousquetaire. La joie de l’enfant laissa place à une expression plus vide, et la couleur rouge s’effaça doucement de ses joues.—Vous ne connaissez pas l’Angleterre ? demanda Aramis d’un ton illisible, verni d’ironie.L’enfant parut presque honteux, se rapetissant à vue d’œil.—Je ne quitte jamais le château, Monsieur.—Ah ? Et vous aimeriez quand même voyager ? —Enfin… oui, je crois, dit-il d’une voix faible. Je ne sais pas.Quelque chose dans cette réponse marqua l’abbé, qui retrouva soudainement ses esprits. Aveuglé par sa peur, Aramis s’était attendu au fils de Milady et l’avait soigneusement charmé, comme il eût mis en joue un adversaire tapi dans l’herbe. Il s’était cru justifié. Mais l’enfant, quelle que fut sa mère, ne comprit rien à ce jeu. Aramis n’avait en face de lui qu’un jeune enfant, le pupille de son ami, qui ne savait plus quoi répondre et qui, par sa faute, regrettait amèrement son aventure secrète. Aramis en demeura interdit. Il posa sa main sur l’épaule du garçon.—Allons, vous avez toute votre vie pour voir le monde, dit-il d’une voix plus douce. Donnez-vous le temps de grandir. Mais l’enfant s’enfonça davantage dans sa mélancolie.—Je voudrais tellement vivre une aventure comme la vôtre un jour…Soudain, Georges leva les yeux. Aramis se tut aussi et mit un doigt sur sa bouche pour que le garçon ne fasse pas de bruit tandis que les pas de quelqu’un résonnèrent dans le couloir, s’approchant de la chambre. En deux tours, il prit l’enfant sous le bras et le déposa, juste à temps, là où la porte qui s’ouvrait le mettrait hors de vue. Grimaud parut devant Aramis, grand comme un épouvantail, mais tout de même mieux coiffé.Tiens, se dit Aramis. Il y a peu de temps, j’aurais juré que Grimaud eût pu s’approcher de n’importe quelle porte sans alerter un chat.Grimaud annonça que Monsieur le comte l’attendrait dans le jardin. Aramis le remercia de bonne grâce, sans laisser paraître qu’un petit monstre se tenait caché à seulement quelques pieds.—Monsieur Georges, rajouta Grimaud, sans plus d’explication. L’enfant comprit la consigne et sortit de sa cachette médiocre.Aramis éclata de rire, ce qui fit rougir l’enfant, tout penaud qu’il fut, et lui donna meilleure mine en chassant la tristesse de son visage. Le petit Georges semblait tenir d’Athos cette tendance à se renfermer dans son malaise, bien qu’ils ne fussent pas père et fils. Grimaud salua Aramis avec son mutisme habituel, puis raccompagna l’enfant, qui se retourna pour faire signe d’adieu au mousquetaire de légende avant de s’arrêter pour demander : « Monsieur, comment vous appelez-vous ? »La réponse vint tout naturellement.—Aramis, jeune homme.L’enfant rayonna de bonheur, reconnaissant dans cet échange de noms de guerre un signe d’amitié.—Moi, je suis Mordaunt, répondit-il, à bout de souffle, avant de se laisser entraîner.Le mousquetaire sourit malgré lui. Une fois l’enfant et Grimaud disparus, il rentra finir sa toilette. **Athos ne fit aucune remarque sur la grasse matinée de son ami, qui se justifia avec des boucles noires bien tournées et un col de dentelle impeccable. Le reste de la journée se déroula sans allusions au motif de la visite d’Aramis, et les deux anciens combattants quittèrent le domaine à cheval pour profiter de l’air frais. Athos montait toujours à merveille, droit dans la selle, parfaitement à l’aise sur un gris d’une beauté surprenante. Aramis fit celui qui, depuis son entrée à l’Église, ne convoitait plus la grâce de son ami. Ainsi s’écoulèrent plusieurs heures, durant lesquelles l’abbé se tint bien de rappeler à son hôte qu’il avait suffisamment profité de la campagne et qu’il n’était pas venue admirer le beau temps, tout beau qu’il fût. Il n’eut pas le cœur d’interrompre Athos, qui s’acharnait à trouver de quoi parler en décrivant chaque recoin des alentours : ici le passage du feu Henri IV avec sa cour, là le souvenir d’un guet-apens qui tourna au duel entre un jeune Athos et un rude nobliau qui, bien plus tard, mourut d’une balle de mousquet qui lui traversa la gorge au siège de Montpellier. Et dans tout cela, le problème du petit Milord n’y avait pas sa place. Peut-être ne l’y aurait-il jamais.Enfin, les deux reprirent le chemin vers Bragelonne et marchèrent, leurs chevaux en mains, le long d’un sentier les reconduisant au château. C’est alors qu’Aramis se décida à parler franc. —Pardonnez-moi de vous le dire, Athos, mais je crains que vous n’ayez oublié une chose malgré toutes vos précautions.—Ah ? dit Athos, sans presser le pas ni relever la tête.—Si jamais le petit Georges venait à retrouver son titre et son dû, il lui faudrait aussi connaitre son oncle.—Soit.—Et cet oncle lui révèlerait assurément, pour semer le doute, les noms de ceux qui condamnèrent Milady sur le rivage de la Lys. Votre nom, comte. Milord le connaît bien.Aramis n’ajouta pas que, le matin-même, il avait donné au garçon son nom de guerre, sous lequel Lord de Winter ne savait son véritable nom. Ainsi, la vengeance du fils ne viserait pas seulement Athos. Aramis aurait sa place sur la liste.—Nous avons le temps d’y réfléchir, dit le comte de la Fère. —Lui avez-vous raconté vos aventures ?—Quelques-unes, en passant. Mais je n’aime pas lui parler de cela.—Pourquoi donc ?Athos soupira, sans faire face au regard de son ami.—Je crains qu’il ne m’admire déjà trop. Les histoires lui tournent la tête. —Les enfants admirent toujours leurs parents…—Non, l’interrompit le comte ; ça, je ne le permettrais pas. Je ne suis que son tuteur. Georges me respecte, certes, et je crois même qu’il s’est habitué à Bragelonne ces trois dernières années. Mais ce n’est pas… Je n’ai rien d’un père, Aramis. Surtout pour lui.—Je me demande ce qui vous fait dire une telle bêtise.—Seulement la vérité.—Vous savez, médita l’abbé à voix haute, les enfants ont parfois un sens inouï pour comprendre nos arrière-pensées, si bien cachées soient-elles. Si vous parveniez à vous défaire de votre sens de l’honneur quelques instants, vous pourriez peut-être voir que ce garçon n’est rien de plus qu’un enfant sans père ni mère, dans un château bien loin du monde.—N’est-ce pas assez de lui avoir enlevé sa mère ? coupa Athos. Faut-il aussi que je vole à Milady l’amour qui lui était dû ? Que je lui prenne son fils ?—Milady est morte, dit Aramis d’un ton sec. Et son enfant n’est pas fait de pierre. Il grandit chaque jour. Vous ne pourrez jamais en faire un sépulcre.Athos ouvrit la bouche pour répondre mais n’acheva pas sa pensée. —Monsieur le comte ! cria quelqu’un.Un jeune homme de service courut à leur rencontre, haletant et couvert de sueur, les cheveux collés au front. Il venait de la direction du château.—Monsieur le comte, on ne retrouve plus Monsieur Georges.—Comment ? demanda Athos, devenant blême.—Nous l’avons cherché partout, Monsieur. Il n’est pas au château.—Impossible, dit le comte d’un accent d’effroi. Il n’est pas avec Grimaud ?—Grimaud est allé rassembler les autres pour battre la forêt. Il pense que Monsieur Georges se serait sauvé là-bas.—Par-dessus le mur ?!—Charlot a retrouvé ses traces au pied d’un arbre dont les branches dépassent de l’autre côté. Il n’eut pas fini de parler qu’Athos fut déjà remonté en selle et piqué un triple galop. Aramis le suivit de près, manquant tout juste de renverser le jeune homme.Les recherches s’avérèrent difficiles sans aucun indice de la direction prise par l’enfant. Aramis resta aux côtés d’Athos, ne voulant pas se perdre lui-même dans le labyrinthe naturel de Blois. Athos ne sembla pas partager ses inquiétudes, soit parce qu’il aurait pu se retrouver dans son domaine les yeux bandés, soit parce qu’il n’avait de place dans son esprit que pour le besoin urgent de retrouver son pupille. Aramis nota silencieusement que Grimaud, bien qu’il prît part aux recherches, ne croisa pas une fois leur chemin. Aramis ne répondait pas de ce qu’en ferait son ami si l’enfant demeurait introuvable. Il y avait longtemps, Bazin lui avait soufflé que Grimaud craignait son maître comme le feu. Trois heures, quatre heures passèrent, sans résultats. Il fallut chercher des flambeaux pour continuer tandis que la nuit se versait sur la campagne. Georges ne paraissait pas, malgré les voix qui criaient son nom à travers les bois. Aramis craignait surtout qu’Athos ne devienne fou d’inquiétude. Le comte s’était mordu la lèvre jusqu’au sang, pâle comme un homme face à son bourreau. À la lueur des torches, son visage ressemblait à une tête de mort. Il s’arracha la gorge à appeler l’enfant. Et Grimaud demeurait absent, abrité par la masse de chênes sessiles dont les branches étaient trop hautes pour y grimper et prendre de la hauteur. De toute manière, il faisait trop noir. Les ombres jetées par les flammes sur le sol et les troncs d’arbre rappelèrent à l’abbé un souvenir d’enfance, une traversée de la Manche la nuit, où la mer et le ciel se réunirent pour effacer le monde entier et l’horizon, et les reflets de lumière sur l’eau firent rêver le jeune René à des feux brûlant de toutes leurs forces sous les vagues.Aramis passa le bras d’Athos sous le sien, inquiet que ce dernier ne s’élance tout seul dans le noir.—Monsieur le comte !On reconnut la voix, si rarement ouïe, du fidèle Grimaud.Sans plus, Athos s’empara du poignet d’Aramis et l’entraina dans une nouvelle direction, celle d’où vint le cri. L’abbé peinait à ne pas trébucher à la lueur instable du flambeau, qu’Athos tenait devant lui en éclaireur. Enfin, une figure noire se détacha d’un tronc d’arbre, et l’on discerna Grimaud. Ce dernier fit signe pour qu’on le suive. Aramis respira mieux. Il l’a trouvé, se dit-il.Tout à coup, Athos s’arrêta. Grimaud en fit de même, malgré un mouvement d’impatience qui trahit son désir de ne plus perdre de temps. —C’est le même endroit ? demanda le comte d’une voix rauque.Un mouvement de tête. Oui.**Mordaunt, futur intrépide mousquetaire du roi, commençait très mal sa carrière. Il grelottait du haut de sa tour naturelle, ses mains agrippant la branche sur laquelle il était assis, le dos appuyé contre l’écorce du chêne rouvre, cet immense arbre dont les branches lourdes furent les seules assez basses pour qu’il pût les atteindre. La nuit tombée, il préférait ne pas rester en proie aux bêtes. Mieux valait se rompre le cou en grimpant que de finir dévoré. Ses mains, toutes égratignées par l’escalade, le démangeait, et il se blottit contre le tronc rugueux du chêne pour s’abriter de l’air frais. Il ne pensa pas aux secours, ni à Monsieur le comte ou Grimaud qui devaient sans doute se faire un sang d’encre. Ses pensées se tournèrent plutôt vers l’aventure qu’il avait raté par sa maladresse. Il regrettait tout.L’enfant resta ainsi pendant il ne savait combien de temps, quand soudain il entendit prononcer son nom. La lueur d’une flamme puis d’une autre parurent au pied de l’arbre, obscurcis par les branches épaisses et garnies.—Georges ? Georges, vous m’entendez ?L’enfant trembla, n’osant mot dire.—Georges, répondez, insista la voix venant du sol.—Monsieur le comte ? —Vous n’êtes pas blessé ?—Non, Monsieur.—Attendez-moi.—Athos, dit une deuxième voix. Mordaunt eut un petit sursaut en reconnaissant son brave Aramis ; faites attention. —Merci, mon ami, dit le comte d’un ton que Mordaunt ne comprit pas, un ton où la douleur se mêlait au devoir. L’enfant prit peur, croyant qu’on venait le chercher pour le punir. Sans doute méritait-il une punition, pour avoir si mal tenté de s’évader. Mais il préférait ne plus revenir à Bragelonne si c’était pour qu’on l’y enferme à jamais. Mordaunt s’agrippa tandis que les efforts de Monsieur le comte secouèrent les branches du dessous et firent murmurer les feuilles dans la nuit, froissées les unes contre les autres. Enfin, la silhouette du grand homme parvint jusqu’à lui et prit place sur une branche un peu plus basse devant lui, une jambe ballant dans le vide, l’autre avec le pied appuyée contre le tronc. C’est plus facile quand on est grand, se consola Mordaunt en se comparant à l’adresse de son tuteur.Il ne pouvait discerner les traits du comte dans l’obscurité et préféra donc garder les yeux sur sa branche, sur laquelle ses mains s’étaient crispées de peur.—Monsieur, je…, commença-t-il avant que le comte ne l’interrompît.—Vous me décevez, Georges.L’enfant sentit des larmes chaudes lui venir aux yeux.—Je vous demande pardon, Monsieur.C’est alors qu’il sentit la main du comte toucher son bras et que, reculant de peur mais surtout de surprise, il perdit son équilibre et bascula en arrière. Mais la main le prit durement et, juste à temps, le sauva. Mordaunt se sentit trembler, les yeux troubles, à l’idée de tomber dans le vide.—Excusez-moi, Georges, je ne voulais pas vous effrayer, dit le comte plus doucement, avant de desserrer son emprise. Vous n’êtes pas blessé ?—Euh… non, Monsieur, dit Mordaunt, ne sachant que répondre.—Vous nous avez beaucoup inquiété, vous aussi.Un court silence régna, vite brisé par une question brûlante.—Grimaud est fâché ? Le comte rit jaune avec sa voix grave et navrée.—Disons mort de peur.—Et Monsieur Aramis ?Trop tard, l’enfant se souvint qu’il n’était pas censé avoir parlé avec leur hôte. Mais le comte ne s’attardât pas sur la question.—Mieux à présent.—Ah…—Georges, reprit le comte, dites-moi la vérité. Êtes-vous malheureux à Bragelonne ?—Oh non, Monsieur ! s’empressa de dire l’enfant. Non, ce n’est pas cela.—Alors pourquoi cette fugue ?—Ce n’était pas… Monsieur, vous allez rire de moi.—Je te promets que non.—Je voulais juste sortir, Monsieur. Et voir des choses.—Seul ? Sans même Grimaud ?—Oh ! Monsieur, Grimaud m’en aurait empêché, il aurait trop peur…, et se rattrapant, l’enfant changea de mot ; Grimaud vous aime trop pour vous désobéir pour moi. Ce que Mordaunt pensait vraiment, d’ailleurs. Grimaud avait beau redouter Monsieur le comte, Mordaunt voyait bien qu’il l’estimait comme le meilleur des hommes.—Je voulais juste une aventure, Monsieur, dit-il pour conclure. J’en ai bien honte.Cette fois-ci, Mordaunt ne sursauta pas au contact de la main du comte lui prenant la sienne, doucement, comme s’il eût peur de la briser.—N’y pensez plus, dit le comte avec un accent de douleur intense. Même les plus grands se trompent. Personne n’y échappe, malheureusement.Sa grande main avec ses longs doigts d’archer se referma autour de la sienne.—Monsieur Aramis va partir demain ? demanda le garçon, sans trop réfléchir, car il sentait son cœur battre de plus fort tant la tendresse du comte le désemparait. D’ordinaire, Monsieur le comte ne lui adressait la parole que pour le saluer ou lui enseigner quelque chose. Ils ne parlaient pas ainsi, assis l’un à côté de l’autre, avec des gestes que Mordaunt ne reconnaissait pas.—Je crains que oui. Mais c’est un ami très proche, Georges. Il reviendra nous voir.La curiosité gagna la partie.—Vous avez été mousquetaires ensemble ?—Bien entendu, avec Aramis et notre bon ami Porthos.—Et l’expédition pour Calais ? Vous en étiez ? demanda le garçon émerveillé.Si le comte fut choqué de la question, il s’en remit vite.—J’en fit partie, c’est vrai.—On vous a tiré dessus, vous aussi ?—Oui, mais sans me toucher. On me prit un peu plus loin avec quatre gardes, et Aramis et Porthos étaient déjà pris ailleurs. Mais l’essentiel fut que notre ami d’Artagnan parvînt à Calais.—Monsieur d’Artagnan ?Le comte hésita.—C’est un autre ami.—Un ami…, répéta Mordaunt. Il aurait tout donné afin de pouvoir appeler quelqu’autre personne son ami de ce ton. Il n’en avait pas, lui, des amis.Comprenant que le comte ne voulut ou ne put en dire davantage, Mordaunt, en tant que pupille d’un brave mousquetaire, respecta le silence.—J’aimerais…, dit alors le comte, de sa voix grave et belle, j’aimerais qu’un jour vous fissiez sa connaissance. Monsieur Porthos aussi, si vous voulez.Mordaunt cligna des yeux. Il ne pouvait toujours pas voir l’expression du comte dans le noir.—C’est vrai ?—C’est vrai. Je dirais même que j’y tiens.Quand ils furent descendus de l’arbre avec quelques difficultés, Mordaunt se retourna, résistant à l’emprise de Monsieur le comte sur sa main, et regarda longtemps la forme encrée du chêne rouvre, à peine éclairée de leurs flambeaux au niveau des racines. Il sentit les doigts de son tuteur se crisper légèrement.Un jour, se dit Mordaunt, je grimperai cet arbre aussi vite que le fit Monsieur le comte. Promis. Heureusement, personne ne remarqua l’expression cachée de Grimaud, qui frémit au souvenir d’une corde et d’un drame à cet endroit, il y avait bien longtemps.
----- CHAPTER BREAK -----
Petite notice historique :
Notre cher Dumas s’est peut-être trompé sur un petit détail de la vie de Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse. En 1633, Mme de Chreveuse est exilée à Tours à la suite d’une affaire de correspondance (voire d’espionnage) avec le duc Charles IV au sujet des projets du roi sur la forteresse de Moyenvic. Rappelons que dans Vingt ans après, Dumas précise qu’un certain rendez-vous nocturne (lors duquel Marie Michon, en fuite vers l’Espagne, et un abbé qui, dit-on, « n’était pas un Saint Ambroise », conçoivent un enfant) a lieu le 11 octobre 1633. Or, Mme de Chevreuse ne fuit pas en Espagne avant 1637, lorsque le roi et le cardinal découvrent l’existence d’une correspondance entre la reine et son frère le roi d’Espagne, facilitée par nulle autre que Mme de Chevreuse. L’auteur aurait donc confondu la fuite en Espagne de 1637 avec l’exil à Tours de 1633. Cependant, Dumas nous dit aussi qu’Athos, de passage dans le petit village entre Tulle et Angoulême où s’arrêtèrent Marie Michon et Ketty, était en mission urgente, raison pour laquelle il quitta la maison de l’abbé dès l’aube, sans mot d’adieu pour la cavalière la plus magnifique de France (mais passons). L’auteur ne nous révèle jamais la nature exacte de la mission d’Athos, qui n’était déjà plus mousquetaire et n’avait pas de rôle officiel au service de sa majesté le roi. Reste alors un indice : l’emplacement du village limousin. Que serait-donc venu faire Athos si loin de Blois et de Bragelonne, et pourtant si près d’Angoulême ? Cette mission aurait-elle un rapport avec l’affaire de Charles de L’Aubespine, marquis de Châteauneuf, emprisonné au château d’Angoulême pour conspiration en 1633 ? Une conspiration qui, d’ailleurs, finit par l’exil de Mme de Chevreuse à Tours (et non pas en Espagne).**
Chapitre 3 : L’âge de raison (octobre 1634)
—Alors, ce devoir ?—J’ai presque fini, Monsieur Porthos.L’ancien mousquetaire se leva de son siège, un fauteuil gigantesque en noyer massif qu’Athos lui fit fabriquer à Lyon et qui ne lâchait pas un bruit, pas même le soupçon d’un grincement quand le géant s’y mettait à son aise. Il s’installa derrière le garçon de neuf ans attablé et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule sur le travail en cours.—Mais il m’a l’air très bien, votre latin.—Merci, Monsieur, dit l’enfant en indiquant, sans poser sa plume, un lot de pages à sa gauche. Là, je finis mon grec.—Ah ! Porthos tourna la tête pour regarder avec curiosité l’essai mis de côté. C’est bien ce que je disais. Très bien, ce latin.L’enfant ne put retenir un sourire.Comme tous les soirs ce dernier mois, ils soupèrent après que Mordaunt eut fini ses devoirs. Son précepteur, le père Cazal, les corrigerait le lendemain matin, lui en donnerait d’autres à faire, et ainsi de suite. Mordaunt passait toute sa vie à lire, écrire et apprendre à parler maintes langues, sans compter ses cours d’histoire sainte. Le comte tenait aussi à ce que Mordaunt continuât à s’entraîner à l’escrime et à monter à cheval en son absence. Monsieur Porthos, heureusement, se découvrit une véritable vocation de maître d’armes.—Ce n’est pas pour longtemps cette fois, lui avait dit le comte avant son départ quelques semaines plus tôt. Et Monsieur Porthos restera jusqu’à mon retour. Prenez-en bien soin, Georges.Mordaunt eut voulu protester, ou tout au moins lui demander le motif de cette deuxième absence inattendue, mais il savait que rien n’y aurait fait. Le comte ne lui devait aucune explication. L’an dernier, en mars, le comte et Grimaud quittèrent précipitamment Bragelonne suite à un message venu de Paris et ne revinrent pas avant la Toussaint. Mordaunt gardait un souvenir écœurant de ces sept mois vécus dans la pire isolation, avec pour toute compagnie l’homme de service Charlot, le jeune laquais Tanguy qui lui servit autrefois de garde-enfant, et le père Cazal, un jésuite que le comte embaucha comme précepteur, ce malgré les protestations de l’abbé d’Herblay, qui trouvait le religieux « bon à coudre dans sa soutane ». Mordaunt ne comprit pas tout à fait l’expression, mais il admit qu’il fut médusé par l’acerbité du prêtre lors de sa première visite. Il ne se boucle même pas les cheveux, s’était étonné Mordaunt. Pendant cette première absence du comte, Mordaunt ne reçut que deux lettres de son tuteur qui, à son grand désarroi, ne lui indiquaient ni date de retour, ni les étapes de son voyage. Mordaunt se dit que cela s’expliquait facilement. Trop d’information dans un message aurait sans doute risqué de compromettre une mission secrète. Le comte et Grimaud reviendraient bientôt, il en était sûr. Néanmoins, il dormait peu et mal. Charlot le fit manger davantage car il commençait à maigrir. Il s’enfermait tous les jours pour étudier, sortant parfois sur l’insistance de Charlot se promener dans le domaine clos. Et chaque soir, avant de s’endormir, il se rassurait que le lendemain, tout redeviendrait comme avant, et le comte et Grimaud sonneraient à la grille du château.Mais pire que l’attente fut son embarras quand le comte revint et, s’apercevant de l’état de son pupille, gronda Charlot d’une manière sèche qui ne lui était pas habituelle. De surcroît, le comte reprit en main l’éducation de Mordaunt et parut plus critique que d’ordinaire, sans que l’enfant ne comprît pourquoi. Un jour, Mordaunt voulut l’interroger sur le motif de la mission. Mais Grimaud, d’un simple regard, lui conseilla le silence, et la question s’évanouit. Le comte retrouva peu à peu sa douceur et sa patience. Il laissa même Mordaunt le désarmer en escrime. Pour de faux, bien entendu, mais le garçon en explosa de fierté, se sentant mousquetaire pour la première fois, et s’imaginant mille aventures comme celles de Monsieur le comte. Son tuteur en rit de bon cœur.Puis le comte annonça son deuxième départ, le mois dernier, en septembre. Si monsieur Porthos et son homme à tout faire monsieur Mouston n’étaient pas venus rester à Bragelonne, Mordaunt aurait sûrement sombré dans la mélancolie.Comme ce soir, par exemple.—Demain, nous referons une passe d’armes, dit Porthos tandis que Mordaunt finit de traduire sa dernière phrase grecque. Mais doucement ! Diable, vous êtes tellement petit, je ne veux pas vous briser un os, Athos ne me le pardonnerait pas. Mais vous aurez un sacré bras, un jour. Je m’y connais.Voulant faire plaisir à son hôte, Mordaunt s’efforça de garder bonne mine, et Porthos, habitué aux amis qui se tracassaient pour un vers de poésie maladroit sans pour autant vouloir en causer, n’insistait jamais pour que le garçon parlât beaucoup. De toute manière, Mordaunt oubliait vite son chagrin avec le grand Breton et se laissait facilement captiver par les milles histoires de Porthos, qui les lui racontait sans passer sur les détails et, s’emmêlant parfois, trouvait toujours quelque chose de neuf à rajouter : le nombre d’adversaire, une blessure qui manqua d’être fatale, une poursuite jusque dans le nord du pays.—Vous me montrerez une nouvelle botte demain ? demanda le garçon, sachant déjà que la réponse était oui.—Deux, si vous voulez. Ça pourra toujours servir.Les deux passèrent à table, où monsieur Mouston leur servit, comme d’habitude, des mets d’une richesse de goût qui, certes, ne valait pas la simplicité de ses repas avec Monsieur le comte, mais qui ne manquait jamais de surprendre le garçon. Porthos veilla à ce que Mordaunt prît un peu de tout pour lui demander son avis et parler avec enthousiasme des ingrédients qui lui manquaient si loin de son château du Vallon. Mordaunt se laissait souvent emporter par les longs discours de Porthos sur son propre domaine et ses aventures de mousquetaire.—Ma chère Mme du Vallon ménage fort bien ses terres. Saviez-vous que…Laissant tomber une côtelette de ses mains, il n’acheva pas sa phrase et se retourna en faisant trembler la table. On entendit grincer les loquets de la porte du vestibule, tandis que dehors retentit le son familier de fers à cheval heurtant le sol. Mordaunt, plus vite que le géant, s’élança de la salle à manger.—Monsieur le comte ! Grimaud !Dans sa hâte, il manqua de percuter Charlot et, passant sous le bras de ce dernier, sortit dans la cour engloutie par la nuit. Il n’eut pas fait dix pas qu’il se retrouva pris par les épaules et serré entre des bras qu’il reconnut aussitôt. Mordaunt, la gorge nouée, cacha sa figure dans la poitrine de Grimaud.Après quelques instants, il s’osa à repousser le brave serviteur, qui le relâcha sans pour autant ôter les mains de ses épaules. L’une des mains se resserra quand Mordaunt aperçut une deuxième figure dans le noir de la cour et fit un mouvement pour s’en rapprocher.—Monsieur le comte…Car il s’agissait bien du comte, mais il n’était pas seul. Une forme plus lente et petite le suivait, forme dans laquelle Mordaunt distingua, incrédule, une dame en habit de voyage. Une dame à Bragelonne !Au signal du comte, la dame, emmitouflée dans sa cape, passa devant. Alors qu’elle s’avança plus près, Charlot sortit enfin avec un flambeau pour accueillir son maitre. La lumière s’étala sur la femme mystérieuse, révélant une auréole de cheveux noirs bouclés et un habit de grosse laine, le tout porté par une paysanne au visage mat, rougie par le froid d’octobre. Mais Mordaunt ne pensa à ces détails que plus tard. Il était trop occupé par le fardeau gigotant dans les bras de la visiteuse. Soudain, quelque chose se dégagea du tissu qui emmaillotait le paquet : une chose ronde, couleur dorée à la lueur des flambeaux, que Charlot approcha pour guider Monsieur le comte.C’était une main. La main d’un enfant.Sidéré, Mordaunt se retourna vers Grimaud, qui lui répondit d’un regard illisible, puis vers le comte, qui était toujours occupé à parler à voix trop basse avec Charlot. Des consignes, sans doute. Mordaunt voulut s’arracher aux mains du laquais mais n’arrivait plus à bouger. Il sentait son cœur battre la chamade et la chaleur lui remonter à la figure malgré la nuit fraiche. Il se laissa entrainer vers la porte. La nourrice, car il devait bien s’agir d’une nourrice, les attendait au chaud dans le vestibule, tandis que Porthos restait sur le seuil pour donner une claque amicale entre les épaules du comte. On referma la porte et les loquets sur la nuit d’automne, créant comme un effet d’aspiration contre le froid. Mordaunt suffoquait, plaqué par une masse écrasante sur sa poitrine. Qu’était cet enfant ? De qui était-il ?Le comte fit un geste pour que la nourrice s’approchât. Par réflexe, Mordaunt recula d’un pas et se heurta à Grimaud, qui lui barrait le chemin. Paniqué, il chercha une autre issue.—Oh ! rit Porthos, se rapprochant de la scène ; on voit bien qu’il n’est pas habitué aux femmes. Mais le comte, comprenant que Mordaunt était prêt à s’envoler, vint s’agenouiller devant lui et, sans mot dire, le prit dans ses bras. L’étreinte laissa le garçon froid, les dents serrées, incapable de rendre à son tuteur l’accueil qu’il avait tant voulu lui donner pendant son absence. Le comte se releva. Mordaunt garda la tête baissée pour ne pas le regarder dans les yeux. Vous me décevez, Georges. C’était sûrement ce qu’il pensait. Ce qu’il lui dirait demain, et pour cause.La femme s’approcha encore de Mordaunt et, doucement, écarta de sa charge un pan de couverture. Mordaunt trembla à la vue de ce visage écrasé et ces yeux tout ratatinés et fermés. Il n’avait jamais rien vu d’aussi inscrutable.—Georges, dit le comte, et il attendit que Mordaunt levât la tête et croisât son regard avant de continuer ; je vous présente Raoul. Ce sera votre frère, désormais.**—Mais je n’ai pas de frère ! vociféra Mordaunt le lendemain dans la salle d’armes. Je n’en veux pas. Qui est-ce d’abord ? —Diable, je n’en sais pas plus que vous, répondit Porthos en repoussant la lame de son élève avec la sienne pour corriger sa garde. Baissez votre épaule, Georges, vous êtes de travers.Agacé, Mordaunt respira lourdement et obéit. Monsieur le comte lui avait fait grâce de toute une journée avec monsieur Porthos, que ce dernier s’occupa à remplir autant que possible vu son départ imminent.—Vous ne voulez pas de frère ?—Non, dit Mordaunt. Nous étions très bien sans lui.—C’est vrai qu’il fait beaucoup de bruit, admit Porthos en repensant aux cris inlassables du soir dernier. Sans doute la nourrice apprendra à le calmer. Ça s’apprend, les marmots.Mordaunt baissa son épée.—Et puis d’abord, ce n’est pas mon vrai frère.—Ah ?—Parce que moi, Monsieur Porthos, je suis le fils de ma mère…Jusque-là, Porthos hochait la tête.—… et je sais bien que mon père est Monsieur le comte.Porthos écarquilla les yeux mais ne dit rien. Quelle pudeur, ces adultes, se dit Mordaunt. Évidemment qu’il était le fils du comte ! C’était la seule explication valable. Il gardait encore le souvenir de ce portrait de sa mère, jeune, avec le comte en personne. Soit, peut-être n’était-il qu’un fils naturel, et peut-être que, pour des raisons sans doute lyriques, ses parents ne purent pas s’épouser. Mais le comte était son père, c’était certain.—Alors forcément, acheva Mordaunt, cet enfant ne peut pas être mon frère, puisqu’il n’est pas à Monsieur le comte.Mordaunt ne se sentit pas obligé de préciser que Monsieur le comte avait une véritable aversion pour les femmes, si bien que cette nourrice d’hier soir fut vraiment l’une des seules qu’il eût vu prendre une chambre au château depuis son arrivée. De plus, il avait compris depuis longtemps que sa mère, dont personne n’osait même prononcer le nom, ne devait plus être de ce monde. Seule conclusion : ce Raoul était un intrus.—Ma foi, dit Porthos, visiblement mal à l’aise ; tout cela me paraît assez logique. Mordaunt, ne s’ayant pas attendu à un accord aussi rapide, hésita. Oui, la logique était bonne. Néanmoins, il avait aussi espéré que monsieur Porthos lui offrirait quelques détails de plus sur sa parenté. Pourquoi les lui cacher, maintenant qu’il avait deviné la plus grande part du secret ?—Vous croyez ?—Ah ! Mais c’est que je n’ai jamais été doué pour les affaires de famille, moi. Il vaudrait mieux que vous en parliez avec Athos. —Mais si…, commença Mordaunt, avant de se résoudre à poser la question qui le travaillait. Si Monsieur le comte ne voulait plus de moi…—Bêtise, dit Porthos sans hésiter. Il vous adore. Ne lui dites pas que je l’ai trahi, hein ?
L’enfant se mordit la lèvre.—Alors pourquoi serait-il allé chercher un autre pour me remplacer ?—Prenez mon avis, Georges, les fils et les amis ne se remplacent pas comme ça.—Facile à dire, mais je n’ai personne d’autre, moi. —Bah ! Au pire, vous aurez toujours la famille de votre mère.Mordaunt fronça les sourcils.—La famille de ma mère ?Porthos, se rendant compte trop tard de son erreur, se rattrapa vite. Heureusement que son visage n’était fait que pour les extrêmes, de façon qu’il ne dévoilait ses doutes que lorsqu’il ne comprenait plus rien, et qu’il pouvait si facilement faire passer une erreur grave pour une simple remarque.—Forcément ! Tout le monde a de la famille un peu partout. Moi, par exemple, je suis sûr d’avoir un lien de parenté avec Monsieur de Tréville ! Allez, reprenez votre garde.Ronchonnant, Mordaunt s’exécuta. Mais le doute lui rongeait l’esprit.**L’intrus nommé Raoul fut logé près de la chambre de Mordaunt, de manière à ce que chaque fois que le nourrisson se réveillait la nuit pour beugler à plein poumons, son frère commençait à regretter le bon vieux temps où, pendant plusieurs mois, le silence régnait à Bragelonne. Il en venait même à maudire toutes ses prières pour que revinssent Monsieur le comte, mais surtout Grimaud, le traitre infâme.Grimaud était au courant de presque tous les secrets du comte. Seulement, il ne les partageait pas, comme si chaque secret qu’on lui confia fût un morceau de papier à avaler. Mordaunt se démena à le supplier, le cajoler, enfin, il tenta tous les moyens possibles, pourvu que Grimaud lui révélât l’origine réelle de ce petit voisin monstrueux.—C’était un enfant abandonné chez un curé qui nous avait hébergé pendant notre mission, Monsieur Georges. Je vous l’ai dit.—Et moi, riposta Mordaunt, voyant rouge, je dis que je n’y crois pas ! Évidemment, il ne se fatigua pas à interroger Monsieur le comte. Ce dernier avait remarqué l’hostilité ardente de son pupille aîné envers son cadet. Mais, las de ses voyages et nerveux de la présence d’une jeune paysanne qui était la seule à savoir s’occuper d’un enfant de trois mois, le comte ne poussa pas l’affaire. Athos n’avait jamais eu de frère, seulement une sœur qui mourut en bas âge quand il était encore jeune. Cette nouvelle situation avec Raoul s’était avérée une plus grande surprise qu’il ne s’y attendait. Il traita la nourrice, qui s’appelait Madeleine, avec tout le respect possible. Cependant, il ne savait pas comment s’adresser à cette jeune femme qui, chaque fois qu’elle le croisait, lui souriait et remuait la petite main potelée de Raoul pour faire comme si le nourrisson le saluait. Grimaud le sauva en veillant lui-même à ce que la bonne femme ait accès à tout ce dont elle pût avoir besoin pour l’enfant. De temps en temps, le comte venait regarder l’enfant dormir, sans comprendre la folie à laquelle il avait cédé la nuit où lui rendit visite le beau cavalier qui se révéla, trop tard, cavalière, et sans comprendre qu’il avait accueilli un second fils, chair de sa chair. Il voulait que Raoul pût s’assoupir dans ses bras, comme pour s’assurer qu’il était digne de la confiance infaillible d’un enfant. Il se souvenait toujours de la première fois où Mordaunt s’était endormi, comme un renard apprivoisé, la tête appuyée contre son épaule. Cet instant reposait au fond de son âme, la seule chandelle qu’il osa y allumer depuis le procès au bord de la Lys, et auquel il voulut maintenant y rajouter une deuxième.Mais Madeleine ne se garda pas de protester.—Ah ! Monseigneur, il ne faut jamais ! Ça donne des mauvaises habitudes, ça. Il faut qu’ils dorment sans personne, les petits. Alors, n’osant pas bercer l’enfant éveillé de peur de le faire éclater en sanglots, Athos restait tout de même auprès de lui, parfois jusqu’à son réveil, quand il put admirer les beaux yeux vifs du nourrisson qui lui renvoyaient son propre regard, rajeuni et sans éraflures du temps, ainsi qu’un soupçon de Marie Michon dans les fossettes de ses joues.Un jour, alors qu’il se décida à porter Raoul pour une fois qu’il ne pleurait pas, le comte se retourna au son d’un grincement provenant du couloir. Mais son autre pupille s’était déjà esquivé de la porte entrouverte, presque aussi doué pour s’éclipser que Grimaud. Georges s’y fera, se dit Athos. Il a bon cœur, au fond, malgré son caractère. Ce caractère consistait surtout d’une folie qui bouillonnait à petit feu dans la pensée du jeune Mordaunt. Il s’en plaignit à monsieur Mouston, qui, ayant remarqué la détresse du garçon qui faisait les cent pas dans la bibliothèque au lieu de terminer ses devoirs, l’invita à lui tenir compagnie dans la cuisine. Bonne chère, bon esprit, pensa l’intendant. —Moi, vous savez, raconta-t-il en prenant quelques grains de poivre noir dans un bocal qu’il referma ensuite avec soin, j’ai toujours eu un peu peur des petites bestioles. Les araignées, les lézards. —Ce n’est pas vraiment la même chose, Monsieur Mouston.—Pas tout à fait, non. Mais quand je pense à une bestiole et que je me sens frémir, Monsieur Georges, une chose me rassure. C’est que je suis plus grand. Et la bestiole n’est en fait que petite. Elle ne me peut rien, et me voilà rassuré.Sur ce, Mouston ajouta le poivre à une sauce moutardée avant d’y mélanger aussi quelques longues feuilles d’estragon dont l’odeur gratta les narines du garçon.—Les serpents sont plus petits, marmonna Mordaunt.—Ah ! Mais un nourrisson n’est pas un serpent. Ça se reconnaît, les serpents.Reste à voir, se dit le garçon. Le visage ratatiné du nourrisson ne lui disait rien qui valût.Au fil des deux premières semaines, Mordaunt ne cessa de penser à ce qu’il adviendrait de lui à présent. Faudrait-il quitter Bragelonne ? La seule idée de ne plus revoir le château lui creusa l’estomac. Où irait-il ? Qui viendrait l’emmener ailleurs, loin de Grimaud ? Et pourquoi ? Avait-il déçu Monsieur le comte par son angoisse l’an dernier ? Les questions se multiplièrent ainsi, et son seul moyen de défense fut de se préparer à un adieu imminent. Il ne faut pas pleurer, se dit-il ; les mousquetaires ne pleurent pas. Décidé, il essaya de montrer sa bonne volonté en faisant ses bagages, geste qui ne manqua pas de faire sourciller Grimaud quand ce dernier remarqua le petit baluchon au pied du lit un soir.Le laquais ferma la porte de la chambre et s’assit à côté de Mordaunt, qui crut mourir de honte à avoir été pris plus ou moins la main dans le sac, ou plutôt le sac à portée de main.—Où comptez-vous partir avec ça ? demanda Grimaud quand le garçon resta blême et muet. Vous allez nous quitter ?—Je ne veux pas partir, répondit Mordaunt, la gorge nouée.—Personne ne vous le demande.—Mais il le faudra, maintenant ! s’emporta l’enfant. Les larmes lui piquaient les yeux et il s’efforça de les essuyer, se détestant de les avoir laissées couler. Puisque vous en avez un autre !—Vous dites des bêtises, le gronda Grimaud.Mordaunt trembla de furie.—Ah ! Eh bien si je ne dis que des bêtises, je partirai tout seul ! Je m’en irai !—Très bien, dit Grimaud d’un ton calme. C’est votre décision. Vous n’avez jamais été prisonnier ici. Et vous me manquerez. Mais ça vous est bien égal, à ce que j’entends.L’enfant retint un sanglot, inconscient des efforts que faisait Grimaud pour ne pas le prendre dans ses bras et lui avouer toute la vérité.—Mais, rajouta le laquais, je plains surtout Monsieur Raoul. Il n’aura plus personne une fois que vous serez parti.—Il aura bien Monsieur le comte, dit Mordaunt d’un ton amer.—Pas plus que vous, Monsieur Georges. Monsieur Raoul n’est que son pupille. Et vous savez à quel point ce château peut faire peur à ceux qui ne le connaissent pas. Vous voyagerez le monde, vous vous ferez des amis, et pendant ce temps Monsieur Raoul restera là. Il se demandera sans doute ce qui vous poussa à le quitter sans explication. Il risque même de vous attendre, Monsieur Georges.Sur ce, Grimaud le quitta, laissant Mordaunt abasourdi.**Il était tard quand Mordaunt ouvrit les yeux et se rendit compte qu’il était enfin parvenu à s’endormir, si ce n’était que pour rêver du ciel de son lit à baldaquins. Des hoquets et des pleurs retentissaient encore depuis la chambre voisine, déchirant le silence à coups de griffes. Il faisait nuit noire. Quelle heure était-il ? Clignant des yeux, Mordaunt percevait à peine sa propre main devant sa figure. L’obscurité avait tout mangé dans sa faim, tout effacé, tout sauf ce maudit Raoul. Les cris continuèrent de plus belle.Mordaunt attendit. Et attendit. Et puis, sans comprendre pourquoi, il se releva sur ses coudes et démêla ses jambes de ses draps. Assis au bord, il eut l’impression de se laisser tomber dans un gouffre obscur en glissant hors du lit. Le plancher mi-chaud, mi-froid le rassura. Tout n’avait pas disparu, en fin de compte. Il avança avec difficulté, tâtonnant pour ne pas se heurter à quelque chose, mais faillit quand même tomber en se prenant les pieds dans le bord du tapis. Enfin, il trouva la poignée de la sortie et aboutit dans le couloir, bien que dans un tel noir, il ne le sut que grâce à l’embrasure de la porte, avec laquelle il gardait contact pour ne pas se perdre. Il grimaça en constatant que les cris résonnaient trois fois plus fort à présent.Une lumière s’échappait du bas de l’entrée voisine. Il la suivit. Prenant d’abord la poignée, il hésita, puis gratta à la porte. Il fit un pas en arrière en entendant les pas de la nourrice se rapprocher. Elle lui ouvrit et, le voyant pieds nus en chemise, le fit entrer sans poser de questions. Elle-même était vêtue de même avec, pour tenir chaud, un pardessus de laine. Son visage, à la lueur du petit feu qui brûlait dans la cheminée, était en sueur. Elle souriait, pourtant, et semblait heureuse de le voir tandis qu’elle essayait, en rebondissant sur la pointe de ses pieds, de calmer le petit fou furieux.Elle fit signe pour qu’il s’assît. Mordaunt, interdit, resta figé sur place, alors elle reprit son siège sans se faire prier.—Il vous a réveillé ? demanda-t-elle, chuchotant malgré le boucan.Mordaunt secoua la tête. Il n’aurait pas dû venir. Il s’attendait à tout moment à ce que le comte ou Grimaud fissent irruption dans la chambre de la nourrice, et que leur dirait-il pour s’expliquer ? Qu’il était venu étriper le petit animal qui criait comme si l’on voulait sa mort ? C’était faux, mais il aurait du mal à leur faire croire le contraire.Mais quel était ce contraire ?Prenant son courage à deux mains, il s’approcha de la nourrice, qui ne releva même pas la tête. Elle était trop occupée à murmurer à l’oreille de l’enfant, comme Monsieur le comte le faisait avec ses chevaux apeurés. Les pleurs s’interrompirent quelques secondes, se transformant en hoquets avant de reglisser dans le caveau d’une plainte assourdissante.La nourrice, les yeux levés au ciel, s’adressa alors à Mordaunt.—Vous voulez ?Le garçon fit un geste convulsif avec sa tête, mi-oui, mi-non. Madeleine n’en demanda pas plus. Elle fit vite asseoir Mordaunt à sa place.—Tendez les bras. Et là…, elle le fit fléchir un peu plus son coude avant de déposer l’enfant tout miaulant dans les bras de Mordaunt, qui tournait au vert.Satisfaite de son travail, la nourrice sourit. —Ah ben ! Vous voyez que ce n’est pas dur ? Et ne le lâchez pas, hein.Alors, elle prit Mordaunt par la nuque et, se penchant pour l’atteindre, planta un baiser sur sa tempe.—Il a de la chance d’avoir un grand garçon comme vous pour frère. Bon, je reviens tout de suite.—Comment ?! s’écria Mordaunt, épouvanté. Mais la femme avait déjà fui et soigneusement refermé la porte derrière elle.Ils ne s’écoulèrent que quelques minutes, sans doute, le temps que la nourrice fasse ses besoins et revienne. Mais pendant cette courte période, Mordaunt eut enfin l’occasion de bien voir ce petit Raoul, cet intrus qui avait envahi ses jours mais surtout ses nuits à Bragelonne. Le secret du comte dont personne ne voulait discuter.Terrifié, Mordaunt essaya de se tourner pour que la lumière du feu retombe davantage sur l’enfant en pleurs, qui commençait justement à se calmer. Il le regarda, l’étudiant enfin de près. Il nota ses cheveux foncés et bouclés malgré son jeune âge, et les longs cils de biche qui encadraient son regard noisette parsemé d’éclats verts. C’était un regard que Mordaunt connaissait bien. Une ressemblance frappante, en fin de compte.Le cœur gros, Mordaunt serra le petit un peu plus contre lui. Il n’osait pas le bercer, de peur de lâcher prise ou de refaire sauter la poudre des cris stridents. Il lui chuchota donc quelque chose, d’une petite voix rauque d’émotion.—Si je te laisse devenir mon frère, dit-il tout bas, il faudra que tu le sois toujours. Et moi, je serai le tien. Comme ça, on aura toujours de la famille, quoi qu’il arrive. C’est promis, Raoul ?Le nourrisson, les yeux grands ouverts, la bouche ronde, le regarda hébété.—Et même si…, il s’arrêta pour se racler la gorge, même si nous n’étions pas frères pour de vrai, on le sera quand même. Et je t’apprendrai plein de choses à faire au château. Ça fait longtemps que je suis là, tu sais. Je te montrerai tout. Il sentit des pleurs remonter à la surface, mais avant qu’ils ne pussent éclater, il se pencha un peu plus près de l’enfant pour lui murmurer, juste à l’oreille : « Ne t’inquiète pas, Raoul. Je suis là. Ton frère est là. N’aie pas peur. »Madeleine les retrouva tous les deux quelques instants plus tard et, perplexe, ne reprit le nourrisson endormi qu’après avoir séché les larmes qui tombaient encore des yeux du fils de Milady.
----- CHAPTER BREAK -----
Chapitre 4, première partie : John Francis
Souvent en effet les circonstances font qu'une action habituellement jugée immorale cesse de l'être à l'examen. Je veux donner un exemple qui traduise largement ma pensée. Quoi de plus criminel que de tuer, je ne dis pas un homme, mais un ami ? Est-ce donc se charger d'un crime ineffaçable que de tuer un tyran bien qu'il soit un ami ? Certes le peuple romain n'en juge pas ainsi, lui qui considère qu'entre toutes les belles actions, celle-là est la plus belle. Est-ce donc que l'utilité en pareil cas triomphe de la moralité ? Non, c'est l'utilité de l'acte qui fait sa moralité.
-Cicéron, Des Devoirs, Livre III (trad. Charles Appuhn, 1933)**—Il l’a fait tuer ? s’écria Raoul. Mais pourquoi ?—Il était trop tard pour reculer, dit Mordaunt, accoudé devant ses études, qu’il délaissait joyeusement pour ravir son frère avec ses anecdotes préférées de Cicéron. Si Milon l’avait laissé en vie, gravement blessé, il aurait dû s’attendre à une vengeance mortelle de la part de Claudius. Le tuer était plus sûr.—Mais Claudius était blessé !Mordaunt haussa les épaules.—Ils voyaient les choses comme ça à Rome. —Ah ! Les lâches !Mordaunt ne put s’empêcher de rire en voyant l’expression outrée de son frère, si similaire de celle du comte. Heureusement, l’enfant ne s’offusquait pas facilement et, tout fier d’avoir amusé son idole, en oublia l’injustice faite à Publius Claudius Pulcher, feu tribun débauché qui, rattrapé par la haine et l’envie qu’il inspirait, trouva la mort sur le bord d’une route, achevé pour qu’il ne pût plus nuire à ses rivaux politiques. Trop petit pour atteindre le livre ouvert sur la table, Raoul essaya de mieux y voir en montant sur la pointe de ses pieds.—Est-ce que c’est le même qu’hier ? Tu n’as pas fini ?—Pas encore, non, dit le jeune homme. Je voulais relire un passage pour en discuter avec monsieur Aramis cette semaine.Sur ce, il souleva le livre pour que son frère pût l’admirer, mais sans y toucher. C’était, après tout, un cadeau précieux de la part de l’abbé d’Herblay : une collection des écrits de Cicéron, le célèbre orateur romain qui finit lui-même assassiné par Marc Antoine. —C’est celui qui parle de César ?Mordaunt hésita.—Un peu, oui. Mais la dernière fois, c’était la version de Suétone.—Ah…, dit l’enfant, l’air déçu. Mordaunt, comprenant où Raoul voulait en venir, se pencha de côté pour voir par la porte ouverte. Personne dans le couloir.Il se leva de son siège.—Ah ! clama-t-il en levant les bras, comme pour jouer devant un grand public. Quelle belle journée au Sénat. J’espère qu’il ne se passera rien !Puis, voyant son frère rougir jusqu’aux oreilles, il chuchota : « Et puis là, tu viens par derrière, et tu joues Casca. »Il indiqua l’endroit où le frapper et, pour aider son frère à l’assassiner plus commodément, se mit à genoux sur le parquet de la bibliothèque.Raoul, timidement ravi, fit le tour de Mordaunt avant de finalement planter son petit poing, aussi délicatement que s’il dût y poser une fleur, entre l’épaule et le cou de son frère. —Mon ami, c’est là de la violence ! s’écria Mordaunt.Et, s’emparant de la petite main, il se retourna pour attraper Raoul et le fit tournoyer en l’air en faisant semblant de se débattre. —Ah ! Trahison ! L’enfant éclata de rire, s’agrippant aux manches de son frère. Mais après une douzaine de tourbillons, Mordaunt le reposa par terre, essoufflé. Raoul avait cinq ans déjà, se rappela-t-il. Le jeune homme resta courbé, une main posée sur son cœur. —Encore ? demanda Raoul, tellement heureux qu’il se croyait sur un petit nuage. —Attends… Mordaunt se redressa, respirant à grands coups. Puis, sans prévenir, il pâlit, chancela, et s’écroula par terre, inconscient. Épouvanté, Raoul se précipita sur lui et, tremblant, lui secoua les épaules de toutes ses forces.—Je t’ai fait mal ? s’écria-t-il. Grimaud ! Charlot ! Venez vite, Mordaunt est mort ! Je l’ai tué !—Ah ! rugit Mordaunt, se relevant aussi vite qu'un éclair pour surprendre l’enfant et le chatouiller sans merci. Mais il s’arrêta court en voyant que Raoul, tétanisé, fondait déjà en larmes, sa figure enfoncée dans la poitrine de son frère. —Mais… mais qu’est-ce qui te prend ? s’étonna Mordaunt. Je vais bien, Raoul !Mais Raoul, encore sous le choc, était pris entre la peur et la joie et ne pouvait plus s’empêcher de pleurer comme s’il avait véritablement commis un meurtre dont la victime fut ressuscitée pour le pointer du doigt.Mordaunt essaya tant bien que mal de calmer l’enfant accroché à son cou, lui caressant les cheveux d'un geste apaisant.—Pardon, Raoul ! Je plaisantais, ne pleure pas. Je vais bien. Je vais bien, c’est fini. Ne pleure pas.C’est alors que l’intendant, Charlot, accourut au son des cris et des pleurs. En deux coups d’œil, il comprit la situation.—Monsieur Georges, voyons ! Vous nous aviez promis de ne plus lui parler des Romains !Le jeune homme, occupé à serrer son frère dans ses bras, ne put que lui rendre une grimace penaude. Mais à ce moment, le petit se dégagea de son étreinte et fit face à l’intendant comme le preux chevalier Roland prenant la défense de l’arrière-garde de Charlemagne.—Ah non ! C’était moi ! dit-il, hoquetant encore, c’est moi qui lui ai demandé de me raconter. Ce qui n’était ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux. Mordaunt, emporté par son affection pour son frère, le prit par la tête et déposa un baiser sur son front rose, juste à côté de ses cheveux noirs et bouclés qui sentaient le myosotis et le soleil étincelant sur l’onde de la Loire. Il leva les yeux sur Charlot, qui attendait, les bras croisés.—Pardon, Charlot…Mais alors qu’il commençait à présenter ses excuses à l’intendant, Mordaunt aperçut Tanguy, le valet, lui faisant signe dans le couloir avant de s’esquiver. Il se releva en sursaut, bafouillant, et fila avant que Charlot ne pût le retenir.Mais tandis que Tanguy alla vers les cuisines pour aider tout le monde à se préparer pour l’arrivée des amis du comte dans la semaine, Mordaunt se dirigea dans l’autre sens et aboutit bientôt dans le jardin, jetant de temps en temps des coups d’œil par-dessus son épaule pour vérifier qu’on ne se doutait de rien. Charlot était sans doute occupé à consoler Raoul avec du nougat. Pas de risque qu’il ne l’accepte, se dit Mordaunt le sourire aux lèvres. Raoul était trop sage pour accepter une sucrerie sans que Monsieur le comte ne lui en donnât la permission. Il ne désobéissait à Monsieur que lorsqu’il s’agissait de plaire à son grand frère. Cette espièglerie réservée pour lui seul était la plus belle marque d’amour que Mordaunt eût pu demander.Si Raoul n’avait pas été aussi jeune, Mordaunt lui aurait sans doute avoué son secret. Hélas, il ne pouvait pas lui faire confiance à cet âge, et il ne savait pas qu’il n’en aurait plus l’occasion à l’avenir.Atteignant un arbre creux choisi exprès comme lieu sûr, Mordaunt y plongea son bras et, retenant son souffle, palpa l’écorce à l’aveugle. Sa main effleura une surface lisse. Il fit un effort pour attraper le trésor du bout des doigts. Enfin, il réussit à sortir la lettre scellée de l’arbre. Sans la regarder, il la rangea dans sa chemise, collée à sa poitrine par la sueur malgré l’air doux de l’automne. Il s’attarda encore quelques minutes dans le jardin pour ne pas éveiller de soupçons, faisant semblant de jouir du bon temps et de la vue des feuilles qui, tournant déjà au jaune et à l’ocre, parsemaient les alentours et le vent de couleurs vives. Mordaunt observait ce beau paysage comme pour la première fois. La terre de Bragelonne. La terre de son frère, Raoul, à qui elle reviendrait, puisque son père si discret ne pouvait lui octroyer le comté de la Fère. Et moi, se dit Mordaunt, moi je n’ai pas besoin de Bragelonne. Il se perdit quelques instants dans ses pensées, les yeux fixés au ciel, cherchant une réponse à ses mille questions. Puis il rentra au château, sans presser le pas, tandis que la lettre qu’il mourait de lire lui brûlait la peau.De retour dans la bibliothèque, vide à présent, il alla ranger son livre de Cicéron. Un très beau cadeau, pensa-t-il, et il regretta de ne pouvoir le garder avec lui. Il y penserait toujours. Hésitant, puis cédant à la tentation ainsi qu’à une détresse muette, il releva la couverture et, toujours debout, se perdit dans sa lecture une dernière fois. Et ce faisant, il posa distraitement sa main sur sa poitrine, comme s’il voulait s’assurer du battement de son cœur. Pouvait-il se risquer à lire la lettre ici ? Ou simplement à la regarder pour être sûr de sa provenance ? Mais alors qu’il voulut délacer le haut de son col, des bruits de pas retentirent dans le couloir. Monsieur le comte s’arrêta dans l’embrasure de la porte.Le comte de la Fère semblait avoir vieilli de dix ans ces derniers mois, mais Mordaunt ne pouvait s’empêcher d’admirer sa figure élancée de Titien, avec ses longs cheveux noirs toujours sans gris et son bras de fer évident au maintien de ses épaules. Par contraste, Mordaunt à quatorze ans poussait comme une herbe sauvage, plus grand que la plupart des garçons de son âge, plus dégingandé qu’impressionnant. Il avait des airs de jeune bergère, surtout en raison de son teint clair parsemé de taches de rousseur, ses grands yeux bleus couleur ciel et ses longs cheveux blonds roussis comme un champ de blé prenant feu. —Monsieur ? demanda Mordaunt lorsqu’une minute se fut écoulée sans que son tuteur ne prononçât mot. Vous me cherchiez ?Mais le comte secoua la tête.—Je m’étonnais seulement de vous voir encore au travail. Prenez garde de ne pas vous fatiguer les yeux. Nous allons bientôt souper.Sur ce, il partit, laissant Mordaunt le cœur battant comme un tambour, le visage en sueur. Il s’en était fallu de peu pour que le garçon, déchiré par ses mensonges et ses projets secrets, ne lui avouât tout en échange d’un seul morceau de la vérité. Il se répugna à la chercher autre part. Mais il ne pouvait plus reculer maintenant. La lettre le lui confirma.**Après le souper, Mordaunt retrouva Tanguy dans le couloir menant aux écuries.—Ce soir, dit-il, c’est pour ce soir. —Ce soir ? s’écria Tanguy, assez fort pour que Mordaunt lui serrât le bras pour le faire taire. Mais… mais la visite de messieurs... ?Mordaunt hocha la tête avec regret. S’il devait se rendre à Paris aussi vite que possible, il n’avait pas le choix. Le mauvais sort avait décidé qu’il ne serait pas à Bragelonne pour la visite jointe d’Aramis et Porthos. —Tant pis, dit-il amèrement. Il faut quand même que je parte. Tu as tout ce qu’il me faut ?—Ah ! Monsieur, marmonna l’homme de service ; je me demande si ça ne serait pas une mauvaise idée.—Ne me dis pas que tu flanches !—S’il vous arrivait quelque chose, Monsieur le comte me pèlerait vif…—Et si, l’interrompit Mordaunt d’une voix si douce que Tanguy dût tendre l’oreille, je racontais à Monsieur le comte que vous m’aviez aidé à forcer la serrure de sa cassette, que pensez-vous qu’il vous arrivera, à vous ?Le domestique eut un mouvement de recul.—Vous m’avez donné votre parole, Monsieur.—Et toi la tienne.—Seulement pour que vous puissiez apprendre la vérité ! Il n’a jamais été question d’une fugue !—Il a toujours été question de retrouver ma famille, dit Mordaunt. Et si je ne suis pas à Paris dans quatre jours, je manquerai ma chance. J’y suis presque, Tanguy. Je ne peux pas abandonner l’affaire maintenant. —Votre oncle accepte de vous voir ?Mordaunt brandit la lettre comme un couteau.—Il vient exprès à Paris pour cela. Et vu ce qu’il me raconte au sujet de l’état des choses en Angleterre, je doute qu’il puisse revenir une deuxième fois. Non, c’est maintenant ou jamais.—Et vous partez ce soir ?—Si tu me tiens parole, oui. Il ne me reste plus qu’à écrire un mot à laisser pour Monsieur le comte pour qu’il ne s’inquiète pas.—Monsieur, dit Tanguy avec un brin de dérision, sans vous blesser, je doute que vous puissiez faire dix lieues avant que Monsieur le comte ne vous rattrape. Si j’étais à votre place…—Tu ne partirais pas, ironisa Mordaunt.—Oui, mais je veux dire, Monsieur, que vous courrez un risque en indiquant à Monsieur le comte vos projets.Mordaunt secoua la tête.—S’il voit mon cheval disparu et que je ne reviens pas, il fera battre la campagne à ma recherche.Et, sans le dire à haute voix, il rajouta : « Je l’aime encore trop pour le quitter ainsi. »Tanguy haussa les épaules.—Très bien. Mais ne me trahissez pas quand Monsieur viendra vous chercher au galop.—J’en fais mon affaire, dit Mordaunt d’un air grave. Occupe-toi de la tienne.**
« Monsieur,
« À l’heure où vous lirez cette lettre, je serai presque à Chartres sur la route vers Paris et, je l’espère, trop loin pour que vous ne puissiez me rattraper. Je regrette de vous quitter sans vous faire mes adieux. Depuis notre dispute en janvier, le remords de vous mentir me ronge l’esprit. Ne m’en voulez pas, Monsieur, de vous avoir défié. Je vous ai volé la vérité qui m’était due ainsi qu’une quinzaine d’écus, mais j’espère ne pas en avoir payé de votre amour. Pour ce qui en est du mien, il vous appartiendra jusqu’à mon dernier souffle.
J’ai forcé la serrure de votre cassette de bronze et y ai trouvé l’attestation de mon droit d’héritage, ainsi que le nom de ma mère, Lady de Winter, et de mon oncle. J’ai fait parvenir une lettre à ce dernier dans l’espoir qu’il accepte de me reconnaître en tant qu’héritier légitime. Je vais aujourd’hui le retrouver à Paris pour qu’il puisse, dans trois jours, constater ma véritable identité. Je ne sais ce que je ferai s’il me nie, n’osant plus jamais remettre les pieds à Bragelonne, voleur et traitre que je suis. Mais si mon oncle me reconnaît, alors je partirai en Angleterre, peut-être sans l’occasion de vous revoir, sauf si vous nous retrouvez à temps.
Je vous demande pardon, Monsieur, d’avoir été aussi indigne de votre bonté. Mais je crains que vous ne veuillez plus vous défaire de moi, et que, sans m’avouer la vérité, vous soyez obligé de partager avec moi quelque héritage revenant de droit à mon frère Raoul. Je vous ôte cette responsabilité, Monsieur, et vous supplie de me pardonner.
Vous trouverez avec cette lettre deux autres cachetées, l’une pour Raoul quand il sera en âge de ne plus m’en vouloir, l’autre pour Grimaud, qui, j’espère, comprendra ma décision. Embrassez Porthos et Aramis pour moi. Mon dernier baiser est pour vous, Monsieur, et je le dépose au bas de cette page. Au revoir, peut-être adieu.
John Francis de Winter, toujours Georges. »
Athos n’acheva pas le troisième paragraphe. Tout en chiffonnant la lettre entre ses mains, il se précipita vers les écuries en appelant à pleine voix :—Grimaud, nous partons ! Dépêchez-vous !Il n’eut pas touché trois mots au laquais que ce dernier comprit ce qu’il s’était passé et, blême, prit vite des mesures pour les chevaux. Ils sellèrent chacun leurs montures, tandis qu’Athos ordonnait à Charlot de prévenir ses futurs hôtes de son départ et de leur prier de rester avec Raoul jusqu’à son retour. En moins de vingt minutes, Grimaud et le comte se furent élancés sur la route vers la capitale. Athos, le cœur battant, le froid et la terreur gagnant son esprit, se promit, coûte que coûte, de rattraper Georges à temps. Il força son cheval et Grimaud en fit de même, comme s’il en allait de la vie et de l’honneur d’une reine de France. Ou d’un dernier adieu.Et pendant ce temps, Mordaunt, qui n’avait pas fait plus d’une lieue depuis son départ du château le soir d’avant, dormait d’un sommeil blanc, libre de toute pensée. Il savait bien qu’il n'aurait jamais pu semer le comte une fois que celui-ci se fût jeté à sa poursuite. Prendre la route la nuit ne lui aurait pas donné suffisamment d’avance non plus. Restait la ruse : le comte ne pouvait pas rattraper quelqu’un qu’il avait de loin dépassé. Vers midi, alors, Mordaunt resella son cheval Rosalie, qui broutait tranquillement en attendant que son maître se décidât à partir, et il reprit la route vers Chartres, ne courant plus aucun risque. Il pensa alors à Raoul, auquel il n’avait rien pu dire. Il pensa à Bragelonne et ses recoins qu’il s’était approprié au fil du temps, à tous ses couloirs, ses détails, ses meubles et tableaux qu’il revoyait quand il fermait les yeux. Mais Mordaunt, blessé au cœur et ne voulant plus se sentir coupable, pensait surtout aux choses qu’il n’avait pas osé écrire dans sa lettre d’adieu, d’abord par amour pour Grimaud, mais aussi par amour pour le comte, qu’il aimait sans comprendre pourquoi. Il pensait au tableau de sa mère, femme disparue, sans nom, sans visage, hormis celui que lui renvoyait aujourd’hui toute surface miroitée. Sa mère. « Maman ». Le mot n’avait plus de sens pour lui, pas plus que celui de « père ». Il en était conscient depuis l’arrivée de Raoul au château. Alors il avait patienté. Il avait gardé son silence, persuadé, malgré tout, que son tuteur ne lui cacherait pas la vérité une fois sa majorité atteinte. Monsieur Aramis proposa de la lui révéler, une fois, lors d’une visite au château il y avait deux ans. Mordaunt refusa et, plus tard, s’en repentit avec douleur. Mordaunt avait eu quatorze ans en janvier : la majorité tant attendue. À cette occasion, le comte lui parla d’une future carrière dans l’armée, ou peut-être au service de la compagnie des mousquetaires du roi, sous la tutelle du capitaine de Tréville, mais surtout auprès de monsieur d’Artagnan, mousquetaire dont le comte ne parlait que rarement, et cela avec une tendresse et un respect hors pairs. Alors Mordaunt avait pris son courage à deux mains. Il avait demandé son nom, qu’il lui faudrait bien. Il tenait à se présenter la tête haute. Il tenait à ce nom mis au secret.Mais le comte, du plus grand calme, avait refusé la demande de Mordaunt et lui avait demandé, sans aucune explication, de patienter encore. Onze ans de patience. Onze ans depuis la traversée, depuis qu’il vivait dans cette prison de Bragelonne.Et le reste, Mordaunt ne voulait plus y penser. Il avait sombré dans le noir face à ce refus. Il avait même failli perdre, par désespoir, l’amitié de monsieur Aramis, qui ne voulut pas trahir la décision du comte, aussi injuste qu’elle fût. Mordaunt en devint presque fou. Le nom de sa mère lui appartenait. Il avait eu raison de l’arracher à la cassette du comte. Il y avait droit, il le savait. Mais en menant son cheval au pas, s’éloignant de ce château qui l’avait enfermé et bercé, Mordaunt se rappela tous ces instants passés auprès de Monsieur le comte, et de cette journée particulière où ce dernier l’appela, sans qu’il ne s’en rendît compte, « mon fils ». Il se demanda si Grimaud comprendrait, après tout.Ses pensées s’effilochèrent sur la route, et le bonheur de l’aventure le détourna de ses idées noires. En avant ! se dit-il. Et il mena son cheval au trot. John Francis partit découvrir le monde.**Après une pause à la poste de La Coudraye pour reposer son cheval, Mordaunt reprit sa marche. La route était pire et meilleure qu’il ne s’y attendait, et au fil du voyage il reconnut quelques-uns des autres voyageurs, qui le saluèrent parfois. Certains le considérèrent avec curiosité, sans doute étonnés de voir un si jeune homme voyager seul, surtout en vue de son équipage simple mais bien choisi. Ceux-là, Mordaunt essaya d’ignorer. Mieux valait ne pas s’attirer d’attention. Mais il n’hésita pas, sa main sur la garde de son épée, à faire face aux regards de ceux qui le dévisageaient jusqu’à ce qu’ils baissassent les yeux.Il atteignit ainsi Bois de Fougères, le deuxième poste qu’il avait marqué au préalable sur la carte du pays trouvée à Bragelonne. Le petit village n’avait qu’une auberge, pas trop mal fréquentée mais seulement par ceux qui ne pouvaient pas pousser leurs chevaux trois lieues plus loin jusqu’à Chartres. Le soleil menaçait de se coucher, ses rayons revêtis de cette couleur pêche et abricot qui s’intensifiait de plus en plus. Inquiet de s’être trompé au dernier tournant, Mordaunt sourit à la vue de l’enseigne qu’il cherchait : un arbre triple-fendu indiquant l’Auberge des Trois Frères. Il descendit de cheval au montoir sans que personne ne vienne lui prendre son étrier. Vu le grand bruit et l’odeur de viande grillée débordant des fenêtres illuminées, la route vers Paris ne manquait pas de voyageurs. Il s’écarta en voyant arriver une voiture. Il vaudrait mieux que je me dépêche de prendre une chambre, pensa-t-il, et mena son cheval Rosalie jusqu’à une deuxième porte. Un garçon vint alors lui prendre les rênes de celle-ci, qui respirait avec difficulté après son long trajet. Mordaunt paya un écu pour que son seul compagnon de voyage ne manquât de rien. Il la quitta avec regret et, remarquant les voyageurs descendant de la voiture, s’empressa de rentrer.L’auberge, comme il l’avait deviné, grouillait de gens divers : des cavaliers, des agents de poste, des laquais, des femmes, tous s’éventant et parlant bien fort dans la chaleur du brouhaha général. Quelques personnes levèrent les yeux mais personne, Dieu soit loué, ne s’intéressa au petit nouveau. Mordaunt s’efforça de ne pas rougir. Il fallait qu’il se comporte naturellement. Il n’y avait rien à craindre. Mais d’abord, prendre une chambre. Ayant demandé à un second garçon de lui pointer l’aubergiste du doigt, Mordaunt s’avança d’un pas presque assuré avant d’être percuté par un homme qui se leva de sa table. Bousculé en arrière, il faillit tomber et se rattrapa, juste à temps, sur le rebord d’une table dont les convives rirent tandis que le sang montait à la figure du jeune homme. Il se redressa, tout rouge, et vit alors que l’homme en manteau de voyage qui l’avait bousculé si rudement était occupé à parler avec nul autre que l’aubergiste. La conversation parut avoir fini quand Mordaunt les rejoignit.—Monsieur ! dit Mordaunt en s’avançant vers l’aubergiste ; il me faut une chambre pour ce soir, s’il vous plaît. Et mon cheval est déjà à l’étable.Le vieil homme lui rendit une grimace affligée.—Ah, Monsieur, mais nous sommes complets à présent.—À présent ?—Ce gentilhomme vient de prendre la dernière chambre.Mordaunt se mordit la lèvre.—Il doit bien vous rester quelque chose ! Un matelas, c’est tout ce dont j’ai besoin.—Navré, Monsieur. Comme vous voyez…, dit-il en montrant la salle bondée, mêmes nos étables sont remplies ce soir.
Une main de fer se posa alors sur l’épaule de Mordaunt, qui recula par instinct pour s’en dégager et reconnut en se retournant son maudit voyageur.—J'ai peut-être une solution, jeune homme, dit celui-ci d’un fort accent provincial que Mordaunt peinait à déchiffrer. J’attends un compagnon de voyage qui n’arrivera sans doute pas avant demain. Son matelas ne servira donc à personne ce soir.La figure de l’aubergiste s’éclaira.—Ah ! Monsieur, si cela ne vous gênerait pas…—Pas le moins du monde.—Après m’avoir si rudement volé la dernière chambre, dit Mordaunt d’un ton ironique et furieux, vous êtes bien obligeant, Monsieur.L’homme au teint ensoleillé, qui était pourtant plus petit de taille, sembla grandir de manière imposante à ces mots. Mais il sourit alors et encensa Mordaunt encore plus.—Monsieur préfèrerait coucher à la belle étoile ?—C’est vous, Monsieur, qui auriez dû chercher ailleurs si vous ne m’aviez pas bousculé comme le dernier des butors !—Je vous demande pardon, dit l’homme du plus grand calme. Comme vous voyez, j’étais pressé.—Si pressé que vous vous permettez de jeter n’importe qui hors de votre chemin ? Je crains que vous ne veniez de loin, Monsieur, pour trouver ce comportement normal. Et je ferai sans vous, pour ce soir.Le regard de l’homme se noircit. Par réflexe, Mordaunt fit un pas en arrière, sa main déjà sur la garde de son épée.—Ôte ta main de là, petit drôle, ordonna le voyageur d’un ton sec, sans quitter des yeux le visage de Mordaunt ; ce n’est pas de toi que je risque de prendre des leçons de belles manières.—Ah, Messieurs, je vous en prie…, balbutia l’aubergiste, les mains levées pour écarter ses deux clients.—Drôle ! siffla Mordaunt. À présent, Monsieur, je veux bien accepter votre offre si vous me ferez aussi l’honneur de me trouver demain matin.L’homme lui rendit un sourire sincère et persiflant à la fois, comme étonné face à ce garçon qui acceptait de partager sa chambre ce soir et de croiser le fer le jour suivant.—À quelle heure, s’il vous plaît ? demanda-t-il de son accent grave et moqueur.—Huit heures.—J’y serai.Mordaunt inclina sa tête et se laissa entraîner par l’aubergiste exténué de panique. On l’installa au bout d’une table commune, face à une autre place vide. Place vide prise rapidement par nul autre que le même voyageur.—Encore vous ? s’écria Mordaunt.—Merci, rit l’inconnu de bon cœur, ça fait toujours plaisir ; mais je vous signale que j’étais ici avant vous.Mordaunt hésita en remarquant les restes d’un souper devant lui. L’homme rit encore avant de boire une gorgée de vin.—Oh ! Ne vous inquiétez pas, jolivet. Je prends cela comme un compliment. —Je vous demande pardon, dit Mordaunt sincèrement. Mais seulement pour ma dernière remarque.—Bien entendu. Et puis vous ne devriez pas être gêné de souper avec moi vu que vous ne voyez pas d’inconvénient à dormir en chambre commune.Le jeune homme rougit.—Je n’aurais pas accepté s’il ne me fallait pas vous faire face en pleine forme, Monsieur.—Vous avez raison. Aussi suis-je heureux de pouvoir satisfaire ma curiosité avant demain matin. D’où venez-vous avec vos grands yeux bleus et ce tempérament ?Mordaunt resta interdit. L’homme se pencha de plus près, accoudé à la table.—Vous ne répondez pas ?—Monsieur, je suis bien libre de ne pas me confier au premier venu, dit Mordaunt d’un ton qui trahit sa gêne.—C’est vrai. Mais je ne suis pas le premier venu.—Nous ne nous sommes même pas présentés, Monsieur.Souriant comme un chat s’amusant à tourmenter une souris entre ses pattes, le voyageur s’apprêta à lui répondre quand il fut interrompu par un garçon de l’auberge, celui qui avait pris charge de Rosalie à l’entrée de l’écurie.—Monsieur Georges ? À ce nom, Mordaunt sursauta de frayeur, se croyant démasqué par son tuteur avant de se souvenir qu’il avait bel et bien donné son nom avant de confier au garçon son cheval.—C’est moi, dit-il d’une voix troublée. —Il y a un souci avec votre jument, Monsieur. Je crois qu’il vaudrait mieux que vous veniez. Mordaunt pâlit. Mais alors qu’il se levait, le voyageur le prit par le poignet et le retint de force.—Vous ne vous sauverez pas, j’espère ? dit le voyageur d’un ton grave, ses yeux noirs embrasés.Tout désemparé qu’il fût, Mordaunt parvint à répondre à cette question d’un sang-froid qui aurait fait honneur au comte de la Fère.—Je vous en donne ma parole, Monsieur. À présent, veuillez me lâcher.La main de fer desserra son étreinte assez pour que Mordaunt s’y arrache avant de suivre le garçon. En marchant, il toucha l’endroit où l’avait attrapé le voyageur et, se retournant, il remarqua que l’homme le suivait toujours du regard. Sangdieu ! se dit-il, comprenant à présent l’erreur qu’il commit en donnant rendez-vous à cet inconnu. Cet homme doit être une fière lame. Mais ce n’est pas en rampant que je compte arriver à Paris. Il ne faut pas se laisser faire par n’importe qui. Et puis, pensa-t-il, peut-être vaudrait-il mieux que je ne rencontre pas mon oncle ; ce sera plus simple que de recommencer ma vie, soit en Angleterre, soit démuni en France. Monsieur le comte et Grimaud et Raoul ne pourront pas me manquer si je meurs. Ce genre de pensées malveillantes lui venait facilement ces temps-ci. Il s’efforça de les écarter. Il se battrait dans son premier duel demain. La peur de la mort laissa place à l’idée de pouvoir enfin vivre sa vie l’épée en main, comme le faisaient autrefois Athos, Porthos et Aramis. Et monsieur d’Artagnan, bien entendu. Quand ils atteignirent, non sans bousculades, l’autre côté de la salle, le garçon le mena dans un couloir qui aboutit éventuellement sur l’étable. Une lourde porte se referma sur la salle à manger, étouffant soudain le brouhaha qui y régnait. Ils arrivèrent alors à l’étable, qui sentait le foin et la sueur d’animal.—Juste au fond, Monsieur, dit le garçon en laissant Mordaunt passer en premier ; je crois qu’elle s’est peut-être foulée quelque chose.—Elle n’avait rien quand je vous l’avais laissée…Il n’acheva pas sa phrase. En s’approchant de Rosalie, Mordaunt remarqua l’ombre d’une personne à sa gauche et, instinctivement, se retourna. C’est alors qu’on lui assenât un coup par derrière qui, dû à son mouvement, tomba sur son épaule au lieu de sa tête. Il cria de douleur et tenta de tirer son épée en criant à l’assassin. Une main le bâillonna, étouffant ses appels, en même temps qu’un bras aussi épais qu’un tronc d’arbre l’encercla, lui clouant les bras. Apeuré, il se rua en avant pour échapper à son agresseur, hurlant de toutes ses forces. Rien n’y fit. Aucun son ne s’échappait, et le garçon de l’auberge semblait avoir disparu. Un guet-apens ! Mais pourquoi ? Il vit alors s’approcher le complice de celui qui le tenait, celui qu’il avait remarqué en entrant. Son visage était masqué par un foulard.—Couche-le par terre.Mordaunt eut beau se débattre, il n’était pas de taille face à ces deux hommes qui, à en juger leur sang-froid, ne manquaient pas d’expérience. L’homme qui le maitrisait le força à terre et lui planta un genou dans son dos. Trop vite pour que Mordaunt ne pût crier de plus belle, son ravisseur remplaça sa main par un mouchoir qu’on lui enfonça dans la bouche, fixée par une corde qui lui tirait douloureusement les cheveux. On lui enleva son épée. Il essaya de griffer son deuxième agresseur, les yeux remplis de larmes de rage et d’effroi. Il croyait s’étouffer. On lui saisit alors ses poignets et les lui ramena derrière son dos pour les lier ; on en fit de même pour ses chevilles, tandis que son second agresseur lui maintenait la tête écrasée au sol. Respirant de la paille et de la poussière, Mordaunt se sentit tourner de l’œil. Surtout pas ! se dit-il. Je suis fait, sinon ! Si je ne le suis pas déjà.—C’est bon, dit le plus grand des deux, le géant qui l’avait pris à bras-le-corps.On le souleva comme s’il ne pesait rien et, emporté sur l’épaule du géant, il vit l’autre prendre charge de Rosalie, qui visiblement n’avait rien de foulé. On sortit de l’étable. L’air frais raviva Mordaunt quelque peu, et il fit un nouvel effort pour se libérer, sans résultat. Dans la nuit noire, personne ne les avait remarqués, et le brouhaha de l’auberge continuait paisiblement. —Par ici, dit l’homme qui tenait Rosalie.Mordaunt entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait, et il comprit qu’une voiture était restée devant l’auberge. Il se débattit encore, sachant très bien que si l’on l’emmenait autre part, personne ne saurait retrouver sa trace, quelles que fussent les intentions de ces brigands. Quelqu’un descendit de la voiture. Mordaunt remarqua le tintement d’une bourse. L’autre brigand s’attarda à compter sa paie. Mordaunt en profita pour hurler de nouveau, espérant qu’on l’entendît mieux en dehors de l’étable. L’homme descendu de la voiture lâcha un juron en anglais. —Mettez-le dans la voiture, ordonna-t-il alors en français d’un accent plus ou moins convenable.Le garçon écarquilla les yeux, ne croyant plus ses oreilles. Il résista au géant comme il put, mais on le poussa finalement à l’intérieur avant de refermer la porte à clé. Il tenta de se relever. Un occupant caché de la voiture lui pressa alors le canon d’un pistolet contre sa nuque.—Asseyez-vous, dit une voix sèche, celle-ci d’un accent moins fort que l’homme à la bourse.Non sans difficultés, Mordaunt parvint à s’asseoir sur la banquette en face de son ravisseur. Son cœur battait la chamade contre sa poitrine, et la corde qui lui serrait la bouche lui mettait les coins de ses lèvres en sang. Il ne savait plus quoi faire. On ne lui avait jamais raconté une telle aventure. Se calmer. Il fallait se calmer. Monsieur le comte ne cèderait pas à la panique. Il se força à respirer plus profondément, bien que cela fût difficile sans aspirer le mouchoir qui lui bloquait la gorge. L’homme au pistolet ne lui adressa plus un mot. La porte de la voiture se rouvrit. Le second homme s’installa à la droite de Mordaunt et, d’un geste respectueux qui ne laissa pas de doute sur lequel des deux était le chef, prit en charge l’arme à feu. La voiture partit aussitôt. Mordaunt ferma les yeux, terrifié. Où l’emmenait-on ?On ouvrit alors le rabat d’une lanterne sourde. L’homme sur l’autre banquette, assurément le chef de la bande, se révéla être un homme d’environ quarante ans en bel habit de cavalier, avec des boucles brunes qui semblaient châtaines à la lueur de la lampe. Son pourpoint noir brodé d’argent et de violet était un signe certain d’un homme bien pourvu, sûrement noble. Un lord, se dit Mordaunt en se rappelant l’accent évident. L’autre homme était en livrée de laquais rouge et noir, presque aussi élégant que son maître. —La ressemblance est frappante, nota le lord, comme l’aurait fait un docteur examinant une plaie hideuse.Puis, s’adressant à Mordaunt, il dit :—Nous n’allons pas vous enlevez le bâillon. Restez sage et nous parlerons bientôt. Vous n’avez rien à craindre.Mordaunt déglutit, les yeux plissés contre la lumière. Il faisait de son mieux pour ne pas laisser paraître sa peur maintenant qu’on y voyait mieux. Mais il se sentait pâlir et se savait pris au piège.** Fin de la première partie**
Chapitre 4, deuxième partie : Milord
On continua ainsi en silence, la voiture voyageant sur la route déserte et noire. Mordaunt ne pouvait pas voir à l’extérieur, les fenêtres ayant été recouvertes. Il essaya de compter le temps mais s’y perdit trop de fois. De toute manière, il ne s’était probablement pas écoulé plus d’une heure quand la voiture s’arrêta. Le laquais sortit un couteau et, se baissant, trancha les cordes qui lui liaient les chevilles. Mordaunt hésita à lui donner un coup de pied aux dents. Cela ne l'aurait pas avancé.Le lord se racla la gorge.—Vous allez nous suivre calmement si vous tenez à votre vie, dit-il, avant de s’adresser à son laquais. Tony, the hood. And fire if he makes so much as a sound.Mordaunt comprit la consigne en anglais. Il résista quand ce laquais nommé Tony lui empoigna le bras et tenta de l’entrainer en dehors de la voiture. Mais en sentant le canon se presser entre ses côtes, il se laissa faire. On lui mit un manteau sur les épaules avec une large capuche rabaissée sur sa figure avant de le forcer à descendre. Il ne voyait rien et suivait, en trébuchant sur ses pieds engourdis, la direction que lui indiquait Tony en l’entrainant. Une deuxième main, sans doute celle de l’homme qui s’était chargé de Rosalie, l’encadra de l’autre côté. Il entendit une porte s’ouvrir et on le pressa à l’intérieur d’une maison qui, à l’odeur et au son, devait être un autre établissement, bien plus calme à cette heure, mais où les voyageurs veillaient encore.
Alors que l’aubergiste s’approchait d’eux en souhaitant la bienvenue à Milord, Mordaunt fit un effort pour freiner ses pas et crier à l’aide. Il entendit alors le chef de ses ravisseurs parler d’une voix suffisamment forte pour couvrir son appel :—Veuillez excuser mon ami, il est mal habitué à boire.Devinant enfin que le laquais n'oserait pas le tuer ici, Mordaunt secoua la tête pour se dégager la figure, mais on ne le laissa pas s’attarder et, tandis qu’il essayait toujours de faire relever sa capuche, il sentit ses pieds heurter une marche d’escalier.—Monte, siffla Tony.Mordaunt obéit, puis, se ravisant, tenta de donner des coups de pied aux marches pour attirer de l’attention. Ses ravisseurs devinèrent immédiatement son idée et, le prenant sous les bras, le portèrent de manière qu’il ne touchât plus le sol. Puis on le reposa et il fut tiré au fin fond d’un couloir. Une deuxième porte s’ouvrit, et on le poussa rudement à l’intérieur d’une chambre. Une fois la porte close et fermée à double tour, le silence régna, sauf en ce qui concernait un bruit sourd dans ses oreilles, comme le battement de son cœur effrayé mais défiant. On lui ôta sa capuche. Mordaunt observa que le second homme était resté dehors, le laissant seul avec Tony et le lord. Tony, sa main lui pinçant le bras douloureusement, le força à s’asseoir sur le bord du lit, tandis que le lord traina calmement une chaise à son chevet et s’y installa. —Vous entendez bien que ce n'est pas la peine de crier, dit-il. Alors tâchez de ne pas forcer ma main. Mon homme de service est de garde si vous songez à faire des difficultés. Il fit un geste et Tony s’exécuta pour libérer Mordaunt de son bâillon, sans pour autant lui délier les mains. Le garçon toussa, respirant à plein poumon pour la première fois depuis son enlèvement. Il releva des yeux enflammés sur le visage de son ravisseur.—Qui êtes-vous ? demanda-t-il, tout en se rendant compte combien sa voix restait celle d’un enfant.L’homme mit sa main dans son pourpoint et en retira une feuille de papier. Une lettre.—Vous m’avez écrit, si je ne me trompe pas. Lord de Winter, Baron of Sheffield, pour vous servir, cher neveu.Mordaunt le regarda, comme foudroyé.—Vous ? Mais… mais pourquoi…—Ne faites pas l’étonné, je vous en prie. —Mais je ne comprends pas du tout ! s’exclama Mordaunt. Vous trouvez cet enlèvement normal, vous ? Je ne vous ai jamais rien fait !Trahissant un instant sa peur, il fit un effort désespéré pour se dégager les mains, sans résultat. Les cordes lui taillaient les poignets. —Et qui croyez-vous déposséder de tout son bien en vous révélant, John ? Votre lettre m’indique que vous êtes au courant de la situation.—La situa… mais vous êtes fou ! Vous voulez dire mon droit ! Et c’est vous qui m’avez dépossédé !—Je ne suis pas d’accord sur ce point, dit le lord. Vous devez surtout votre sort à votre mère, maudite soit-elle.Mordaunt s’élança pour percuter le baron mais fut retenu violemment par Tony. Il lui assena quand même un coup de pied, qui atteignit la chaise au lieu de son oncle. Mordaunt se mordit la lèvre de douleur.—On voit bien que vous êtes son fils, dit l’Anglais d’une voix dédaigneuse.—Et votre frère, alors ? Vous croyez l’honorer en m’assassinant ? répliqua Mordaunt. Allez-y ! Vous ne me faites pas peur, et vous n’êtes qu’un lâche ! Un vrai gentilhomme ne m’aurait pas fait garrotter par deux hommes embusqués ! Le lord, ses grand yeux ternes en feu, le souffleta.—Ne souillez pas la mémoire de mon frère. Je doute même que vous soyez véritablement son fils.—C’est drôle, dit Mordaunt, retenant des larmes de douleur ainsi qu’un rire nerveux, comme un spasme ; quand vous me regardez comme cela, je crois voir notre ressemblance. Mais cela ne vous convient pas, je suppose.On le souffleta encore.—Parlez-moi sur ce ton une troisième fois et je vous ferai couper les oreilles.—Ne vous dérangez pas, dit Mordaunt, trop enragé pour que la menace n’eût aucun effet ; puisque vous allez me tuer.—Je ferais moins le fier à votre place. Vous avez trop bien semé votre tuteur avec vos perfidies. Encore un don de votre mère, j’imagine.Mordaunt s’efforça de ne pas trahir son angoisse. Mais Lord de Winter disait vrai. Personne ne saurait ce qu’il était devenu. À l’Auberge des Trois Frères, on croirait sans doute qu’il s’était sauvé pour éviter un duel. Et Monsieur le comte le croyait déjà à Paris.—Comment m’avez-vous retrouvé ? demanda-t-il, la bouche sèche.—Nous avons accompagné le messager qui vous a porté ma lettre. Il ne nous restait plus qu’à attendre votre départ et vous suivre. Nous avons vu Monsieur le comte et son drôle partir à l’avance. Sans doute lui avez-vous fait croire que vous vous étiez déjà envolé. Tant mieux pour moi, finalement.—Heureux de vous avoir facilité la tâche, Milord, dit Mordaunt d’une ironie qu’il espérait courageuse. Sa gorge se serra à l’idée de finir comme Claudius, abandonné mort sur la route.—Pas tout à fait, dit le lord. Il me faut encore vous faire disparaître. Je n’aime pas me salir les mains, surtout d’un sang aussi impur que le vôtre.Mordaunt tressaillit sans le vouloir. Le lord croisa les jambes, un sourire se dessinant sur ses lèvres.—Ah ! Maintenant vous avez peur, je vois. Dans quelques jours, vous serez embarqué sur un navire pour rejoindre mes terres dans nos colonies du Sud. L’homme de service qui monte la garde veillera à ce que vous ne parliez à personne lors du trajet. Après, eh bien, vous vous rendrez utile en tant que main d’œuvre. Une vie honnête, en somme.—Pourquoi ne m’avez-vous pas simplement ignoré ? demanda Mordaunt d’une voix rauque. Je… je ne pouvais rien contre vous.—Hormis l’attestation de votre droit et de votre vie.—Je ne savais rien de tout cela ! Mordaunt s’était imaginé une histoire romanesque, un amour impossible entre Milady de Winter, mariée par devoir, et Monsieur le comte qui, à la mort de sa bien-aimée, décida d’enlever le fils de cette dernière, à l’insu de son oncle.À présent, la folie de ce conte lui brûlait l’esprit.—Je pensais que vous me croyiez mort… murmura-t-il.—C’est bien ce que j’espérais ! l’interrompit le comte. Et vous avez failli me faire passer pour un voleur aux yeux de la loi. Un véritable mangeur d’enfants digne de Richard III. Vous n’aviez pas le droit de survivre à votre mère. J’aurais dû y veiller.Mordaunt serra les dents, un gout de sang envahissant sa bouche.—Devrais-je vous accuser aussi d’avoir tué ma mère ?Il posa la question sans réfléchir. Mais en voyant la figure du baron, Mordaunt se sentit véritablement défaillir.—Absolument.—Vous avez…, balbutia Mordaunt, vous l’avez assassinée ? Ma mère ?—Condamnée, jeune homme. Pour meurtre, sur la rive de la Lys près d’Armentières.—Vous mentez. Vous dites ça pour me faire du mal, mais je sais que vous l’avez assassinée ! Traitre ! Lâche !— Je vous assure que c’est la vérité. Le vote fut unanime. Nous la fîmes décapiter sur le champ. Son corps erre sans doute au fond du fleuve, s’il en reste quelque chose.Mordaunt se sentit sangloter et baissa la tête pour cacher sa détresse. La main de Tony le tenait toujours au bras. Il ne savait pas comment se venger de cet homme, cette ordure qui insultait sa mère, mais il jura de le tuer un jour. Il le tuerait.Lord de Winter, considérant son neveu d’un air fasciné, parut se décider là où, auparavant, il avait hésité.—Vous pourriez facilement vérifier ce que je vous dis, jeune homme.Mordaunt lui jeta un regard noir, rempli de haine et de sang.—Libérez-moi et j’en ferai mon affaire.—Vous n’auriez qu’à vous adresser à Monsieur le comte. Athos, si je me souviens bien de son nom de guerre. Il fit partie des juges cette nuit-là.Ces paroles glacèrent Mordaunt jusqu’au fond de son âme. Il ne les comprit pas. Elles n’avaient aucun sens.—Ce n’est pas vrai, dit-il, se rendant compte qu’il avait affaire à un monstre. Vous êtes fou. —Vous pensiez que le comte vous avait adopté par amour ? Vous le connaissez mal, John. Un tel homme n’agit que par haine, et bien souvent par haine de soi. Vous n’étiez que son expiation. Une pénitence qu’il n’avait pas réussi à m’imposer.—Taisez-vous ! rugit Mordaunt, essayant de se dégager de Tony, qui le prit au col. Lord de Winter rajouta alors :—Nous étions cinq, sans compter le bourreau. Athos, Aramis, Porthos, et un Gascon nommé d’Artagnan. Votre mère venait d’empoisonner une petite soubrette, la maîtresse du Gascon, si je me souviens bien. Peu de chose comparé à son assassinat du duc de Buckingham. J’imagine que vous devez votre prénom à ce malheureux Georges.Mordaunt, écœuré, ne voulut plus rien savoir. Cet homme cherchait à le manipuler. Aramis, Porthos, Monsieur le comte… Jamais, jamais ils n’auraient pris part à ce crime. Ils n’auraient pas assassiné sa mère. Une sueur froide perlait sur son front et sa nuque. Il ferma les yeux.—Menteur.—Pure vérité, cher neveu. Votre tuteur vous l’avouerait lui-même s’il en avait le courage. —Monsieur le comte ne ferait jamais cela, dit-il d’une voix fracassée. Il n’est pas comme vous, il ne s’en prend pas à ceux qui ne peuvent pas se défendre !—Il a fait son devoir, dit froidement le baron. Les crimes de votre mère le regardaient. Elle était sa femme.Mordaunt leva la tête, les yeux exorbités. Lord de Winter sourit. —Voilà qui a retenu votre attention. Que savez-vous de votre mère, John ? Son nom, sans doute ?Charlotte Backson, pensa Mordaunt. C’était le nom qu’il avait lu dans l’attestation de Monsieur le comte.Lord de Winter se pencha en avant, et Tony, par précaution, serra son emprise sur le col du garçon tétanisé.—Anne de Breuil. Voilà comment se nommait cette paysanne marquée à la fleur-de-lys. Une fille de rien qui épousa le comte de la Fère avant de se glisser comme un serpent dans le lit de mon frère.
« Je puis confirmer que ladite Charlotte Backson, Lady de Winter, ne possède aucun lien de parenté avec Anne de Breuil, comtesse de la Fère, décédée au domaine de Bragelonne à la suite d’un accident de chasse. »
Au domaine de Bragelonne. Le portrait. Le portrait qu’il n’avait plus jamais revu. Mordaunt cligna des yeux, voyant trouble. —Si vous demandiez à l’un des serviteurs du comte, reprit de Winter, il pourrait vous confirmer la chose. Il était de ceux qui la trainèrent jusqu’au bourreau, quoique nous dûmes le remplacer de peur qu’il ne succombât aux supplications de votre mère. —Vous mentez, répéta le garçon, le regard vide.—Miraud, Trimaud. Un nom de ce genre.Grimaud, se dit Mordaunt.Sa gorge sèche ne lui permettait plus d’avaler. Il suffoquait. Une chaleur intense lui gagna le front et, perdant son équilibre, il s’affaissa dans les bras de Tony. Puis plus rien. Heureusement, plus rien.** Fin de la deuxième partie**
Chapitre 4, troisième partie : Fatalité
—…crois que ça m’intéresse. Fais ce que Milord t’a dit.—Et moi j’vous dit qu’il s’étouffera.—Du moment qu’il ne puisse pas crier, je me moque bien du reste. Qu’il étouffe. Mordaunt, ne voyant que du noir, reconnut la voix de Tony. Il entendit des pas se rapprocher de lui et se rendit compte, le visage trempé de sueur et pressé contre du tissu, qu’il était sans doute à plat ventre sur le lit. Il avait perdu connaissance. Il ne voulut pas se souvenir pourquoi. Il referma les yeux à temps pour qu’une paire de bras se saisît de lui, le retournât, puis lui nouât un mouchoir sur la bouche, sans rien lui mettre dedans. Mordaunt se laissa faire, feignant d’être encore évanoui. Puis, ayant vérifié que les nœuds qui lui liaient les poignets tenaient bien, l’homme posa quelque chose sur la table et s’en alla. Il devait s’agir du Français, se dit Mordaunt. Celui qui avait volé Rosalie. Le bruit de la serrure fermée à clé depuis l’extérieur lui donna froid dans le dos. Il était seul, enfin, mais prisonnier. Mordaunt attendit encore quelques instants pour être sûr que personne ne fût resté avec lui avant de se risquer à ouvrir les yeux. La chambre était à peine éclairée à présent. Seule une petite flamme restait sur un bougeoir en étain, déformé par l’usage. Il se redressa comme il put et constata que son évanouissement, aussi honteux qu’il fût, avait sans doute dissuadé ses ravisseurs de lui entraver les pieds. Sa tête lui tournait de fatigue et de soif. Il n’avait rien bu ni mangé depuis plusieurs heures. Il se laissa glisser hors du lit et, gardant une oreille dressée, s’approcha de la porte. Évidemment, pas de clé. Mais il ne voyait pas non plus d'ombre sous la porte. Il pressa son oreille contre la surface épaisse. Aucun son. Peut-être l’avait-on laissé seul, croyant qu’il suffisait de l’enfermer puisqu’il avait perdu connaissance. Après tout, se dit Mordaunt amèrement, ils n’avaient pas eu la moindre difficulté à le maitriser jusqu’alors. Ils lui avaient pris son épée, son cheval. Il n’était rien qu’un enfant, loin de toute aide.Ah non, se gronda-t-il. Qu’ils me croient facile à manier, si ça leur chante. C’est contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu’un enfant pour eux. Ma force est dans ma faiblesse. Alors Mordaunt espéra qu’on le laisserait seul assez longtemps pour qu’il pût se libérer. Traversant la pièce, il nota que la fenêtre se fermait, et s’ouvrait, par un mécanisme simple d’un crochet passé à travers un anneau. Il était à l’étage, mais le saut ne lui parut pas bien haut. Il avait escaladé assez de chênes rouvres pour ne pas flancher. Mais pour cela, il lui faudrait les mains libres.Mordaunt regarda longtemps la bougie allumée. Il n’y avait rien qui pût lui servir de couteau dans la chambre. Il pensa à se frotter les poignets contre le mur de pierre pour y effriter la corde, mais Tony ou l’autre homme risquaient de revenir à tout instant. Réfléchis toujours avant d’agir, lui disait souvent Grimaud, et ne sous-estime pas le moindre détail. Porthos lui aurait dit de ravaler sa peur ; c’était fait. Aramis, calculateur, lui aurait conseillé de bien se souvenir du signalement de ses agresseurs. Une telle offense se payait cher. Et je l’aurai, ma vengeance, se dit Mordaunt, après m’être évadé. Ce monstre a tué ma mère.Alors lui revint le souvenir de cet aveu de Lord de Winter. Les cinq juges d'Anne de Breuil. Son corps englouti, sans sépulture. Athos. Porthos. Aramis. D’Artagnan. Et même Grimaud. Son Grimaud.N'y pense pas, se dit-il. Pas maintenant.Il approcha ses mains tremblantes du feu de manière à brûler la corde. La douleur fut effroyable et instantanée. Il eut beau ajuster ses poignets pour ne pas se brûler vif, il n’arrivait pas à sauver sa peau. Alors il se décida à maintenir la flamme près de sa main gauche. Sa main droite lui était plus précieuse. Par malheur, la corde prit feu, et il dut s’aplatir immédiatement contre le sol pour étouffer les flammes dans son dos. Il renversa alors la bougie qui, Dieu merci, s’éteignit au lieu de provoquer un incendie. Mordaunt se trouva donc dans le noir, toujours garroté. Décidément, les aventures ne manquaient pas de revirements. Il se releva et, espérant que la flamme avait suffisamment entamé la corde, avança dans le noir pour trouver le mur de pierre et s’y frotter les poignets. Il tira sur ses liens, une fois, deux fois. Toujours rien. Il s'y remit, plus fort cette fois et retint à peine un cri de douleur quand, le poignet contre le mur, il s’écorcha une ampoule qui s’était formée sur sa peau au contact du feu. Les yeux piquants de larmes, il continua, certain que la corde devait s’effilocher, qu’elle devait, tôt ou tard, se rompre. Restait à voir si quelqu’un le surprendrait avant qu’il n’atteignît son but.La corde se rompit. Mordaunt jura à voix basse en relâchant enfin ses épaules, maintenues en arrière pendant des heures. Il s’étira comme il put et, ce faisant, remarqua que son poignet gauche était mouillé de sang ou de quelqu’autre pus, il ne pouvait pas le savoir dans l’obscurité. Ayant arraché son bâillon et noué autour de son poignet meurtri en guise de pansement, Mordaunt tâtonna vers la fenêtre. Ses mains trouvèrent le crochet à l’aveugle, et l’air glaçant de la nuit lui rappela qu’il n’avait ni manteau, ni cheval. Pouvait-il se risquer à chercher Rosalie ? Il ne savait pas. Il faudrait d’abord qu’il ne se rompît pas le cou en sautant par la fenêtre. Serrant les dents de douleur, il monta sur le rebord et, doucement, se retourna tout en s’agrippant pour ne pas tomber. Il trouva pied sur la façade de pierre, d’abord un pied, puis l’autre. Il se sentit tourner de l’œil, des taches noires lui bloquaient la vue. Il s’arrêta, respirant, priant. Sangdieu, mais quelle horreur de se tuer quand on est si près du but ! Heureusement, sa faiblesse passa. Accroché au rebord par ses doigts engourdis, à présent, il devait se risquer à lâcher prise. Quinze pieds. Ce n’était rien, quinze pieds.C’est tout comme le chêne, se rassura-t-il. Et il lâcha, tombant dans le noir, et atterrit sur ses pieds comme le font si facilement les jeunes gens aux genoux souples et au sang-froid imbattable.Vite, il s'aplatit contre le mur de l’auberge pour qu’on ne le vît pas. Il grelottait, de peur ou du froid, car sa chemise et son pourpoint étaient trempés de sueur, et ses long cheveux blonds restaient plaqués contre son front et sa nuque. Il ne fallait pas perdre de temps. Une fois qu’on se serait aperçu de son évasion, Lord de Winter ferait battre les environs à sa recherche. Sans cheval, il serait vite repris. Il ne savait pas où se trouvait cette auberge, et il ne pourrait pas retrouver celle des Trois Frères à la marche.Tout à coup, il vit s’approcher une silhouette dans le noir et se recroquevilla pour ne pas se faire repérer. Les buissons autour de l’auberge le mirent hors de vue. C’était un homme avec un cheval. Bon, maugréa Mordaunt, il partira bientôt, et je pourrais peut-être retrouver les écuries pour voir s’il m'est possible de récupérer Rosalie. Mais l’homme ne bougea pas, comme s’il guettait l’arrivée de quelqu’un. Ou peut-être, se dit Mordaunt, monte-t-il la garde. Mieux valait passer de l’autre côté. Faisant attention de ne pas faire de bruit, il se faufila vers la gauche, se baissant à chaque fois qu’il rencontrait une fenêtre pour passer en dessous, inaperçu. Plus audacieux maintenant qu’il était libre, Mordaunt commença à reprendre goût à l’aventure.On avait en effet laissé la porte de l’écurie ouverte, et Mordaunt vit un garçon en sortir avec un sac d'avoine entre les mains.—Ça va, j’y vais ! cria celui-ci en s’éloignant, tout bougon ; c’est toujours sur moi que ça retombe. Môssieu ne pouvait pas faire comme les autres. La barbe. Mordaunt se dépêcha de rentrer en douce. Il n’y avait personne d’autre hormis les chevaux. La vue de Rosalie lui serra la poitrine, et il s’empressa de la caresser pour qu’elle ne fasse pas de bruit. Les malheureux ne l’avaient pas gâtée. Elle le regardait comme son sauveur, mais il n’avait rien à lui donner à manger. Sans doute une autre précaution de la part de ses ravisseurs. Un cheval affaibli ne va pas loin, et elle n’avait pas eu l’occasion de se reposer longtemps quand on lui avait sauté dessus à l’auberge.Évidemment, on l’avait dessellée. Il faudrait la monter à cru, mais il s’y connaissait grâce à l’éducation de Monsieur le comte. Il susurra quelques paroles douces à Rosalie en la menant dehors, tout en s’assurant que personne ne venait.Mais quand il arriva devant un montoir, quelqu’un le surprit.—Toi !Mordaunt, reconnaissant la voix du voleur masqué, sauta sur le dos de Rosalie sans se retourner et piqua pour partir au galop, ses mains moites emmêlés dans la crinière du cheval.L’homme le suivit de près, prenant un cheval, sans doute au hasard. Mordaunt l’entendait au bruit des sabots claquants contre le sol. Il ne pouvait pas se risquer à rester sur la route. Il vira de gauche et s’enfonça dans la nature, traversant les champs, pressant la pauvre jument qui faisait de son mieux pour ne pas décevoir son maître et ami. Il en allait de leur vie. Bientôt, il crut percevoir des arbres. Un bois. Il pourrait y semer ses ravisseurs plus facilement. Et puis s’il se perdait, il préférait mourir de faim ou dévoré plutôt que d’être embarqué de force, prisonnier, pour finir Dieu savait où de l’autre côté du monde. Mais à son désespoir, l’homme ne le lâchait pas d’une semelle, et, pire que cela, Mordaunt entendit d’autres voix et des bruits de chevaux au loin. On avait dû alerter les autres, le laquais et Lord de Winter. Il était pris.Un coup de feu retentit dans le noir. Rosalie, écumant, hennit d’un cri glaçant et, trébuchant, s’écroula par terre. Mordaunt fut projeté du dos de la jument et, par mémoire musculaire, atterrit de manière à ne pas se briser un bras ou la tête. Il resta ainsi dans l’herbe, sonné. On lui avait tiré dessus. Et là-bas, à une vingtaine de pieds, il remarqua la lanterne sourde du baron qui s’approchait, accompagné de son fidèle Tony. Il ne voyait plus le Français. Il resta accroupi, tapi dans l’herbe haute. Les bois n’étaient pas loin. Il pourrait encore s’y sauver. Mais Rosalie ! pensa Mordaunt, paralysé par les cris effroyables de la jument qui ne parvenait, malgré ses efforts audibles, à se relever.—Petit ! cria la voix du voleur. On te veux pas de mal. Rends-toi et t’auras la vie sauve. Je tire mal dans le noir.Mordaunt l’entendit recharger le pistoler sans lumière. Ça aussi, Monsieur le comte le lui avait enseigné. Il ne bougea pas.—Tu n’iras pas loin, p’tit.Mordaunt, se couvrant la bouche et le nez pour ne pas se trahir, comprit ce que faisait l’homme. Il ferma les yeux. Rosalie hennissait toujours, se débattant à terre, à quelques pieds seulement. L’homme n’avait pas de lanterne, mais il n’en avait pas besoin.—Pauvre bête.Et il tira. Rosalie se tut. Mordaunt, fou de rage et de chagrin, s’enfonçait les ongles dans la peau de sa joue pour ne pas hurler, son autre main griffant le sol comme pour étrangler cet assassin à distance. L’odeur de la poudre brûlée mêlée au sang du cheval lui souleva l’estomac. C’est alors qu’il sentit une pierre incrustée dans la terre humide. Sa main se referma dessus et, doucement, la dégagea. Tout près, le monstre qui avait abattu Rosalie battait l’herbe à l’aveugle. Il avait choisi le mauvais côté.Se relevant d’un bond, Mordaunt visa la silhouette du misérable et jeta de toutes ses forces. La pierre l’atteignit au crâne avec un bruit dur et fort. L’homme s’écroula. Sans perdre une minute, Mordaunt s’élança vers lui tandis que la lumière de la lanterne du baron se répandit sur lui. —Le voilà ! cria la voix perçante de Tony.Mais Mordaunt était trop occupé à palper la ceinture de l’homme dans le noir. Il portait deux épées, et le garçon reconnut immédiatement la sienne. Il la tira du fourreau, puis tira l’autre et la jeta à l’écart, au cas où l’homme reprenait connaissance. Alors il se redressa, s’écarta du brigand et fit face à Lord de Winter.—Me voici, Milord, dit-il haut et fort, enhardit par la sensation familière de son épée dans sa main, la garde glacée à l’air frais. Cette épée reçue de Monsieur le comte, Athos, le jour de ses quatorze ans. Lord de Winter le considéra du haut de sa monture. Il fit signe à son laquais, qui descendit de cheval et s’avança, un gourdin à la main.Mordaunt leva son épée.—Approche pour voir. Je te couperai en deux.Tony s’arrêta, incertain.—Cela suffit, John, dit Lord de Winter. Vous me forcez à vous faire du mal.—Et moi, siffla Mordaunt, je ne vous suivrai que mort ou pas du tout. Vous êtes indigne du nom que vous portez, et vous tâchez votre honneur en m’assassinant. Je vous défie, Milord ! Battez-vous en gentilhomme, si vous en avez le courage !Ce dit, il ajusta son épaule, comme lui avait enseigné Porthos, et respira fort. Il était prêt.—Je ne me bats pas contre des enfants, répondit froidement l’Anglais.—Bien sûr que non, railla Mordaunt; à moins de les faire ligoter d’abord. Un bref silence s’écoula. Puis Mordaunt entendit le tintement d’un étrier. Milord descendit de cheval et, s’avançant à son tour, tira son épée d’un coup sec. Tony accourut pour lui prendre sa lanterne et éclairer la scène.Mordaunt fit un pas en arrière, toujours en garde.—Dites à ce maraud de reculer, Milord ! —Vous préférez vous battre à l’aveugle ? demanda le baron. Nous avons besoin de lumière.—Je veux votre parole qu’il ne me chargera pas.Les yeux du lord étincelèrent comme le regard d’un chat dans la nuit.—Petit impertinent ! C’est pour le plaisir de m’insulter encore que tu me dis cela.—Je connais les règles du combat, Milord, répondit calmement Mordaunt. Pardonnez-moi de ne pas vous faire plus de confiance.—Give us room, Tony. And don’t interfere. Not unless…—Not unless you want me to run you through, l’interrompit Mordaunt, sans le moindre accent. Lord de Winter frissonna au son de ce jeune homme parlant anglais. C’était la même voix, une voix qu’il avait cru tue à jamais. —En garde ! cria de Winter.À seulement quatorze ans, Mordaunt se croyait une fière lame. Il avait raison. Mais de Winter en était une aussi, et de loin la plus éprouvée. Ce dernier ne s’attendait cependant pas à ce que ce garçon meurtri lui rende une si terrible grimace, déformée par les ombres. Il ne savait pas que Mordaunt avait tendance à sourire quand il se concentrait.Ils s’engagèrent, fer contre fer. Lord de Winter allongea un coup droit. Mordaunt le para de justesse. Le baron ressaya, pressant le garçon, l’obligeant à reculer, sans pourtant réussir à l’atteindre. Alors Mordaunt, marchant en arrière, perdit son équilibre et bascula. Maintenant ! se dit de Winter, et il allongea un nouveau coup.Mordaunt lâcha un cri de douleur en sentant la lame le toucher au bras gauche.—Rends-toi, John, offrit de Winter, trahi par sa voix haletante. Le prochain coup sera pour ta gorge.Ravivé par sa haine, le fils de Milady serra son épée.—Jamais ! cria-t-il, et alors le garçon se jeta de côté, prit ses distances, et, ignorant le sang qui coulait déjà vers son coude, répondit en essayant de lier l’épée du lord avec une force qui surprit son adversaire. La tentative échoua, mais Mordaunt s’en moquait. Il ne l’avait fait que pour surprendre Milord. Alors il se fendit à fond et toucha le baron à l’épaule. De Winter, stupéfié, chancela mais reprit vite sa garde, juste à temps pour parer un nouveau coup de Mordaunt, qui luttant pour sa vie, attaqua de tous les côtés, changeant ses gardes tour à tour malgré les jeux des ombres qui dansaient sur le terrain et cachaient parfois l’annonce d’une botte potentiellement fatale. Mordaunt entendit le bruit d’un cheval au trot et voulut tourner la tête, de peur qu’on ne tentât une nouvelle ruse contre lui. Mais alors qu’il se força à ne pas détourner son regard, deux bras étreignirent tout à coup ses genoux, le renversant. Il tomba à terre et sentit un liquide chaud lui couler sur la figure. Étourdi, il s’empressa de se relever. Une main le repoussa rudement au sol, tandis qu’une autre pressa un poignard contre sa gorge. Son bras droit se retrouva cloué sous un genou immuable.L’assassin de Rosalie.—Mais ce n’est pas vrai ! rugit Mordaunt, le menton levé pour ne pas se couper sur la lame. Votre parole, Milord !Lord de Winter s’approcha, le considérant de haut. La lumière qui luisait derrière lui jetait toute sa forme dans le noir. Une figure dantesque et méconnaissable, couleur ciel.—Tony n’a pas bougé, il me semble. —C’est un combat déloyal ! cracha le garçon.—Mon cher, il n’y a pas de combats déloyaux contre les fils de putains…Le baron n’eut pas terminé sa phrase qu’il lâcha un cri de terreur, cri qui surprit tant le bandit maitrisant Mordaunt qu’il faillit couper la gorge de son prisonnier et, heureusement, ne réussit qu’à l’égratigner.—Vous ! murmura de Winter. —En personne, dit une voix que Mordaunt reconnut à son accent. Le voyageur qu’il avait provoqué en duel, l’homme des Trois Frères ! Dieu savait comment, il était là. En se dégageant du bandit distrait, Mordaunt vit que son voyageur portait son épée, d’une poignée de fer désinvolte, à la gorge de Milord.—Relâchez mon ami, Monsieur, dit l’homme, s’adressant à l’assassin de Rosalie sans détourner son regard du visage suant du baron ; nous avons rendez-vous demain matin, et je préfère que mes adversaires se reposent la veille d’une rencontre.—Ne l’écoute pas ! ordonna le baron d’une voix étranglée.—Si si, écoutez-moi, mon brave. À moins que Milord ne tienne pas à sa vie… ?—J’y tiens sans doute autant que vous tenez à celle de cet enfant, répondit sèchement de Winter ; Gervaux, à mon signe, tuez le prisonnier.Le voyageur rit. Un rire pareil au bruit d’une lame affûtée sur une pierre.—Vous vous égorgez vous-même, de Winter. Que comptez-vous faire ?—Vous combattre à la loyale ! dit froidement le baron.—Merci, mais je l’ai déjà vue, votre loyauté.Cependant, le voyageur sembla accéder à la requête du baron. On put les entendre prendre leurs distances dans l’herbe, suivi du bruit éclatant des lames engagées. Mordaunt, profitant de la stupéfaction de son agresseur, se servit de son bras gauche libre pour lui crever un œil. L’homme hurla de douleur et, par chance, lâcha le poignard au lieu de le presser contre la gorge du garçon, qui se dégagea aussi vite qu’il put, la tête lui tournant toujours à cause de sa blessure à la tempe. Il avait arraché l’arme du bandit et la tenait, glissante et poisseuse de sang et de sueur.—Bravo ! cria le voyageur, lui-même occupé à parer un coup de Milord pour lui en rendre un plus violent. Mordaunt vit alors la lanterne posée sur le sol et Tony qui se fondait dans l’ombre, son gourdin en main, pour surprendre le voyageur par derrière. —Attention, Monsieur ! cria-t-il.Mais, trop tard, Tony fit balancer le gourdin. Le duelliste l’évita aisément mais jura à en fendre le ciel, faisant écho dans la nuit. Tout un pays dormait sans savoir que cette scène se jouait dans un champ si lointain et si près.—Mordioux, la voilà, votre loyauté !Tony tenta encore de le frapper et, cette fois, le voyageur ne pesta pas, ce qui inquiéta Mordaunt plus que son rire. Lord de Winter n’arrêtait pas pour autant de chercher et pourchasser la moindre ouverture. Puis un coup atteignit le voyageur, qui jura encore.Plus tard, Mordaunt affirma avoir agi par réflexe. Mais ce n’était pas un réflexe qui lui remémora le regard méprisant que Milord avait porté sur lui, prisonnier. Ce n’était pas un réflexe quand lui revint le souvenir de ces paroles dans la chambre d’hôtel. Un corps jeté dans la Lys. Et ce nom. Ce nom de Georges. Georges.
Vous pensiez que le comte vous avait adopté par amour ?
Mordaunt courut vers Lord de Winter, son poignard levé, et cria, d’une voix brisée méconnaissable, tremblant de haine, de douleur et d’un chagrin qu’il avait abandonné sur un autre rivage, il y avait longtemps : —Voilà pour ma mère !—Milord ! cria Tony.Et alors Tony, esquivant le voyageur, se jeta contre Mordaunt, à bras-le-corps, et les deux furent projetés violemment à terre. Le laquais cria de douleur à la sensation brûlante de la lame refroidie contre sa taille. Mordaunt menaça de frapper à nouveau.—Lâchez-moi !Mais le laquais tenta de lui ôter son poignard et Mordaunt, faisant de son mieux pour se trainer de dessous le poids de cet homme, se débattit comme un diable enragé.—You little snake !Tony releva son gourdin pour frapper Mordaunt au front et le tuer pour de bon, mais le garçon évita le coup de justesse avant de mordre Tony au poignet. Le gourdin roula de côté, fondu dans l’obscurité. À quelques pas, les épées se rencontraient encore plus ardemment. Mordaunt frappa le laquais une dernière fois, l’effleurant aux côtes. Alors le sang coula le long de la lame et, par malheur, Mordaunt perdit prise ! Tony s’agrippa alors au cou du garçon, l’étranglant. Mordaunt râla, se débattant, se retournant, en vain, n’arrivant pas à atteindre Tony au visage ni à se dégager, écrasé sous le poids du laquais. Sa main droite retomba terre, et il sentit, contre son index, le ruban de cuir attaché au manche du poignard.Il frappa Tony à la gorge cette fois, le poignard enfoncé jusqu’à la poignée. Un coup. Tony le regarda, les yeux exorbités, et Mordaunt y découvrit le regard atroce d’un homme ne comprenant pas qu’il avait, enfin, entamé un voyage dont personne ne revenait. Il semblait supplier le garçon, sans aucune parole, la bouche bée, vide et se remplissant de sang, ses mains toujours crispées pour étrangler le garçon. Mordaunt, paralysé, suffoquant, pensa encore à cette nuit, à Rosalie, à son prénom. À sa mère. Il la revit et la revit et la revit. Il retira le poignard.Le sang jaillit et coula, tel un courant funeste qui noie les baigneurs de minuit, et Mordaunt s’en prit à la figure, dans les yeux, le nez, la bouche. Il se releva, toussant, la gorge en feu. Un gout chaud et salé lui envahissait les sens. Il voyait de travers, et se rendit alors compte qu’il avait la tête pressée contre le sol, chose qu’il remarqua à la fraicheur de la rosée contre sa joue, et l’odeur de la terre et de l’herbe mouillées. Il entendit des hurlements dont il ne distingua pas les paroles et le bruit d’un cheval partant au galop mais n’eut pas la force de se poser plus de questions. Et alors un mot lui revint. Mordioux. Tiens, dit une voix bien lointaine dans sa pensée, c’est bizarre. Je croyais qu’il n’y avait que… que… Le nom lui échappait. Il vit alors un visage se baisser sur lui, jeté dans l’ombre par la lune. Une main calleuse lui souleva doucement la nuque.—Sangdieu ! jura à mi-voix le voyageur dans son accent si particulier. Ils l’ont assassiné ! Georges ! Georges, réponds-moi !Ah, comprit Mordaunt, très loin à présent.—Monsieur d’Artagnan…, murmura le garçon. Mon oncle… —Ne bouge pas, jolivet, dit le mousquetaire, le soutenant dans ses bras. Où souffres-tu ? —Où est mon oncle ? répéta Mordaunt, plus fort, comme pour s’ancrer, pour ne pas glisser, car il se souvenait à présent de ce cheval parti au galop ; vous l’avez… vous l’avez laissé s’échapper ?C’était pourtant vrai. D’Artagnan, exténué après une course difficile et un duel à l’aveugle, déchiré entre de Winter et le fils de son plus précieux ami, avait laissé fuir le lâche pour s’assurer que Georges avait la vie sauve. Mais au regard fou du garçon qui demandait, encore et encore, où était son oncle, il craignit ne pas être arrivé à temps. D’un geste ferme, il écarta les cheveux blonds figés de sang du visage de l’enfant.—Ne t’inquiète pas pour ce misérable. Regarde-moi, Georges. Regarde-moi, ne ferme pas les yeux.—C’est parce que vous y étiez… murmura Mordaunt. Sur la rive… Vous avez… vous avez tous tué… vous avez tué ma mère.Ce furent la crispation de la main et le frisson qui traversa un instant le bras du mousquetaire qui répondirent enfin à la question. Le vote fut unanime.Athos. Porthos. Aramis. D’Artagnan. Et même Grimaud… Mordaunt ne voyait plus rien. Il ouvrit les yeux, mais ils restèrent fermés.Ce visage. Ces cheveux blonds qu’il avait empoignés de ses petites mains. Il se souvenait toujours, toujours de cette dernière visite. Ce parfum de fleurs d’oranger qu’il n’avait retrouvé que chez une grande dame espagnole, une seule fois. Ces yeux bleus. Ce baiser pressé contre sa tempe. Cette étreinte contre sa poitrine, et le froissement de sa robe de brocart azure bordée de crème. Maman. Maman.—C’était vous…Il perdit connaissance, mais pas avant d’avoir essayé, des larmes de rage aux yeux, de reprendre en main le poignard. L'une retomba avec l'autre. Il ne bougea plus. Et d’Artagnan, effaré, se retrouva seul dans ce pré, avec le premier bandit enfui, le laquais gisant mort, et ce garçon qui savait, à présent, le secret jeté dans la Lys.
**fin de la troisième partie**
Chapitre 4, quatrième partie : Le fils d’Athos
—Mais que faites-vous ?En entendant la question, Aramis ne leva pas les yeux mais continua de fixer la lettre soigneusement descellée entre ses mains, bien que la dernière feuille portât le nom d’un autre à son dos.—Je m’instruis, répondit l’abbé.—Avec le courrier des autres ? Ah ! c’est vilain, Aramis. Je n’aimerais pas que vous fouilliez dans mes affaires, moi.—Et pour mon compte, je n’aime pas rester dans l’ignorance quand il se trame quelque chose et qu’Athos nous ordonne de rester sagement ici comme si nous étions toujours en campagne.Il entama la deuxième page. Il y en avait trois.—Si cela vous répugne autant, ajouta-t-il, je ne vous en parlerai pas. Charlot vous a dit qu’il revenait à nous de garder l’enfant jusqu’au retour de Monsieur le comte. Libre à vous de suivre la consigne. Je n’en ai pas la patience.Porthos secoua la tête.—Vous n’allez quand même pas partir à leur recherche ?—Mieux que cela, dit Aramis. Je m’en vais.—Il fait nuit !—Demain à l’aube. Et je vous conseille d’en faire autant.—Je ne vous comprends plus, mon cher. —Instruisez-vous, alors. Vous comprendrez.Ce n’était pas une décision prise en quelques secondes. Porthos, qui savait bien dissimuler quand il en voyait le besoin, n’était ni enfant de chœur ni abbé (qui d’ailleurs sauraient tous les deux mentir à merveille). Mais à présent qu’il était en intimité avec son ami, on pouvait lire son hésitation à prendre la lettre dans chaque trait de son visage.—Quia tu scientiam reppulisti repellam te, dit Aramis après quelques instants.—Oh ! je vous en prie, gronda Porthos, votre charabia de curé ne m’avance pas.Cependant, il finit par accepter, et Aramis lui résuma le contenu de la lettre adressée à Grimaud, un piètre laquais qui, certes, les avait servis avec son génie et son silence, mais qui avait visiblement perdu la tête en s’attachant à un enfant qui n’était pas le sien. Un enfant qui, par trop de tendresse, avait failli le trahir en laissant trainer une lettre dangereuse à son encontre.
« Si je pleure en quittant Raoul et Monsieur le comte, c’est avec un remords bien plus grand que je vous quitte sans vous dire, enfin, que sans vous je serais mort il y a longtemps. Pardon, Grimaud. Pardon. »
—Georges ne sait donc pas tout, dit Porthos quand il eut achevé de lire la lettre à son tour, car Porthos ne croyait qu’en ce qu’il pouvait voir et toucher. Hormis son vrai nom et cette histoire de portrait. D’ailleurs, je me demande pourquoi Athos ne s’en est pas débarrassé plus tôt. C’est bien étourdi de sa part.
Aramis, pensif, croisa ses mains d’une manière qui ne convenait pas, malgré la pose inoffensive, à sa soutane délaissée à Noisy.
—Si notre jeune ami retrouve de Winter, et je doute qu’il échoue, alors tout est perdu, mon cher, et je ne tiens pas à faire face à un garçon qui ne saura se garder de m’insulter de manière impardonnable.
—Ça, je n’y crois pas une seconde, Aramis. Vous aimez ce garçon. Que diable ! vous avez honte, voilà tout.
—Et vous ? renchérit l’abbé. Vous ne vous sentez pas concerné dans tout cela ? Vous y étiez aussi ! Il nous reprochera à tort d’avoir rendu justice là où il le fallait.
—Moi, je reste. Et vous aussi, à moins que vous ne soyez pas l’homme que j’ai toujours estimé.
Aramis chercha un moyen de persuader son ami résolu.
—Vous ne savez pas ce à quoi nous avons affaire.
—Je n’ai pas honte, moi, alors pourquoi devrais-je fuir ? Georges est comme un fils pour nous tous. Il nous aime, il nous fait confiance. Et puis ce lord de Winter et ses rendez-vous secrets ne me disent rien qui vaille sur le bonhomme.
—Justement. Ce maudit lord ne manquera pas de nous trahir.
—Diable! mais qui vous dit que Georges le croira ? Mon cher Aramis, vous avez toujours cette manie de vous tourmenter pour des broutilles. Faites-moi confiance, sangdieu. Dans quelques jours, Athos nous le ramènera, et nous pourrons tout tirer au clair.
À ces mots, et avant que l’abbé d’Herblay ne pût l’en empêcher, monsieur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds arracha la missive des mains de son ami, s’approcha de l’âtre d’un pas décidé et, sans hésitation, y jeta les trois pages. Les mots destinés au second père de Mordaunt se retroussèrent comme des vignes qui poussent le long des vieux murs, tournant au jaune, au rouge, et finalement au noir.
—Il nous reviendra, redit alors Porthos.
—Vous prenez des risques, mon ami, répondit Aramis d’une voix aussi calme qu’une rivière dont le cours s’était arrêté tout à coup, glacé par une puissance incompréhensible.
Quand ils allèrent enfin se coucher et passèrent par la chambre de Raoul, ils trouvèrent le lit de l’enfant toujours fait et vide. Impassible, Aramis mena Porthos dans la chambre voisine. L’enfant, les yeux fermés et bouffis, dormait à la place de son frère.
**
Après s’être assuré que le jeune homme respirait toujours, quoique faiblement, le mousquetaire se débrouilla enfin pour le transporter vers une maison des alentours. Les habitants se défièrent d’abord de cet étranger venu au beau milieu de la nuit leur demander refuge. Il leur raconta une histoire à peu près vraie : le jeune homme évanoui était un fils de noblesse attaqué sur la route par des bandits. D’Artagnan était alors tombé sur la terrible scène et avait mis les criminels en fuite.
Le conte ne laissa pas la famille indifférente, mais ce qui finit de convaincre la dame de la maison fut le visage ensanglanté de Mordaunt dont la jeunesse sautait encore plus aux yeux que d’ordinaire. On prépara un lit pour le blessé et d’Artagnan pansa lui-même les poignets, la tête, l’épaule et le cou du garçon qui restait sans connaissance. Son visage, nettoyé tant bien que mal, était blême une fois qu’on en essuya le sang du malheureux Tony. D’Artagnan se sentir frémir en y reconnaissant les traits de cette femme, cette créature tantôt diabolique, tantôt sublime. Cette femme à qui il avait pardonné la mort de Constance et qu’il avait tant désirée avant de finir par l'outrager. Voilà donc la personne qu’il crut, un instant, tenir inconscient entre ses bras. Voilà le secret que le comte de la Fère s’était gardé de lui dire le jour précédent.—Mordioux, murmura le mousquetaire quand la maîtresse de la maison quitta la chambre en emportant le linge sale et tâché de sang ; Athos, mais qu’as-tu fait, mon ami ?Puis il veilla, ne voulant pas que l’enfant se réveillât, désorienté, sans personne à son chevet.**Le matin-même où le comte et Grimaud se furent lancés à la poursuite de Mordaunt, d’Artagnan reprenait justement la route vers Bragelonne. Athos l’y avait convié quelques jours auparavant dans une lettre qu'il eut beaucoup de peine à comprendre, mais il se dit que rien ne l’empêchait de mettre ses questions au comte en personne.Alors comme ça, s’était-il dit, Athos avait deux fils, ou plutôt un fils et un pupille. Georges et Raoul. Pas de femme, remarqua d’Artagnan. Mais il y avait presque quinze ans qu’il n’avait pas revu son plus cher ami. Peut-être que les choses avaient changé. Mais tant que cela ? Le doute disparut sans suite. Qu’importe, après tout. Il ne comprenait pas le motif de cette convocation soudaine, ce silence brisé d’une traite par une lettre mystérieuse, mais il ne refuserait jamais cet homme. Ils s’étaient toujours dit au revoir, jamais adieu. Il faut dire aussi que la missive d’Athos lui était parvenue au bon moment. Le mousquetaire avait subi, au siège de Salses en juillet, une blessure en ramenant le corps d’un capitaine touché à la tête par une balle espagnole, preuve de courage qui lui avait valu un compliment de la part de Monsieur le prince de Condé en personne, mais aucune récompense plus matérielle, comme d’habitude. Le siège se termina le mois suivant, et d’Artagnan en profita pour demander une semaine de congé, sous prétexte qu’il allait rendre visite à des parents éloignés et se reposer. On la lui accorda. C’est ainsi que, arrivé au relais de poste à Chartres, il reconnut immédiatement Grimaud, qu’il surprit en train de prendre de nouveaux chevaux. L’accueil du laquais le surprit par sa raideur, mais le mousquetaire le mit sur le compte de la fatigue d’un voyage visiblement pressé.—Monsieur le comte n’est pas avec toi ?Pour toute réponse, Grimaud, la figure pâle et tirée, jeta un regard par-dessus l’épaule du mousquetaire, mais avant que d’Artagnan ne pût se retourner, il entendit quelqu’un interpeler le serviteur.—Qu’y a-t-il, Grimaud ?D’Artagnan ne s’attendit pas à l’effet que produit sur son âme le son de cette voix. Faisant volte-face, il se sentit frémir en reconnaissant alors le visage d’Athos. Ce dernier, rajeuni malgré son âge, lui parut presque effrayé, comme un homme poursuivi par un spectre. Puis son expression se radoucit et ses traits retrouvèrent le calme assuré que d’Artagnan avait tant admiré, jadis, dans leurs moments les plus intimes.—Chevalier…, dit le comte en faisant un pas en avant.D’Artagnan ouvrit la bouche pour lui répondre, mais l’émotion lui déroba la voix sur le coup. Son regard, heureusement, en dit long sur sa pensée. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. D’Artagnan sentait encore trembler sous ses mains cet homme qui s’était retiré du monde, il y avait si longtemps, et qui avait emporté avec lui la clef de mille souvenirs et mille sentiments qu’il croyait avoir perdus à jamais. En y repensant, assis au chevet de Mordaunt, le mousquetaire se couvrit les yeux.—J’ouvrirai l’œil, avait promis d’Artagnan en quittant son ami et Grimaud. S’il est ton fils, je saurai bien le reconnaître.Et d’Artagnan se remémora le calme avec lequel lui avait répondu Athos, comme si ce dernier lui avouait une faute dont il comprenait enfin la gravité.—Il ressemble à sa mère.**
John. John, take my hand, darling. My little boy. My love. Mon fils.
Mordaunt se releva en sursaut, le cœur battant, trempé et grelottant de sueur. Pris de panique, il chercha son épée. Une main lui prit tout à coup le bras, sans violence, mais fermement, comme pour le stabiliser. Mordaunt se retourna et, figé, and reconnut le voyageur à son chevet.—Vous.—Moi. Comment vous sentez-vous ?Sans répondre, le garçon regarda autour de lui, examinant la chambre comme un oiseau pris au piège. On l’avait revêtu d’une chemise propre, quoique trop grande. Il remarqua aussi les pansements sur ses poignets et la paume de sa main où il s’était coupé sur le poignard…Réprimant le souvenir de cette lame chaude qu’il avait retiré du cou du laquais, Mordaunt s’enfonça les ongles dans la chair.—Où suis-je ?—Dans un lieu sûr. Rassurez-vous, votre oncle ne vous trouvera pas. Je doute qu’il ne se soit pas embarqué pour Douvres avant la fin de la journée. Son oncle. Cet homme qui lui avait avoué la vérité. Qui l’avait trahi. Mordaunt tourna la tête pour faire face à son sauveur, cet étrange voyageur à la peau mat, aux cheveux foncés et l’œil aiguisé. Son nez aquilin lui prêtait un air de Navarre.La mémoire lui revint tout à coup.—Monsieur d’Artagnan.Le mousquetaire lui rendit le même sourire narquois qu’il lui avait donné à l’auberge des Trois Frères.—Vous allez mieux, je vois.Mordaunt, suivant le regard de son interlocuteur, leva la main et toucha son front bandé. —Que m’est-il arrivé ? demanda-t-il.—J’espérais justement l’apprendre.Après que le garçon eut bu un peu d’eau fraiche ainsi que deux gorgées d’un flacon de vin d’Espagne tiré de la ceinture du mousquetaire, Mordaunt lui raconta, du mieux qu’il put, comment on l’enleva, le trajet en voiture, et l’entretien avec Milord de Winter. En écoutant, d’Artagnan s’inquiéta du ton sur lequel le garçon lui racontait son histoire; un ton hébété et lointain, aussi creux qu’un arbre maladif. On aurait cru qu’il parlait des mésaventures d’un autre.—Que vous a dit de Winter ?—Qu’il voulait me faire disparaître dans les colonies. Mais je crois bien qu’il m’aurait tué si je l’y avais obligé.D’Artagnan hocha la tête. Il attendait que le garçon reprît, en vain.—Et après ?—Ils m’ont laissé seul et j’ai pu brûler mes entraves sur une bougie. Puis j’ai fui par la fenêtre. Vous connaissez le reste.En effet, Mordaunt dut se rendre à l’évidence que le cavalier mystérieux qu’il avait vu avec son cheval devant l’auberge n’avait été nul autre que monsieur d’Artagnan, qui avait suivi la trace des Anglais pour venir le sauver. Mais en l’évitant pour aller seul aux écuries, Mordaunt lui avait rendu la tâche plus difficile par son erreur. Erreur qui avait couté la vie à Rosalie.—J’aurais fait la même chose à votre place, le rassura le mousquetaire. Quel âge avez-vous, d'ailleurs ?Le garçon le considéra avant de répondre, ses yeux bleus ne trahissant aucune pensée.—Bientôt quinze ans, Monsieur.—Dame, c’est jeune. Et vous avez fait preuve d’un sacré courage, je vous l’accorde. Mais cela ne vous aurait pas sauvé la vie si votre oncle s’était appliqué. Une précaution de plus et vous auriez été perdu.Mordaunt baissa la tête.—Je sais.—Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait vivre à votre tuteur ces deux derniers jours ? Quand je l’ai croisé à Chartres, on l’aurait pris pour un spectre. Grimaud a même osé parler, c’est dire.—Grimaud me parle souvent, Monsieur, dit Mordaunt faiblement. —Ne faites pas le malin.Mais ce n’était pas cela. Mordaunt, se cachant toujours le visage, s’efforçait de retenir des larmes qui, cependant, ne venaient pas. Il se sentait épuisé. Il était au fond d’un puits et l’eau avait disparu.—Alors vous saviez que c’était moi, quand je vous ai défié aux Trois Frères ?—Je m’en doutais, admit d’Artagnan ; mais je n’en étais pas certain avant que ce petit drôle ne dît votre nom. J’ai dû le secouer, celui-là. Il a vite fait de me dire par où vous étiez passé. Quand le garçon ne répondit pas, le mousquetaire continua, les yeux toujours rivés sur lui, son ton enjoué et sévère à la fois.—Dites-moi, jeune homme : ce n’est pas Monsieur le comte qui vous a appris à chercher querelle avec le premier venu, j’espère ?—Si je ne l’avais pas fait, dit Mordaunt d’un ton trop calme, vous ne seriez pas là, Monsieur, et je serais toujours prisonnier, ou sans doute mort.—Mais bien sûr que non, s’exclama d’Artagnan, puisque je vous avais reconnu !—Comment ? Je ne vous ai jamais vu de ma vie. Vous non plus.À cette question, d’Artagnan reconnut sa propre fatigue et son erreur. Il avait sous-estimé l’enfant comme il l’avait fait jadis avec la mère. Non, se récria le Gascon en silence ; non, c’est Athos que j’ai sous-estimé, et sa tutelle. Ce jeune homme est fait de la main de mon ami, et non de cette femme.—Disons que vous vous démarquez, jolivet. Et comme vous le devinez, j’ai rencontré Monsieur le comte et Grimaud. Ils m’ont donné votre signalement avant de continuer vers Paris.—Pourquoi me cherchiez-vous, alors ?Les yeux du Gascon étincelèrent au souvenir de la ruse qu’il avait deviné aussitôt.—Parce que je connais votre tuteur, jeune homme, et je sais que personne ne chevauche plus vite que lui. Surtout à votre âge.Mordaunt ne sourit pas. Il devait sa vie à cet homme qu’il avait admiré dans maintes histoires rapportées, mais, face à face, il n’avait ni la force ni le cœur de le remercier. Il était las. Les émotions du jour précédent lui avaient coupé l’appétit de rester éveillé.Avec la permission du mousquetaire, il sombra de nouveau dans le sommeil, et d’Artagnan pria pour qu’Athos reçût bientôt son message au relais de poste de Chartres. **Lorsque, deux jours plus tard, le comte et Grimaud trouvèrent enfin la maison que leur avait indiquée d’Artagnan, ils furent reçus par le mousquetaire qui les attendait au pied de l’escalier en bois, leur barrant le passage. —Comment va-t-il ? demanda Athos en essayant de l’écarter, sans succès. —Un instant, dit le Gascon. Nous devons causer.Athos devint blême.—Qu’y a-t-il ?—Votre pupille est sauf, mon ami. Mais il est au courant.Il n’eut pas besoin d’en dire plus. La phrase resta suspendue en l’air, tel un pendu condamné à se balancer avec le vent jusqu’au soir, sans qu’on eût le droit de le descendre.—Je le tuerai, dit le comte d’un ton glaçant ; si jamais nous nous retrouvons, je tuerai de Winter.—C’est plutôt à ton pupille que revient ce droit, Athos.—Ce traitre ne touchera pas un cheveu sur sa tête.—Ton élève s’est bien défendu, mon cher. Dans quelques années, Milord n’osera plus l’affronter.—Comment savez-vous qu’il le sait ? demanda alors Grimaud.Face à cette question, D’Artagnan resta interdit un instant, ne s’attendant pas à ce que le laquais parlât autant devant son maître. Il se remit vite de son étonnement.—Le soir où je l’ai secouru, il avait une contusion au front, alors je n’ai pas pu en tirer grand-chose. Mais il a parlé d’une rive.—Cela ne confirme rien, dit Athos, la voix tremblante.—Et, rajouta d’Artagnan en secouant la tête, il m’a accusé d’avoir laissé échapper cette canaille de Lord parce que nous y étions tous. Et que nous y avions tué sa mère.Athos ferma les yeux, tremblant comme un voleur à l’échafaud. Mais alors il sentit la main chaude et ferme du Gascon le prendre par l’épaule. Il leva son regard humide. D’Artagnan aurait tout donné pourvu que son ami ne souffrît plus.—Il a entendu les chevaux, Athos. Il vous attend.—Monsieur, dit Grimaud tout à coup, d’un air presque paniqué ; Monsieur, je vous en prie, laissez-moi venir. Le comte refusa.—Non… Non, ce n’est pas ta place, Grimaud. Je dois parler seul avec mon fils.Sur ce, il monta l’escalier. On l’entendit frapper à la porte de la chambre. Puis il entra, laissant seuls Grimaud et d’Artagnan. Le laquais, retenu entre l’obéissance et le désespoir, chancela avant de tomber, la figure décomposée, à genoux. Il se couvrit le visage, pour ne plus voir, pour ne plus penser, oubliant même la présence du mousquetaire, qui ne l'avait jamais vu dans un tel état. Grimaud, ce fidèle Grimaud, pleura à chaudes larmes, sans faire de bruit grâce à ce silence qu’il avait maitrisé dans sa jeunesse et qu’il regrettait amèrement à présent. Il pleura son mensonge et le fils de sa maîtresse qu’il avait, elle aussi, trahie.**Mordaunt ne dit rien quand il entendit Monsieur le comte refermer la porte derrière lui. Il resta assis, ses mains jointes dénuées de force. Il ne parvenait pas à lever les yeux sur Monsieur, de peur de ce qu’y lirait cet homme qu’il ne reconnaissait plus, et qu’il craignait d’aimer encore. À chaque hésitation, le visage de sa mère lui taillait le cœur. Il revoyait le visage de son oncle. Il revoyait le visage de cet homme qu’il avait égorgé.Le comte ne s’avançait pas, ne parlait pas. Il restait debout, près de la porte, comme prêt à partir au moindre indice.Mordaunt se plia, une dernière fois, à la volonté de son tuteur. Il parla en premier.—Vous m’avez menti, dit-il d’une voix sourde.—Oui.Le garçon serra les poings, refermant sa main sur la tache de sang qui était parvenu jusqu’à la dernière couche de son pansement.—Vous m’avez enlevé.—Oui, dit encore le comte calmement.—Vous avez volé mon nom.Le comte ne répondit pas à cette remarque. Pourquoi ? se demanda Mordaunt, quoique la question fût sans importance. Il voulait en finir. —Mon oncle m’a parlé de votre épouse, Monsieur, dit-il, la mort dans l’âme ; Anne de Breuil. —Oui, dit Athos, toujours illisible. —C’était ma mère, murmura Mordaunt. Et vous l’avez tuée. Vous vous êtes permis… et vous avez osé me…L’émotion lui serrait la gorge comme l’avaient fait les mains de Tony, dont on voyait toujours les empreintes violacées sur son cou. L’aveu muet du comte l’étranglait jusqu’à l’asphyxie. Mordaunt voulut mourir. Un pleur animal lui déchira la poitrine.Athos fit un pas en avant, une main tendue vers son fils.—Georges…—Vous n’aviez pas le droit ! Ah ! Monsieur, sanglota-t-il, tandis qu’un barrage de larmes céda pour laisser couler toute sa haine et son chagrin, pour laisser s’échapper cette vérité monstrueuse que l’on avait ensevelie dans un fleuve éloigné ; vous n’aviez pas le droit de me donner ce nom. Vous n’aviez pas le droit de me voler. —Je ne le regrette pas, dit Athos. Quoi que vous pensiez de mon choix, rien ne me le fera regretter.—Moi je le regrette, dit Mordaunt, étouffé par ses larmes. C’était vous. Vous ! Vous qui l’avez tuée ! Et vous ne le niez même pas ! Les yeux d’Athos brillaient d’émotion.—Vous n’avez jamais connu votre mère. Elle n’était pas sans défense, mais elle n’hésitait pas à s’en prendre aux plus faibles qu’elle.—Comme vous, railla Mordaunt.—Elle ne nous aurait jamais permis de l’épargner. Vivante, elle se serait vengée de nous et de tous ses ennemis. Elle n’était pas femme à se laisser mouvoir par la pitié, Georges. Nous ne pouvions la laisser libre. Chaque fois qu’elle nous échappait, une nouvelle âme tombait victime de sa main. Nous devions y mettre fin.Le sang monta aux tempes du garçon. Il se tourna, enfin, pour regarder son tuteur et le forcer à répondre.—Qu’a-t-elle fait, Monsieur, pour mériter une telle mort ? L’avez-vous tuée pour venger ce Georges dont vous m’avez accablé du même nom ? Qu’était cet homme, Monsieur ? Y étiez-vous attaché ? Était-ce votre frère ? Votre cousin ?—C’était un homme d’honneur qui ne méritait pas de mourir poignardé, répondit Athos tristement. Pas plus que Constance Bonacieux ne méritait de mourir empoisonnée. Et tout cela par ma faute. Chaque âme que fauchait votre mère retombait à mes pieds. Et je n’en pouvais plus, Georges. Il fallait en finir.Mordaunt secoua la tête. —Cela ne vous regardait pas, Monsieur. Vous n’étiez que son mari, pas son juge. —C’était une meurtrière… —C’était ma mère ! Si elle était coupable, elle méritait de se défendre ! —Aucun juge ne l’aurait condamnée. Non, je n’avais pas le choix, Georges. Il lui fallait mourir. Je répondais de ses crimes.—Ses crimes ? Mais que vous importaient ses crimes ? Ils ne vous appartenaient pas ! —Chacun de ses crimes était le mien, dit Athos, et ce disant, il appuya une main contre le mur, comme pour ne pas tomber. C’est moi, Georges, qui en a fait un monstre. —Je ne vous comprends pas, dit Mordaunt, terrifié par l’aspect tout à coup changé de son tuteur.—Quand j’ai vu que votre mère était marquée, reprit Athos, si calme qu’il n'en devint que plus horrifiant, je l’ai pendue sur mes terres. Et c’est cette âme vengeresse que j’ai laissée courir le monde à partir de ce moment-là, comme une ombre fatidique, un meurtre qui se répétait encore et encore.Mordaunt, saisi d’épouvante, ne put rien dire. Il se sentait figé, et quand Athos s’avança pour lui prendre les coudes, il fut incapable de le repousser.—Vous n’avez jamais connu votre mère, dit le comte d’une voix brisée ; je l’avais déjà tuée. Et c’était moi, Georges, que je fis juger sur la rive de la Lys. Je regretterai toujours, jusqu’à mon dernier souffle, le premier meurtre. Mais jamais le second. Il ne restait plus rien d’humain dans votre mère. Par ma faute.—Lâchez-moi, dit Mordaunt, se rendant compte que les mains du comte le serraient plus fort. Monsieur, lâchez-moi !—Jamais. Le comte le pressa contre sa poitrine, tandis que Georges essayait, même affaibli, de le repousser, de lui battre le dos, de le griffer. Tout pour qu’il ne dût plus toucher ce fou qui l’étreignait à l'étouffer, comme un homme se serait agrippé à une main salvatrice pour ne pas se noyer seul.—Je ne vous demande pas de me pardonner, dit Athos, le visage enfoncé dans l’épaule de son fils. —Ah çà ! cria Georges, pleurant de rage à présent, ne parvenant pas à se libérer. Que me voulez-vous ?—Je veux que tu puisses vivre, mon fils, sans ce fantôme du passé sur tes épaules. Je te l’aurais enlevé, si j’en avais été plus capable. Tu n’aurais jamais dû apprendre le nom de cette femme. Tu méritais de vivre. Tu méritais la vie.—Elle aussi, siffla Mordaunt, elle aussi méritait de vivre.Cette fois-ci, Athos se laissa repousser et, les mains baissées, s’écarta du jeune homme qui tremblait de tous ses membres.—Grimaud le savait, dit Mordaunt, les yeux en feux. Et monsieur Aramis. Monsieur Porthos. Même votre cher monsieur d’Artagnan. Vous y étiez tous. —Oui. La douleur de cette confirmation le surprit. Mais il s’y enfonça pour ne pas reculer.—Je ne veux plus jamais les revoir.Athos inclina la tête.—Vous ne rentrez pas, dit-il, car ce n’était pas une question. Et Raoul ?—Non, dit Mordaunt. Non, donnez-lui ma lettre. Je lui ai tout dit. Faites-lui croire que je suis parti loin d’ici. Dites-lui de m’oublier.—Il vous attendra.—Qu’il attende, alors. J’ai bien su attendre, moi.Ces paroles lui déchiraient le cœur, car Mordaunt, tout anéanti qu’il fût, ne voulait pas que Raoul, son frère, son tout petit frère qu’il avait tenu dans ses bras et fait rire et pleurer, ne subît le même sort. Il avait attendu onze ans pour se retrouver les mains vides. Raoul ne méritait pas cela. Pas plus qu’il ne l’avait mérité lui-même.—Dites-lui que c’est de votre faute, Monsieur. C’est bien la vérité.—Et que ferez-vous ? demanda le comte. —Je vais vous demander de l’argent, Monsieur, car je ne suis qu’un fils de monstre après tout. Ensuite nous nous quitterons.—Georges…Mordaunt eut un véritable mouvement de recul. Son dégout de cet homme paraissait dans ses yeux, le seul cadeau qui lui restait de Milady de Winter, qui rencontrèrent le regard si profond du comte de la Fère.—Sortez, Monsieur, dit le jeune homme.Athos hésita. Le garçon était frêle et blessé. Il aurait pu l’emporter de force, le ramener à Bragelonne, l’obliger à rester. Mordaunt le savait et n’en eut pas peur. Il défiait le comte de révéler son instinct de tyran. Cet instinct qui l’avait emporté, sous un arbre, un jour de chasse, et qui avait manqué, dans son accès de folie, de pendre Anne de Breuil, encore adolescente, elle aussi.Doucement, pour ne pas effrayer le malade par un mouvement trop brusque, Athos glissa la main dans son pourpoint. Il en ressortit une lettre cachetée et, sans mot dire, la posa sur la table près du lit. Juste à côté, le comte mit une lourde bourse toujours chaude du contact avec sa chemise, qui ne pouvait masquer le feu qui lui brûlait la poitrine depuis le début de cette course insensée. Athos avait, dans sa hâte, pris tout le nécessaire et davantage en monnaie, jusqu'à trois fois ce qu'il lui aurait fallu pour dissuader Lord de Winter et racheter la vie sauve de son fils. Mais le garçon l'aurait, sa vie sauve. Elle lui appartenait. Athos se le promit. —Au revoir, Mordaunt, dit-il.Adieu, pensa Georges, seul à présent. Il ne pourrait jamais dire à sa mère à quel point il l’aimait et l’aimerait toujours. Le comte ne le saurait pas non plus. Mordaunt n’appartenait plus à cette femme ni à cet homme. C’était fini. Tout était fini. Il cacha sa figure tachée de sel entre ses mains.
« Je n’aurais donc plus d’amis, dit le jeune homme, hélas ! plus rien, que d’amers souvenirs… »
Et il laissa tomber sa tête entre ses deux mains, tandis que deux larmes roulaient le long de ses joues.
« Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le temps de se changer en doux souvenirs ! »
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, Chapitre LXVII, « Conclusion »
registre de baptesme
« L’onziesme jour de Février mil six cents vingt-cinq a esté baptizez Georges Jehan Franscois d’Olivier de Sillègues comte de la Fère et d’Anne Charlotte de Breuil. A esté parain M. Isaac de Porthau et maraine Mme Marianne Coquenard.
Le susdit baptizez a esté témoigné et fait par moy mesme soussigné. ~Le très révérent Mgr d’Herblay »
Fin de La fortune de Winter
----- CHAPTER BREAK -----
Notice historique
Dix ans ont passé depuis cette nuit fatidique en septembre 1639.
À présent, nous touchons à la fin de la première Fronde, dite la Fronde Parlementaire. A lieu alors le siège de Paris et, plus précisément, le combat de Charenton le 8 février 1649 où M. le prince de Condé , fidèle à Sa Majesté la reine-régente Anne d’Autriche, triomphe contre les rebelles frondeurs, eux-mêmes menés par le frère cadet de M. le Prince, le généralissime prince de Conti et, plus indirectement, leur sœur Mme la duchesse de Longueville.C’est lors de ce même combat en février 1649 que le chevalier d’Herblay tient parole en abattant Gaspard de Coligny, duc du Châtillon, et prend prisonnier Raoul de Bragelonne, messager de Condé.
Place aux pourparlers de la paix de Rueil, auxquels participent les chefs de la Fronde (dont MM. de Conti, de Marcillac, de Bouillon, de Beaufort et de Longueville, ainsi que le coadjuteur de Paris, M. Paul de Gondy).Les discussions de la paix ont eu lieu sous la direction du premier président du parlement, M. Mathieu Molé, qui avait jusqu’alors tenu tête non seulement à son éminence le cardinal Mazarin mais aussi aux intérêts des princes frondeurs.
Nous sommes aujourd’hui le 31 mars 1649.
Malgré la paix de Rueil officiellement signée le 11 mars, les frondeurs peinent à rendre tout à fait les armes faute d’un codicille leur octroyant l’amnistie et la restitution de leurs biens. La paix du royaume, fragile, est presque à portée de main.Une voix, cependant, se détache de la foule frondeuse pour inquiéter le président Molé. Une voix connue du peuple ; une voix qui clame, à s’en briser les cordes, qu’elle ne désire rien que la paix tout en s’opposant aux délibérations de Rueil. M. Molé ne fait aucune confiance à cette voix qui prétend, grave et douce, qu’une sollicitude de la part du cardinal, ce « gredin de Sicile », lui brûlerait non seulement les doigts mais aussi la conscience.Cette voix appartient au fameux coadjuteur Paul de Gondy, futur cardinal de Retz, frondeur.
« Monsieur notre coadjuteur
Vend sa crosse pour une fronde
Il est vaillant et bon pasteur,
Monsieur notre coadjuteur
Sachant qu'autrefois un frondeur
Devint le plus grand roi du monde,
Monsieur notre coadjuteur
Vend sa crosse pour une fronde »
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Morituri te salutant (31 mars 1649), première partie : Le vicomte
Ayant pénétré une ruelle étroite cachée entre deux échoppes de la rue St Louis déserte, juste avant le quai des Orfèvres, Armand de Gramont, comte de Guiche, descendit de cheval. L’île de la Cité dormait au cœur de la nuit. Mais la Fronde, hydre à mille têtes, veillait toujours.Officiellement, les délibérations entre les représentants de Sa Majesté et les frondeurs s’étaient terminées à midi, reportées au lendemain. Monsieur le prince de Conti, généralissime de la Fronde, s’était trouvé incommodé.Personne ne fit la moindre attention au cavalier solitaire de dix-huit ans, hormis les soldats de garde au pont St Michel et autour du palais de la Cité, et cela seulement pour reconnaître le comte à son signalement particulier—une plume rouge portée au chapeau, un bandeau blanc au bras droit.Une ombre remua au bout de la ruelle.—Qui va là ? demanda une voix mi-tue.—Ulysse, répondit de Guiche.Sans demander plus, la sentinelle lui prit les rênes de son cheval et, s’inclinant, le laissa pénétrer dans l’enceinte du palais.
De l’autre côté, de Guiche continua sa route seul, suivant un chemin longé de maigres flambeaux. Les ombres jetées sur le sol pavé, figures étirées dansant au moindre souffle de la nuit, firent sursauter le comte malgré lui. La mission était de la première importance, lui avait dit M. le Prince. « Ne vous attardez sur rien, Monsieur, et gare à tout. » De Guiche hâta le pas, se laissant guider par le fil de lumières découpant les ténèbres, sans croiser âme qui vive.Une deuxième sentinelle anonyme, celle-ci portant la livrée des serviteurs du parlement de Paris, vint vers lui alors qu’il atteignit la paroi de l’hôtel du premier président. Ils échangèrent, sans rien dire, un regard brillant sous les flammes. Il n’y avait pas de mot de passe à cette étape, sinon le silence.Satisfait, le laquais se retourna et, ouvrant comme par enchantement une entrée dérobée, fit signe pour que de Guiche suivît. La porte se referma sur eux sans bruit. De Guiche frissonna de plaisir et de peur, plongé dans le noir et avançant à tâtons, une main contre le mur, l’autre serrant l’épaule mince du laquais qui ne trahit pas la moindre hésitation.Quand le passage secret aboutit enfin sur un couloir où tourbillonnait la poussière sous un vieux chandelier, le guide s’aplatit contre le mur afin que de Guiche pût passer devant.—À droite, dit le laquais avant de repartir.Un peu hébété, de Guiche resta immobile quelques instants, seul dans le couloir, son cœur tambourinant contre sa poitrine. Devant lui se tenait la porte du bureau particulier de M. Molé.Il frappa deux coups secs. Puis, ôtant son chapeau d’un geste fluide, il entra.La chaleur et le chaos de la salle le frappèrent tout de suite. Deux douzaines de personnes, serrées côte à côte dans un bureau qui d’ordinaire n’en accueillait pas plus de dix, parlaient, criaient, se disputaient, tout en émettant un miasme gras de parfum, d’haleine chaude, et d’intrigue. On aurait dit un cercle de vautours aux long cous roses, leurs ailes noires et grisâtres traînant au sol, ramassant la poussière. De Guiche, horripilé, se pressa contre le mur, cherchant des yeux celui qu’il devait officiellement trouver. Décidément, se dit-il en retenant sa respiration, je préfère mille fois le combat au Parlement. Vivement la prochaine bataille.Mais alors qu’il s’apprêtait à braver la foule, un homme en livrée le reconnut à sa plume rouge et son bandeau blanc.—Monsieur cherche… ?—Oui, souffla de Guiche, dégageant ses cheveux châtains de son front déjà humide de sueur.Il n’en fallut pas plus pour qu’on le guidât vers un recoin de la salle, là où la foule était moins épaisse, véritable clairière dans une forêt. Un petit groupe s’y tenait à l’abri, dont l’homme que M. le prince de Condé avait chargé le jeune comte de retrouver au plus vite.Cet homme, dans sa longue robe de président et son col de fourrure blanche malgré la chaleur écrasante, avait une soixantaine d’années ; et quoique le peuple de Paris eût rencontré quelques difficultés à identifier la plupart des membres du Parlement de Paris, n’importe quel badaud aurait été capable, grâce aux nombreux refrains et persiflages portant sur sa longue barbe grise, de reconnaître le premier président Mathieu Molé en personne.Ce dernier, exaspéré et entièrement occupé à parler avec un homme en tenue ecclésiastique, leva un instant la main pour faire signe au comte de s’approcher. De Guiche s’exécuta. Ce faisant, il s’efforça de paraître impassible alors que se retournait l’interlocuteur de M. Molé.Il aurait été impossible que de Guiche, élevé dans la haute société parisienne, ne reconnût pas la silhouette fine et distinguée de l’intrigant Paul de Gondy, coadjuteur de Paris, qui deviendrait un jour le redoutable cardinal de Retz. Ses yeux, ses cheveux, et sa moustache élégantes, assortis à sa robe noire, faisaient saillie contre son teint clair et légèrement rosi, chose rare chez un homme s’approchant de la quarantaine. Une croix de perles et d’argent reposait sur la poitrine de l’ecclésiastique frondeur, reflétant à chaque mouvement des gouttelettes de lumière sur les murs et le plafond.Ce Gondy vaut à peine mieux que le Mazarin, disait souvent le maréchal de Gramont ; un Italien en vaut bien un autre. Mais pour sa part, de Guiche ne partageait pas l’avis de son père sur le coadjuteur. Il appréciait son esprit et ses remarques aiguisées, du moment qu’elles ne touchaient pas ses amis. Cependant, le jeune comte devait reconnaître que le coadjuteur avait un certain air d’arriviste. Les Gondy, comme le savait tout le monde, descendaient de petite noblesse florentine, et plus précisément d’une famille venue en France dans le sillage de Catherine de Médicis, tandis que la maison de Gramont, de fière et noble extraction féodale, avait fidèlement servi maints rois de Navarre, remontant au XIIème siècle. Il n’y avait aucune comparaison.Après, si le maréchal reprochait au coadjuteur son alliance à la Fronde, c’était autre chose, et de Guiche s’en moquait bien. Les enjeux de la Fronde ne le regardaient pas. Un jour, peut-être, mais pas encore. Le jeune comte préférait les duels et le vent de l’aventure à la guerre civile. Tout finira bien par s’arranger, se disait-il. Il y croyait aveuglément.Heureusement, le regard de Gondy ce soir ne se posa que quelques secondes sur de Guiche, chose naturelle puisqu’ils se connaissaient déjà de vue. Le comte respira. Surtout, lui avait ordonné le prince de Condé, soyez discret ; la mission doit rester secrète à tout prix.Près de M. Molé et du coadjuteur se tenaient trois autres personnes, des clercs ou des assistants, sûrement pas des hommes de grande noblesse. Mais alors que s’approchait de Guiche, une quatrième personne se révéla, positionnée juste à gauche du coadjuteur : un cavalier aux cheveux blonds.Le cavalier, devinant peut-être la curiosité de son observateur, tourna la tête. Leurs regards se croisèrent, et le jeune comte, surpris, se sentit rougir face à ces yeux d’un bleu clair et frais.
Ciel ! se dit-il, j’ai cru un instant qu’il s’agissait d’une femme en habit de cavalier ! Embarrassé, de Guiche baissa le regard et s’installa aux côtés du président, qui se raidissait de colère au fil de la conversation.—Réfléchissez bien, Monsieur, dit le président Molé. Sans votre nom sur le codicille, personne ne pourra vous garantir l’immunité.—Je vous remercie pour le conseil, répondit le coadjuteur ; cependant, ma décision est prise.—Vous comptez donc signer l’accord ? Sans y être nommé ?—Assurément.Le président Molé ne parut guère satisfait de cette réponse, surtout venant de la part de celui qui avait retardé la paix de plusieurs semaines. Il insista encore.—Vous risquez la colère de la reine.Et du Mazarin, nota de Guiche.Le coadjuteur, sans trahir la moindre inquiétude, rendit au président un sourire fin, comme une ride à la surface de l’eau.—Qu’à cela ne tienne. Je m’attirerai volontiers les foudres du ciel, pourvu que je conserve l’estime du peuple. Et le peuple, comme vous le devinez, ne chérit pas les épagneuls de l’Italien.Diantre ! pensa de Guiche. Si les duels n’étaient pas interdits, il y aurait déjà du sang répandu sur le parquet.Mais il n’en fut rien, et M. Molé s’en alla chercher le papier portant la signature des participants. L’acte n’avait rien d’officiel, bien entendu, mais elle servirait à informer le roi des termes acceptés par les frondeurs. Sa Majesté signerait plus tard un codicille officiel que l’on joindrait à la paix de Rueil déjà ratifiée quelques semaines auparavant.Voilà donc la mission officielle du comte de Guiche : porter un exemplaire du compte-rendu ce soir chez M. le prince de Condé, en tant que chef de l’armée royale, une fois la séance terminée. Dit plus simplement, de Guiche jouait à la poste.Mais il y avait, en dessous de ce jeu, une mission bien plus délicate. C’est pourquoi de Guiche se démenait à ne trahir aucune pensée quand M. le coadjuteur Gondy lui adressa doucement la parole.—Je ne vous espérais plus, jeune homme. Comment se porte M. le prince ?De Guiche le salua d’un signe discret de la tête. Sur sa droite, il sentait le regard du mystérieux cavalier blond le considérer de haut en bas. Sûrement un homme au service de Gondy, puisqu’il restait. Il osa donc répondre.—Toujours en bonne santé, Monsieur. Monseigneur est à Saint-Germain ce soir.—Ce n’est pas bien grave, dit le coadjuteur d’un ton glissant, puisque vous voilà pour nous servir de Mercure. Bon voyage.Sur ce, le coadjuteur fit mine de partir signer l’accord à son tour. Sa main effleura brièvement celle du comte, et le billet, si discrètement transmis par M. de Gondy, disparut vite sous le pourpoint du comte de Guiche, en échange d’un second billet que le jeune Mercure glissa habilement entre les doigts patients du coadjuteur. Puis M. le coadjuteur le quitta, accompagné des deux assistants ainsi que du cavalier inconnu. De Guiche ne put résister à suivre ce dernier des yeux.Il n’avait jamais vu personne d’aussi joli, quoiqu’il crût presque le reconnaître. Un visage imberbe qui lui donnait des airs de demoiselle. Des cheveux blonds presque roux, légèrement bouclés comme par nature, une figure élancée, le tout habillé d’un gris sobre et pratique sans rien perdre en élégance. À croire la fine dentelle de son col, il devait s’agir d’un gentilhomme de noblesse au service du coadjuteur, qui savait où dénicher les meilleures gens.De Guiche regretta un instant que M. le Prince ne fît point partie des frondeurs. Il aurait voulu mieux connaître un compagnon si charmant.
Quelques minutes plus tard, le président Molé mit entre ses mains la liste scellée des termes de la paix.—Hâtez-vous, lui dit-il gravement. Avant que M. le coadjuteur ne change d’avis.Le comte adopta son expression la plus assurée.—Le roi l’aura ce soir, Monsieur. J’en réponds.Propre à la consigne de M. le Prince, de Guiche ne suivit pas le même chemin pour quitter le palais. Il emprunta le couloir principal et aboutit dans une cour, où l’attendait un laquais, son cheval tenu en bride. Mais alors qu’il tendit la main pour reprendre les rennes, un bruit de sabots trancha le silence et une voix inconnue l’interpela.—Un instant, Monsieur !De Guiche, plissant les yeux dans le noir, se retourna. C’était le beau cavalier, dont l’habit gris était à présent plutôt difficile à détacher de la nuit.—Excusez-moi, Monsieur, je suis pressé, répondit de Guiche, déjà en selle.—À qui le dites-vous ? rit le cavalier. J’ai failli vous manquer.De Guiche voulut insister pour partir, mais le cavalier l’interrompit.—Vous êtes bien le messager de M. le Prince, n’est-ce pas ? Le comte de Guiche ?Le comte se raidit.—C’est exact, Monsieur. Et à qui ai-je l’honneur ?—Georges, vicomte de La Fère.De Guiche écarquilla les yeux.—De La Fère ? Mais alors vous connaissez…—Bragelonne ? Bien entendu, Monsieur. C’est mon frère. Adoptif, vous comprenez.De Guiche hocha la tête, étourdi. Raoul de Bragelonne servait l’armée du roi sous la direction de M. le Prince, mais son tuteur le comte de La Fère était des hommes du prince de Beaufort, et donc de la Fronde. Décidément, se dit-il, toute la famille est bien placée.—Mais…, dit alors de Guiche en se remémorant enfin pourquoi cet homme lui paraissait si familier bien qu’il ne portât plus la moustache ni les cheveux courts, je vous ai vu chez le prince de Conti, il me semble. Il y a deux ans ?—Honoré de vous avoir marqué la mémoire, Monsieur, dit La Fère de sa voix douce. Cependant je ne revendiquais qu’un nom de guerre à l’époque.Un nom pittoresque, se souvint de Guiche. Mordred. Oui, c’était cela.—Et vous servez M. de Gondy à présent ?—D’une certaine manière, dit le vicomte, baissant la voix. Je regrette, Monsieur, mais la consigne a changé pour ce soir. Nous ne pouvions évidemment pas en discuter au palais.—Oui, bien sûr.La mission était des plus délicates : porter deux messages à M. le Prince, l’un officiel de la part de M. Molé au sujet des pourparlers, l’autre clandestin de la part du coadjuteur, M. de Gondy. De Guiche n’en savait pas davantage. Le contenu du second billet était réservé aux yeux de M. le Prince et du coadjuteur. Même Raoul, qui l’attendait de l’autre côté de la rive pour lui servir d’escorte sur la route vers Saint-Germain, n’avait pas été mis au courant des enjeux secrets de cette nuit. L’existence de la missive de Gondy appartenait exclusivement au jeune comte de Guiche.Enfin, c’était ce qu’il croyait jusqu’à l’arrivée du vicomte de La Fère.—Je vais vous montrer le nouveau chemin, lui dit ce dernier. M. le Prince tient à ce que nous faisions une dernière étape avant de le rejoindre.De Guiche, emparé d’un doute soudain, leva le bras.—Pardon, mais…, il hésita, puis se contraignit à terminer sa phrase, je ne puis quand même pas vous faire confiance sans vérifier… Enfin, Monsieur, s’il n’en tenait qu’à moi, je vous assure…Le vicomte rajusta son chapeau.—Ah ! C’est vrai, où ai-je la tête ?Et sur ce, il récita : « Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village, fumer la cheminée, et en quelle saison reverrai-je le clos de ma pauvre maison, qui m’est une province, et beaucoup davantage ? »C’était plus qu’il lui fallait. Quelques mots du poème choisi par M. le Prince auraient suffi pour confirmer que le vicomte était de la mission.—Monsieur votre frère…—Déjà prévenu. Il nous attend sur la route.Rassuré, de Guiche laissa passer son nouveau guide en premier, et les deux se fondirent dans la nuit de Paris au trot.**En pressant le pas, même en ville, ils auraient pu atteindre Saint-Germain en quelques heures. Rien n’empêchait le galop à cette heure-ci, sauf la discrétion. Cela dit, il y avait moins de danger à réveiller le quartier endormi qu’à risquer de tomber sur des marauds embusqués dans le noir.Heureusement, M. le vicomte semblait bien connaître les rues de Paris. Il prit chaque tournant sans hésitation, comme s’'il fût habitué à se promener au clair de la lune, qui n’était guère généreuse cette nuit, pudiquement occultée par un voile de nuages, la plus timide des maîtresses célestes.Tout à coup, son guide fit signe de s’arrêter. De Guiche s’exécuta.—Nous descendons, chuchota La Fère.Il n’y avait pas à discuter. Le comte mit pied à terre et, imitant son compagnon de route, mena son cheval par la bride jusqu’à une allée que de Guiche ne put distinguer dans la pénombre qu’à deux mètres de son embouchure.—Laissez le cheval.—Sans personne ? s’étonna de Guiche malgré lui. Il tenait fort à sa monture, un cadeau de son père après la victoire de Lens.—Nos gens sont de garde, dit La Fère. Suivez-moi. Et surtout, plus un mot. Vous êtes armés ?Ne voyant pourtant aucun garde, De Guiche hocha la tête et prit, en plus de son épée, un pistolet de ses fontes. La Fère le considéra d’un regard approbateur.—Très bien.Ils se glissèrent, silencieux, dans la ruelle, si étroites que deux hommes n’auraient pu y passer en même temps qu’avec beaucoup de difficulté. De Guiche, évidemment, laissa passer La Fère en premier.Tout se passa alors très vite.Une main le saisit brutalement au collet, une autre à la ceinture. Déséquilibré, il bascula. Le comte se retrouva renversé à terre, le souffle coupé, avec un poids qui lui écrasait la poitrine. Il n’eut même pas le temps d’appeler, ni l’occasion, car il reconnut, incrédule, la froideur d’une lame au contact de sa gorge.—La lettre, lui dit calmement La Fère, le visage obscurci à l’ombre de son chapeau, qui laissait cependant couler la lune sur ses boucles blondes.—La Fère… mais que faites-vous, mordieu ?!Toujours sonné par sa chute, il fit un mouvement pour s’emparer de son pistolet. Une main de fer se referma sur son poignet et le lui broya au premier indice de refus.—Pas de ça, Monsieur, le prévint le vicomte. La lettre. Où est-elle ?— Quelle lettre ? répondit de Guiche, la voix étranglée ; il ne comprenait rien, sinon qu’il s’était perdu par sa mégarde, et M. le Prince aussi.—Celle du coadjuteur.—Vous n’êtes donc pas La Fère ? demanda le comte, pantois.—Bien sûr que non. Maintenant répondez. Je peux vous fouiller, mais je n’aime pas perdre mon temps à ces jeux-là.De Guiche, résolu à ne pas se déshonorer davantage, garda son silence.L’espion haussa les épaules.—Très bien.Le comte dut se laisser faire tandis que le traître, une main tenant toujours la dague prête à l’égorger, se servit habilement de l’autre pour lui déboutonner son pourpoint. L’imposteur réussit bientôt à y glisser sa main et en retirer le billet froissé de Gondy, qu’il rangea soigneusement dans son manteau.À bout de souffle et le visage en feu, de Guiche déglutit contre la lame. Il ne savait que faire, et mille questions le tourmentaient à la fois.—Comment… mais enfin, comment avez-vous obtenu le mot de passe ?Le vicomte laissa échapper le début d’un rire, comme une respiration coupée.—Oh ! depuis Rocroi, vous savez, M. le Prince se sert toujours de Du Bellay pour ce genre de mission. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… Excellent chef de guerre, mais l’originalité n’est pas toujours son point fort. La poésie non plus, d’ailleurs.De Guiche le foudroyait du regard.—Vous m’avez trompé.—Ainsi va la guerre, mon cher comte. Que cela vous serve de leçon : quand on vous dit « Mission Secrète », il faut se tenir à la consigne. Même pour mes beaux yeux.— Ah ! siffla le comte, relevant le menton malgré l’arme qui lui taillait douloureusement la peau ronde de son cou. Vous n’allez pas vous en tirer comme cela.—Nous verrons bien, dit l’espion avec son sourire moqueur.Un bruit de cliquetis lui fit lever la tête, sans recul ni sursaut ; c’était le chien d’un pistolet que l’on armait. Quelqu’un se tenait à l’embouchure de l’allée, trop à l’ombre pour qu’on ne pût distinguer ses traits, mais assez éclairé pour qu’on vît le canon de son arme, prête à tirer.—Lâchez votre arme, ordonna l’arrivé mystérieux, ou vous êtes mort.Malgré sa force, la voix tremblait un peu, soit de peur, soit de furie ; une voix, somme toute, bien jeune pour lâcher de pareilles menaces.Le faux vicomte se tendit, pressant la dague un peu plus fermement sur la gorge du comte, qui gémit de détresse. S’il ne voyait pas bien son nouvel adversaire dans le noir, il remarqua pourtant que le poing agrippé au pistolet était tendu à mort.—Tirez donc, répondit-il calmement.Le coup partit dans une bouffée de poudre, et la balle vola de travers, emportant avec elle le chapeau de l’espion. Ce dernier se leva d’un bond et, repoussant le comte qui voulut le retenir, courut dans l’autre direction. De Guiche s’élança à sa poursuite, suivi de son sauveur maladroit.—À moi ! cria le comte, tirant son épée ; service du roi ! Il a volé M. le Prince !L’allée donna sur une cour sombre où, rattrapé, le voleur les attendait à la faible lueur des étoiles, déjà en garde. Il se jeta sur de Guiche, qui para la première charge et fit vite marche arrière, l’épée levée. Mais quel poignet ! se dit-il ; c’est donc une lame que cet homme.Le voleur revint et, cette fois, l’engagea en quarte. De Guiche esquiva, le cœur battant, le visage en sueur, et parvint à parer, malgré son état affaibli, une deuxième attaque. Alors le voleur bondit. Sa main empoigna de Guiche par l’épaule, si brusquement qu’il fit craquer les coutures du manteau du comte avant de l’assommer d’un coup de pommeau. De Guiche s’écroula.Ne perdant pas de temps, l’espion se remit en garde pour accueillir son deuxième adversaire, le jeune homme qui ne savait pas tirer. Le peu de lumière que leur accordait la lune derrière ses nuages étincelait sur les lames prêtes à la rencontre.—Au nom du roi ! s’écria le jeune homme inconnu. Il fondit sur l’espion, engageant l’épée en tierce, espérant toucher son adversaire à la poitrine. C’était un beau coup, il faut le dire, surtout vu les circonstances. Un duel le jour n’en vaut pas un la nuit, à la merci de Diane. L’espion para violemment avec une parade tranchant vers la droite qui manqua d’arracher le fer des mains du garçon. Celui-ci se rattrapa, reculant avec adresse, puis, sans doute par panique, tenta une flèche surprise qui, déséquilibrée, le mit en mauvaise position. Il se prit le pied du voleur dans les côtes et s’écrasa au sol dans une flaque de lumière. Son épée, heureusement, lui resta en main, mais il voyait trouble, ses oreilles bourdonnantes.—Va-t’en, petit, dit le voleur ; je ne veux pas te tuer pour si peu.Le jeune homme releva la tête, et l’espion, voyant enfin à qui il avait affaire, se figea de surprise.Le garçon en profita pour se relever en passe avant et lui assener une attaque tranchante. Trop tard, l’autre esquiva. La lame froide lui effleura la joue, et il jura à voix haute, fendant la nuit de blasphèmes. Le garçon en fut presque choqué. Il vit alors, lui aussi, le visage pâle de son adversaire, ses pommettes saillantes, et le sang qui perlait à travers ses doigts plaqués contre sa blessure. Le voleur revint tout à coup en feinte et, avant que le garçon ne pût établir une meilleure défense, lui enveloppa l’épée pour l’envoyer de travers et se rapprocher. Il s’empara de son poignet avec sa main tachée de sang.—Arrête, Raoul ! siffla le voleur, lui broyant les os.Raoul, qui essayait en vain de s’arracher à cette poignée de fer, s’arrêta et leva les yeux. Il lâcha un cri de surprise. Son épée tomba au sol.—Mordaunt ! Ah ! mon dieu, c’est impossible !
** Fin de la première partie **
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** Morituri te salutant (31 mars 1649), deuxième partie : L'attente **
Mordaunt remit son épée au fourreau et, sans répondre, entraîna son frère dans ses bras nerveux. Raoul lui rendit l’étreinte de toutes ses forces, désemparé. Il ne comprenait pas, et son corps frémissait toujours de tension à cause du duel, mais qu’importe. Il reconnaissait cet homme. Au diable, dix ans d’absence. L’amour se compte en battements de cœur.—Je te croyais mort ! dit Raoul, sa bouche écrasée contre le manteau humide de son frère, qui, à ces mots, le serra encore plus fort, comme un naufragé retrouvant sa famille.—Monsieur ne t’a rien dit ?—Seulement que c’était de sa faute.Mordaunt rit jaune.—Encore la table rase. Décidément…Il s’écarta, tenant toujours Raoul par les épaules.— Peste ! mais tu as grandi, admit-il. Je ne t’ai pas reconnu.—Et moi donc ! s’écria Raoul à la vue de la plaie qu’il avait faite à son frère. Ton visage !—Oh, ce n’est rien.Mais Raoul, plus vite, lui appuya son mouchoir sur la joue. Le rouge empourpra le lin blanc, comme un pavot déployant ses pétales sur un fond de neige.—Où étais-tu ? lui demanda Raoul, l’émotion lui serrant la gorge.Il avait toujours, observa Mordaunt, ce regard hérité du comte, mais plus pur et grand, épargné par le remords.—Tu n’as pas eu ma lettre ?—Elle n’explique rien ! Elle me demande seulement pardon, et puis toute une histoire d’héritage que je n’ai pas comprise, et Monsieur qui ne voulait pas vous rendre à vos parents éloignés…—Oui, enfin, l’interrompit Mordaunt, rembruni. Je ne savais pas tout à l’époque. Les choses se sont passées de manière plus imprévue, finalement. Je ne suis pas lord, comme tu peux le voir.—Et l’Angleterre ? demanda Raoul, essayant de se remémorer les détails qui n’avaient jamais eu aucun sens pour lui et dont il n’avait osé parler avec Monsieur ou Grimaud.—Non, pas d’Angleterre non plus. J’ai fait campagne ici, en Italie… enfin, un peu partout. Rien depuis Nördlingen, pour être honnête.Raoul s’émerveilla malgré lui.—Avec M. le Prince ?—Sous Turenne principalement, répondit Mordaunt, voulant abréger ; mais oui, avec d’Enghien à l’époque.—Mais alors…, Raoul sembla hésiter, sa pensée confrontant enfin les faits qu’il avait oublié sous le choc des retrouvailles ; que fais-tu ici ?Mordaunt sourit gravement.—Je travaille, mon cher.—En volant mon ami ?—Ah non ! dit Mordaunt, levant le doigt. Je vole M. le Prince ; ou plus précisément, je vole le coadjuteur.
Le garçon pâlit.—Mais je suis au service du prince, moi. Et du roi !—Cette lettre n’est au service de ni l’un, ni l’autre, je te le garantis.—Là n’est pas la question.—Justement, dit Mordaunt ; ceci ne te regarde pas. Ton ami, en revanche…Il jeta un coup d’œil sur de Guiche, qui gisait toujours au sol, respirant mais évanoui.—Disons qu’il n’est pas fait pour l’intrigue.—Que lui as-tu pris ?—Une garantie de la part de Gondy. Le coadjuteur s’engage à ne plus saboter la paix, à condition qu’il jouisse de la protection particulière de M. le Prince, le tout sans que l’accord signé par le roi ne lui octroie une immunité explicite. Monsieur le coadjuteur accepte donc les cadeaux, mais il n’aime pas que cela se sache. Mon patron tient à tirer ces détails au clair. Et puis, une preuve écrite peut toujours servir.Raoul fronça les sourcils.—Tu n’es pas frondeur, alors ?—Mon cher Casca, je ne suis rien. Mon bras est à la solde de celui qui me paye.La réponse ne satisfit pas.—Il faut que tu me rendes la lettre.Mordaunt ricana, croyant à quelque plaisanterie. Puis la vérité s’imposa. Raoul le regardait différemment. Et pourtant, c’était un regard bien familier.—Et pourquoi ferais-je cela ? demanda le fils de Milady.—Parce que je sais que tu vaux mieux qu’un voleur.—Merci, mais quand j’accepte une mission, j’y tiens. Et je n’ai pas l’habitude de décevoir.—Cette fois, oui.Pour toute réponse, Mordaunt fit un pas en arrière. Raoul le suivit pour refermer l’écart.—Je ne peux pas te laisser partir, dit-il. Pas avec la lettre. Mordaunt, je t’en prie.—De quoi te mêles-tu ? Ce n’est pas ta mission, que je sache. Si tu avais suivi la tienne, nous ne serions pas là à discuter.—Comment sais-tu cela ?—Parce que c’est moi qui t’ai envoyé la nouvelle consigne d’attendre de Guiche place de Grève chez Mme de Longueville.—Pour m’écarter.—Évidemment pour t’écarter. Puis-je savoir pourquoi tu n’as pas obéi ?—Parce que je ne reconnus pas le messager, et que mes ordres ne viennent que de M. le Prince.Mordaunt eut du mal à dissimuler sa fierté malgré l’angoisse qui lui tordait le cœur.—C’est bien ma chance que tu ne sois pas aussi sot que ton ami.—De Guiche n’est pas sot.—Facilement séduit, alors. Cela dit, c’est lui qui a failli à son devoir, Raoul, pas toi. Le prince ne s’en prendra qu’à de Guiche pour cet échec.Mais Raoul, livide, s’empara de Mordaunt par le coude, serrant fort de ses longs doigts délicats. Mordaunt se tendit, tel un serpent tapi dans l’herbe, ses yeux froids rivés sur la main de son frère.—C’est beau, l’amitié, murmura-t-il.—Dix ans d’absence et tu deviens un bandit ? Un espion ?—Un adulte, mon cher.—Si Monsieur savait…—Oh ! mais je suis bien dans ses pas, rit Mordaunt. Demande-lui ce qu’il fit, dans sa jeunesse. Des intrigues, des missions… et j’en passe. Fais-moi confiance, ce n’est pas le seigneur que tu crois.La main de Raoul trembla, toujours au bras de Mordaunt, qui ne put réprimer un sourire narquois teint d’amertume.—Je te défends de parler de Monsieur ainsi, s’écria Raoul, blême de colère.La lumière blanche lui donnait des airs de Diane, ses lèvres rouges et mordues, ses cheveux bruns ébouriffés par le duel inachevé.—Tu n’as donc rien à lui reprocher, Raoul ? Après tous ses secrets ?—Je lui fais confiance !—À tort.Ce disant, Mordaunt s’arracha de l’étreinte de son frère, qui le fixait d’un regard incrédule.—Il nous a élevé comme ses propres fils, dit Raoul. Il nous a chéri et aimé, toi surtout…—Pour apaiser sa conscience, oui.—Il l’a fait par amour !—Par culpabilité.—Ah ! dit Raoul en secouant la tête, les yeux humides. Mais je ne comprends pas si tu ne m’explique rien. Tu es parti et je n’ai jamais su pourquoi !—C’est lui qui aurait dû te l’expliquer ! Qu’il prenne ses responsabilités pour une fois. Ce n’est pas à moi de te faire comprendre ses crimes.Ce mot de crime vola par-dessus Raoul, qui se laissa emporter par un élan né à Bragelonne et qui expirait, finalement, sur cette place à Paris.—Tu aurais pu revenir ! dit-il à son frère ; tu aurais pu rester, au lieu de m’abandonner !—Si j’étais revenu, on ne m’aurait jamais remis en liberté, Raoul ! Tu ne te rends pas compte de ce tu dis. Il y aurait eu un meurtre à mon retour.—Monsieur le comte ne t’aurait jamais fait de mal !—Lui, me faire du mal ! ricana Mordaunt, les yeux secs, la voix cassée comme un verre sur lequel on se tranche la main. Si j’en avais eu la force ou le courage, c’est moi qui aurais fini par le tuer.Raoul écoutait ce discours, perdu, ne reconnaissant plus le frère qu’il avait chéri et pleuré. Cet homme devant lui était vide et rempli de venin à la fois. Où était le garçon qu’il connaissait ? Raoul, comme dans son enfance, s’attendait toujours à ce que Mordaunt laissât tomber son masque, un César immortel, le sourire aux lèvres. Mais cet homme devant lui n’en était que le spectre.—Si tu l’avais vu, dit Raoul, chancelant ; toutes ces années, depuis le soir où Monsieur est rentré sans toi, tu ne penserais pas ces choses monstrueuses. Quand il me sourit, je crois qu’il se brise, mais il ne dit jamais rien. C’est comme s’il lui manquait une part de son cœur.Mordaunt lâcha un rire sec.—Si je n’avais pas été si jeune et aveuglé par mes sentiments, je le lui aurais ôté en entier, ce cœur. Mais il n’en a pas. Il n’en a jamais eu.Raoul se jeta tout à coup sur son épée tombée à terre et la releva, en garde, sa main ferme malgré la colère et l’incompréhension qui l’aveuglaient. Mordaunt le regarda faire, sans réagir. Sa figure exprimait une lassitude qui s’y était installée longtemps auparavant.—Rend-moi cette lettre, dit Raoul d’une voix qui se voulait ferme. Mais Raoul n’avait pas encore dix-sept ans.—Non.—Alors je t’y obligerai.Mordaunt maintint son regard contre celui de Raoul. Il n’avait pas peur d’affronter un jeune homme qui maniait l’épée moins bien que lui, surtout dans le noir. Il n’avait pas peur de mourir non plus. Rien ne l’avait fait trembler depuis ce jour où il avait attendu que Monsieur le comte lui avouât son crime, avant qu’il ne lui en racontât un autre plus atroce que Mordaunt n’eût pu imaginer.Doucement, Mordaunt tira son épée.—Relève ton épaule, Casca, murmura-t-il ; je ne meurs pas si facilement.Dès la première attaque, il était évident que Raoul ne voulait pas croiser le fer avec celui qu’il avait retrouvé après dix ans d’absence ; lui qui n’avait pas l’habitude des duels, qui restait calme en toutes circonstances, sauf dans les instants où il craignait pour la vie de ceux qu’il aimait. Il n’avait jamais senti autant de colère, pas même dans ses rêves ou ses cauchemars.Raoul hésitait, se fendant comme pour se laisser tuer à la première occasion, ripostant mal. Il faillit ne pas parer un élan soudain et Mordaunt, pour le sauver, dut dévier son coup au dernier moment, et se prit la pointe de l’épée de son frère au côté. Sans lâcher un cri, l’ainé se jeta sur le cadet pour lui arracher son épée. Raoul se laissa faire, aveuglé par ses larmes. Il tomba à genoux, mais le poing gauche de son frère le maintenait fermement, déchirant son col, tandis que son poing droit restait armé. Mordaunt aurait pu en finir. L’épée de Raoul gisait hors de portée.Mordaunt l’embrassa au front, le tachant du sang qui restait humide sur sa joue. Puis il le relâcha sans mot dire. Raoul s’effondra par terre.—Pardon, pardon, sanglota-t-il, sa figure entre ses mains. Ne pars pas, Georges, je t’en prie... Attends-moi…Mais quand il releva enfin la tête, la cour était vide, et de Guiche était auprès de lui, blessé à la tête mais inquiet de son ami qui ne parvenait plus à parler, étouffé par l’émotion. Dix ans de pleurs coulaient de ses yeux, un flot interminable. On ne lui avait rendu son frère que pour qu’il le perdît une deuxième fois, par sa propre faute.Que dirait-il à Monsieur le comte ? Qu’oserait-il lui demander ?**Mordaunt se glissa avec difficulté au bas de son cheval, qui avança la tête pour une caresse ou, plus probablement, une récompense alimentaire. Il lui tapota le cou et la mena à l’étable de son gîte pour la desseller. Quand il se fut assuré que sa monture capricieuse ne se plaindrait pas de fatigue le lendemain, il la laissa pour faire le tour de la maison.L’hôtesse, une dame d’une quarantaine d’années, vint à sa rencontre et lui ouvrit la porte avant qu’il n’atteignît le seuil.—Oh ! Monsieur Jean ! Je commençais à m’inquiéter. Rentrez vite, il fait un de ces froids ce soir...Elle s’arrêta en voyant, à la lumière, la plaie croustillante de sang séché sur la figure du jeune homme. Mais sans sourciller, elle referma la porte derrière son client et ne lui fit aucune remarque. Elle en avait vu d’autres, dans son temps. Chacun ses oignons.—Venez, monsieur, je vous ai gardé de quoi vous rassasier.Mordaunt faillit se laisser dorloter par ce comité d’accueil solitaire, qui insistait à présent pour qu’il vînt manger pour reprendre des forces. Mais quand elle voulut lui enlever son manteau, il lui attrapa la main, sans la brusquer, bien entendu. La bonne dame, le traitant comme un enfant, abandonna l’affaire et céda à son caprice pour s’occuper de la nourriture. Madame Vaussage, ou Volage comme la surnommaient les mauvaises langues du quartier et les jeunes hommes qui s’en entichaient en rougissant de ses formes généreuses, ses prunelles noires et son esprit aiguisé, ne donnait jamais de détails sur la vie qu’elle avait menée, jadis, avant de se procurer cette hôtel rue Tiquetonne. Mordaunt soupçonnait, cependant, qu’elle avait connu, comme beaucoup de gens d’ailleurs, un être cher mâché par les crocs de la guerre. Un fils, un frère, un fiancé peut-être, ou simplement un garçon du quartier qui partit avec ses fantaisies pendues à sa ceinture pour finir sur un champ de bataille, percé, troué, loin des soins de la belle Vaussage.—Allez donc vous coucher, madame, lui dit Mordaunt, laissant paraître, tant il était fatigué, un soupçon de tendresse.—Ah ! mais c’est que je l’aurais bien voulu, moi ! Je ne pouvais pourtant pas dormir en sachant que l’on vous attendait dans votre chambre. Vous étiez forcément censé rentrer plus tôt, et voilà des heures que je me fais du souci. Votre ami aussi.Mordaunt se tendit, sa main pressée contre son côté sous son manteau.—Vous dites ?—Votre ami et son laquais, dit l’hôtesse en s’occupant à placer quelques mets froids sur une table et verser un verre de vin pour son client préféré. Je leur ai dit de vous attendre ici, bien sûr, mais ils ont insisté pour monter. Gentiment, ne vous inquiétez pas. Et puisqu’ils n’ont pas quitté votre chambre, je ne me suis pas inquiétée d’un vol.Un vol. Quelle idée, se dit-elle. Monsieur Jean voyageait avec presque rien. S’il avait eu quelque chose de la moindre valeur dans sa chambre, elle l’aurait su, et puisqu’elle ne le savait pas, c’est qu’il n’y avait rien, ou du moins rien que monsieur Jean n’eut pas soigneusement caché.—Madame, dit Mordaunt d’un ton serein, ma journée a été longue. Voulez-vous dire que le cavalier venu me voir hier est de retour ?—Du tout ! Celui-ci est un seigneur.—Je vois, je vois. J’y vais de ce pas, alors.—Mais votre souper…—Je reviendrai, madame. Allez dormir, je vous en prie.Avant qu’elle ne pût le retenir, Mordaunt avait déjà grimpé la moitié des escaliers poussiéreux au fond du foyer. Elle l’entendit marcher vers sa chambre, sans empressement, et soupira au bruit de la porte de sa chambre qui s'ouvrit sans surprise et se referma en grinçant derrière lui.aMe voilà rassurée, se dit-elle. S’il était entré et n’avait pas reconnu le seigneur qui avait insisté, si fermement, pour attendre le jeune homme dans sa chambre, elle serait allée chercher du renfort. Et sur ce, elle laissa avec regret le petit souper tout prêt et, en quelques minutes, s’endormit profondément dans son propre lit au rez-de-chaussée.À l’étage, Mordaunt pressa son dos contre la porte fermée. Son visage était blême, aussi blanc qu’un drap. Deux hommes se tenaient devant lui. L’un, un seigneur d’une élégance évidente, mais pourtant soldatesque ; l’autre, un homme en habit de laquais, plus âgé et mince, aigri d’une quarantaine d’années qui lui avaient étiré les traits comme le temps tire la chair du squelette humain. Le premier homme tenait un pistolet, de manière à pouvoir tirer sur le second visiteur sans aucun risque de manquer son coup.Le seigneur sourit à l’arrivée de Mordaunt.—Je vous ai fait peur ? Je ne vous savais pas si anxieux.—Que fait cet homme ici, Milord ? demanda Mordaunt, s’efforçant de maîtriser son ton.—Vous voir, à ce qu’il paraît. Il ne m’a pas expliqué la chose en grand détail. J’étais venu vous chercher à propos de, bon, vous savez bien, et au lieu de votre charmante présence, j’ai trouvé cet homme qui s’informait à votre sujet auprès de l’hôtesse et voulait absolument monter dans votre chambre en prétendant être le laquais de votre père. Je me suis donc chargé de le faire monter pour qu’il me tienne compagnie jusqu’à votre retour. —Charmante attention de votre part.—Always a pleasure, my dear, répondit le seigneur dans son accent typique des enfants du pays de Walter Scott, le fier royaume d’Écosse.—Vous ne pouviez pas laisser ce genre de service à Sibbald ?—Sibbald aurait sans doute préféré suivre notre mystérieux coquin, rétorqua le lord en pressant le canon du pistolet contre son prisonnier, qui ne paraissait pas s’en inquiéter.—Cela aurait été plus prudent, en effet, dit Mordaunt, les yeux fixés sur Lord Montrose pour ne pas devoir croiser le regard de son prisonnier.—Et moins aventureux. Maintenant nous pouvons interroger votre curieux à notre aise.—Une offre tentante, Milord, j’en conviens. Cependant…Le lord perçut l’ironie dans la voix de Mordaunt.—Eh bien ? —Il s’avère que cet homme disait vrai.Face à cette nouvelle, Lord Montrose resta bouche-bée, mais baissa tout de même son arme qui tenait encore l’autre en joue.—My dear, si je l’avais su…—N’y pensez plus, Grimaud est habitué aux maîtres un peu rudes, dit Mordaunt, manquant tout juste de s’étrangler en prononçant un nom si cher à son cœur et maudit à son souvenir.
Grimaud, viens ! Viens voir comme je cours vite ! Tu me regardes ?
Le lord, cependant, inclina la tête devant le laquais en signe de remords.—Mes excuses les plus abjectes, mon garçon.Grimaud accepta, silencieux mais compréhensible.—Et veuillez présenter mes salutations à monsieur le père de ce brave jeune homme, rajouta Montrose en s’avançant vers Mordaunt pour lui mettre une main chaude et affectueuse sur son épaule, proche de sa nuque. Il s’adressa alors à ce dernier d’une voix grave, à peine plus audible qu’un murmure. —Parlons-en demain, mon cher.—Comme vous voudrez.Le regard du lord rencontra celui de Mordaunt avant de s’attarder sur la marque sanglante qui lui marquait la joue.—Et votre mission ce soir…Mordaunt hocha la tête.—Terminée dès que j’aurai livré une dernière chose demain matin. Ce fait, je suis tout à vous, Milord.Car, en effet, Mordaunt avait toujours la lettre de Gondy sur lui, et il lui faudrait la mettre entre les mains du premier président Molé, qui l’avait chargé de récupérer la missive. Une arme contre le coadjuteur ne serait pas de trop, même avec la paix scellée. Si M. Molé ne pouvait pas nuire aux amitiés de M. de Gondy avec les princes frondeurs, il lui restait un moyen de lui faire perdre l’estime du peuple. Les Parisiens supportaient les hypocrites encore moins que les épagneuls du Mazarin.Lord Montrose parut satisfait, sans pour autant ôter sa main, avec laquelle il serra un peu plus fort l’épaule du jeune homme. —Je vous laisse à vos affaires.Mordaunt s’écarta suffisamment de la porte pour que le lord pût passer. Enfin, il demeura seul avec son deuxième invité surprise. Un silence s’imposa, fragile et tendu.—Tu ne me salues pas ? demanda Mordaunt après quelques instants.Mais avant que Grimaud ne pût répondre, Mordaunt, qui avait tout fait pour ne pas laisser paraître sa douleur devant son hôtesse et le lord écossais, laissa échapper un souffle vif, et son visage perdit le peu de couleur qu’il lui restait. Il s’affaissa en avant, rattrapé de justesse dans les bras du laquais. Quand il revint à lui, il était allongé sur sa couche, tourné de manière à ne pas mettre de pression sur la blessure que lui avait faite l’épée de son frère. Grimaud l’avait déshabillé et pansé, aussi efficacement que le meilleur chirurgien de guerre. Une odeur d’huile et de résine se dégageait du linge qui lui enveloppait la taille. Il sentit aussi un cataplasme endurci sur sa joue.—Monsieur Raoul ? demanda Grimaud en remarquant que son patient avait repris ses esprits.Mordaunt lui rendit un sourire fade.—En meilleur état que moi. Il ne résista pas quand le laquais lui prit sa main gauche entre les siennes. Grimaud avait maigri, remarqua-t-il en sentant les os et muscles changés de cette étreinte si familière.
Mais il faudrait revenir à la réalité bientôt.—Tu savais que je le verrais, non ? demanda Mordaunt pour égratigner à nouveau le silence qui les recouvrait. Depuis combien de temps ?—Ce matin. J’ai suivi le messager qui avait dit à Monsieur Raoul de se rendre place de Grève au lieu du pont St Michel.Mordaunt soupira. —Tu aurais pu me prévenir.—Vous êtes parti trop vite.—Et alors tu t’es dit que tu m’attendrais ici pour me recoudre ? C’est gentil.—La blessure n’est pas profonde, Monsieur Georges. L'épée a glissé sur vos côtes.Le jeune homme ferma les yeux.—Tu comptes vraiment m’appeler comme ça ? —Préférez-vous Mordaunt ? Ou monsieur Jean ?—Quelle importance…Grimaud, comme à son habitude, recentra la conversation.—Vous vous êtes battu avec Monsieur Raoul.—D’une certaine manière.Puis, remarquant que Grimaud attendait une réponse plus longue, Mordaunt ajouta :—Rassure-toi, je ne lui ai rien dit. Grimaud secoua la tête.—Il a beaucoup souffert en votre absence.—Oui, dit Mordaunt d’une voix fatiguée ; oui, je sais que ça fait mal de perdre un être cher…Le regard du laquais se voila, tandis que ses mains qui tenaient celle Mordaunt se resserrèrent avec un spasme.Il était temps, se dit le fils de Milady. Qu’il lui pose enfin ces questions qui le hantaient depuis dix ans. Il n’en aurait plus l’occasion à l’avenir.—Tu as vu mourir ma mère ?Grimaud fit signe que oui.—Pas de mes propres yeux. Nous étions de l’autre côté de la rive.—Mais tu aurais pu la voir, non ?—Je ne l’ai pas voulu, dit Grimaud, sans plus d’explications.Mordaunt ne ressentit rien à ces mots, bien qu’ils lui confirmassent que cet homme cher à son cœur, un piètre laquais qui l’avait pris dans ses bras pour traverser la mer et rendu le visage dérobé de sa mère, avait choisi son camp : celui d’Athos, des assassins paisibles et des bourreaux, et non celui de la jeune femme nommée Anne de Breuil.Qu’y avait-il d’autre à lui demander ? Des remords ? Des précisions ? Comment, cette nuit, sa mère avait-elle vécu ses derniers moments ? Avait-elle tremblé, résisté ? À quoi bon le savoir ? Il ne restait rien de cette scène à Armentières. Et Grimaud, qui n’avait pourtant pas servi de juge ce jour fatidique, en avait porté le lourd secret pendant toute l’enfance du jeune homme qu’il aimait comme un fils. Il le portait encore, à la demande sous-entendue de son très cher comte de La Fère.Mordaunt, étrangement, ne lui en voulait plus. Il s’en était rendu compte trop tard, en campagne, un soir où il crut qu’il mourrait sous un soleil battant écarlate, aux mains d’un jeune officier ennemi qui n’avait pas seize ans et qui se prit un sabre à la poitrine avant de pouvoir l’achever. Quelle différence, à présent, si Grimaud avait assisté au meurtre de Milady, s’il lui avait caché la vérité et rendu un amour teint de trahison ? Dix ans passés à errer, loin de ceux qui l’avaient trompé et balafré avec leur affection irremplaçable. Mordaunt ne pouvait plus se regarder en face. Il reconnaissait toujours, dans son visage, les traits de ceux qui l’avaient élevé. Il n’était rien à lui seul. Mais il avait pardonné à Grimaud. C’était l’essentiel. Un lambeau de paix intérieure ; une île où s’étaient rescapés quelques souvenirs de joie, ou une cassette retrouvée enfouie au pied d’un chêne centenaire.—Je m’en vais dans quelques jours, dit Mordaunt, tiré de ses pensées.Grimaud se rembrunit.—Avec cet homme ? Mordaunt tenta de réprimer un sourire avant d’y céder, riant malgré la douleur de sa blessure.—Milord ne te plaît pas ?—C’est un serviteur du roi anglais.Une erreur pardonnable. Charles II, un adolescent en exil, n’était pour l’instant que roi d’Écosse. L’Angleterre restait sous la main puissante du redoutable Cromwell.—Lord Montrose cherche des soldats pour aider Sa Majesté à reprendre le trône. Je ne pensais pas accepter son offre, mais il m’est devenu sympathique, et après cette affaire de la Fronde…, Mordaunt laissa s’évanouir sa phrase avant de reprendre plus amèrement. Il est temps que je quitte cette rive. Raoul est à Paris, et je ne me sens pas d’humeur à partir en campagne sous Mazarin. Ni sous Condé ou les autres Grands, d’ailleurs, j’en ai bien assez des Bourbons et de leurs entourloupes. Qu’ils s’entretuent, si cela les amuse, mais sans moi. Chacun ses désirs.Désirs qui le liaient, inexplicablement, à Lord Montrose, avec son rire éclatant et son habitude de cacher son chagrin derrière une armure de preux chevalier. Qui plus est, les bras de milord étaient venus le recueillir au bon moment. C’était un homme auquel on ne refusait rien et qui misait sans bornes ; le Gauvain de sa province déchirée par la guerre civile entre les Écossais royalistes et les Écossais covenantaires, fils unique et frère de tous.Promu capitaine général à seulement trente-deux ans sous le roi Charles Ier, Montrose avait combattu les alliés écossais de Cromwell aux côtés des Irlandais comme Alasdair Mac Colla, qui courraient le risque de chaque bataille sans le réconfort d’être tenus prisonniers, le général anglais ne leur octroyant pas l’honneur de la prise d’otage. Montrose mena la charge et, la mort au vent, triompha, mais trop tard. Sa tentative pour sauver le monarque s’écroula à la bataille de Philliphaugh, après laquelle il partit en exil, son âme gaëlique en sang, emportant avec lui le deuil de la défaite et le souvenir de ses amis morts en vain dans ses bras. Montrose cherchait sa revanche, le sourire aux lèvres, l’espoir en main. Et Mordaunt l’y suivrait.—Vous vous jetez dans une mauvaise affaire, dit sévèrement Grimaud. Le roi Charles ne saura jamais mener à bien une invasion contre Cromwell…Le frémissement qui s’empara du laquais surprit Mordaunt par sa violence. Mais le jeune homme ne savait rien de cette mission maudite à laquelle Grimaud et les quatre inséparables venaient, quelques mois auparavant, de réchapper. Mordaunt savait, bien sûr, que le roi Charles I était mort exécuté. Mais il n’en avait pas vu le sang éclaboussé, ni senti la peur et la frénésie muette qui s’étaient emparées du public au moment du dernier jugement. Un roi pouvait mourir et renaitre aussitôt, car la royauté ne meurt jamais, se dit Grimaud. Mais qu'en était-il de ceux qui la servaient ? Milord de Winter était mort comme un misérable, piétiné par les chevaux de l’armée de Cromwell lors de la capture du roi. Personne ne s’en était préoccupé bien longtemps, le roi Charles encore moins que les autres.Grimaud repensa au lord écossais qui l’avait gentiment retenu prisonnier le temps que revînt Mordaunt ; un homme joyeux, blond et rosi malgré le deuil qu’il portait pour le feu monarque. Un amateur d’aventure, avec un sang-froid surprenant et un désir de courir au-devant du danger.—Et votre décision est prise ? demanda-t-il.Mordaunt réfléchit au sens de la question. Que pouvait lui proposer ce vieux laquais qui, malgré tout, restait auprès de Monsieur le comte, gardait ses secrets et, finalement, savait trahir son maître quand il s’agissait de voler quelques instants aux côtés du fils qui l’avait fui ? Cette main à laquelle Grimaud s’agrippait de toutes ses forces, Mordaunt finirait par la reprendre. Cette scène, aussi émouvante qu’elle fût, ne pouvait durer.—Absolument.—Seul ?Mordaunt aurait pu accepter l’offre tacite. Mais il aimait trop Grimaud pour le laisser s’embarquer à son tour dans cette aventure insensée. —Veux-tu me rendre un service, Grimaud ? Par amour, et non par devoir.Grimaud assentit. Aucune parole n'aurait valu le serment qu'il communiqua par ses yeux hagards et rougis.—Ne dis pas à Monsieur que je pars. C'est un secret bien maigre que je te confie, mais j'y tiens. Jure-le-moi. Grimaud connaissait suffisamment le tempérament d’Athos, cette proclivité pour le désespoir, pour deviner qu’il ne pourrait pas dissuader Mordaunt. Autant griffer la plage pour retenir la marée. Autant prier pour que la mer lui rendît, Dieu le voulant, ce fils qui errait depuis dix ans, naufragé, seul survivant, sans arriver à bon port.Serrant toujours cette main précieuse entre les siennes, il baisa le fils de Milady au front.—Sur ma vie.Ils mangèrent ensemble et veillèrent, parlant du passé. Mordaunt apprit que Raoul aimait une nourrissonne et en rit si fort qu’il faillit pleurer de douleur en déchirant sa blessure au côté. Il écouta comment les quatre inséparables s’étaient, finalement, séparés après son départ, chacun reprenant son propre chemin avant de se retrouver réunis en Angleterre. Grimaud entreprit une version abrégée de cette mission futile pour la reine Henriette, veuve à présent. Mais au fur et à mesure que le récit se rallongeait, Mordaunt écoutait avec la même attention captive, sans trahir le fil de ses pensées, le visage attentif et illisible. La nouvelle de la mort de son oncle passa sans commentaire. Quand on n'a pas le goût de la vengeance, les malheurs de nos ennemis nous laissent froids. Il y avait longtemps que Mordaunt ne ressentait presque aucune envie. Il avait vidé son cœur et abandonné la carcasse aux vautours. Mordaunt, pour résumer ses dix années vagabondes, raconta ses campagnes militaires où il s’était fait remarquer par le jeune duc d’Enghien, devenu prince de Condé. Mais il partagea aussi comment, quelques mois auparavant, il avait rendu service au prince de Marcillac et avait compris, plus tard, que l’homme qu’il avait aidé le prince à rechercher sur la route de Noisy n’était nul autre que ce cher abbé d’Herblay, qui avait enragé Marcillac en devenant le nouvel objet de désir de sa maîtresse, la duchesse de Longueville. Mais Mordaunt avait reconnu, au son de sa voix gasconne, le brave d’Artagnan quand ce dernier avait croisé le chemin de la bande du prince, et il s’était sagement gardé de parler pour ne pas se faire reconnaître à son tour. De Porthos, il n’y avait pas de grandes nouvelles, sinon qu’il était devenu veuf et baron. Le chevalier d’Artagnan avait été promu capitaine des mousquetaires.—Et Monsieur le comte ? demanda alors Mordaunt, car il ne manquait qu’Athos au décompte. Grimaud se ternit.—Que veux-tu savoir ?—Je ne sais pas… Ce qu’il est devenu, je suppose. Raoul m’en a tenu quelques propos.Le laquais fronça les sourcils, ne sachant pas quoi dire pendant un long silence. Il n’était sans doute pas habitué à parler de son maître ainsi.—Il attend, finit-il par répondre.Et il en resta là. Qu’attendait donc ce comte de La Fère, cet Athos que nous avons connu dans ses aventures et mésaventures ? Qu’espérait-il, au fond de sa campagne, tandis que ses fils courraient le monde ? Que voulait cet homme qui s’était fait bourreau avant de trembler sous l’estrade de l’exécution du roi Charles, rebaptisé au sang royal qui lui effleura le visage et lui coula sur la joue ?Il n’aura pas à attendre encore longtemps, se dit Mordaunt.La nuit se conclut, et à l’aube, Mordaunt et Grimaud se séparèrent après une dernière étreinte paternelle, Mordaunt en direction de l’hôtel où l’attendait impatiemment M. Molé, Grimaud vers le logis de Raoul.Et dans la poche de Grimaud se trouvait un message griffonné à l’intention du vicomte de Bragelonne, de la part de celui qui n’était pas, finalement, vicomte de La Fère.
Je ne te ferai pas choisir entre lui et moi. Tu sais où est mon cœur. Ne m’attends plus. Mordaunt tourna sa pensée vers l'Écosse et Montrose. Il suivrait cet homme, et s’il se perdait, eh bien, quelle différence ?
** Fin de Morituri te salutant **
----- CHAPTER BREAK -----
** Notice historique **
Le 19 novembre 1600, au palais de Dunfermline au royaume d’Écosse, naquit Charles Stuart, futur roi des îles britanniques. Cette terre natale de Charles Ier ne figure que peu dans l’histoire que nous trace Alexandre Dumas père dans l’aventure de Vingt ans après. Mais ses habitants, les Écossais, fiers ancêtres de Walter Scott, y tiennent le rôle du traître, d’où le titre du chapitre LVII : L’Écossais, parjure à sa foi, Pour un denier vendit son roi.Avant même l’ascension du révolutionnaire anglais Olivier Cromwell, c’est au sein de cet autre pays, le royaume montagnard et houleux d’Écosse, que s’éveillent les braises de la guerre civile.En 1638, l’Assemblée Générale de l’Église d’Écosse sonne l’heure de la guerre civile en adoptant une nouvelle alliance sacrée : le Covenant. Cette alliance presbytérienne, qui revendique le pouvoir écossais de disposer de ses propres lois religieuses (et, qui sait, peut-être un jour ses lois séculaires), représente un rejet ferme de la monarchie absolue aux après-goûts catholiques ; rejet qui servit habilement l’ambition d’un certain Archibald Campbell, marquis d’Argyll et chef des covenantaires.Sans doute pouvons-nous nous permettre quelque comparaison entre la Fronde française (grondant encore et toujours contre Mazarin) et ce Covenant presbytérien soutenu par la noblesse écossaise, soucieuse de protéger son influence politique contre un roi qui n’avait plus remis les pieds en Écosse depuis son couronnement.L’Écosse se voit ainsi écartelée entre deux partis : d’un côté, les covenantaires, adhérents de l’alliance presbytérienne repoussant les réformes épiscopaliennes du roi Charles Ier ; de l’autre, les royalistes, défenseurs de Sa Majesté. C’est entre ces deux partis que nous trouvons, dans les livres d’histoire, le nom de James Graham, comte puis marquis de Montrose.
Le jeune Montrose
Lord Montrose débuta sa carrière sous de mauvais auspices et un humble bonheur. Né fils unique en 1612 et bientôt orphelin, il grandit sans fortune ni ambition dans le foyer de sa sœur et de son mari Lord Napier de Merchiston, qui furent pour lui comme des parents.Peu habitué à la diplomatie, Montrose revendiquait toujours, haut et fort, son dévouement pour le fameux Covenant de son cher pays natal. Le roi Charles Ier ne lui avait jamais montré la moindre faveur, et Montrose rêvait de voir l’Écosse, non pas déchargée du joug royal, mais du moins libre de disposer de sa propre religion.Quand éclata la guerre civile, Montrose combattit les armées du roi au nom de l’Écosse. Il fut soldat, puis commandant et stratège de plus en plus remarqué—ou vu, par certains de ses alliés, d’un mauvais œil. Car, au fil du temps, le jeune comte de Montrose se désillusiona de la droiture des chefs du Covenant, et il ne put s’empêcher de remarquer le pouvoir grandissant, l’ambition démesurée, et la perfidie choquante de son chef principal, le marquis d’Argyll.Peu à peu, le doute germa dans la pensée de Lord Montrose, qui finit par briser son silence et dénoncer à la vue de tous la convoitise d’Argyll pour le trône d’Écosse. Là où Montrose acceptait avec plaisir et fierté d’affronter les injustices du roi en tout honneur sur le champ de bataille, il répugnait à mettre son bras au service d’un vulgaire arriviste déguisé en chef révolutionnaire. Il accusa haut et fort Argyll et les siens de vile rapinerie et défia les chefs du Covenant de lui prouver le contraire.On fit arrêter Montrose sans attendre. Mais le roi, se rendant compte qu’il s’était mépris sur la loyauté de ce fier lord écossais, entra en négociations avec les chefs covenantaires et intercéda pour faire libérer Montrose. C’est ainsi que le 1er février 1644, Charles Ier récompensa la fidélité du comte James Graham, Lord Montrose en le nommant marquis et Lieutenant-Général royal d’Écosse.Mais le marquis d’Argyll n’oublia jamais l’offense que lui avait faite Montrose. Il fit preuve de patience. Il savait que les étoiles filantes finissaient, tôt ou tard, par s’écraser dans les ténèbres.
L’apogée et la chute
Quand la guerre civile éclata de plus belle en Angleterre aussi bien qu’en Écosse, Lord Montrose mena les forces royalistes au combat contre les covenantaires du marquis d’Argyll et de son stratège militaire David Leslie, tandis que Charles Ier resta en Angleterre pour affronter le général Olivier Cromwell. La campagne fougueuse de Montrose, qui accueillit volontiers l’aide des alliés irlandais méprisés par les covenantaires, ne tarda pas à s’emparer de la victoire. À force de victoires fulgurantes et inattendues, Montrose reprit l’Écosse aux ennemis qui furent, jadis, ses alliés covenantaires. C’était le triomphe.Malheureusement, le succès de Montrose ne dura pas. Son épouse et leur jeune fils, restés tous deux sur leurs terres, furent pris en otage par le marquis d’Argyll. De plus, Charles Ier se retrouva empêché de rejoindre Montrose par les forces anglaises de Cromwell qui écrasèrent son armée lors de la défaite de Naseby le samedi 14 juin 1645. La cause royale semblait perdue.Montrose s’élança au secours de son roi mais se heurta aux forces covenantaires de Leslie, venu exprès pour l’intercepter, à la bataille de Philiphaugh en septembre. Cette défaite écrasante brisa en mille morceaux les forces du parti royaliste écossais. Leslie et Argyll se montrèrent sans pitié, et suivirent le conseil de Machiavel : « Celui qui s’empare de la tyrannie et laisse vivre Brutus, celui qui fonde un État libre et n’immole pas les fils de Brutus, doit s’attendre à une chute prochaine. » Les soldats de Montrose furent fusillés sans jugement, les généraux pendus ou décapités en place publique, les familles des combattants irlandais massacrées dans un bain de sang. La tentative de sauvetage organisée par Montrose échoua et l’obligea à fuir, désarmé et encore sous le choc de ces terribles boucheries.De peur de tomber aux mains de Cromwell, le roi Charles Ier préféra se rendre aux covenantaires du marquis d’Argyll. Il entreprit alors de négocier la paix avec l’Écosse dans l’espoir de leur donner quelques concessions pour qu’ils s’unissent à lui contre les forces anglaises de Cromwell. Montrose, au désespoir, fut ordonné de baisser les armes malgré ses imprécations de ne pas se fier au parti d’Argyll. Ce dernier en profita pour déposer une demande officielle auprès du Parlement d’Écosse. C’est ainsi qu’on fit juger et condamner Montrose par contumace pour « haute trahison du Covenant sacré », ce malgré l’intercession du roi. La sentence fut donnée : Montrose, Judas de la nation, mourrait pendu, haut et court comme le pire des criminels si l’on parvenait à le prendre vivant.Suite à une fuite désespérée, Montrose parvint tout juste à quitter le pays et s’embarquer, en habit de laquais, pour la Norvège. Sa femme et son jeune fils restèrent prisonniers, et Lord Napier, cet oncle qui fut à ses yeux un père adoré, mourut en chemin avant d’atteindre la mer. La dernière victime de cette retraite fut le fils aîné de Montrose, qui périt encore adolescent dans la fuite vers la côte.L’exil de Montrose lui sauva la vie en même temps qu’elle lui en ôta le goût.Chers lecteurs, vous connaissez la suite. Le roi Charles refusa de céder aux menaces d’Argyll et d’imposer la religion presbytérienne du Covenant dans tout le royaume. Argyll perdit alors patience et mit fin à l’alliance entre l’Écosse covenantaire et la monarchie. Quelques semaines plus tard, le roi se vit vendu et rendu aux Anglais.Dumas, à son habitude, nous donne de faux espoirs dans son récit de Vingt ans après en nous rappelant l’existence de Montrose, fidèle serviteur du roi déchu :
Le roi poussa un soupir profond, comme si son cœur se brisait, et laissa tomber sa tête entre ses mains.
— Oh ! les Écossais ! dit-il, les Écossais ! que j'appelais mes fidèles ; les Écossais ! à qui je m'étais confié, quand je pouvais fuir à Oxford ; les Écossais ! mes compatriotes ; les Écossais ! mes frères ! Mais en êtes-vous bien sûr, monsieur ?
— Couché derrière la tente du comte de Loewen, dont j'avais soulevé la toile, j'ai tout vu, tout entendu[,] [dit Athos.]
— Et quand doit se consommer cet odieux marché ?
— Aujourd'hui, dans la matinée. Comme le voit Votre Majesté, il n'y a pas de temps à perdre.
— Pour quoi faire, puisque vous dites que je suis vendu ?
— Pour traverser la Tyne, pour gagner l'Écosse, pour rejoindre lord Montrose, qui ne vous vendra pas, lui.
-Alexandre Dumas, Vingts ans après, Ch. LVIII, « L'Écossais, parjure à sa foi, pour un denier vendit son roi »
Malheureusement, Montrose n’est plus en Écosse, et personne ne viendra déjouer la hache. Pas même les inséparables.Le 20 janvier 1649 a lieu le procès de Charles Ier, qui, dix jours plus tard, gravit les marches menant à l’échafaud. Le bourreau ne manque pas à l’appel. Le roi est mort, vive le roi.
Et Lord Montrose, se démenant toujours pour lever des fonds au service d’une nouvelle expédition royaliste, reçoit la terrible nouvelle quelques mois plus tard. Terrassé par le choc, cet homme à présent si habitué à masquer sa pensée et ses inquiétudes par un sourire facile et gaillard, pâlit et vacilla à la vue de tous, avant de s’écrouler aux pieds du messager.
Montrose et Charles II
Dès la mort de Charles Ier, le royaume d’Écosse, toujours aux mains des covenantaires, s’empresse de reconnaître le prince de Galles comme étant Charles II, roi d’Écosse du haut de ses dix-neuf ans.
Malgré son apparence royaliste, cette reconnaissance n’est en fait qu’une manière d’imposer l’indépendance de l’Écosse vis-à-vis de Cromwell, qui pense déjà à remettre le royaume des Highlands sous le joug anglais. Le marquis d’Argyll est prêt à tout pour préserver son pouvoir contre l’avidité de son rival Cromwell. Coûte que coûte, il asservira Charles II à ses ambitions.Le jeune roi décide, contre les conseils du rescapé Lord Montrose, de renouer l’alliance avec les covenantaires. Ces derniers en profitent pour presser Charles II là où son feu père leur avait résisté : ils ne lui prêteront main forte contre Cromwell qu’à condition que Charles adopte le Covenant presbytérien.Pour échapper à cet ultimatum, Charles joue double. D’un côté, il continue de négocier avec les Écossais covenantaires pour se procurer leur aide militaire ; de l’autre, il confie à Lord Montrose, le seul allié royaliste qu’il lui reste de son père, une mission secrète—une nouvelle expédition pour débarquer sur les rives d’Écosse, prendre les covenantaires au dépourvu, et, Dieu voulant, arracher de force le royaume des Highlands d’entre les griffes d’Argyll. Une large partie de la noblesse écossaise détestait à présent ce chef covenantaire. Montrose leur donnerait l’occasion de se soulever contre lui et racheter la faute d’avoir « pour un denier vendu son roi ».En janvier 1650, Lord Montrose et son armée s’embarquent pour les Orcades. Un mercenaire nommé Mordaunt les accompagne. C’est la première fois qu’il entreprend la traversée de cette mer étroite depuis son enfance—un dernier voyage pour ne plus jamais revenir en arrière. Ou plutôt, lui susurre une voix dans son arrière-pensée, une dernière tentative de fuir l’inévitable.**
** Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), première partie : Remember **
L’ombre de Jules César apparaît.
BRUTUS—Que ce flambeau brûle mal ! Ah! qui vient ici ? C’est sans doute ma vue affaiblie qui crée cette horrible apparition. Il s’avance vers moi ! Es-tu quelque chose de réel ? Es-tu un dieu, un génie ou un démon, toi dont la présence glace mon sang et fait dresser mes cheveux sur ma tête ? Dis-moi qui tu es.
L'OMBRE DE CÉSAR—Ton mauvais génie, Brutus.
BRUTUS—Que me veux-tu ?
L'OMBRE DE CÉSAR—Je viens te dire que tu me verras à Philippes.
BRUTUS—C’est bien ; je te verrai donc encore ?
L'OMBRE DE CÉSAR—Oui, à Philippes. (L'ombre disparaît.)
BRUTUS—Au revoir donc, à Philippes. Maintenant que j’ai retrouvé mon courage, tu disparais : mauvais génie, je voudrais encore causer avec toi. Lucius ! Varron ! Claudius ! Amis, éveillez-vous ! Claudius !
LUCIUSà moitié endormi—Seigneur, la harpe n’est pas d’accord.
BRUTUS—Il croit l’avoir encore dans les mains. Lucius, éveille-toi.
LUCIUS—Seigneur ?
BRUTUS—Est-ce que tu rêvais, Lucius, que tu as crié ainsi ?
LUCIUS—Seigneur, je ne pense pas avoir crié.
BRUTUS—Si, tu as poussé un cri. As-tu vu quelque chose ?
LUCIUS—Rien, seigneur.
-William Shakespeare, Jules César, acte IV, scène 3, Traduction de Benjamin Laroche, Œuvres complètes de Shakespeare (1839)
**Athos ne reconnut pas tout de suite la chambre. En vérité, elle n’avait jamais rien eu de remarquable : un plancher cramoisi à certains endroits, une chaleur fade se dégageant de la cheminée fraichement éteinte, le tout écrasé par un plafond trop bas à son goût.Je déteste les auberges de province, se dit-il d’un ton qui le surprit tout de suite, lui qui avait quitté Paris voilà plus de vingt ans. Cette espèce de remarque maussade lui rappela de tristes souvenirs avec cet air hautain suppurant le dégoût.Au fond de la pièce, le dos tourné, se tenait une jeune femme qui s’appliquait à nouer le ruban d’un chapeau en dessous de son menton.—Mon premier amour se nommait Georges, dit celle-ci d’une voix vibrante et naturelle, comme si elle ne faisait que reprendre le fil d’une conversation ; mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas ? Souvenez-vous, il se faisait passer pour mon frère à l’époque. Georges de Breuil ?Athos fronça les sourcils, cherchant des yeux une porte. Mais il ne trouvait que des murs sans issue. Leur aspect étrangement lisse prêtait à la salle une ambiance étouffante, comme on en trouve chez les salles des suppliciés emmurés vivants.Un ancien souvenir lui revint à l’esprit. Le souvenir d’une rencontre inattendue avec le cardinal en personne la veille de La Rochelle. Puis le souvenir d’une deuxième scène ; un cauchemar. L’auberge du Colombier-Rouge.La femme se retourna—Me reconnaissez-vous, Monsieur ?Et Athos, épouvanté comme par la vue d’un cadavre au bout d’une corde, fit un pas en arrière.—Vous… !Milady de Winter, Anne de Breuil, comtesse de La Fère, l’observait sans trahir aucune émotion hormis la fatigue et le dégoût. Une cascade noire de sang tachait le devant de sa robe blanche, déchirée et boueuse au niveau des genoux. Elle n’était plus coiffée. Sa chevelure blonde, figée de sang sur les bouts, tombait éparse sur ses épaules. Un sourire écarlate lui balafrait la gorge, exposant à l’air tiède sa chair, ses muscles, là où le bourreau lui avait scié la peau. Ses mains, teintes de fange et striées de lignes blanches sur ses paumes, étaient vides, désarmées. Chacun de ses ongles, regorgeant de boue, mettait en évidence une lutte qui s’était achevée par sa défaite.Elle était belle comme une vengeresse que l’on désire à distance et que l’on frémit de sentir contre sa peau, une Médée subjuguant tous ceux qui osaient la défier, une Atalante qui fut, au moment où ses dieux l’abandonnèrent, rendue à ses ennemies. Elle était morte prosternée, mais la femme vivait encore. Son cœur palpitant, emporté par le courant d’un fleuve lointain, lui servait encore à remplir ses poumons, lui rendant ce souffle si violemment coupé, cette voix tue par la hache du bourreau. Ses yeux bleus brillaient d’une lueur sous-marine, rappelant à la mémoire d’Athos la vase où s’était enlisée la dépouille de celle qui, naguère, avait été son épouse.—Allons, dit-elle en lui rendant un sourire narquois, je vois bien que si.Athos fit un pas vers elle, interdit. Puis, comme un homme qui, attiré vers un gouffre pour y entrevoir le fond, se rattrape à l’instant fatal, il recula d’horreur.—Milady ! murmura-t-il.Quelqu’un avait rallumé le feu, mais la chaleur manquait au crépitement des flammes dans l’âtre qui jetaient une lueur écarlate sur les retrouvailles conjugales. La belle morte sourit encore en montrant ses dents.—Quel compliment, Monsieur le comte. Vous qui avez occis tant de personnes sur votre chemin, je craignais que vous ne m’ayez oubliée. Mais on dirait que le souvenir de notre histoire vous reste encore. Cela me dédommage presque de la traversée. Cependant, Monsieur, je ne suis pas revenue pour le maigre plaisir de vous revoir.—Madame, reprit Athos, la gorge sèche ; que me voulez-vous ?Les yeux d’Anne de Breuil parurent jeter des étincelles.—Que vous me laissiez en paix.Athos s’avança de nouveau, voulant se jeter aux pieds de celle qui faisait l’objet de ses prières ; celle dont il repoussait le souvenir depuis plus de vingt ans et qui lui revenait à l’esprit chaque fois qu’il s’adressait au ciel incalculable, accablant Dieu de ses questions sans jamais recevoir de réponse ni de pardon.—Madame, dit-il gravement, si j’ai troublé votre repos, ou si vous avez quelque requête à me faire, parlez. Je suis à vous.La femme leva sa main écorchée en signe d’interruption. La bague que lui avait donnée le comte y étincelait à la lumière du feu comme une goutte de sang.—Vous osez me parler de repos quand il n’a tenu qu’à votre volonté de me laisser la vie sauve ? N’avez-vous donc pas honte ?Athos baissa la tête en guise de réponse. Ce geste, pourtant voulu humble, ne réussit qu’à répugner la dame et lui faire porter la main à son cou tailladé jusqu’à l’os.—Misérable, murmura la défunte Milady ; vous méritez pire, bien pire que ce que vous et les vôtres m’ont fait subir.Le mousquetaire, ne voyant que le tapis au sol, frémit à la sensation soudaine d’une main froide lui frôlant la nuque. Son tremblement fit rire Milady, qui ne laissa pourtant échapper aucun son et se tenait toujours à distance. Les morts ne rient jamais devant leurs assassins. Ils ne conservent qu’assez de force pour leur communiquer leur haine.—Qu’avez-vous fait de mon fils, Monsieur ? siffla-t-elle.—Votre fils ? dit Athos.Georges. C’était, après tout ce temps, le prénom qui lui revenait à l’esprit, par habitude ou par orgueil. Il ne le savait plus. C’était par ce nom qu’il avait marqué son enfant. Son enfant. Le sien, ou celui d’Anne de Breuil ?—Il est libre, Madame. Il m’a quitté, par amour pour vous. Je ne l’ai pas retenu.Des paroles frôlant la vérité de ce jour où Athos avait serré son fils entre ses bras pour ne plus le libérer.—Vous l’aimiez ? demanda son interlocutrice.Le mousquetaire blêmit. Puis il retrouva, comme à tâtons dans le noir, cet aveu qu’il se faisait chaque jour et chaque nuit.—Je l’aime toujours, Madame.Un sourire douloureux se peignit sur les lèvres de la défunte.—Vous prétendiez m’aimer aussi, jadis. Cœurs tendres, cœurs percés, n’est-ce pas ?En effet, Athos reconnut la phrase qu’il avait, vingt ans auparavant, prêtée au chevalier d’Artagnan.—Je ne crois plus à cette maxime, Madame.—Ah ! Qu’à cela ne tienne, puisque vous n’aviez pas tort. Il m’aurait fallu un cœur de pierre comme le vôtre pour vous affronter. Mais le mien était encore trop fragile. J’avais espéré que mes bourreaux auraient plus d’honneur que des assassins.Ce disant, elle s’approcha, trainant sur son passage l’ourlet de sa robe souillée par la fange mêlée au sang.—Assassiner la mère n’a pas suffi, murmura la dame ; il vous a encore fallu vous servir du fils pour sauver votre soi-disant honneur. Le niez-vous ?Athos ne le nia pas et, d’un mouvement frêle, s’agenouilla aux pieds de Milady, trop ému pour répondre à sa juste question. Il prit alors la main que lui céda son accusatrice, n’osant pas y poser ses lèvres. Il voulut seulement la tenir, pressée entre les siennes comme une relique sacrée.—Qu’attendez-vous, Monsieur ? demanda la femme froidement. Mon pardon ? Vous n’aurez jamais que mon mépris. Vos beaux sentiments viennent trop tard.Elle voulut retirer sa main, mais le comte s’y agrippa tout à coup, l’étreignant avec désespoir.—Ah ! pitié, Madame, ne partez pas ! Dites-moi au moins, que me voulez-vous ? Qui vous ramène vers moi ?—Mon fils, Monsieur. Celui que vous m’avez pris. Celui qui m’aurait vengée.—Si je pouvais…, Athos se trouva incapable de terminer la phrase et, se reprenant, s’efforça de continuer ; si je pouvais vous le rendre, Madame, s’il m’était possible sur terre d’échanger ma vie contre la vôtre, je le ferais. Je vous le jure par tous les saints, par tous les dieux.—Dieu ne rend pas les âmes, il ne fait que les prendre.—Qu’il prenne la mienne, alors, et je vous montrerai le chemin du retour.Athos ne demandait qu’à s’effacer pour ne plus souffrir de choses auxquelles il ne pouvait rien. Une tête, séparée brutalement de son cou, ne se raccommode pas. Un jugement ne se reprend plus une fois la sentence exécutée. Athos ne vivait qu’une demi-vie à présent, son Raoul parti au service de la couronne, son fidèle Grimaud regardant sans cesse au loin, enfermé dans un mutisme dont il ne sortait que pour obéir aux ordres de son maître. Plus rien ne restait de ces années au domaine de Bragelonne qui l’avaient tourmenté ; ces années qui, finalement, comptaient parmi les plus belles de sa vie.S’il avait voulu la mort de cette femme pour avoir empoisonné Constance Bonacieux et voué une terrible vengeance contre son plus précieux ami, Athos méritait, lui aussi, de mourir pour avoir pendu Anne de Breuil. Le ciel était intervenu une première fois pour la sauver, mais Athos, cherchant à effacer le souvenir de ce crime, n’avait retenu aucune leçon en retrouvant la condamnée des bois toujours en vie dans l’auberge du Colombier-Rouge.En tuant Milady de Winter, il avait défié la Providence et, dans cette lutte contre l’ange Penouel, s’était fait une entorse à l’âme, blessure incurable même par les soins d’un enfant envers son sauveur.—Je vous ai cruellement offensée, Madame. Je vous ai trahie, je vous ai pendue. Je vous ai abrogé les droits qui vous revenaient, vous jetant aux enfers sans égard pour votre salut. Je suis, comme vous dites, un misérable, et je ne m’en suis rendu compte que trop tard.Athos avait compris, dès même sa décision prise au couvent où expira Constance Bonacieux, que la monstruosité de Milady avait pour origine son propre cœur. Mais au nom de son amour pour d’Artagnan, de cet amour dont il voulait tant être digne, il s’était laissé aveugler. Là où s’était agenouillée une femme, son prochain, le suppliant de lui laisser la vie sauve, lui demandant de quel droit il se revendiquait ce rôle de juge, il n’avait rien voulu savoir.Cette femme n’était pas une femme, avait-il répondu en la traînant de force jusqu’au bourreau. Elle n’appartenait pas à l’espèce humaine. Ce n’était qu’un démon échappé de l’enfer. Il fallait la noyer, la maintenir sous un flot de sang et de vin, la forcer à disparaître, la tuer pour qu’il ne prît pas sa place.Athos avait vu en Milady le meurtrier qu’il était devenu ; celui qui ne méritait pas, et ne mériterait jamais, l’estime du jeune d’Artagnan qui, pourtant, avait voulu épargner Anne de Breuil.Chaque jour auprès de Georges, dont le visage lui rappelait tant celui d’Anne, avait fait glisser le bandeau des yeux du comte. Et à l’instant fatal, au lieu d’avouer sa faute, et surtout pour ne point perdre l’amour de son fils comme il croyait avoir perdu celui de d’Artagnan et de Dieu, Athos s’était justifié. Retenant le garçon entre ses bras, il avait encore parlé de la monstrueuse Milady. Il prétendit l’avoir tuée sans remords, par honneur, par justice, pour racheter un premier crime irréfléchi.
Je regretterai toujours, jusqu’à mon dernier souffle, le premier meurtre. Mais jamais le second. Il ne restait plus rien d’humain dans votre mère. Par ma faute.
Mais cette faute maculait toujours son esprit. Le bourreau de Lille avait fait sa sale besogne, mais à quoi bon ? La soi-disant monstruosité de Milady n’avait servi qu’à détourner les yeux d’Athos de la flétrissure sur sa propre âme. Il avait tué Milady pour ne plus devoir y penser. Il l’avait tuée, non pas pour rendre justice à Madame Bonacieux, mais plutôt pour oublier son crime à lui et poursuivre le bonheur toujours hors de sa portée, ce fruit que n’attraperait jamais Tantale aux Enfers ; ce fils qui ne lui reviendrait plus.Et Raoul… Raoul qui n’osait plus le regarder en face depuis presque un an… Soupçonnait-il la vérité ? Le crime d’Athos, mêlé aux gouttes de sang du feu roi Charles d’Angleterre, lui avait-il marqué le front au fer rouge ?—De grâce, Madame, reprit Athos d’une voix sourde ; au nom de l’amour que vous m’avez porté et de l’amour que je porte encore pour votre enfant, faites-moi votre requête et j’obéirai. Pour rien au monde je ne voudrais troubler votre esprit. Je me rends, corps et âme. Frappez, s’il vous le faut.Le visage de Milady blêmit, dénué de toute couleur hormis celle du fer chauffé à blanc. Vivante, Milady de Winter avait su modeler son expression pour seoir au moindre désir ou propos. Mais ici, dans ce domaine étroit qui séparait la vie de la mort, ce lieu d’où elle ne pouvait s’échapper que par les rêves et les cauchemars de son assassin, elle s’abandonna à l’émotion. Anne, qui avait fui le couvent, échappé à la corde, et finalement péri à genoux, cette femme qui avait tant voulu le bonheur que pourchassait encore Athos en vain, se serait vouée à Satan lui-même s’il lui avait permis d’étrangler cet homme depuis l’au-delà.D’une fureur terrible par son calme, elle s’empara violemment des longs cheveux noirs du mousquetaire, qui se laissa faire malgré la douleur. Alors elle les tordit entre ses poings, relevant de force la tête de son assassin si humblement soumis qui, malgré son beau discours, n’osait pas faire face à la blessure saillante qui ornait le cou de la défunte.Le regard clair d’Athos se posa quelques secondes sur cette chair en sang avant de rencontrer, plus haut, les yeux bleus qui lui rappelèrent ceux de son fils ; les yeux de Mordaunt.Athos tressaillit en sentant un courant d’air glacé lui effleurer sa gorge là où battait son pouls, comme si l’on y promenait le tranchant d’une lame.—Vous ne vous débattez plus, Monsieur le comte ?—Disposez, Madame, répondit Athos de sa voix rauque ; je suis à vous.Cet instinct qui, autrefois, avait poussé Athos à pendre Anne de Breuil et, plus tard, à lui presser le canon d’un pistolet contre sa tempe, cette rage animale qui avait failli le forcer à enlever son fils pour l’empêcher de fuir l’assassin de sa mère, enfin, ce pouvoir si terrible s’était retourné contre Athos au nom de l’honneur.Milady se baissa comme pour l’embrasser de ses lèvres pâles, mais il n’y avait aucune caresse dans ses gestes. Elle le tenait pour ne plus le lâcher.—Vivez, mourrez, peu m’importe ! lui dit-elle à l’oreille, et ses mots résonnèrent dans la pensée du comte comme les propos d’un spectre à minuit ; mais sur mon âme, Monsieur, vous ne toucherez plus jamais à mon John, pas même du bout de vos doigts, pas un cheveu de sa tête, pas même un regard. Jurez-le, Monsieur. Donnez-moi votre parole si vous tenez à mon repos et regrettez vraiment de m’avoir ôté la vie avant de m’avoir ôté mon enfant.Athos eut un mouvement de recul, mais ses membres s’étaient glacés, et l’étreinte de Milady se resserra, ses ongles s’enfonçant à la base de sa nuque jusqu’au sang.—Jurez.—Madame…—Ah ! prenez garde ! le pressa-t-elle, ses yeux vifs dilatés, ses joues aussi blanches que le lys ; si je ne puis vous tuer, misérable, je puis encore vous maudire de l’au-delà. Vous avez mortellement blessé mon enfant, ma propre chair, sans même avoir le courage de l’achever. Vous ne faites qu’attendre sa mort pour mieux respirer.—Je lui ai rendu sa liberté.—Vous auriez mieux fait de lui trancher la gorge et jeter sa dépouille à l’eau.Une douleur intense rendait aux traits d’Anne de Breuil l’aspect d’une reine digne de sacrifier son enfant plutôt que de le voir enchaîné par un amour difforme. Nullement une Andromaque, mais une femme de Colchide. Une femme qui ne souffrait pas le déshonneur, pas plus que Monsieur le comte dans sa jeunesse.—Laissez mon fils en paix, que je puisse enfin dormir sans m’inquiéter de votre ombre retombant sur sa tête. Jurez-le-moi. Jurez, au nom de Dieu.Athos, son front brûlant, les mains toujours jointes à s’en briser les os, fut saisi d’un vertige.—Je… Madame, je…Sa vue se troubla, et les mots qu’il voulut prononcer se coincèrent dans sa gorge tout à coup serrée comme par une corde. Il se débattit, ne parvenant plus à respirer. Il s’étranglait sans que ses doigts ne trouvassent prise sur le nœud qui le hissait dans l’air jusqu’à ce qu’il perdît pied. Mais quand il râla, lâchant un dernier cri avant de sombrer dans le noir, la voix qui s’échappa de sa bouche écumante n’était pas la sienne. Sa dernière pensée fut de reconnaître, avec horreur, la voix de Georges.Le comte de La Fère se réveilla en sursaut, un cri déchirant dans la gorge. Une main ferme le secouait, et c’est alors qu’il reconnut Grimaud, qui le tenait toujours quand il ouvrit enfin les yeux. Le comte tremblait comme une feuille et suait, brûlant de fièvre.Il était dans sa chambre louée à Paris, où il vivait depuis quelques mois, retenu au service de Sa Majesté Charles II, dont il n’avait pu sauver le père. La figure squelettique de Grimaud, son cher serviteur, lui rendit la mémoire, une ancre pour sa chaloupe à la dérive. Les doigts osseux de celui-ci lui faisaient mal tant ils lui serraient fortement les bras. Le comte leva la main pour se toucher la nuque et la tête à l’endroit où le fantôme, voire le cauchemar, l’avait marqué.Monsieur le comte apprit, par la suite, qu’il avait crié dans son sommeil, alertant ainsi la maisonnée. Réchauffé et grelottant, Athos voulut se rendormir et recommander à Grimaud d’en faire de même. Mais alors Grimaud lui demanda, d’une voix étrange :—De quoi rêviez-vous, Monsieur ?—Diable ! Je ne m’en souviens plus, répondit-il, à moitié honnête, car si le cauchemar s’évanouissait déjà, la terreur demeurait.—Pourquoi ? demanda-t-il alors ; qu’ai-je crié, mon bon Grimaud ?Un silence s’étira entre les deux hommes dans le noir.—Vous avez juré, Monsieur. Vous criiez que vous juriez.
**fin de la première partie**
** Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), deuxième partie : L’interrogatoire **
On traîna le prisonnier jusqu’à une chaise où, à moitié mort, on dut le maintenir par les épaules pour qu’il ne s’affalât pas. Le général David Leslie, assis en face, attendit calmement le temps que son hôte réagît aux soufflets de ses soldats. On aurait dit qu’il patientait au théâtre plutôt que dans une prison improvisée. La violence ne l’étonnait plus. Il avait tout vu, à son âge, et supporté la vue de choses bien pires au cours de cette guerre civile interminable.—De… de l’eau… gémit enfin le prisonnier, dont la barbe blonde était tachée d’un mélange de sang sec et de sang frais. Sa lèvre coupée lui prêtait le ton d’un ivrogne.—Vous en aurez, dit le général Leslie dans son accent écossais chantonnant et pourtant si dénué de musique ; mais seulement après notre causette.L’homme baissa la tête.—Pitié… Je n’ai pas bu depuis presque deux jours…—Allons, soldat. Votre nom et grade. Dépêchez-vous.—Francis…, soupira le prisonnier comme un mourant. Francis Sinclair. Lieutenant.Leslie hocha la tête. Il savait qu’il manquait deux hommes du clan Sinclair au décompte des prisonniers fait après la bataille.—Vous avez combattu à Carbisdale sous les ordres de James Graham, marquis de Montrose ?—Oui, général.—Et avec qui vous êtes-vous échappé ? demanda Leslie, sachant très bien la réponse.—Lord Montrose, répondit l’homme avec difficulté, sa voix raclée de cailloux et de poussière.
Leslie claqua la langue avec impatience, comme pour corriger un écolier qu’il affectionnait. Lord Montrose était, après tout, le chef de l’armée ennemie.On avait tout de suite remarqué l’absence de Montrose des rangs prisonniers. On conclut d’abord qu’il s’était peut-être noyé en tentant de fuir le champ de bataille par la rivière, à la nage ou à cheval, comme plusieurs autres soldats dont on avait retrouvé les cadavres flottant à la surface ou emmenés au large par le courant. La plupart valaient à peine mieux que de simples fermiers et pêcheurs—des Orcadiens que l’on avait recrutés, sans doute dans l’espoir de recevoir d’éventuels renforts de la part des lords habitants aux alentours de la côte. Mais les nobles s’étaient abstenus de prêter main forte. Heureusement, se dit le général covenantaire.Aussitôt la bataille terminée, Leslie avait lancé ses hommes à la recherche du cadavre de Montrose. Le tri des autres morts les avait ralentis quelque peu. Puis il avait fallu se rendre à l’évidence que ce maudit Montrose ainsi qu’une poignée de ses suivants étaient parvenus à s’échapper, en emportant avec eux un objet précieux—une lettre qu’il leur fallait absolument récupérer.Dommage que ce cher James ne se soit pas noyé, se dit Leslie ; je l’aurais remercié du service.Car à présent, Montrose était prisonnier de Leslie, tout comme ce jeune Sinclair. Mais ni l’un ni l’autre ne tenait la lettre tant recherchée. Elle était pourtant trop précieuse pour que Montrose l’ait brûlée, se dit Leslie ; elle était donc restée avec l’un des autres rescapés encore au large.—Mais encore ? demanda-t-il au lieutenant Sinclair ; qui d’autre vous accompagnait ?—Je… Mon cousin, Edmund Sinclair…Oui, celui-là avait été retrouvé mort de ses blessures. Mais Leslie n’interrompit point son prisonnier.—Et Lord Kinnoul, reprit le lieutenant d’un ton hésitant.En effet, Kinnoul leur était connu aussi. William Hay, comte de Kinnoul. C’était un jeune noble royaliste de vingt-cinq ou vingt-six ans, écossais de famille et français d’éducation. Il n’avait reçu le titre de comte que fort récemment, à la mort de son frère aîné l’an passé. Jusque lors, il s’était fait connaître, d’après les espions covenantaires, sous le nom de Monsieur Hay.—Kinnoul est-il ici ? demanda Sinclair tout à coup.—Non pas. Mais je doute qu’il nous échappe encore longtemps.—Général, reprit Sinclair avec cet air vorace et effrayant des marins qui, rescapés des orages, cherchent à retrouver leurs amis engloutis par les flots ; si je vous dis où se trouve Kinnoul, irez-vous le chercher ?—Sans doute. Mais il sera fait prisonnier.—Qu’importe, du moment que vous le trouviez vivant…—Un instant, l’interrompit le général Leslie. Qui d’autre était du groupe ?Le lieutenant pâlit.—Un mercenaire étranger. Mais je ne le connaissais pas, ajouta-t-il, avant de reprendre d’une voix plus forte : Pitié, général, je vous ai tout dit ! Allez donc chercher Kinnoul, il vous racontera le reste, mais ne le laissez pas mourir de froid.—Commencez par le début et nous verrons, Sinclair.Alors Sinclair raconta comment, à la défaite des forces de Lord Montrose à Carbisdale, Montrose avait failli se prendre une balle de mousquet mais s’en était sauvé en faisant cabrer son cheval à temps. Le cheval, touché, s’était écroulé en dessous du chef militaire blessé lui aussi, le privant du moyen le plus sûr de traverser la rivière sans se noyer. Aussi s’était-il retrouvé pris au piège, une jambe écrasée par la masse entière du cheval.Oui, se dit Leslie, cela concordait avec les réponses des autres soldats prisonniers, dont certains avaient, de plus, raconté comment un homme géant, le capitaine Sibbold, avait surgi de la pagaille ensanglantée pour secourir Montrose, et ce à l’aide d’un seul de ses bras dignes du titanesque Atlas, l’autre bras ayant été brisé.Sibbold était, évidemment, entre leurs mains à présent. On l’avait soumis à la question. La douleur finit par le briser, ce qui n’avait rien d’étonnant, et il leur livra ainsi, de sa bouche pâteuse, de nombreux détails sur l’expédition ordonnée par le roi pour reprendre l’Écosse aux forces covenantaires. Mais Sibbold refusait, malgré l’assiduité de l’interrogatoire, de confirmer ce qu’il était advenu de Lord Montrose.—Mais alors, dit Sinclair d’une voix à sec, ce mercenaire étranger qui accompagnait toujours Milord remarqua un soldat expirant et lui prit sa monture sans la moindre hésitation, et il força Milord à y monter. Puis nous traversâmes le courant.—Ce mercenaire ne vous était pas connu, vous disiez ?—Non, général. Mais il faisait partie de l’entourage de Milord, avec Kinnoul. Même que Kinnoul se déboita l’épaule pour sauver le mercenaire quand il faillit se faire emporter par le courant.Sinclair continua du mieux qu’il put son récit. En atteignant l’autre rive, le petit groupe avait abandonné plusieurs affaires, dont, Leslie le savait déjà, l’étoile de l’Ordre de la Jarretière de Montrose, le plus grand honneur qu’eût pu lui offrir le roi Charles II, jetée au bas d’un arbre comme une sabre brisé, inutile au combat, dangereuse comme moyen de l’identifier dans sa fuite. Les soldats covenantaires l’avaient ramenée, bien entendu, lors de leurs recherches. C’est ainsi que l’étoile avait atterri dans la poche du manteau de Leslie.—Ensuite ?Sinclair déglutit.—Nous nous somme enfoncés dans les tourbières écossaises. Nous n’avions presque pas de vivres, et nous dûmes abandonner les chevaux pour continuer à travers la nature marécageuse. Le mercenaire partageait maigrement ses provisions, mais Montrose ne voulut pas les lui confisquer pour le bien du groupe, ni pour mieux répartir les vivres selon nos grades.—Ce mercenaire s’appelait… ?—Je ne sais pas, général.—Dans ce cas, décrivez-le.Le soldat réfléchit, peinant à trouver les mots justes.—Grand, blond. Plutôt mince. Il paraît très jeune, mais j’ai cru comprendre qu’il avait au moins vingt-quatre ou vingt-cinq ans.Leslie hocha la tête, satisfait du signalement.—Très bien. À présent, reprenez. Vous erriez dans les landes ?Sinclair se rengorgea.—Le troisième jour, nous étions presque morts de froid, chaque nuit s’étant avérée plus fraîche que la précédente, et nous qui n’avions qu’une couverture de tartan pour nous tenir au chaud à quatre… Nous aurions été cinq mais mon cousin s’était séparé du groupe le deuxième jour après une dispute avec l’Anglais.Leslie sourcilla encore.—Quel Anglais ?—Je… le mercenaire, enfin, bafouilla Sinclair ; il parlait aussi le français, général, mais son anglais me paraissait tout naturellement venu de Londres.—Je vois. Continuez.—Après la dispute, mon cousin crut qu’il s’en tirerait mieux seul. Nous l’avons laissé quitter le groupe et avons repris le chemin sans lui.Le cousin avait eu tort, pensa Leslie en se remémorant le cadavre retrouvé dans les landes.—Le troisième jour, donc, nous avons dû traverser une deuxième rivière, car un panache de fumée noire nous indiquait la présence de soldats ennemis sur notre chemin. Nous étions affaiblis par la faim, le froid, la fatigue. Et le pire arriva. Kinnoul glissa sur une pierre et se brisa la cheville, ou du moins se la foula, nous n’étions pas certains. Mais il en pleurait de douleur, général, et nous dûmes le porter jusqu’au soir, fort ralentis par la besogne.Leslie comprit où voulait en venir le lieutenant Sinclair et pourquoi, en lui parlant de Kinnoul tout à l’heure, sa voix avait tremblé.—Vous l’avez abandonné ? demanda-t-il, malgré la réponse évidente.—Je refusai de le laisser, général ! Le mercenaire fut le premier à le proposer dès que Kinnoul se fut endormi. Lord Montrose refusa aussi, évidemment, car—et Sinclair se gonfla de fierté malgré son aspect piteux—Milord n’est pas de ces chefs lâches qui ne se préoccupent que de leur propre peau sans une pensée pour leurs suivants.—Alors ?—Eh bien, avoua Sinclair d’un air honteux qu’il aurait sans doute accompagné de larmes de rage s’il lui avait resté assez d’eau dans son corps desséché, nous nous somme couchés. Le lendemain, au réveil, le mercenaire avait disparu. Volatilisé avec les vivres, les couvertures, tout. Il ne nous restait plus beaucoup de route à faire, Milord et moi avions donc suffisamment de forces pour continuer. Mais en portant Kinnoul… et sans vivres supplémentaires…—Suffit, dit Leslie. Poursuivez, lieutenant.—Nous nous mirent d’accord pour chercher de l’aide. Kinnoul accepta de se laisser prendre prisonnier. Il voulut même nous donner la couverture dans laquelle le mercenaire l’avait enveloppé la nuit précédente, mais Milord insista pour qu’il la gardât afin de ne pas succomber au froid.Une couverture, dans les Highlands humides et glaçants dès le coucher du soleil et bien souvent pendant le jour malgré l’avènement du printemps, pouvait être une question de vie ou de mort.—Combien de jours depuis ? demanda Leslie.Les yeux rougis de Sinclair rencontrèrent ceux du général, comme pour y chercher un pardon.—Quatre.Ah, se dit Leslie. Aucun espoir dans ce cas. Vingt-cinq ans était bien jeune pour mourir de froid dans les landes si belles en apparence et pourtant si meurtrières pour les malheureux qui s’y laissaient choir. Le jeune Kinnoul aurait mieux fait de mourir avec honneur sur le champ de bataille ou de se laisser faire prisonnier. Une exécution publique l’aurait achevé avec plus de merci.Sinclair confirma ensuite ce que Leslie avait déjà appris en interrogeant Montrose. Car Lord Montrose était bel et bien prisonnier des forces covenantaires sous les pieds de Leslie et Sinclair, dans la cave du château d’Ardvreck.Montrose et Sinclair avaient fini par perdre le chemin, si proches des renforts de leurs alliés royalistes. S’ils avaient atteint le comté de Reay, à quelques kilomètres, ils auraient été sauvés. Mais perdus, ils étaient tombés en proie à la faim et s’étaient alors séparés pour ne pas succomber ensemble. Peut-être Montrose avait-il insisté pour que son lieutenant ne mourût pas à ses côtés.Après avoir cherché des renseignements chez des fermiers, Montrose était arrivé, par erreur, sur les terres du Clan MacLeod sur les bords du loch d’Assynt. Mais à la vue du château mi-délabré, Milord s’était cru en lieu sûr, car il connaissait bien son propriétaire, Lord Niel MacLeod.Soit, Montrose n’était nullement certain des loyautés de Lord MacLeod, car plusieurs des clans écossais, par fatigue ou par un excès de prudence (pour ne pas dire de couardise) s’étaient gardés de se déclarer définitivement pour ou contre le roi, et bon nombre d’entre eux s’étaient terrés dans leurs landes profondes en attendant la fin ou le début de cette guerre civile interminable.Allons, s’était sans doute dit Montrose. Quelles que soient ses alliances politiques, un lord des Highlands écossais n’oserait pas enfreindre les lois sacrées de l’hospitalité. Et il avait sonné à la grille du château.Aussitôt prévenu de l’identité de cet étrange visiteur en piteux état, MacLeod avait accueilli Montrose et donné du linge, des habits et de quoi le raviver après plusieurs jours passés dans un manque total. On avait ensuite emmené Montrose se reposer dans la cave, où, selon MacLeod, il serait davantage en sécurité si jamais les covenantaires venaient au château.Le général Leslie, en se remémorant la suite des évènements, ne put retenir une grimace de dégoût. Certes, MacLeod s’était comporté en véritable patriote. Mais il était aussi le dernier des pourceaux qui n’avait pas hésité, pas plus que Judas, à livrer son hôte à ses bourreaux.
Une fois Montrose assoupi dans la cave, MacLeod avait fait alerter les garnisons. Un marché fut conclu : vingt-cinq mille livres écossaises pour la capture de Montrose, dont cinq mille livres furent payées en avoine. Selon la légende, l’avoine s’avéra pourrie.Au milieu de la nuit, avait-on rapporté, Montrose s’était réveillé et, en remontant vers la sortie, avait trouvé la porte fermée à clé. Il appela pour qu’on le fît sortir. Aucune réponse. Alors tout s’éclaira dans la pensée du vaincu.Le lendemain, le général Leslie en personne descendit le chercher à la cave et fut surpris, et même déçu, de trouver Montrose éveillé, exténué, mais de bonne humeur. Souriant, toujours souriant, à la manière évoquant la cicatrice qui, de nos jours, se nomme le sourire de Glasgow.Il n’y avait plus rien à dire.**L’interrogatoire terminé, Leslie remit le lieutenant Sinclair aux gardes. Le malheureux se débattit, hurlant pour qu’on lui promît d’aller chercher Kinnoul, pour qu’on lui donnât au moins une sépulture chrétienne. Ses cris se perdirent dans les couloirs du château, emmurés vivants. À quoi bon chercher Kinnoul ? Il y avait tout un champ de cadavres à Carbisdale. Si l’un y manquait, qu’il en fût ainsi.Mais où, pardieu, était donc cette lettre que cherchait Leslie, ou, plus précisément, que réclamait le chef des covenantaires, Lord Argyll ?Si Kinnoul l’avait, tant mieux, elle disparaîtrait avec lui dans les landes. Mais si cela avait été le cas, Montrose ne l’aurait pas abandonné sans la lui reprendre. Autant détruire la lettre, sinon. Or, cette lettre écrite et signée par le roi Charles II en personne prouvait que le roi avait ordonné à Lord Montrose d’envahir l’Écosse pour la reprendre aux covenantaires. Elle prouvait, en même temps, que le roi avait trahi son plus fidèle général.Car, à l’insu de Montrose, Charles II avait déjà conclu un autre marché avec les covenantaires aussitôt son général embarqué pour envahir l’Écosse. Le roi recevrait donc le soutien des puissants covenantaires contre les forces anglaises de Cromwell sous la condition d’imposer la religion presbytérienne dans le royaume britannique conforme au fameux Covenant.Par-dessus tout, et malgré son dégoût, le roi acceptait aussi de renier Montrose si celui-ci tombait aux mains de ses ennemis. Ainsi, Charles II gagnerait quelle que fût l’issue de l’expédition de Montrose. Mais Montrose y perdrait sa vie à la première déroute.Cette lettre de Charles II représentait donc le déshonneur de la monarchie. Elle mettait en péril le pouvoir de Lord Argyll, qui comptait bien assujettir le jeune roi et le forcer à épouser sa fille pour sceller son emprise sur le pouvoir, sur l’Écosse, et même sur les trois royaumes unis.La fameuse lettre était, selon le général Leslie, soit perdue, soit entre les mains du seul rescapé vivant. Le mercenaire qu’un autre prisonnier royaliste avait nommé Mordaunt, dit Georges.
**fin de la deuxième partie**
----- CHAPTER BREAK -----
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), troisième partie : Édinbourg
—Notre avenir, nos ambitions ! dit d'Artagnan avec une volubilité fiévreuse ; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous sauvons le roi ? Le roi sauvé, nous rassemblons ses amis, nous battons les puritains, nous reconquérons l'Angleterre, nous rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrément sur son trône…
— Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux étincelaient de joie, même en voyant cet avenir à travers une fable.
—Ou il nous oublie, dit d'Artagnan.
—Oh ! fit Porthos.
—Dame ! cela s'est vu, ami Porthos ; et il me semble que nous avons autrefois rendu à la reine Anne d'Autriche un service qui ne le cédait pas de beaucoup à celui que nous voulons rendre aujourd'hui à Charles Ier, ce qui n'a point empêché la reine Anne d'Autriche de nous oublier pendant près de vingt ans.
—Eh bien, malgré cela, d'Artagnan, dit Athos, êtes-vous fâché de lui avoir rendu service ?
— Non, ma foi, dit d'Artagnan, et j'avoue même que dans mes moments de plus mauvaise humeur, eh bien ! j'ai trouvé une consolation dans ce souvenir.
— Vous voyez bien, d'Artagnan ; que les princes sont ingrats souvent, mais que Dieu ne l'est jamais.
— Tenez, Athos, dit d'Artagnan, je crois que si vous rencontriez le diable sur la terre, vous feriez si bien, que vous le ramèneriez avec vous au ciel.
— Ainsi donc ? dit Athos en tendant la main à d'Artagnan.
— Ainsi donc, c'est convenu, dit d'Artagnan, je trouve l'Angleterre un pays charmant, et j'y reste, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est qu'on ne me forcera pas d'apprendre l'anglais.
— Eh bien ? maintenant, dit Athos triomphant, je vous le jure, mon ami, par ce Dieu qui nous entend, par mon nom que je crois sans tache, je crois qu'il y a une puissance qui veille sur nous, et j'ai l'espoir que nous reverrons tous quatre la France.
— Soit, dit d'Artagnan ; mais moi j'avoue que j'ai la conviction toute contraire.
-Alexandre Dumas, Vingt ans après (ch. LXII, « Où il est prouvé que, dans les positions les plus difficiles, les grands cœurs ne perdent jamais le courage, ni les bons estomacs l’appétit »)
**Tout près de l’embouchure du Canongate d’Édinbourg, une foule de têtes tantôt curieuses tantôt mornes s’était réunie, grouillant dans la rue comme une masse d’abeilles pressées les unes contre les autres, bourdonnant d’angoisse et de lassitude mécanique.Néanmoins, la capitale du royaume d’Écosse n’avait rien d’une ruche. Fière ville aux murs délabrées, avec ses fortifications croulantes et ses pierres froides, Édinbourg attendait le retour de ses enfants que la guerre lui avait prises. Elle attendrait en vain. Les soldats entrant dans la ville ne rapportaient qu’une victoire pour Argyll, des prisonniers attachés à la file pour le bourreau, et des nouvelles d’êtres chers morts dans un champ lointain. C’étaient les vainqueurs et vaincus de la bataille de Carbisdale.Mêlés à la foule, deux hommes se fendirent un passage jusqu’à ce qu’ils soient assez proches du défilé pour en sentir la sueur, le poil des bêtes, et la boue sèche qui tombaient en miettes dans leur sillage.—Reste près de moi, murmura le premier à l’oreille du second.Mais celui-ci ne sembla pas l’entendre, cherchant, maladif, une figure qu’il aurait été capable de discerner parmi des centaines ou des milliers de visages inconnus grimés de boue et de désespoir. Cependant, cette figure si précieuse ne paraissait nulle part dans la triste procession des vainqueurs et des vaincus.—Je ne le vois pas…Il s’interrompit en croisant le regard d’un des prisonniers et s'arrêta net. Alors son compagnon, le plus âgé des deux, lui attrapa le bras pour l’entraîner brusquement hors de vue.—Baisse les yeux, imbécile.—C’était…dit le second homme, trop effaré pour entendre l’insulte ; c’était Sinclair, dans la file.—Oui, je sais, répondit l’autre en serrant plus fort le bras de son ami qui chancelait de surprise.Les deux complices avaient effectivement suivi le cortège militaire tout le long du chemin vers Édinbourg. Il leur avait fallu s’approcher, de temps en temps, du campement ennemi dans l’espoir d’échafauder un plan d’évasion. Malheureusement, le plus jeune avait été trop blessé pour courir un tel risque, tandis que son associé y avait bel et bien repéré bon nombre de leurs alliés en état de prisonnier, et ce sans lui faire part de cette découverte.Cet associé avait même eu la témérité de vouloir faire évader l’un des prisonniers de guerre par la ruse. Mais par malchance, le plan avait échoué cette nuit-là au château de Brahan, et le convoi avait repris la route vers Édinbourg.Pendant que ce complice plus audacieux réfléchissait à cet échec d’il y avait deux semaines, son ami s’efforçait de ne pas se laisser emporter par la foule. La tête du jeune homme à peine rétabli lui tournait à la vue de ses anciens compagnons traînés à la file dans le cortège des vainqueurs, encore grimés de la boue ensanglantée de Carbisdale.—Et Sibbold ? demanda-t-il encore. Ils l’ont pris, lui aussi ?—À ton avis ? répliqua sèchement le premier, sans lâcher son complice pour ne pas le perdre dans la bousculade, mais surtout sans lever les yeux sur la silhouette géante du capitaine Sibbold, dont le bras gauche pendait inutilement à son côté. Il repensa aux dernières paroles que lui avaient adressées Sibbold en lui confiant son cheval, tandis que tout autour, l’armée en retraite sombrait dans un chaos effréné.
Take the horse, damn your eyes! And don’t let that fool of a lord get himself killed.
Le capitaine Sibbold, ce brave soldat qui n’était ni noble, ni royaliste, seulement dévoué à son chef, avait suivi Lord Montrose jusqu’à Paris et à travers toute l’Europe avant de s’engager dans cette dernière campagne. On l’avait donc fait prisonnier après la bataille. Il monterait sans doute à l’échafaud, condamné avec les autres.—Nous devons les délivrer, murmura l’autre conspirateur, remis de sa surprise.—Sans renforts ? Tiens donc ! il faudra que tu m’expliques la chose.Alors surgit la charrette portant une chaise à laquelle était enchaîné un prisonnier. La foule pointa du doigt, mais demeura interdite pour la plupart.Le prisonnier était un homme qui n’avait pas encore atteint quarante ans et qui, malgré son état, faisait preuve d’une beauté particulière aux héros dont on racontait en chanson le destin violent et tragique. Sa tête rousse aux cheveux longs crasseux de sang était découverte, comme le dernier des voleurs, ses habits déchirés et souillés, sa barbe et sa moustache trop longues comme celles de ces ermites rendus fous par la solitude du désert et le souvenir des croisades. Il paraissait calme, le menton levé, acceptant les regards des badauds venus soit pour le huer, soit pour tirer de son sort un avertissement du gouvernement provisoire : « Ainsi ferons-nous des traîtres. »Agrippé au rebord de la charrette se tenait un homme masqué, qui cependant laissait découvertes sa bouche et sa barbe noire.Le plus jeune des conspirateurs ne put s’empêcher d’exprimer son horreur à voix haute.—Le bourreau… Ah ! les lâches ! Les sales lâches…—Avance ! siffla l’aîné en obligeant son complice, qui s’était encore arrêté, à continuer leur marche.Un crieur public, marchant aux côtés de la procession qui s’écoulait doucement le long de la rue telle un courant de sang frais polluant une eau de source, annonça d’une voix forte l’identité du prisonnier-en-chef : James Graham, marquis de Montrose, renieur de la foi, Judas du royaume, traître à son pays comme à son roi.Le sang du jeune conspirateur ne fit qu’un tour.—Traître ! Montrose, traître à son roi ? s’écria-t-il.Heureusement, la remarque fut assez ambigüe pour ne pas éveiller les soupçons des citadins, quoiqu’ils leur jetassent des regards curieux ou méfiants. À Édinbourg, les citadins se méfiaient des gens qui clamaient leurs idées à haute voix.Tremblant de rage, il se retint avec un effort suprême pour ne pas se jeter sur le crieur et l’étrangler sans façons. Lieutenant-général de Sa Majesté Charles II ! Voilà le véritable titre de ce prisonnier humilié par ses ennemis.La procession continua plus ou moins dans le calme, avec un bourdonnement qui ne cessait de monter tant les langues du peuple se déliaient devant ce spectacle. Le général Leslie restait à l’arrière, souriant et tranquille, une main prête sur son épée comme pour faire avancer ses captifs par la pointe d’une lame. Le seul inconvénient fut qu’il ne pût pas, depuis cette position, profiter de la vue du visage crispé de Montrose, attaché à sa chaise et ne montrant que son dos à son adversaire.Milord Montrose, pour sa part, ne réservait aucune pensée pour le général qui l’avait battu à plates coutures à Carbisdale. Il n’en avait plus la force, hagard après un si long trajet mené de force depuis le nord du pays jusqu’à la capitale. Montrose promenait plutôt son regard sur les vitres et les fenêtres des maisons du High Street, cherchant à reconnaître un visage, un bâtiment, ou bien la couleur d’un toit. Ses souvenirs lui revenaient en bribes de sons, les images en lambeaux.Édinbourg avait changé depuis sa dernière visite. Il en était sorti vainqueur. À présent, il y rentrait les fers aux pieds et aux mains. La roue avait tourné. Montrose le comprit, comme foudroyé par la réalité de son sort, à l’instant exact où son regard se posa, enfin, sur le balcon d’une maison bien familière.Un seul homme s’y tenait, sévère, placide, implacable. Il était impossible de l’apercevoir depuis la rue tant il restait collé au mur, mais Lord Montrose, immobilisé sur sa chaise, se trouvait comme par hasard à la bonne hauteur. Il put donc croiser, sans s’en émouvoir, le regard de cet homme qu’il connaissait depuis bien longtemps.Cet homme imberbe aux cheveux noirs en coupe de Charles IX, au collet blanc et raide, et aux yeux gris comme le glaive d’Athéna, cet homme était le personnage le plus puissant de toute l’Écosse depuis la mort de Charles Ier : Archibald Campbell, marquis d’Argyll. Et si Lord Argyll n’avait pas eu l’audace de venir ouvertement railler Montrose et risquer de perdre le peu d’estime qu’il lui restait parmi les habitants d’Édinbourg lassés de sa tyrannie, il n’avait pu résister à l’envie de voir par lui-même son ennemi juré traîné le long du High Street, au plus bas de sa carrière.Lord Argyll sentait, lui aussi, tourner la roue qui, tout doucement mais de manière indéniable, l’éloignait petit à petit de son apogée. À quarante ans passés, son pouvoir était fragile, son influence vacillante comme la flamme d’une bougie exposée au souffle d’une bouche trop avide de chaleur ou de lumière.Malgré cela, se disait Argyll, comme un homme qui croit toujours à une grâce inattendue sur le chemin vers l’échafaud ; malgré cela, la providence lui donnait une dernière chance. Son pire ennemi, Montrose, était entre ses mains. Les deux hommes se connaissaient depuis près de vingt ans. Montrose avait voulu sa mort, et Argyll la sienne. Montrose l’avait accusé de trahison et de lèse-majesté. Montrose avait vu dans son jeu, celui qui ne manquait pas de berner Argyll lui-même à force de faire le modeste, et Montrose l’avait dénoncé au roi et aux nobles Écossais. Tout naïf que fût Montrose en politique, il avait repéré les ambitions d’Argyll et les avait jetées dans la boue à la vue de tous.Argyll, à présent, s’arrogeait le pouvoir de lui rendre l’insulte. Et dans quelques jours, tout serait fini.Ensuite, se rassura Lord Argyll, il pourrait retrouver cette satanée lettre, la brûler, et reprendre en main le pouvoir qui pendait, comme un joyau, au cou du jeune Charles II. Ce roitelet n’était que l’ébauche d’un monarque pour l’instant. Il avait signé le traité de Bréda avec Argyll et, ce faisant, remis son destin entre les mains des covenantaires dans l’espoir de reconquérir l’Angleterre avec leur aide. Un naïf, tout comme son feu père. Lord Argyll ne perdrait pas de temps à le plier à sa volonté.En sortant de la maison en compagnie de ses gardes, la figure obfusquée par une capuche afin de traverser la foule en sûreté, Lord Argyll se retourna tout à coup et s’arrêta. La foule s’était agitée, là-bas, vers la gauche, et des voix urgentes éclataient comme des bulles remontant à la surface d’une marmite d'huile bouillante. Argyll resta immobile sans donner plus d’explication, si bien que l’un de ses gardes s’hasarda à lui adresser la parole.—Milord ?Argyll ne répondit pas, les épaules tendues, sa lèvre entre ses dents. Il était sûr d’avoir vu un chapeau découvrant une tête blonde—et cet instinct qui lui pinçait l’estomac ne l’avait jamais déçu.Un mercenaire, de haute taille, avec des cheveux blonds. C’était le signalement que leur avait donné ce mécréant de Sinclair lors d’une de ses interrogations. Montrose, pour sa part, n’avait rien voulu confirmer.De surcroît, Argyll avait reçu, la semaine dernière, une lettre du général Leslie lui rapportant une tentative d’évasion ratée sur le chemin vers Édinbourg. Au château de Brahan, où le convoi de prisonniers s’était reposé quelques jours après la capture de Montrose, on avait retrouvé un soldat transpercé et égorgé dans la nuit. Un domestique à demi mort de peur avait alerté la garde et rapporté qu’une jeune femme, plutôt grande et blonde, comme par hasard , avait voulu se faire passer pour une lingère pour entrer au domaine. Mais quand on avait insisté pour lui barrer le passage, car le domestique avait confirmé ne pas la reconnaître, la belle ne s’était pas laissée arrêter. Le domestique avait donc pris ses jambes à son cou en voyant la dame frapper le soldat d’un coup de dague à la poitrine, jusqu’à la garde.Suite aux recherches, on ne retrouva pas la coupable.Dans la foule à Édinbourg, Lord Argyll se remémorait tous ces détails et fit quelques pas vers la source de la pagaille qu’il avait remarquée. Son garde du corps, habitué aux manières nerveuses de son maître, s’inquiéta pourtant en voyant la main de milord se poser sur la garde de son épée.Les voix qui criaient s’étaient déjà tues, noyées par les bruits ordinaires de la foule.—Que s’est-il passé ? demanda Lord Argyll à un passant.Ce dernier le dévisagea sans le reconnaître.—Trois fois rien, sir. Une bagarre.—À propos ?—Bah ! quelqu’un a voulu lancer une pierre à cette canaille dans la charrette, et un petit énergumène se serait jeté sur lui.—Comment ça ? L’avez-vous reconnu ? pressa Lord Argyll, se retenant de secouer le bourgeois qui le regardait d’un mauvais œil.—Mais je ne sais pas, moi ! Un fou, à ce qu’il paraît. Son frère s’est excusé de sa part et l’a emmené.Bousculant cet homme désormais inutile, Lord Argyll se tailla un chemin dans le sens inverse de la foule. Il y avait quelque gibier par-là dont il flairait la trace ; il espérait, contre toute espérance, qu’il arriverait à temps, que les coupables ne s’étaient pas encore échappés. Les passant occupés par la procession ne le remarquèrent pas, sauf pour lui jeter à voix basse quelque juron pour leur avoir marché sur le pied ou les avoir brusquement écartés ; quelques-uns le prirent pour un fou à son allure livide et s’empressèrent de s’en éloigner. Ses gardes le suivaient avec leurs casques bas, tâchant de ne pas perdre Milord de vue.Au bout de quelques instants, Argyll s’arrêta encore. Essoufflé et regardant autour de lui, il respirait fort à travers ses narines dilatées comme celles d’un chien de chasse en flairant son gibier... Argyll essaya de repérer, parmi tous ces visages, l’un de ceux qu’il avait cru entrevoir depuis le balcon et dont la voix s’était faite entendre dans la bagarre dissipée. Avait-il eu tort ? se tourmenta Argyll. Ou avait-il vraiment vu… ?Impossible de se tromper. Les membres du clan Hay, les comtes de Kinnoul, se ressemblaient tous. Argyll tremblait comme Macbeth à la vue du fantôme de ses victimes. Mais le jeune Kinnoul avait péri dans les landes, au nord du pays.Ce n’était donc rien, se dit Argyll. Seulement un mauvais tour de ma conscience.Le lord jura à voix basse, et son garde le plus proche, en bon covenantaire, fit semblant de ne pas entendre. Argyll revint alors sur ses pas et fit signe qu’on le suivît dans le sens de la foule, vers la destination de Montrose : la prison du Tolbooth.Dans une étroite ruelle proche de l’endroit où s’était arrêté Lord Argyll, obfusquée par les citadins, se cachaient deux hommes, l’un pressant l’autre contre le mur.Personne ne les avait remarqués, si grouillante était la foule au fur et à mesure qu’elle s’enhardissait pour crier des injures aux prisonniers et lancer quelques pierres au visage du marquis de Montrose jusque sur sa chaise, certaines mal visées, d’autres l’atteignant à l’épaule ou à la poitrine.Quand Mordaunt fut certain que Lord Argyll n’avait pu remonter le courant de la foule jusqu’à eux et avait donc rebroussé chemin, il ôta la main qu’il avait maintenu plaquée contre la bouche de son ami.Ce dernier, furieux et haletant, sentit faiblir la pression de son complice et s’arracha de son étreinte, la figure en feu.—Lâche ! Tu les as laissé faire !—Et comment comptais-tu aider Milord une fois que tu nous aurais fait arrêter ? lui demanda sèchement Mordaunt.—C’est cela ! vociféra le jeune Lord Kinnoul. Toujours des excuses, encore des excuses. Tu n’as même pas sourcillé ! Et Milord qui se fait lapider pendant que tu me dis de baisser la tête !—La liberté vaut bien une pierre à la figure, non ? Milord l’aurait compris. Vos petits accès de colère, en revanche, ne serviront strictement à rien.—Ce drôle méritait une leçon !—Une leçon de tir, surtout. Il n’a même pas su atteindre Milord à l’épaule.Kinnoul pâlit de colère.—Et tu oses faire de l’ironie ! Ah ! si tu ne m’avais pas retenu…—Nous aurions eu droit à la corde et l’échafaud. Et Milord aussi.Kinnoul, pour toute réponse, haussa les épaules, visiblement décidé à ne pas admettre sa faute. Il avait vu rouge, voilà tout. N’importe quel homme dévoué aurait voulu la mort d’un manant qui osait porter la main, voire une pierre, sur un noble prisonnier dont les mains garrottées l’empêchaient de se protéger le visage.Mais c’était aussi ce genre de dévouement qui pourrait leur coûter la vie. Ainsi va le prix de la noblesse de cœur.Kinnoul était devenait de plus en plus impulsif depuis qu’ils avaient atteint la ville. Ce jeune homme, dont la courte chevelure était aussi noire et bouclée que la laine d’un agneau, avait à peine un an de moins que son compagnon de voyage. Mais Kinnoul se comportait en enfant de noblesse choyé, c’est-à-dire avec un courage hérité des contes et des légendes de feu ses ancêtres, sans aucun égard pour la patience et la stratégie dont il faudrait faire preuve, à présent, pour que Milord Montrose ne finisse pas enserré par le collier du bourreau.Or, le combat de Carbisdale avait profondément ébranlé le jeune lord. Les mains de Kinnoul tremblaient là où elles lui avaient toujours été fiables. À quelques jours de leur arrivée à Édinbourg, il avait voulu se raser la barbe qu’il avait laissé pousser en traversant les landes. Mais à chaque tentative, il s’était coupé avec la lame, une fois, deux fois. Il peinait à comprendre ce qui lui arrivait.Finalement le jeune homme, honteux, avait dû confier la tâche, pour ne point parler de sa gorge, à Mordaunt, dont le silence et l’adresse achevèrent de le blesser dans son amour-propre et d’éveiller les soupçons du lord envers ce suivant mystérieux de Montrose. Mais il y avait déjà longtemps que Mordaunt avait attiré son attention, dès leur première rencontre. Kinnoul n’était jamais tranquille avec cet homme dont il ne pouvait que rarement détacher les yeux. Par méfiance, sans doute. Oui, sans aucun doute.—Allons trouver une chambre, suggéra Mordaunt.Kinnoul fronça ses sourcils épais.—Ne devrions-nous pas suivre le convoi de Milord ?La prison du Tolbooth était visible depuis la rue quand ils sortirent de leur cachette. Et l’on voyait surtout, en haut des murs, les lances sur lesquelles on piquait les têtes des traîtres pour qu’elles y pourrissent au froid et au soleil.Une pointe libre, fraîchement polie, renvoyait la lumière étincelante du jour.—Milord a son logis, je crois.**
Plus d’un an auparavant, à Paris, février 1649
Milord Montrose arriva à l’heure fixée, suivi de près par le capitaine Sibbold. Le jeune homme les attendait. Mi-échauffement, il les aperçut, et se redressa pour les saluer, pâle contre ses habits couleur cendre qui tachaient le blanc de la neige au sol. On l’aurait facilement pris pour un spectre. Seule la buée de son souffle lui donnait une apparence humaine.Tout en dégrafant son manteau, Montrose inspecta les lieux d’un regard circonspect. Il ne trouva que son adversaire. Aucune autre trace de pas dans la neige.—Votre second ? demanda-t-il, confus.En guise de réponse, le jeune homme hocha la tête en direction du capitaine Sibbold titanesque qui se tenait à l’écart de la scène de duel, une main reposée sur le pommeau de son épée. Puis, en voyant que Montrose ne comprenait pas, il se mit en garde et répondit d’une voix haute et claire :—Le vôtre me suffit largement. Pouvons-nous commencer ?—Commencer ? Écoutez, my good sir, je ne sais même pas qui vous êtes.—Et alors ? Pourquoi vous faut-il mon nom ?—Pour rien, s’étonna le lord qui n’avait guère l’habitude de telles manières ; mais je préfère connaître le nom de mon adversaire, monsieur, c’est la moindre des politesses. Je n’irai pas déjeuner chez un inconnu, et je ne vois pas plus de raison de tirer mon épée sans une simple présentation. Ensuite, et sans vouloir vous offenser car vous me semblez un joli garçon, je ne consens à me battre que contre mes égaux.Sur ce, il mit la main à son chapeau d’un geste galant et dit avec l’accent roulant de ses landes natales :—James Graham, Marquess of Montrose, pour vous servir.—Mordaunt, répondit l’autre.Montrose fronça des sourcils et se retourna pour consulter son second. Le capitaine Sibbold haussa des épaules.—Ce n’est pas un nom, ça, dit Montrose ; c’est une faute d’orthographe. Vous ne voulez pas dire Mordred ?—Je ne vous comprends pas, répondit Mordaunt sur un ton glacial.—Mordred, répéta l’Écossais en faisant un effort de prononciation ; vous savez, le fils du roi Arthur ? Qui le tue ? Sibbold, vous savez bien de qui je parle, non ?—Oui Milord, dit gravement Sibbold sous sa moustache.—Si vous avez bientôt fini de vous moquer, les interrompit le jeune homme irrité ; l’heure passe, et j’ai mieux à faire que de prendre froid. Ma parole devra vous suffire.En effet, Lord Montrose ne doutait pas du comportement, sinon des origines, de son adversaire.—Tenez-vous vraiment à croiser le fer ?Le jeune homme serra les dents.—Je vais finir par croire que vous avez peur de vous battre, milord.—Du tout. Seulement, j’avoue ne pas comprendre le motif de votre colère. Et vous ne m’avez nullement offensé, vous.—Je n’en puis dire autant.Montrose se mit à se friser la moustache, toujours confus.—Mais enfin, monsieur, je vous ai pourtant sauvé la vie. Je ne pensais pas que cela me vaudrait un duel. Dans mon pays natal, nous préférons remercier plutôt que d’embrocher.—Soit, mais ici, milord, nous nous mêlons de nos propres affaires, et je ne vous avais rien demandé quand vous êtes intervenu.—Hormis ce duel, compléta Montrose avec sourire.—C’est exact, répondit l’autre froidement ; et il me semble qu’hier, vous l’aviez accepté.En effet, Lord Montrose n’avait pas refusé le défi du jeune homme qu’il avait tiré de la Seine, grelottant et trempé jusqu’à l’os, pour le porter jusqu’à un abri chaud et sec. Il était donc resté interloqué quand l’étranger, ayant retrouvé connaissance, s’était enquis de l’identité de son sauveur avec une colère sourde et lui avait donné rendez-vous le lendemain près des Carmes-Deschaux. Montrose en était resté tout interloqué.Mais le garçon ne disait pas faux, reconnut Montrose.—Je ne voulais pas vous brusquer après votre… accident.Le jeune homme devint pâle comme la mort. Son front ruisselait de sueur.—Qu’entendez-vous par là, milord ?Montrose fit un pas un avant et baissa le ton, sentant que son fidèle capitaine Sibbold tendait l’oreille.—Que je vous observais sur la rive avant que vous ne fussiez tombé, et que votre accident m’a paru bien fâcheux.—Fâcheux ? répéta l’autre d’une voix sifflante.—Oui, fâcheux. Et je me suis bien gardé de vous le faire remarquer, bien que vous me deviez la vie.—Moi ! vous devoir la vie ? s’écria le jeune homme. Mais de quoi vous mêlez-vous ?—Je me mêle de ce qui me regarde, monsieur, et je sais faire semblant de ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas ; mais je n’ai pas non plus l’habitude de laisser mourir un jeune sot qui ne sait pas, lui, faire preuve de discrétion en sautant, au lieu de tomber à l’eau à la vue d’un gentilhomme.À ces mots, l’autre tira son épée, tremblant de rage et de fièvre.—Suffit, milord ! En garde !Lord Montrose bondit en arrière et dégaina, tout en ordonnant à Sibbold de ne pas intervenir.—Voulez-vous au moins reporter le duel le temps de vous remettre ? Je vois que vous vous portez mal, jeune homme.Pour toute réponse, le jeune homme étendit son bras pour croiser le fer du lord, son épée brillant à sa main.Le duel ne dura que quelques passes.Montrose se retrouva, désarmé et le cœur battant, au sol. Son adversaire appuya la pointe de son épée contre sa gorge. Ma propre épée, nota Montrose, car celle du jeune homme s’était brisée et gisait en morceaux dans la neige.Il s’attendait à mourir, et cette idée lui soulagea momentanément l’esprit. Mais le coup n’arrivait pas.Le silence régnait sur la scène déserte des Carmes-Deschaux, hormis les murmures des flocons s’entrechoquant sous l’impact du vent. Plus rien ne bougeait, comme si l’infini, ce spectateur omniprésent du monde, avait retenu son souffle en observant le duel, figeant ainsi le cours du temps dans une glace impénétrable, tandis que le jeune vainqueur brûlait d’une colère indécise, l’épée toujours en main, comme pris entre deux démons.—Voulez-vous en finir, monsieur ? demanda enfin Montrose. Sans vouloir vous presser, je n’aimerais pas mourir de froid. Fierté d’Écossais sans doute, mais je tiens à mon confort autant qu’à mon honneur.Toujours pas de réponse. Le jeune homme le dévisageait. Il avait remarqué, sans rien y comprendre, le calme de son adversaire face à une mort absurde. Et pendant qu’il se faisait ces réflexions, la pointe de son épée restait pressée contre la gorge du lord.Montrose releva la tête malgré cette pression et croisa le regard bleu, d’une clarté étrange, de son vainqueur. Il l’admira, par instinct naturel, comme on admire la beauté d’une stalactite étincelant à la lumière du soleil ; ce Mordaunt lui rappelait cette espèce de dagues faites de glace, telle une épée de Damoclès forgée par la nature, suspendue au plafond d’une grotte interdite, prête à tomber à tout moment pour se briser vainement au sol ou contre quelque malheureuse victime.Ah, se dit Montrose, en comprenant que l’hésitation de Mordaunt ne découlait pas de la pitié, mais plutôt de la surprise ; ce jeune énergumène s’attendait donc à ce que je l’embroche ! Quel compliment. Je suis presque navré de l’avoir déçu. Après lui avoir sauvé la vie, je lui devais au moins le service de la lui ôter.Cette envie d’en finir, Montrose l’avait reconnue chez Mordaunt. Elle le hantait, lui aussi, tout à tour. Elle l’avait suivi depuis sa défaite. Elle était sa furie, sa maîtresse, son amie plus fidèle encore que Sibbold. Et voilà qu’il l’avait recroisée, sous une forme nouvelle, l’épée en main ; ce Mordaunt qui ne faisait qu’un avec le désespoir.—Alors, monsieur Mordaunt ?Le jeune homme parut se réveiller d’un cauchemar, rappelé à la vie par la voix de l’Écossais. Ses yeux trahirent une lueur qui s’était rallumée dans son âme, comme une dernière chandelle sauvée de la bourrasque.—Hier, sur la rive, dit-il au lord doucement, me suiviez-vous ?—Non, mais il y avait peu de gens dehors à cette heure du soir, et je vous avais reconnu. Nous nous sommes vus chez le président Molé. Il m’a dit que vous comptiez quitter le service du prince de Conti.Mordaunt ne baissa toujours pas son arme.—Et pourquoi vous intéressiez-vous à moi ?—C’était le contraire, chez le président. Vous me sembliez sûr de vous-même et de votre avenir. Tandis qu’hier soir…—J’ai glissé, monsieur, dit Mordaunt en appuyant davantage la pointe de son épée. Je vous défie de dire le contraire.—Comme il vous convient, dit calmement Montrose ; mais si, par hasard, vous cherchiez un gouffre dans lequel vous jeter, je puis vous en offrir un autre dans lequel je compte m’enfoncer, moi aussi. Mieux vaut ne pas y aller seul, vous ne trouvez pas ? Surtout avec une poigne telle que la vôtre. Ça pourrait servir.Quand l’autre ne dit rien, le lord hésita :—À moins que vous ne vouliez votre revanche ?
**fin de la troisième partie**
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), quatrième partie : Mordaunt trouve un projet
Aussitôt une chambre prise dans une auberge du quartier, Mordaunt repartit seul, laissant Kinnoul se reposer. Sa cheville n’était pas tout à fait remise de l’accident qui avait eu lieu deux semaines auparavant dans les landes sauvages.Mais William Hay, comte de Kinnoul, ne parvenait pas à s’endormir, épris de doutes. Comment faire confiance à un complice aussi adepte à la dissimulation ?Le fait que Mordaunt, pour mieux décevoir leur hôte, avait su adopter l’accent d’un comté voisinant avec une exactitude inouïe, ne faisait qu’aggraver son cas. Ce Mordaunt n’avait aucune patrie, aucune famille. Il était indifférent à la cause royaliste. Que savait-il de la loyauté ? Comment pouvait-il s’assurer que Mordaunt, au premier indice de péril, ne se glisserait pas à l’abri avec la souplesse d’un serpent, abandonnant ainsi Kinnoul et Montrose dans quelque souricière ?Et cependant, s’avoua le jeune lord, Mordaunt lui avait sauvé la vie.Après son accident dans les landes, Kinnoul avait insisté vainement pour que Lord Montrose et les autres continuassent sans lui ; en somme, il avait accepté de mourir de faim ou de froid, et de repousser du mieux qu’il pût les protestations du groupe.Comme prévu, le lieutenant Sinclair s’empressa de rejeter l’offre de Kinnoul, assez faiblement pour qu’il trahît le véritable fond de sa pensée. Montrose refusa d’emblée et voulut mettre un terme à la discussion.Mais le mercenaire Mordaunt émit son accord avec Kinnoul.—Un seul jour de retard suffira pour nous perdre, Milord. Les hommes de Leslie ne tarderont pas à nous rattraper. Il faut laisser Kinnoul, nous n’avons pas d’autre choix.—Hors de question, répondit encore Montrose ; Kinnoul ne m’aurait pas abandonné, pourquoi ne lui rendrais-je pas le même dévouement ?—Votre dévouement ne lui servira pas en prison, Milord. Sans parler du fait que si les covenantaires vous arrêtent, vous ne pourrez pas me payer ma solde.—Nous arrêter ? dit Sinclair avec colère ; et vous, alors ?—Libre à vous de vous jeter entre les mains du bourreau, je suis sûr que le nœud coulant vous irait à merveille. Mais sans moi, merci.—Dans ce cas, les interrompit Montrose, tâchons de trouver une solution.Mordaunt s’envola dès la nuit tombée, prenant avec lui les vivres et le matériel sans lesquels personne ne pouvait rester aux côtés du blessé, à moins de vouloir partager son sort funeste ou se rendre aux covenantaires. Les deux solutions revenaient au même.Montrose se vit forcé de quitter Kinnoul après lui avoir laissé la seule couverture du groupe ainsi que le peu de vivres que le lord avait conservé dans ses propres poches. Sinclair voulut protester, car les nuits se faisaient fraiches et la faim lui creusait l’estomac, mais un regard triste de la part de son chef le lui interdit.On promit au malheureux Kinnoul d’envoyer de l’aide à sa rechercher ; la promesse était sincère, mais personne ne s’y trompa. Ils firent leurs adieux et Montrose partit avec Sinclair, la mort dans l’âme.Kinnoul s’était préparé. À moitié évanoui de faiblesse et de douleur, son pied tellement enflé qu’on n’avait pas pu lui ôter sa botte à moins de la lui couper, ce qui était impensable, le jeune homme avait gardé son poignard sous la main. Les covenantaires ne le prendraient pas vivant. Il ne subirait pas l’humiliation d’une exécution ignoble sous les imprécations des badauds.La nuit tomba, recouvrant les landes d’un souffle humide et froid qui se faufila dans ses veines. Et Kinnoul s’endormit, les yeux portés vers le ciel de jais, peut-être pour la dernière fois.Quand il rouvrit les yeux, surpris par une sensation chaude sur sa gauche, il se retrouva face à Mordaunt assoupi auprès de lui dans l’herbe, ses longs cils blonds tremblant de rêves inconnus défilant derrière ses paupières closes. Pour conserver leur chaleur corporelle, le mercenaire s’était emmailloté avec Kinnoul à l’aide d’une deuxième couverture tartane. Il dormait sans inquiétude, épuisé du trajet.Kinnoul n’osa pas se rendormir de la nuit, la gorge serrée par le retour de son ami qu’il avait maudit et remercié tour à tour dans ses délires de fièvre, seul dans les tourbières.Il s’avéra donc que Mordaunt, pour forcer la main de Montrose, avait fait semblant d’abandonner le groupe. Il était ensuite allé semer de fausses pistes pour brouiller les traces que laisseraient sans doute Milord et Sinclair en reprenant leur fuite sans Kinnoul. Il ne leur resterait que très peu de chemin avant d’atteindre les terres de lords sympathiques à la cause, avec lesquels Montrose avait grandi, ri, et combattu.Le plan réussit, mais ne prit point en compte le risque que couraient les deux rescapés de perdre leur chemin dans la nature. Et comme nous le savons, cette erreur s’avéra fatale.Mordaunt m’abandonnera-t-il pour de bon, à présent ? se demanda Kinnoul, perdu dans sa pensée, allongé sur le lit de leur pauvre chambre à Édinbourg. Abandonnera-t-il aussi Lord Montrose ? Impossible que sa solde suffise à le retenir ici. Qu’est-il donc venu faire à Édinbourg ? Pourquoi se jeter dans la gueule de loup ?Au retour du mercenaire, Kinnoul ne le reconnut pas tout de suite et sursauta en le voyant pousser la porte. Les cheveux de Mordaunt, car il s’agissait bien de lui, étaient plus foncés, maladroitement teints en noir et coupés un peu plus courts.Pour passer plus inaperçu, expliqua ce dernier, en tendant à Kinnoul un diner froid enveloppé dans un linge.Il attendit patiemment que Kinnoul mangeât le souper de viande gelée et grasse qu’il lui ramena, sans y prendre part lui-même. Depuis la ruse du mercenaire dans les landes, les deux complices ne parlaient que rarement, sauf pour discuter de Montrose. Mais de temps en temps, Kinnoul relevait les yeux sur son compagnon quand celui-ci avait la tête tournée, et son cœur battait un peu plus fort comme pour le prévenir d’un danger imminent.—Je suis allé voir le révérend Baillie, annonça Mordaunt, assis au pied du lit et parlant tous bas en français, sans doute au cas où des oreilles curieuses se promèneraient dans le couloir.—Robert Baillie ? demanda Kinnoul, surpris d’entendre un nom qui lui était si familier.
Le révérend était un ami de longue date du clan Hay, ainsi qu’un ancien allié de Montrose, qui, rappelons-nous, se battait jadis pour le compte des covenantaires.—Je croyais que Baillie s’était rangé avec le parti d’Argyll ?—C’est exact. Mais il semblerait que le pouvoir d’Argyll chez les covenantaires est en baisse. Baillie ne lui fait plus confiance, à ce qu’il m’a dit, et il ne tient pas à voir Montrose mis à mort au profit d’un chef qui n’a cessé de le décevoir. Il accepte de nous aider à sauver Milord et m’a fait part de quelques détails sur la situation. Cela nous avance un peu, mais ce n’est pas non plus un miracle.—Que vous a-t-il dit ?—Milord est enfermé dans une cellule au dernier étage du Tolbooth. Un saut lui romprait le cou, et nous n’avons pas le temps de creuser quelque autre moyen d’évasion avant le procès officiel.—Qui aura lieu demain, n’est-ce pas ?Mordaunt secoua la tête.—Lundi, pas demain. Ils n’ont pas voulu rassembler le Parlement un dimanche. Que voulez-vous ? ces presbytériens estiment qu’il serait infâme de condamner un homme à tort le jour du seigneur. Peu importe qu’on le condamne injustement le lendemain, bien sûr.
Mordaunt fit la grimace mais n’eut pas le cœur de rire.—Alors ? demanda Kinnoul quand il vit que son compagnon ne ressortait pas de son silence profond.—Lundi matin, on mènera Milord devant le Parlement pour assister à l’annonce de sa sentence. Ensuite, il reviendra au Tolbooth et aura droit à la visite d’un groupe de pasteurs qui, dit-on, auraient pour mission de le sermonner sur ses péchés et crimes contre le Covenant. Le révérend Baillie sera de la partie. Il avait d’abord voulu s’y joindre pour ne pas laisser Montrose seul face à ses ennemis, mais à présent il accepte de nous aider à le faire évader.—Tu lui fais confiance ?—S’il nous trahit, nous le saurons ce soir. Je suis certain de ne pas avoir été suivi, et je me suis gardé de lui dire où nous logions.Ce n’était pas la réponse la plus rassurante qu’eût pu donner Mordaunt, mais Kinnoul hocha la tête. Il était trop tard pour revenir en arrière. Ils ne quitteraient pas la ville sans Milord. Plutôt mourir que d’abandonner un tel homme, foi de Kinnoul.Le clan des Hay, comtes de Kinnoul, avait servi Montrose tout au long de la guerre. Tandis que Kinnoul avait grandi en sûreté en France, envoyé par sa mère qui tenait à sauver au moins un seul de ses enfants des crocs de la guerre civile interminable, son père et son frère aîné avaient combattu les avancées de Lord Argyll et, l’un après l’autre, péri à la charge qu’acceptait à présent le jeune William Hay, Lord Kinnoul.Mais rien n’expliquait, selon Kinnoul, cette loyauté étrange du mercenaire Mordaunt envers Lord Montrose ; cet attachement de serviteur fidèle, muet, et remarquablement dégourdi. Sauf, murmura une pensée jalouse dans l’oreille du jeune comte, cette tendresse avec laquelle Kinnoul avait vu Lord Montrose, la veille de la bataille de Carbisdale, resserrer le baudrier du mercenaire blond, ses mains s’attardant sur la boucle de la sangle. Il y avait eu, dans ce simple geste, une affection particulière et difficile à décrire, comme celle dont aurait témoigné un père pour un fils ; un attardement gravé dans sa mémoire.—Baillie m’introduira dans la prison avec lui en habit de pasteur, continua Mordaunt, toujours calme à son habitude, et murmurant ses mots comme s’ils ne s’agissaient que de prières sereines et non pas de procédés illicites ; je porterai sur moi une corde que nous laisserons avec Milord à la première occasion. Baillie en portera une deuxième dissimulée sur sa personne, au cas où je ne pourrai pas me retrouver seul sans les autres révérends venus débiter leurs invectives.—Et moi ?—Vous nous procurerez des chevaux. J’en ai déjà trouvé un ce soir, il ne vous reste qu’à en louer deux autres. Milord descendra par la fenêtre, qui n’a pas de barreaux puisque la chambre ne sert pas d’ordinaire à renfermer des prisonniers, et les cellules du rez-de-chaussée manquent de sûreté pour un condamné aussi important.
Kinnoul fronça des sourcils.—Et vous, alors ?—Je m’occuperai des sentinelles pour les attirer dans une autre direction.—Les attirer ? Vous rendez-vous compte du danger que nous courrons ? Ce plan me paraît bien simple étant donné les risques.—Je m’arrangerai, ne vous inquiétez pas, dit Mordaunt d’un ton qui n’invita pas de suite. Vous, par contre, vous me devez une seule promesse avant que nous ne nous engagions plus loin.—Comme si je pouvais vous refuser, marmonna l’autre.—Je vous ai observé aujourd’hui. À chaque insulte ou pierre que lançait la foule, vous avez voulu vous emparer du coupable et lui tordre le cou. Vous avez eu de la chance, avant. On aurait très bien pu vous faire arrêter pour avoir griffé ce badaud à la figure. Heureusement, vous étiez tellement imprudent qu’on vous a pris pour un fou.—Je n’ai rien fait de mal ! Ce misérable…—Un mot de travers, l’interrompit Mordaunt, et vous risquez d’atterrir entre les mains des gardes. Vous croyez que Milord serait fier de votre comportement ?Kinnoul, écoutant ces paroles, rougissait de rancœur. Il n’en parut que plus jeune, et ses yeux d’agneau rebelle, brillant de larmes à peine retenues, renvoyaient la lumière des chandelles.—Ah ! comment aurais-je pu me comporter autrement face à ces animaux ? demanda-t-il, étouffant d’émotion ; comment laisser faire cette plèbe ingrate ? Aurais-je dû m’y joindre, peut-être ? Ces gens, ces… ces misérables ne comprennent rien à la justice. Ce sont eux qui mériteraient des pierres à la figure !—Pas plus que vous ni moi, dit Mordaunt en lui coupant la parole ; ces misérables, comme vous les appelez, ont vécu la guerre civile en proie à deux bêtes sauvages qui se disputent un pays dépérissant à vue d’œil. Alors si Milord a su comprendre ses bourreaux et garder son calme, vous allez tâcher d’en faire de même, et sans fautes.—Tu les défends ? s’indigna Kinnoul, haussant la voix. Tu oses excuser ces gueux incapables de comprendre l’ignominie que subit Milord, traîné comme le pire des bandits ? Je te croyais plus brave, Mordaunt. Comme mercenaire, tu as peut-être fait ton travail, même plus, tu as suivi Milord jusqu’ici pour lui venir en aide. Mais en me retenant aujourd’hui, en laissant cet homme cracher sur l’honneur du plus digne gentilhomme mis à bas, tu es coupable, je te le dis…Sans attendre la fin de cette diatribe, Mordaunt serra brutalement Kinnoul au bras pour le faire taire.—Jurez-moi, siffla-t-il, jurez-moi, Kinnoul, de ne plus vous emporter.Ce dernier pâlit sous l’emprise de ce regard de basilic que lui dévoilait Mordaunt.Sans attendre de réponse, le mercenaire reprit :—Demain nous tâcherons de nous reposer, car nous aurons un trajet difficile à faire avec Milord pour gagner la côte. Lundi, j’irai au Parlement pour être sûr des détails de l’exécution prévue pour Milord. Ils lui liront sans doute sa sentence, ou du moins lui feront un procès décidé au préalable.—Et moi, alors ? s’indigna l’autre par réflexe, brisant le sort qui lui ôtait la voix. Je…—Vous resterez ici. Si je ne reviens pas du Parlement demain…Kinnoul écarquilla les yeux.—Si vous ne revenez pas ? Que craignez-vous ?—Le pire. Et si cela se produit, je serai arrêté ou mort, et vous ne pourrez pas faire évader Milord tout seul. Vous devrez donc suivre le plan que m’a confié Milord avant la bataille, dans l’éventualité de sa capture.C’était la première fois qu’on parlait à Kinnoul d’un tel plan. Le jeune lord s’en méfia de prime abord. Mais l’espoir est un fin conseiller, capable de détourner la pensée la plus prudente.—Que devrai-je faire ?—Quitter la ville au plus vite, reprit Mordaunt en sortant de son pourpoint une lettre écornée ; prenez la route du sud, en passant par la côte. L’armée de Cromwell n’est pas loin. Rejoignez-la, dites-leur que vous venez de la part de Milord, et servez-vous de ce sauf-conduit à l’encontre du général.Ce disant, il lui tendit la lettre ouverte. Kinnoul la prit d’un geste machinal, sans comprendre le sens de ces instructions choquantes.—Un sauf-conduit ? Rejoindre Cromwell ? répéta-t-il, ahuri ; mais c’est impossible ! Milord Montrose voudrait que je porte un message à son pire ennemi ? Au traître, au maudit régicide en personne ? Et vous dites que Milord vous a ordonné cela ?Tout en balbutiant, Kinnoul déplia la lettre et la balaya du regard. Il n’y avait pas de signature au revers, mais l’écriture ressemblait effectivement à celle de Milord.La lettre servait surtout d’emballage pour une deuxième missive, celle-ci cachetée par le sceau du marquis de Montrose, impossible de s’y tromper.—Que contient cet autre message ? demanda-t-il.—Je ne sais pas, prétendit Mordaunt ; elle était déjà scellée quand Milord me la confia.
Devrais-je lui faire confiance ? Milord aurait-il vraiment ébauché ce plan ? se demanda Kinnoul. Ses soupçons ne cessèrent de s’accroître, sans qu’il ne comprît pourquoi. Et tandis qu’il s’efforçait d’examiner la lettre dans tous ses détails, il sentait sur lui le regard perçant de Mordaunt, ce regard qui le suivait à chaque mouvement, qui le paralysait pour mieux le mettre en pièces et deviner ainsi le fond sa pensée.Ce regard lui semblait encore plus suspect que la lettre.—Si vous avez peur d’emmener cette lettre avec vous au Parlement, dit Kinnoul, j’accepte de la garder sur ma personne. Mais pour ce qui en est de la livrer à Cromwell, sans que Milord ne m’en ait donné l’ordre en personne…—Comment voulez-vous qu’il vous confirme la chose ? demanda Mordaunt d’un ton calme où se vautrait une irritation profonde. Nous sommes en guerre, Kinnoul, et je suis bien en mesure de rapporter les ordres de Milord. Cessez donc de vous comporter comme un enfant jaloux et faites ce que je vous dis.Kinnoul le toisa d’un air hautain.—Des ordres ? De la part d’un mercenaire mal-né ? Je n’en ai rien à faire. Ce n’est pas à toi que j’ai prêté serment, Georges. Je ne te dois rien.Il tenta de repousser Mordaunt, qu’il avait voulu insulter en l’appelant par un prénom que seule une personne n’employait à son égard.Mais alors ce dernier resserra son étreinte, un sourire finement tracé sur ses lèvres. Ses doigts s’enfoncèrent dans la chair de Kinnoul jusqu’à y laisser une empreinte bleue.—Oh que si, murmura le mercenaire ; mon cher petit Kinnoul, vous me devez toute votre obéissance, m’entendez-vous ? Je ne suis pas venu ici pour jouer aux preux chevaliers, et je ne suis surtout pas venu pour mourir dans cette pourriture de guerre. À présent, vous allez vous calmer, mon petit lord, et ouvrir grand les oreilles. Suis-je clair ?Kinnoul frémit entre les mains de cet homme venimeux.—Si vous ne vous appliquez pas à garder votre sang-froid, continua Mordaunt, tout aussi calmement ; je vous jure, mais je vous jure, que vous sentirez ma dague entre vos côtes avant que vous ne puissiez nous trahir tous les deux. Un mot, un geste, et je vous éventre à l’instant, Kinnoul, et ce avec plaisir. Ne m’y forcez pas.Kinnoul ne put rien dire sous le choc de cet avertissement. Son mutisme parut satisfaire Mordaunt, qui le libéra et reprit une expression plus douce, et d’autant plus grave.—Ne faites pas cette tête, Kinnoul. Tout ira bien.Puis il lui tapota l’épaule, comme il l’aurait fait à un cheval remis d’une brève frayeur. Le jeune lord s’en serait offusqué si les battements de son cœur en chamade ne lui avaient pas ôté les mots justes pour répondre.Un peu plus tard, les deux hommes partagèrent la même couche, faute de moyens dans cette piètre auberge. Mordaunt s’endormit aussitôt qu’il se fût allongé sur le lit. Kinnoul l’observa pendant quelques minutes avant de s’allonger à son tour. Mordaunt lui tournait le dos. Le jeune homme aurait voulu voir son visage, dans l’espoir d’y lire une expression plus humaine ou rassurante au repos. Mais il n’osait pas se pencher sur le dormeur.Kinnoul se coucha à son tour. Il sentit, malgré ses efforts, le dos et la chaleur du mercenaire lui effleurer le corps, et se laissa aller à des rêves au parfum de boue, de sang, et de rosée des landes.Le jeune lord se décida : au diable, les plans de ce Mordaunt. Coûte que coûte, Kinnoul irait au Parlement et jaugerait la situation par lui-même.Il se leva pour aller s’installer en travers de la porte, de sorte que Mordaunt ne pourrait pas quitter la chambre sans qu’il en fût averti.Et si quelque mauvaise surprise survenait au Parlement, ou si le mercenaire décidait de s’enfuir, Kinnoul retomberait sur le plan original. Le révérend Baillie saurait tout de même faire parvenir la corde à Milord. Kinnoul n’aurait plus qu’à se tenir prêt avec des chevaux aux alentours du Tolbooth. Milord le verrait par la fenêtre, il attendrait son signal grâce aux consignes transmises par le révérend. Et voilà.Tout irait bien. Sans l’aide de Mordaunt, et surtout sans l’aide de ce démon de Cromwell.
**fin de la quatrième partie**
----- CHAPTER BREAK -----
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), cinquième partie : Le jugement
Le Parlement d’Édinbourg, cet édifice aux proportions tellement imposantes qu’il en arrivait à éclipser la Chambres des Communes à Londres, débordait d’une si grande foule le lundi matin que plusieurs personnes, pressées corps à corps, suffoquées par le manque d’air et les miasmes de soupirs hauts et bas, s’évanouirent et durent être portées hors de la salle. La garde se plaignait, cherchant à expulser le surplus de spectateurs. L’effort ne les mena pas loin. Tandis qu’ils s’efforçaient de déblayer une rangée de personnes se tenant debout devant le peu de spectateurs ayant réussi à se procurer un siège, d’autres curieux en profitaient pour se frayer un chemin dans la salle et se mêler à la foule.On y trouvait de tout : des vieux gentilshommes aux expressions satisfaites ou circonspectes, des enfants de toutes tailles et circonstances, des pasteurs en froques noirs, des dames aux têtes honorablement recouvertes de chapeaux, de coiffes, ou de foulards d’où s’échappaient ici et là des boucles foncées ou claires, plaquées contres des fronts luisants. Cette masse de gens, tous trempés de sueur, attendait le jugement prévu avec trépidation. Quelques figures mornes restaient silencieuses avec une trépidation qui leur coupait la voix. Mais la grande majorité du public s’abandonna aux vagues de murmures, de soupçons partagés, de colère face à l’inévitable, voire même de plaisir. La Chambre était une ruche pleine, débordante d’énergie, férue de questions de vie et de mort.Depuis l’extérieur, des bruits de tambours, de bottes percutant les pavés, de cris jetés dans le vent se firent plus forts. Les spectateurs du côté des vitres s’y collèrent les oreilles tendues ; d’autres y pressèrent leur visage pour suivre du regard le cortège piéton. Il était l’heure. Le prisonnier arrivait.Les portes s’ouvrirent. Le public derrière la barre se leva, prête pour le spectacle ; son mouvement général unit de nombreux cœurs en désarroi.Les plus petits ou effrontés se penchèrent en avant, montés sur la pointe des pieds, afin de mieux voir la file de soldats qui encadraient Lord Montrose pour le mener au centre de la salle. Mordaunt releva d’un pouce le rebord du chapeau qui lui dissimulait le visage et suivit des yeux les derniers préparatifs de la séance.L’estrade des parlementaires formait un fer à cheval dans lequel, les mains libres et le menton haut, se tenait l’accusé. Le reste de la foule dut se contenter de son dos.Si la vue de Lord Montrose à la barre lui tordait le ventre, Mordaunt se garda de le montrer. Il se félicita plutôt de ne pas avoir accepté que Kinnoul l’accompagnât.Kinnoul ne sait pas cacher son jeu, se dit-il, et s’il était là, je serais trop occupé à le tenir au carreau.À son réveil, Mordaunt avait retrouvé le lord assoupi en travers de la porte. Il était donc sorti par la fenêtre. Sans doute Kinnoul dormait-il encore ; tant mieux, vu la course qu’il devrait bientôt entamer vers le sud. Il porterait avec lui le double message destiné à Cromwell, et Milord aurait ainsi la vie sauve.Tout irait bien, se rassura Mordaunt. Mais il ne put réprimer la sensation d’un trouble intérieur, comme un battement d’ailes de corbeau dans sa poitrine, surtout en observant le prisonnier.Lord Montrose n’avait pas eu droit à un nouvel habit reflétant son statut de marquis. Vu la barbe ébouriffée de l’accusé, Mordaunt devina que Milord n’avait pas non plus reçu l’autorisation de se raser. Ses cheveux, du même blond roussi, étaient raides de sang devenu noir sur les bouts. Une blessure à son visage s’était infectée d’une couleur jaune.En tendant légèrement le cou, Mordaunt parvint à suivre le regard de Montrose. Ce dernier observait une table placée devant le trône où aurait dû siéger le roi. On avait drapé sur cette table, conformément à la procédure officielle, un tissu de pourpre contre lequel brillaient, comme en feu, les joyaux de la couronne d’Écosse.Cette couronne, ce sceptre, et cette épée, avec lesquels on avait serti le sacre du défunt roi Charles Ier, symbolisaient l’approbation du jeune Charles II. Aucune séance de Parlement ne pouvait avoir lieu en toute légitimité sans ces soi-disant « Honneurs » de la couronne d’Écosse. Qu’importait l’absence du roi ? Son pouvoir présidait dans la salle par l’intérim de ses juges et ses joyaux.Personne ne fut dupe. Tous savaient que si le roi avait pu assister en personne, Montrose aurait été sauvé. La condamnation par contumace de Lord Montrose ordonnée par le Parlement écossais datait de l’époque où les covenantaires étaient toujours en révolte contre Sa Majesté. Mais aujourd’hui, tout avait changé. Montrose et ses juges covenantaires n’étaient plus divisés par la guerre, ils servaient à nouveau le plaisir du monarque. Sa condamnation était révocable. Montrose avait beau être mauvais covenantaire, il n’en était pas moins un royaliste et donc un allié.Mais il n’avait jamais été question de justice, seulement de pouvoir. Et ce pouvoir, Lord Argyll y tenait plus qu’à sa vie. Il fallait donc en finir avec Montrose. Némésis est une ombre fatale. Quand on la tient, il faut l’abattre.Ainsi, Lord Argyll avait usé de toute son influence politique restante pour empêcher qu’on ne graciât Montrose. Il s’appliqua, avec une précision capable d’attiser la jalousie des Parques, à coudre tour à tour les lèvres de quiconque aurait voulu prendre la défense de l’accusé, serrant les points de suture pour étouffer le moindre désaccord. Les plus braves amis de Montrose tombèrent en disgrâce ; les autres se tinrent cois.Quand quelques personnes résistèrent encore, Argyll s’acharna à rappeler aux consciences incertaines du Parlement que le destin de l’Écosse dépendait du jugement de Montrose. Certes, Sa Majesté avait cédé aux conditions du Covenant en signant le traité de Bréda—traité qui légitimait l’Église des Scots. Mais ce même roi, malgré sa faiblesse, se débattait contre la bride d’Argyll comme un poulain désobéissant. Charles II avait voulu se soustraire de l’emprise des covenantaires en envoyant son preux chevalier Montrose envahir le pays.—Sans Montrose, avait vociféré Argyll au Parlement avant même que le prisonnier n’eût atteint Édinbourg, le roi nous appartient. Eh bien ! coupons les vivres à Sa Majesté. Brûlons le pont pour qu’il ne puisse plus faire marche arrière. L’heure de la confiance est passée, messieurs. Si le roi est une vipère qui nous glisse entre les doigts, retirons-lui ses dents, et pendons son Montrose ! Pendons ce traître qui nous tua, sans remords, de nombreux compatriotes criant encore vengeance depuis l’outre-monde.Ainsi, la procédure avait été instruite avant la séance publique, et les gardes cernant la salle se tenaient prêts à étouffer la moindre révolte. Les juges prirent leurs places. Il n’y aurait ni procès ni défense.Lorsque Lord Loudon, président du Parlement, eut fini de réciter l’acte d’accusation, un silence de plomb s’étendit sur la salle.Montrose leva lentement la main pour ôter son chapeau et le tint galamment entre ses doigts, comme le plus doux serviteur :—Messieurs, puis-je enfin dire quelques mots ?—Que pouvez-vous nier ? demanda le président, son visage en sueur.La voix de Montrose, bien plus silencieuse, obligea les témoins de la scène à tendre l’oreille.—Messieurs, dit-il en s’adressant à chacun de ses juges ; quoi que vous disiez, et quelle que soient vos avis de ma loyauté envers l’Écosse et Sa Majesté le roi, sachez que je n’ai jamais trahi ma religion. Le Covenant me reste sacré et ne s’est jamais, depuis mon serment, estompé de mon esprit.—Vous niez donc avoir levé les armes contre votre royaume ?—Jamais contre l’Écosse, répondit Montrose sans s’émouvoir ; mais contre la Ligue des covenantaires.—Quelle différence, puisque vous combattiez au service d’un roi qui voulait nous imposer une religion impie ?Montrose baissa la tête, non pas pour s’avouer vaincu, mais comme un homme à l’écoute de ses bourreaux. Personne, hormis ses juges, ne pouvait apercevoir son visage et y lire les pensées qu’il était pourtant si doué pour cacher.L’accusé reprit la parole :—J’ai toujours, messieurs, veillé à vivre ma vie en tant que bon chrétien et bon sujet. Le Covenant m’était cher au cœur, plus même que je ne pouvais le comprendre dans ma jeunesse. Mais lorsque j’entrevis les ambitions de certaines personnes menant la Ligue… et à ces mots, Montrose leva la tête et la tourna pour s’adresser plus directement à Lord Argyll, qui n’en parut pas plus dérangé, avant de reprendre ; quand je compris qu’il ne s’agissait plus, messieurs, d’une guerre au nom du seigneur, mais plutôt d’une lâche tentative de s’emparer du pouvoir qui revenait de droit à Sa Majesté, alors je me suis décidé.» Si j’ai abjuré mon appartenance à la Ligue, je n'en ai pas pour autant oublié mon serment de covenantaire. Si mon roi, aujourd’hui, me condamne, je me soumets à son jugement, et je mourrai sans crainte ni reproches. Mais vous, messieurs, vous qui vendîtes notre roi à ses ennemis et rendîtes secours à ces derniers pour votre propre compte ; vous qui laissâtes mourir votre souverain ; vous qui forcez aujourd’hui la main de son fils pour le contraindre à vos desseins ; vous, messieurs, devez me regarder en face et me répondre du fond de votre cœur pour me dire si, véritablement, je mérite de subir la mort d’un traître. J’ai mené la guerre civile, messieurs, et tué mon prochain, et je m’en repens tout comme je me repens d’avoir survécu à de meilleurs hommes qui gisent sous nos pieds et nous écoutent depuis l’au-delà ; mais jamais je n’ai porté la main contre celui que j’ai pu épargner. Certains d’entre vous ont été mes prisonniers, avant ma défaite, et je vous ai laissé la vie sauve pour que vous vous teniez ici présent, depuis vos bancs, pour me rendre justice. Alors faites, messieurs. J’en appelle à votre religion, qui est aussi la mienne, et à votre sens du devoir. Je suis à vous. Disposez.La réponse eut sur la foule rassemblée l’effet d’une prière récitée avec douceur dans la fosse aux lions. Seul Argyll, plus habitué à percer l’illusion de sérénité de Montrose, ne tomba pas sous l’emprise du sort. Et Mordaunt, de son côté, se prépara à agir.Le président Lord Loudun lâcha un rire sec, brisant le charme qui avait recouvert l’assemblée.—Ah ! que de belles paroles ! Mais qui nous dit que vous agissiez au nom du roi en atterrissant ici, avec vos mercenaires et vos Irlandais ? Le roi ne vous avait-il point ordonné de battre la retraite, et n’avez-vous pas décidé de poursuivre l’invasion à son insu ?—L’accusé prétend avoir une lettre de la part du roi lui recommandant de poursuivre la mission, et ce malgré la parole royale que Sa Majesté nous avait donné, répondit Argyll en coupant la parole à Montrose ; mais l’accusé serait incapable de nous la montrer.—C’est bien cela, dit Montrose d’un ton égal ; et c’est aussi pourquoi je me suis gardé de vous en parler aujourd’hui, messieurs, car une telle défense ne vaut rien, et je n’ai pas l’intention de me sauver en déshonorant mon roi.—Sachez, monsieur, que rien, ne suffirait à vous sauver, lui jeta le président ; pour vos crimes contre le royaume, contre vos compatriotes, enfin, pour votre cruauté et votre comportement monstrueux, monsieur, vous ne méritez pas plus notre merci que celle de Dieu. Si vous aviez conseillé au feu roi de nous obéir, et si vous n’aviez pas mené son fils dans une nouvelle guerre contre ses sujets, eh bien ! les choses seraient différentes. Mais vous n’avez rien d’un chrétien, James Graham. Vous avez cherché la gloire à n’importe quel prix. Vous n’appartenez pas, monsieur, à l’espèce humaine. Vous n’êtes qu’un démon, une chose vile sortie de l’enfer, et nous comptons bien vous y renvoyer !Tout au long de cette réponse, on entendait ici et là des cris, des Jésus Seigneurs, et des mouvements de la foule dont certains membres s’étaient retenus de justesse pour ne pas laisser échapper de protestations.Rien, cependant, ne prépara la foule à l’irruption soudaine d’une voix provenant du milieu de la foule criant à pleins poumons :—Menteur !Partout dans la salle, les gens se tournaient ou montaient même sur les bancs pour mieux voir celui qui avait pris la parole. Montrose se retourna, lui aussi, pour chercher celui qui l’avait défendu. On criait des questions, des jurons et des appels au calme, mais personne ne dénonçait l’imprudent qui avait parlé—pour le moment.Seul Mordaunt ne bougea pas. Sa figure était livide de peur et de colère. Il avait reconnu la voix.
Cet imbécile de Kinnoul.
Mordaunt avait prévu de dénoncer la procédure lui-même, en venant au Parlement. Il tenait aussi, dans son pourpoint, de quoi persuader Argyll de lui accorder un entretien au cours duquel il comptait bien faire chanter le lord et obtenir la grâce de Montrose. Il en avait tous les moyens.Soit, il devrait se laisser faire prisonnier entretemps, mais cela n’avait aucune importance. Kinnoul serait à l’abri et bientôt en route pour l’armée de Cromwell avec le message que Mordaunt avait cacheté lui-même avec le sceau dérobé à Milord Montrose. Tout dépendait de ce pion sur l’échiquier.Et voilà que Kinnoul venait tout démolir sur un coup de tête, le malheureux ! Il allait se faire tuer. Ou pire, se faire prendre avec sa précieuse cargaison, cette lettre cachetée…Tandis que l’on cherchait encore le coupable, Mordaunt vit des gardes tenter de se frayer un chemin vers une des rangées du public, sans doute celle d’où s’était élevée la protestation. Sans perdre de temps, Mordaunt bondit de son propre siège, monta dessus, et pointa de sa main droite le président en personne, tandis qu’il tirait de sa gauche une petite liasse de feuilles de son pourpoint :—Milord est innocent, et j’en ai la preuve !Son état d’épuisement ne fit qu’embellir l’effet.Avec ses cheveux mal teints et son habit qui tendait à un noir sinistre, l’accusateur passait à peine pour un être humain. Sa figure, ses gestes, le timbre de sa gorge, tout en lui renvoyait aux revenants sortis des enfers, comme une ombre épouvantable. Cependant, une sueur froide perlait sur son front et lui descendait le long du visage. Ses yeux étaient grand ouverts, les pupilles dilatées, le corps frémissant de rage, ou, plus précisément, de fatigue.Lord Montrose tourna la tête en même temps que la foule et reconnut avec un déchirement du cœur celui qui était venu le sauver.Le président étouffa.—Monsieur, comment osez-vous… !—J’ose car vous mentez ! déclara Mordaunt de sa plus terrible voix ; Milord Montrose n’est pas innocent de vous avoir fait la guerre, mais vous, fripouilles ! vous n’êtes que des lâches qui s’empressent pour l’égorger au nom de tout ce qui vous convient, que ce soit le roi ou Dieu ou votre justice souillée, qu’importe ! Vous n’êtes pas des juges, pour le condamner ainsi ! Vous n’êtes que des bourreaux, et j’en tiens la preuve…Lord Argyll comprit alors ce dont parlait Mordaunt. Les lettres ! Ces satanées lettre qui confirmaient que le roi avait ordonné à Montrose de reprendre de force l’Écosse. Il se leva et chercha des yeux les gardes les plus proches.Alors Montrose, depuis la barre, comprit le danger qui allait éclater et fit volte-face pour s’adresser à ses juges :—Laissez-le, Argyll ! Ce jeune homme est fou…Au même moment, Lord Argyll fit un signe aux soldats armés de mousquets, provoquant ainsi un mouvement parmi les gardes aussi bien que dans le public, qui comprit l’ordre avant qu’il ne fût accompagné de paroles crachées :—Arrêtez cet homme ! C’est un complice de l’accusé !—Georges ! cria Montrose, s’élançant vers son ami mais vite retenu à bras le corps.Mordaunt était prêt à se rendre. L’essentiel était de laisser à Kinnoul le temps de fuir et d’emporter avec lui les véritables lettres du roi que Mordaunt lui avait confiées la veille. Il s’avança, les mains en l’air.Un coup de feu éclata. Les gardes crièrent à l’attaque, le public s’affola, des cris percèrent la chambre. C’était le chaos.Pris de court, Mordaunt ne réagit pas tout de suite. Les spectateurs alarmés ne s’occupaient pas de lui, tout rebelle ou assassin qu’il fût. Tous pensaient plutôt à fuir la salle qui avait sombré dans un état d’anarchie fatal rayé de cris, de poudre et d’effroi. On ordonnait aux gardes de se tenir prêt à tirer, joignant à la terreur des cliquetis de loups et de mousquets.—Fermez les portes ! ordonnait-on, bien que la foule torrentielle continuât à se déverser dans le couloir pour finalement se jeter dans la rue. On attrapait ici et là des hommes qui cherchaient à quitter la salle. Ceux-ci s’identifièrent, se défendirent, et furent soit menés ailleurs, soit rendu au courant paniqué.Avec autant de gardes et si peu de résistance, se dit Mordaunt, Kinnoul risquait de se faire prendre. Il fallait attirer l’attention des soldats. Sans se faire tuer, de préférence.Il chercha tout autour et croisa, par chance ou malchance, le regard d’un soldat qui l’interpela et se mit à se fendre un passage vers Mordaunt, son épée en main.—Au nom du roi ! je vous arrê…Il n’acheva pas sa phrase, qui se mua en cri de douleur sous un coup de poignard qui lui lacéra les doigts. Mordaunt lui arracha son arme par le pommeau encore chaudement sanglant. Les yeux brillants d’une clarté fiévreuse, il engagea l’épée d’un autre soldat et lui transperça la poitrine, retirant d'une geste vif la lame écarlate. Le sang gicla sur son visage blafard. Haletant, le vengeur sauta pour monter d’un rang et poussa une personne au hasard, dans l’espoir de ralentir ses pourchasseurs. Un coup de feu le manqua, sifflant comme le cri aiguisé d’un aigle fondant sur sa proie. Puis un autre garde lui tomba dessus. Mordaunt le toucha à la gorge. L’étreinte de sa victime gargouillant encore l’entraîna au sol, sur un genou.Un troisième garde, profitant de la lutte, l’assomma par derrière et le prit par le col.—À moi !Mordaunt, bien que sonné, se retourna violemment pour encercler les genoux du soldat et le renverser avant de lui assener un coup de coude à la figure. Ses oreilles bourdonnaient, sa vue menaçait de sombrer dans le noir tandis qu’il essayait de se relever sur le parquet glissant.—Vif ou mort ! hurlait Argyll par-dessus le bruit déchaîné. Feu, bon sang ! Feu sur la tribune !Les mousquets se mirent en joue, l’odeur des mèches brûlantes se mêlant à l’air empli de peur. Mais avant que ne retentissent les coups de feu, Mordaunt se sentit projeté à terre, écrasé et piétiné tandis que la chambre se remplissait de claquements de mousquets et de cris terrifiés. L’odeur de la poudre en feu lui parvint aux narines. Sa tête reposait contre le sol dans une flaque de sang, maintenue par une masse écrasée contre son dosOn s’empara de Mordaunt pour le traîner debout, et la masse qui l’écrasait roula de côté. Il ne se débattit pas, ébranlé par le chaos de la salle et le sang mouillé qui lui coulait dans les yeux.Kinnoul. Il était certain d’avoir vu Kinnoul dans la foule. Mais il n’était pas tombé aux mains des soldats. Échappé. Il s’était échappé à temps…Luttant contre le néant qui menaçait d’engloutir ses pensées, Mordaunt releva sa tête endolorie et comprit qu’on le tenait devant le Parlement, avec Montrose sur sa droite qui le regardait d’un air anéanti, vite remplacé par son calme habituel.—Gardez-le bien, ordonna Lord Argyll en tant que véritable chef de la séance ; c’est un complice qui a voulu nous assassiner et semer la discorde. Lord Loudun, continuez, je vous prie. Lisez la sentence de Milord.Lord Montrose fut contraint de s’agenouiller, comme il était dû pour les condamnés à mort. Ses yeux restèrent pourtant rivés sur Georges, qui s’était évanoui, Dieu merci, et ne verrait pas le carnage qu’il avait provoqué par sa folle intervention.Ému, tremblant de peur et de résignation, Montrose fit face à son dernier juge humain, qui lui lut tout haut :—James Graham, marquis de Montrose ; pour haute trahison contre ce royaume, son roi, et sa religion, vous êtes condamné à être pendu sur la place du Mercat Cross demain, mardi le 21 mai, à dix heures, à une potence de trente mètres de haut, trois heures durant. Votre personne sera mise en quatre et chacun de vos bras envoyés à Glasgow et Aberdeen ; votre tête demeurera ici à Édinbourg, votre torse à la fosse commune. Cependant, si vous vous repentez de votre crime, nous accorderons à votre torse une sépulture chrétienne.Montrose se rengorgea, puis répondit d’une voix haute et claire :—Je n’ai jamais cessé d’aimer ce royaume, mon roi, ou mon Covenant. Je me repens de mes fautes, messieurs, je l’avoue sans rancune. Mais seulement comme le ferait tout autre mourant, et ces péchés ne méritent pas le déshonneur de vous être confiés.La séance se termina, et Montrose et Mordaunt, celui-ci toujours inconscient, furent emmenés ensemble à la prison du Tolbooth.En descendant de l’estrade, Argyll tendit la main et reçut d’un de ses gardes une lettre tachée de gouttes écarlates. L’ourlet de sa robe de juge frôla les flaques rouges répandues sur le parquet, entourées de trois corps gisants. Deux furent identifiés un peu plus tard. Le troisième, inconnu, serait sans doute jeté à la fosse commune, où le rejoindrait bientôt le torse du condamné.
**Fin de la cinquième partie**
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), sixième partie : Lord Argyll
Argyle, dont les artifices avaient rendu inutiles toutes les victoires de Montrose et neutralisé tous les efforts d’Hamilton, n’était cependant pas toujours assez puissant pour commander à son parti, surtout à ses prédicateurs, qui, après avoir été d’abord les plus violents ennemis des Stuarts, changèrent entièrement leur conduite politique après la mort du roi [Charles Ier], par suite de leur hostilité contre les indépendants.
Ces hommes pauvres, ignorants, nés dans la poussière, forcèrent l’homme d’État, le grand seigneur, le puissant marquis d’Argyle à proclamer le roi Charles II, sous la condition « de se bien comporter, d’observer strictement le covenant, et de ne souffrir autour de lui que des hommes pieux et sincèrement attachés à la sainte ligue. » Charles II consentit à remonter sur le trône de ses pères sous cette condition et sous d’autres plus dures encore, et il ne resta d’autre parti à prendre au marquis d’Argyle que de suivre le torrent, au moins en apparence, et de faire en sorte qu’on ne confiât au roi qu’une ombre de pouvoir.
À vrai dire, Charles II n’était qu’un prisonnier, et, quoique le marquis le traitât personnellement avec égard, il était exposé à toute la grossièreté et à toute la pédanterie des zélateurs. Ce fut en vain que le roi, dans l’intention d’alléger son sort, manifesta l’intention d’épouser la fille d’Argyle. Il avait affaire à un homme beaucoup trop fin et trop rusé pour se laisser tromper par un artifice aussi grossier.
-Article « Campbell », Encyclopédie catholique, T.5, publiée sous la direction de M. l’abbé Glaire (1843)
**Si les circonstances avaient été différentes, un gentilhomme de la qualité d’Archibald Campbell, marquis d’Argyll, n’aurait jamais tenu un bureau dans la prison du Tolbooth, aussi neuve et bien gardée que fût la petite forteresse serrée entre les rues d’Édinbourg.Mais il s’agissait bien d’un bureau particulier. Mordaunt en notait les détails tout en restant assis face à une table de noyer, les mains liées au dos de son siège, le front poisseux de sang déjà bruni. Une paire de soldats montait la garde dans le couloir, l’oreille sans doute tendue pour les prévenir de la moindre tentative d’évasion ou de violence. Taillé par la fatigue ainsi que par une douleur muette à la tempe, Mordaunt regardait droit devant lui, par la fenêtre. Il était midi passé, ou peut-être plus tard. On était parvenu à le réveiller après son arrêt au Parlement, mais il ne savait pas précisément combien de temps il était resté évanoui. Assez de temps, espérait-il, pour que Kinnoul fût parvenu à quitter d’Édinbourg et gagner le sud.La serrure de la porte claqua fort, et Lord Argyll s’introduit dans son cabinet, sans escorte. Deux gardes restaient dans le couloir, remarqua Mordaunt. Ce n’était pas beaucoup, deux gardes. Mais il était trop faible pour s’évader de force, et d’autres viendraient s’il ne parvenait pas à les réduire au silence dans les premiers instants.Pendant que Mordaunt faisait ces calculs, Argyll salua son prisonnier à une distance raisonnable, lui faisant signe de rester assis.—Please, not on my account, insista-t-il amicalement. Entre gentilhommes, après tout, nous pouvons discuter à notre aise. Vous n'êtes pas mal installé, j'espère ?
Le lord feignit une expression contrite. Mordaunt, tout en serrant les poings comme pour s’assurer par plaisir ou pure curiosité de la solidité de ses entraves, n'en parut pas décontenancé.—Oh ! vous savez, répondit-il d'un air désinvolte, ce n'est pas si désagréable quand on s'y habitue.Malgré la façade railleuse qu’il s’efforçait de maintenir, Mordaunt frissona sous le regard de l'homme le plus puissant du royaume ; un regard qui semblait vouloir le dépecer vif, tel un magicien chercherait à percer les mystères de l'avenir en fouillant à pleine main dans les boyaux d'une poule noire.Lord Argyll le considéra un bref instant sans ciller.Devinait-il la haine que lui réservait le jeune homme pourtant si calme ? Quoi qu’il en fût, Argyll fit mine de ne rien soupçonner et se dirigea, à pas longs et rapides, vers un cabinet adossé au mur près de la fenêtre.Le lord écossais s’occupa ensuite à déverrouiller trois petites serrures qui scellaient son cabinet. Il en tira une lourde cassette de fer et la déposa sur la table qui faisait office de barrière entre lui et son prisonnier. Puis il s’installa dans un fauteuil disposé de son côté, soupira, et s’adressa finalement à son hôte d’un ton chaleureux.—Monsieur Mordaunt, n’est-ce pas ? Ou devrais-je vous appeler John Francis ?Aucune réponse.—Allons, allons ! poursuivit Argyll ; je sais très bien qui vous êtes, mon garçon. Le petit bâtard de Winter. C’est du moins ce que prétendent les rapports officiels et l’aveu de monsieur John Hurry.Au nom de son dénonciateur, Mordaunt sourit avec amertume.—Milord est parfaitement renseigné.John Hurry, un homme habile pour la survie, était passé, à maintes reprises, d’un côté de la guerre à l’autre. Quelques années auparavant, il avait enlevé et pris en otage le jeune fils de Lord Montrose sur les ordres d’Argyll. Plus tard, quand il fut tombé en disgrâce dans le parti covenantaire, Hurry avait fui l’Écosse et rejoint Montrose dans son exil, puis s’était engagé avec ce dernier pour envahir le royaume au nom du roi Charles II et faire fortune là où il avait déjà trahi la plupart de ses anciens amis. Hurry ne valait pas mieux qu’un mercenaire, et sans doute en valait moins. C’était pour cela que la plupart du camp de Lord Montrose le méprisait ; mépris qui encouragea la curiosité de Hurry sur les secrets et les vices de ses collègues, sans doute pour s’en forger des armes plus tard.—Je n’aime pas me fier aux mouchards, vous savez, mais la pratique est de rigueur dans ce genre de circonstances, dit tristement le lord ; aussi les dires de monsieur Hurry à l’égard de votre parenté m’ont-ils inspiré la plus vive curiosité de vous parler.» Oh ! rassurez-vous, s’empressa-t-il de rajouter, je ne suis pas de ceux qui condamnent le père aux dépens du fils. Un bâtard peut avoir sa propre valeur, après tout. Votre mère était étrangère, il me semble ? Ce devait être une femme suffisamment intelligente pour se faire l’épouse légitime d’un seigneur. Je suppose que c’est de là que vous tenez vos talents. Quand une Dalila met au monde un fils, il ne faut pas non plus s’attendre à ce que l’enfant soit un sot. Et puis, savez-vous, j’ai connu votre oncle, le feu Lord de Winter, avant l’irruption de la guerre… Un gentilhomme de la première élégance mais, paix à son âme, je doute fort que sa lignée ait put vous transmettre le courage dont vous avez fait preuve…—En quoi puis-je vous aider, milord ? l’interrompit sèchement Mordaunt, lassé de ces radotages et faisant de son mieux pour ne pas y réagir.Argyll hocha la tête.—Abrégeons, abrégeons.Il sortit de son manteau trois feuilles de papier maculées de taches brunes et les tint à la hauteur de ses yeux.—Cette lettre est bien celle que vous avez voulu lire devant le conseil, n’est-ce pas ?Il n’y avait pas de risque à ce que Mordaunt se jetât sur les papiers pour les déchirer ; il était plus calme maintenant qu’il se savait pris. D’ailleurs, à son allure, le jeune homme ne s’était pas tout à fait remis de son arrêt. Il avait à peine tenu sur ses pieds quand on l’avait traîné jusqu’au cabinet d’Argyll dans la prison du Tolbooth, tandis que les gardes avaient emmené Lord Montrose au fond du couloir vers sa cellule du même étage. Non, se dit Argyll, monsieur Mordaunt se tiendrait tranquille, sagement assis.—Le texte me paraît correct, reprit le lord. J’y reconnais le style du roi. Un peu trop alambiqué à mon goût, mais c’est comme à son habitude. Les roitelets ne connaissent pas toujours la juste valeur des mots. J’ai eu le grand honneur et malheur de négocier avec de telles phrases pendant plus d’un an avant de réussir à sceller un accord avec Sa Majesté. Le lord plissa des yeux pour mieux lire la lettre cueillie sur le sol du Parlement.
« We exhort you to proceed vigorously and effectively in your undertaking, and we doubt not but all our loyal and well-affected subjects of Scotland will cordially and effectually join with you, and by that addition of strength either dispose those who are otherwise minded to make reasonable demands to us in a Treaty, or be able to force them to it by arms, in case of their obstinate refusal. Be victorious, and rest in the knowledge that we shall never consent to your death if you are taken. Thus is our will. Pay no heed then to any reports or messages from others in this matter. »
[N.D.É.] « Nous vous conjurons de procéder vigoureusement avec votre mission, et nous ne craignons aucunement que nos fidèles et affectueux sujets en Écosse ne se joignissent pas à votre cause, et, par ce renouvellement de force, soit convaincront ceux qui auraient d’autres desseins à me faire des demandes raisonnables dans un Traité, soit les forceront par les armes, en cas de refus obstiné. Soyez victorieux et surtout tranquille en sachant que jamais nous ne consentirons à votre mort si vous êtes pris. Telle est notre volonté. Ne vous fiez donc pas au moindre rapport ou message qui ne vienne pas de moi sur ce point. »
—Oui, c’est bien ce que je pensais. Cependant, reprit l’Écossais, la forme de l’écriture ne correspond pas à celle de Sa Majesté, et l’absence de signature ou de cachet me laissent, je l’avoue, très confus. Mais s’il ne s’agit que d’une copie, ce qui me semble être le cas, qu’avez-vous fait de la véritable lettre du roi ?—Ce que tout bon sujet de Sa Majesté aurait fait, répondit calmement Mordaunt. Ne voulant pas la garder sur ma propre personne, je l’ai faite porter en France pour qu’elle soit remise en mains propres aux alliés de Milord Montrose.Lord Argyll fronça des sourcils.—Montrose n’a plus aucun allié en France.—Mes alliés sont les siens.Le regard du prisonnier s’embrasa malgré la douceur de sa voix éteinte, comme si la glace de ses yeux eût pu jeter des étincelles.Argyll en sourit. La pierre n’a rien à craindre des éléments, se dit-il. Elle s’érode avec l’âge, mais elle résiste à la neige et aux flammes. Ce jeune homme ne comprend pas sa situation.—Admettons que vos alliés reçoivent la lettre. Que pourront-ils en faire ? demanda le chef écossais. Si vous comptez vous en servir pour obtenir un sursis de peine de Sa Majesté, elle n’arrivera pas avant l’exécution demain matin.—Justement, dit Mordaunt, l’exécution n’aura pas lieu.—Puis-je savoir pourquoi ? demanda le lord avec un sourire de dédain ou de pitié.—Parce que dès lors que mes alliés auront reçu la nouvelle de la mort de Lord Montrose, ils feront expédier la lettre que vous recherchez à celui qui saura rendre justice.—Au roi ? Mon pauvre garçon, les gardes ont dû bien te bousculer. Sa Majesté aura sans doute de belles paroles de regret pour Montrose, mais pour ce qui en est d’avouer sa faute…—Ce n’est pas au roi que l’on enverra la lettre, l’interrompit Mordaunt, mais au général des Anglais.À ces mots, le visage d’Argyll pâlit, et ce ne fut qu’avec difficulté qu’il parvint à forcer sa mâchoire crispée à laisser parler sa bouche.—Cromwell, siffla-t-il ; c’est donc pour lui que vous travaillez ? —Navré, milord, mais monsieur Cromwell n’est au courant d’aucun bâtard de la famille de Winter, hormis peut-être ceux de mon oncle s’il en existe.—Dans ce cas, à quoi bon lui confier votre sort ? insista Lord Argyll, cachant à peine sa colère.—Je lui confie plutôt le vôtre, dit Mordaunt, d’une voix faible mais légèrement triomphante, comme un renard qui aurait trouvé un moyen d’échapper à la chasse. Comprenez, milord, que votre guerre civile ne m’intéresse pas avec ses mille revirements et ses petites disputes entre voisins. J’ai déjà eu assez de mal à démêler les manigances de la fronde, ça me suffit de loin.» En un mot, le général Cromwell vous dérange, n’est-ce pas ? Et à l’heure où vous et vos complices lui vendirent le feu roi Charles Ier, vous croyiez sans doute que Cromwell vous en saurait quelque gré ; qu’il vous reconnaîtrait peut-être comme étant chef de l’Écosse ? C’est bien raté, milord. L’Angleterre ne suffira jamais à Cromwell. Avec les gens de sa trempe, vous savez, c’est tout ou rien. Et depuis la mort du roi, le bruit court qu’il ne fait que redoubler ses efforts pour remettre l’Écosse à sa place, c’est-à-dire vous remettre à votre place. Vus les coûts de la guerre, vous ne pourrez pas lui résister encore longtemps.—Voilà bien des menaces venant de la part d’un sale petit bâtard étranger, dit sèchement Argyll, ses paroles révélant une fêlure dans une façade autrement impénétrable. Que sais-tu de la politique écossaise ?—Ah, çà ! très peu, je l’avoue. Mais je sais que si Cromwell met la main sur ces lettres, il fera publier la traîtrise du nouveau roi Charles partout dans le royaume. En l’espace de quelques semaines, il ne restera plus un recoin de ces îles qui ne soit pas scandalisé du marché conclu entre vous et Sa Majesté sournoise : le soutien de l’Écosse en échange de la peau de Montrose. »Mordaunt s’arrêta un instant, non pas pour admirer l’effet de ses paroles sur le chef écossais, mais plutôt pour retrouver le fil de son discours. La blessure à sa tempe palpitait au rythme des battements de son cœur.—Milord, reprit-il, vous savez qu’il reste encore des royalistes en Angleterre qui ralentissent les efforts de Cromwell pour assujettir le territoire d’Écosse. Croyez-vous qu’il en restera autant quand ils verront que leur nouveau roi, le fils de leur saint martyr, ne vaut pas mieux qu’un Judas ? Le peuple s’arrache les pamphlets, milord, et les nouvelles courent plus vite que le vent ces jours-ci. Ça jase, ça cancane. Ce peuple que vous méprisez se retournera contre la couronne, et que vaudra donc votre alliance avec le roi ? Vous qui aspiriez à régner en égal avec Cromwell à la tête de l’Angleterre et vous-même à la tête des Highlands, que ferez-vous quand on vous demandera : saviez-vous que le roi avait trahi Lord Montrose ? Avez-vous mis à mort un homme bon et loyal, sans l’honneur d’un tribunal ?—Montrose est un traître, siffla Lord Argyll. Il a vendu son pays et sa religion !—Question de point de vue. Et cependant, je suis certain que si vous ne commuez pas la sentence de milord, on en fera un second martyr, et vous lui servirez de Ponce-Pilate.Avant même que Mordaunt n’eût terminé sa phrase, Lord Argyll secouait la tête.—Impossible. Si vous servez vraiment Montrose, vous n’attenterez jamais à l’honneur de son roi.—Son roi, votre roi, c’est tout comme. Mais le mien ? Jamais.—Montrose ne vous pardonnera une telle offense.—Du moment qu’il reste en vie pour m’en faire le reproche, cela me va très bien. C’est à Lord Montrose que j’ai prêté serment en quittant la France. C’est de lui que je m’occupe avant toute autre chose.—Et si je refuse de reporter l’exécution ? demanda le lord écossais.Mordaunt lui rendit un sourire avec sa lèvre fendue.—Alors vous mettez le feu à la mèche vous-même.En effet, se dit Argyll, il y avait un marché plutôt simple à conclure : la vie de Montrose contre le pouvoir sur le royaume d’Écosse. Argyll resta silencieux, contemplant le visage de son prisonnier. Il n’y trouva aucun indice, ni de confiance ni de frayeur. Était-ce le même jeune homme qu’on avait arrêté au Parlement ?Se faire passer pour un fou, risquer la mort, le tout en jetant la procédure dans un chaos sanglant là où Montrose était destiné à se plier à la sentence dans un silence solennel… Et à présent, une menace de réduire en cendres l’œuvre politique de toute une vie ?Le chef covenantaire soupira.—C’est une belle stratégie, je vous l’accorde. Je réfléchirai à votre proposition. En attendant, ajouta-t-il en tapant fort sur le bureau pour signaler aux gardes de rentrer, vous resterez en sûreté ici.—Milord est trop bon, répondit Mordaunt du même ton calme et poli qu’eût jadis employé son tuteur en s’adressant à l’éminence rouge en personne.Argyll leva à peine les yeux sur les gardes, plus occupé à ranger ses papiers dans sa cassette.—Mettez-le avec le condamné. Je risque d’avoir à discuter avec monsieur avant demain.Les gardes saluèrent en guise d’acquiescence, et le jeune homme se laissa mener hors de la salle, sagement encadré—Un instant, soldats, dit Argyll.Mordaunt se retourna en même temps que son escorte.—Je me demande si vous comprenez tout à fait votre situation, demanda Argyll de sa voix douce et fatiguée de patriarche.Sous cet œil rapace de l’Écossais, le jeune homme se tendit légèrement, laissant paraître son inquiétude comme une ride à la surface de l’eau.—Vous êtes libre de disposer de moi, milord. Mais cela ne changera pas la trajectoire de la lettre si vous touchez ne serait-ce qu’un seul cheveu de Lord Montrose…—Oui, oui, cela va de soi, l’interrompit Argyll avec un regard inquiet posé sur les gardes visiblement curieux. Mais êtes-vous bien sûr de ne pas vouloir rétracter vos ordres à vos alliés en France ? Une lettre signée de votre main devrait leur suffire. Soyons francs, mon garçon. Il n’est pas impossible d’intercepter votre premier message avant qu’il n’arrive chez vos amis. Vous sous-estimez mes moyens.—Il faudrait déjà que vous sachiez chez qui j’ai envoyé la lettre du roi, milord. Vous ne pouvez pas intercepter le courrier de tout un royaume.D’autant plus, pensa Mordaunt, qu'Argyll chercherait vainement la lettre là où elle n’irait pas.—En es-tu si certain que tu y miserais ta vie ?Un silence lourd pesa sur la salle. Argyll, avec sa figure de grand-père, attendait une réponse. Il avait attendu si longtemps, écarté tant d’ennemis. Ce n’était pas ce petit bâtard qui parviendrait à lui ôter sa victoire au dernier moment.—Eh bien, monsieur ? Vous ai-je convaincu ? Ce n’est qu’un nom que je vous demande, rien de plus. Un nom, et vous êtes sauvé.Il attendit de voir l’effet qu’auraient ses paroles, fouillant de ses yeux la figure de cet étrange prisonnier. Le mécanisme de son esprit sembla redoubler de vitesse, chaque engrenage s’emboîtant avec précision dans la prochaine.Un bâtard ne naît pas avec les manières de la noblesse, se dit Argyll ; il faut qu’on les lui ait inculquées. Or, je mettrais ma main au feu que ce n’est pas ce fat de Winter qui ait élevé ce Mordaunt. Et pour que monsieur Mordaunt ait, en plus, tant de certitude de pouvoir non seulement faire parvenir en mains propres la lettre du roi à Cromwell, l’homme le plus puissant des trois royaumes réunis, mais aussi d’avoir suffisamment de crédibilité pour que le général anglais soit persuadé de l’authenticité du sceau royal… Eh bien, pour tout cela, il fallait que monsieur Mordaunt ressorte d’une famille, même adoptive, des plus illustres et passablement irréprochables. De préférence, une maison dont un seigneur ferait déjà partie de l’entourage du roi, sinon celui inenvisageable de Cromwell.Toutes ces réflexions défilèrent dans la pensée du lord dans un silence retenu par un fil. Au bout d’un certain temps, Argyll abandonna la partie. Sa proposition resta suspendue, à portée de main. Ses yeux s’attardèrent un instant sur la cicatrice que ce dernier portait au visage, ainsi que sur les mèches de cheveux roux-blonds qui avaient réchappés à cette teinture brune appliquée à la hâte.— Emmenez-le, soupira-t-il en faisant signe aux gardes.On fit sortir le prisonnier avant de refermer la porte, laissant le lord seul en compagnie de moult songes.Il restait une chance, bien entendu, que les espions d’Argyll ne réussissent pas à voler le colis envoyé en France. Argyll courrait un risque. Le risque de perdre une partie plus importante. Le risque de perdre l’Écosse.Mais préférait-il ce risque à celui de laisser en vie le marquis de Montrose ? Un ennemi juré ne se prend pas deux fois. Si Argyll reportait l’exécution, il était possible, même probable, que le roi l’apprendrait. Cet ignoble roitelet qui n’avait aucune conscience de ce que lui, Argyll, avait fait pour obtenir un quart du pouvoir que l’on offrait aux princes du sang dès leur maudite naissance, eh bien ! ce petit roi qui détenait un pouvoir immesurable sans la moindre capacité à la manipuler pourrait flancher en apprenant que le destin de Montrose n’était pas encore scellé.Charles II n’avait pas encore vingt ans. Il avait vu la guerre et vu le sang de ses alliés couler sur un champ de bataille au nom de sa couronne, sans en comprendre ni le prix ni le geste. Après tout, le sacrifice d’un sujet fidèle allait de soi. Sa Majesté avait envoyé ce bon Montrose à sa mort comme un dernier acte de résistance futile, une bouteille jetée dans l’océan. Montrose était l’épée que l’on brise sur un genou pour faire figure noble avant de se rendre.Plus tard, sans doute, le jeune roi se repentirait de sa trahison, mais le repentir sonnerait creux. Tandis que si l’exécution n’avait pas lieu au plus tôt, et que le roi comprenait à temps le poids de son silence… Montrose vivrait. Argyll en était sûr, et cette pensée à elle seule suffit à lui tordre l’estomac.
Le lord demeura longtemps accoudé à sa table vide, emporté par ses doutes. Puis, avec la fermeté d’un homme qui a pris sa décision, se leva et entreprit de redescendre la tour de la prison avec son escorte en direction des cellules générales où étaient enfermés les capitaines et lieutenants de Montrose. Il lui fallait des renseignements ; quelques langues parmi ces misérables sauraient se délier, avec un peu d’encouragement. La nuit sera longue, se dit le lord voulu chef de l’Écosse. Lui porterait-elle conseil avant l’aube ? Pendant ce temps, Mordaunt, sur le chemin de sa cellule, enhardissait son cœur à l’aide du seul espoir restant : Lord Kinnoul, toujours en liberté.
**fin de la sixième partie**
----- CHAPTER BREAK -----
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), septième partie : Le vengeur
LE CHŒUR en se retirant, à Oreste.
Je pleure en te voyant destiné aux sanglantes aspersions.
ORESTE.
Non, mon sort n’est point à plaindre ; réjouissez-vous plutôt, étrangères.
LE CHŒUR à Pylade.
Pour toi, jeune homme, nous te félicitons de l’heureuse fortune qui te permet de retourner dans ta patrie.
PYLADE.
Il n’est point de bonheur pour un ami, quand il voit mourir son ami.
LE CHŒUR.
O funeste départ ! Hélas ! hélas ! tu péris. Lequel des deux est la victime ? Mon esprit indécis doute encore si c’est sur toi, ou sur lui, que je dois pleurer.
ORESTE.
Pylade, au nom des dieux, éprouves-tu les mêmes sentiments que moi ?
PYLADE.
Je ne sais : tu me fais une question à laquelle je ne puis répondre.
Euripide, Iphigénie en Tauride, Traduite du grec par M. Artaud (1842)
**Encadré par deux soldats, Mordaunt marchait d’un pas docile, la tête baissée comme pour s’avouer vaincu par le redoutable Argyll. Son escorte n’en parut pas plus rassurée. Dans la salle du Parlement, on avait arrêté un fou-furieux. Mieux valait se tenir sur ses gardes.Arrivés au bout du couloir, le soldat le plus fort et âgé surveilla le prisonnier tandis que l’autre, un rouquin plus jeune, s’occupait à déverrouiller l’entrée de la cellule. Les lourdes clés faisaient bruiter un son de chaînes, lourdes et sonores comme à l’arrivée d’un spectre. La jeune recrue réprima un frisson. Il n’avait pourtant rien à craindre des spectres, se rassura-t-il. Le maudit purgatoire des catholiques n’existait plus pour les Covenantaires. Les âmes perdues sauraient donc rester là où il leur était dû de rester : chez les catholiques.On ouvrit la porte juste assez pour y bousculer le prisonnier. Ce dernier se retourna un instant et rendit à ses geôliers un regard affreusement calme, proche du silence gisant au fond d’un puits. La porte se referma sur lui.Mordaunt resta figé face à l’entrée. Il ne parut pas entendre le son d’une personne se levant derrière lui, ni le grincement d’un tabouret brusquement repoussé. Il voulut parler.—Milord…, dit-il en se retournant.Mais en trois pas, James Graham, Lord Montrose, avait traversé la salle et entraîné le seul ami qu’il lui restait dans ses bras.—Pauvre fou, murmura-t-il d’une voix rauque, je t’avais dit de ne pas revenir.—Vous me deviez encore ma solde, répondit Mordaunt, la bouche pressée contre l’épaule de son commandant.Montrose éclata d’un rire aboyé, puis, sentant que son ami se tendait entre ses bras, défit son étreinte. Cependant il se permit de porter ses mains au visage du jeune homme. Il l’observa quelques instants, comme pour s’assurer qu’il s’agissait bien de son ami, cet homme qu’il avait vu se débattre comme un possédé le matin-même. D’un geste inconscient, il lui balaya une mèche de cheveux roux-blonds qui pendait devant ses yeux.—Si tu tenais à me rejoindre, dit le lord du plus grand naturel possible, tu n’avais qu’à te rendre après la séance. Argyll t’aurait sûrement accueilli les bras ouverts. Sangdieu, Georges, j’ai cru que tu voulais te faire tuer.Mordaunt lui rendit un sourire de chat, porté dans un regard tout aussi aiguisé que tendu.—Si ma prestation vous a convaincu, Milord, je suis sûr d’avoir joué mon rôle à merveille.Le lord écossais parut hésiter.—Ainsi…—Navré, Milord, mais je ne suis pas devenu fou.—Cela reste à voir. Foutredieu, Georges, pourquoi t’exposer à un tel danger ? demanda Montrose, incrédule.Mordaunt fit la grimace.—Je n’avais pas prévu d’enclencher un tel fracas. Et je crois bien que, si quelqu’un n’avait pas eu l’imprudence de tirer sans prévenir, mon arrêt aurait eu lieu dans le plus grand calme.—Ce n’était donc pas toi ?—Non, dit Mordaunt avec amertume, mais je me doute bien de son origine.Kinnoul, sans doute, en voulant l’aider à s’échapper de la salle sous couvert du chaos, sans deviner que Mordaunt tenait absolument à se rendre pour marchander avec Argyll.—À vrai dire, Milord, je crois avoir sous-estimé la haine que vous porte Argyll jusqu’à ce que je la voie de mes propres yeux au Parlement. Vous m’aviez raconté qu’il voulait votre mort. Bien, cela va de soi. Mais la haine de cet Argyll…Mordaunt laissa s’évanouir le reste de la phrase et s’abîma dans un silence profond. Puis, revenant à la surface, il rajouta :—Si cet homme pouvait manier la corde et la hache à la place du bourreau, je suis sûr qu’il le ferait.—Et c’est entre de telles mains que tu t’es jeté, malheureux.—Connaissez-vous un meilleur moyen de se procurer une audience personnelle avec l’homme le plus puissant du pays ? Je ne comptais pas vous revoir de sitôt, mais face à un tel adversaire, je préférais m’assurer moi-même de vous libérer au lieu de confier la tâche à un complice. Cela valait bien la peine de passer pour un furibond en public.—Et la peine de mourir, aussi ? s’énerva Montrose.Le jeune homme ne baissa pas les yeux.—Vous avez tort. Si je ne cherchais que la mort, je détenais de moyens plus simples.Montrose considéra le visage de son ami sans rien répondre. Face à cette histoire si nette et pourtant si étrange, avait-il raison de se douter de quelque chose ? Mais son protégé avait toujours été illisible derrière ce teint exsangue, ces prunelles bleues délavées, et ce port de tête hautain et sûr de lui, mal assorti à la fatigue dont témoignaient ses cernes violacés. Georges ressemblait, comme à son habitude, à un spectre plutôt qu’à un homme.—Explique-toi, ordonna tout bas le lord.Alors, le jeune homme raconta comment il avait été mené dans le cabinet d’Argyll et résuma le marché proposé au maître du royaume des Scots ; que si l’exécution avait lieu et que la nouvelle atteignait son complice en France, la correspondance accablante du roi serait remise entre les mains du général-en-chef de l’Angleterre, Oliver Cromwell en personne. Chaque nouveau détail horrifia le prisonnier écossais, qui néanmoins parvint à l’écouter sans interrompre. Puis Mordaunt rapporta l’ultimatum que lui avait présenté Argyll : le nom du détenteur de la lettre, en échange de la vie sauve.—Je suppose que tu as refusé, soupira Montrose.—Si j’avais accepté, j’aurais été mieux logé, je crois. Peste, ils ne vous ont même pas donné de chandelle.L’Écossais fronça dans la lumière tarissante du jour.—Si tu crois qu’Argyll changera d’avis, tu as tort.—Tort ? Je suis prêt à parier ma vie, comme vous le voyez, d’ailleurs, que votre cher Argyll ne mettra pas en péril le travail de toute une vie pour votre joli cou. Vous verrez, Milord. N’importe quel stratège à sa place s’avouerait vaincu et reportera l’exécution le temps de trouver un prétexte pour vous gracier. Un caprice du roi, par exemple.—Et dans le cas contraire ? Un joli collier de chanvre ?—Bien possible. Mais je n’ai pas l’habitude de trahir. Je vous ai suivi ici, j’en assume les conséquences.—For Christ’s sake, Georges ! s’emporta le lord ; je ne remets pas en cause ton courage…—Seulement ma loyauté, rétorqua Mordaunt, comme si je serais capable de vous vendre à vos ennemis. Je ne m’appelle pas Charles, moi.Lord Montrose, face à cette insulte au jeune roi qui l’avait jeté aux chiens, fronça doucement des sourcils en signe de reproche.—Tu ne connais pas Argyll, Georges, il…Lord Montrose s’interrompit, l’oreille dressée. Un bruit avait retenti dans le couloir. Le garde écoutant à la porte, sans doute, et réagissant à l’accusation faite contre le roi. Il fit signe à son compagnon de baisser la voix.—De toute manière, reprit Mordaunt bien haut, cette crapule d’Argyll n’aura pas le choix. Il ne saura jamais intercepter la lettre. À l’heure qu’il est, la lettre et son messager seront arrivés chez Madame Vaussage dans sa petite auberge rue Tiquetonne à Paris, et elle saura faire parvenir la lettre à…La main de Montrose lui ferma brusquement la bouche, trop tard. Des bruits de pas empressés s’ébruitaient déjà de l’autre côté de la porte. Le garde avait tout entendu et partait prévenir son maître.—Malheureux, murmura Montrose ; je ne me faisais pas d’illusions sur mon sort, mais tant qu’Argyll ne savait pas comment intercepter la lettre, il te restait une chance de survivre. Enfin, je ne sais pas si cette information lui suffira, mais…—Chut !Sans explication, le jeune homme s’élança vers la porte pour y appuyer son oreille. Puis il se mit à quatre pattes et, accroupi, s’assura que le couloir était vide.—Que fais-tu ? demanda Montrose, perplexe et regardant entre Mordaunt et la porte comme s’il craignait qu’un garde entrât d’un moment à l’autre.Mordaunt revint vers le marquis, les yeux brillants :—Pardon, Milord, mais je ne pouvais pas vous dévoiler toute la vérité avec une sentinelle à l’écoute. Si Argyll ne m’a pas cru auparavant, le rapport de ce soldat lui confirmera que je ne mentais pas et que la lettre n’est déjà plus à sa portée. Vous voilà sauvé, Milord.—Mon brave garçon, s’émut Montrose, rempli d’une espérance mêlée à l’inquiétude, pâle comme la mort et tremblant ; parle, je t’en prie.—C’est que je ne suis pas venu à Édinbourg seul. Quand vous avez été forcé de continuer dans les Highlands avec Sinclair, je suis revenu pour porter secours à ce brave Kinnoul. C’était le seul moyen de vous obliger à l’abandonner, mais je ne comptais pas le laisser mourir dans la nature.—Kinnoul ? demanda le lord, chancelant. Kinnoul, ici ?—Oui, Milord, et je vous assure qu’il s’est remis de sa blessure. C’est à lui que j’ai confié la lettre du roi pour qu’il la porte à Cromwell.Montrose prit un air effaré.—Et vous l’avez laissé venir au Parlement ?—Là, ce n’est pas de ma faute, il m’a désobéi et je le croyais plus intelligent. Mais il ne savait pas non plus ce que contenait la lettre, cachetée avec votre sceau que je porte encore, d’ailleurs ! Tenez, je vous le rends.Sans remarquer le trouble qui se peignait sur le visage de son commandant, Mordaunt reprit son récit tout bas :—Vous voyez donc pourquoi j’ai dû me livrer à tout ce spectacle ce matin. Si Argyll le tenait, nous le saurions déjà, et donc ce brave Kinnoul sûrement réussi à s’esquiver. Les troupes anglaises ne sont pas loin de Dunbar, c’est à deux jours de galop si Kinnoul fait attention. Et pendant qu’Argyll s’occupera à intercepter une lettre en route pour la France, Kinnoul rejoindra Cromwell.—Mais alors, dit Montrose en cachant du mieux qu’il put un frisson qui le secouait, alors… Cromwell n’attendra pas que je sois pendu. Il se servira de la lettre pour discréditer le roi dès qu’elle lui sera confiée.—Je ne crois pas, et voici la raison : si vous n’êtes pas pendu, la lettre n’aura plus le même effet. Le roi vous jette dans la fosse aux lions pour que vous en ressortiez sain et sauf ? On croira à quelque ruse cachée, quelque manigance échafaudée par le roi ou Argyll pour induire leur ennemi en erreur et lui faire publier des faits qui seront prouvés faux. Tandis que si vous mourez, la lettre du roi ne peut avoir qu’un sens : la trahison, la lâcheté. En somme, vous seriez un nouveau Strafford, rajouta Mordaunt en faisant allusion à l’homme que feu Charles Ier offrit au billot pour satisfaire l'opinion publique. Non, faites-moi confiance, Milord, les hommes de la trempe de Cromwell préfèrent les histoires simples quand il s’agit de mener le peuple et de l’inciter à la haine ou au mépris.Tout au long de ce discours, Lord Montrose considéra son jeune ami qui, à son habitude, était le parfait maître de soi-même—froid, calculateur et, malgré cela, assez audacieux pour mettre en place toute une stratégie la veille de son exécution. Rien en lui ne rappelait ce côté hanté, voire destructeur que Montrose lui connaissait, cette peur subite qu’il avait entrevue en repêchant le jeune homme de la Seine—rien hormis la qualité creuse de son audace quand il parlait, une toute petite note qui sonnait faux.—Tout ceci me paraît fort risqué, Georges. Et si Kinnoul échouait…—Il n’échouera pas. Et même s’il lui arrive quelque malheur, ce qui n’est pas non plus impossible en temps de guerre, je vous l’accorde, ce maudit Argyll n’en saura rien. Pour lui, la lettre est irrécupérable, et nous la tenons en otage jusqu’à ce que vous soyez mis en liberté. Ou tout au moins gracié.—Et vous ?—Moi aussi ! Pardieu, à quoi lui servirait ma mort s’il vous épargne ? Je ne suis personne, moi. Nous attendrons ensemble, et nous sortirons ensemble, quoiqu’il arrive.Il y eut un silence, le temps que Montrose cherchât d’autres arguments.—Je vois, répondit-il enfin, à court de répliques.—Allons, Milord, vous teniez tant que cela à languir tout seul, comme un martyr ? rit Mordaunt. Vous êtes comme Kinnoul, avec vos idées de chevaliers. Si j’avais su que je vous dérangeais à ce point…Il s’interrompit en remarquant des égratignures sur la vitre de la fenêtre et, en se penchant la tête pour mieux voir ces marques énigmatiques à la lumière du jour déclinant, il s’aperçut qu’il s’agissait de mots qu’on avait griffonnés dans la glace, sans doute grâce à quelque instrument mal adapté à la tâche.Il lut les mots et se permit un sourire, retrouvant un instant l’expression d’un jeune adolescent que Lord Montrose n’avait jamais connu.—Un bien mauvais poème, conclut Mordaunt. Si c’est pour vous mettre à la poésie que vous me disputer mes plans, je crains que l’effort n’en vaille pas la peine. Sauf votre respect.Le lord écossais rougit tout en se laissant aller à la plaisanterie.—Je te signale, mon cher enfant, qu’il existe bel et bien des gens qui savent apprécier la poésie. La mienne est d’ailleurs excellente.—Ah ! je l’espère. Faute de quoi, il faudra refaire la vitre.—Je n’y suis pour rien, répondit Lord Montrose, levant la main pour montrer le diamant à son doigt qui lui avait servi de plume à l’improviste ; on m’a refusé un crayon et de l’encre. Il fallait bien que je m’occupe.—Vous deviez être fatigué. Ces rimes sont hideuses, même en tenant compte de votre accent.—Ah ! parce que Monsieur prétend s’y connaître en poésie ? s’étonna Montrose d’un ton qu’il voulait enjoué mais qui laissait ressortir la lourdeur de son esprit ; dans ce cas, faites-moi part de votre avis, mon cher, je brûle de le savoir.Par hasard, Mordaunt se rappela les compositions tout aussi insupportables de l’abbé d’Herblay, qui pendant cette époque lointaine se bornait à composer des vers avec plus de pieds qu’une chenille. Mordaunt n’y avait pas compris grand-chose, enfant. Et cependant, il y avait senti comme une brise qui frôlait un champ de fleurs au crépuscule, ou la sensation d’une chair brûlante pressée contre un sol doux et humide—pour ne pas dire la chair d’un ou d’une autre…—Je suis encore moins poète que bon catholique.—C’est que tu n’as jamais eu de bon professeur, lui assura Montrose, souriant ; et puis, si le catholicisme ne te réussit pas, tu peux toujours te faire covenantaire.Les deux hommes se regardèrent un bref instant avant de partager un rire nerveux. L’un et l’autres étaient d’une laideur effrayante, tout crottés de sang, mal rasés, mal soignés, quoique Mordaunt eût meilleure mine que le lord écossais dont la barbe rousse avait tant poussé qu’elle avait fait disparaître sa moustache et sa barbiche de cavalier.—Très sérieusement, reprit Montrose, je ne t’ai pas embarqué dans cette triste affaire pour t’y voir périr.—Eh bien ! dans ce cas, cessez de parler comme un mourant ! Il vous reste beaucoup à faire dans ce monde. Revoir Sa Majesté, par exemple. S’il imagine que vous ne lui demanderez pas des comptes…—Georges, soupira le lord, je n’ai pas de comptes à lui demander.Le mercenaire écarquilla les yeux, et, pour la première fois, laissa paraître une émotion fulgurante, un éclat de colère vite repris en main par de l’ironie tranchante.—Pas de comptes ? Ah oui ? Et cette répudiation de vos ordres ne vous vexe pas, je suppose ? Et cette sentence de mort ? Cet échafaud que l’on érige sur la place, rien de cela ne vous contrarie ? Ces covenantaires ont tort de vouloir vous pendre, Milord. Vous n’êtes plus seulement pieux, vous êtes saint ! Comment ! vous pardonnez à ce scélérat de vous avoir jeté aux loups ? À cette pourriture qui se sert de vous comme un pleutre dépense un sou ?—Que voudrais-tu, mon cher ? Que je maudisse mon roi ? Je me suis agenouillé devant lui, tout comme je l’ai fait pour son feu père. Je lui dois ma loyauté.—Tant qu’il vous fait preuve de la sienne ! Diable ! si quelqu’un me trahissait ainsi, en me plantant un couteau dans le cœur, je le poursuivrais jusqu’à la fin des temps, je traverserais la mer, je le ferais sauter avec mille barils de poudre ! Mais jamais, jamais je ne pourrais lui pardonner.—Ce n’est pas que je lui pardonne, dit Montrose en lui rendant un triste sourire ; mais, vois-tu, j’ai trop longtemps dévoué mon corps à cette couronne pour le lui réclamer, à présent.—Ainsi, vous le laisseriez vivre en paix ? demanda Mordaunt, la figure blême ; Ah ! Milord, c’est impossible. Pardonner à votre assassin ! Pardonner ! Je ne suis pas prêtre, pour lui offrir une telle absolution ! C’est une dague qu’il mérite, ou le billot.Mordaunt se rendit compte du poids de cette dernière parole, et se mordit la langue. Il n’avait pas honte de ses sentiments envers la royauté divine, mais il savait que Montrose gardait encore sur son cœur la cicatrice de son devoir manqué, le souvenir de la mort du feu roi sous la hache.Il leva les yeux, prêt à s’excuser. Mais la contenance de Montrose l’arrêta court. Le lord portait sur lui un regard qui pénétrait jusqu’au fond de son âme.—La haine est un poids lourd à porter sur ses épaules, dit-il d’une voix douce.Cette réponse parut interloquer Mordaunt un instant. Puis, se ressaisissant, il dit :—S’il vous la faut, Milord, je la porterai pour vous.Montrose soupira.—Promets-moi au moins… enfin, si Argyll ne vient pas nous donner des nouvelles avant l’aube…—Je ne vous trahirai pas plus que je ne trahirais Kinnoul en livrant mon secret. Puis, s’il le faut, je suis prêt à mourir sur l’échafaud. Autant y aller avec un ami, vous ne pensez pas ?En prononçant ces mots, Mordaunt parut s’émouvoir, sa voix se coupant comme sur un éclat de verre.—Bien des gens meurent sans personne, entourés de d’inconnus ou d’ennemis, rajouta-t-il en retrouvant son calme. C’est une chance rare, un ami dans nos derniers instants sur terre.—C’est trop, beaucoup trop demander, répondit Montrose.—Oh ! dit Mordaunt doucement, sans détourner son regard de la rue ; pas tant que ça.Montrose aurait voulu le défier davantage ou le secouer par les épaules pour lui faire comprendre, à ce chevalier manqué, à quel point la vie tenait de la valeur et combien sa famille pleurerait sa disparition. Mais il se retint à temps. La figure blême et vidée de Georges, avec ses yeux rivés sur un horizon bien plus lointain que le monde terrestre, rappelèrent à l’esprit du lord écossais une soirée qui s’était déroulée quelques mois auparavant, le veille de leur départ de la France pour rejoindre la Hollande, d’où ils s’embarqueraient bien plus tard pour l’Écosse.Le jeune homme d’habitude si rangé, si réservé et taciturne lors des fêtes entre soldats avait accepté de boire, cette nuit-là. On lui fit des taquineries, le traitant de puritain débauché et puis de bon catholique quand il montra son appréciation pour le vin en quantité abondante. Montrose surtout en avait été ravi. Jamais il n’avait vu Mordaunt se lier d’amitié avec ses camarades lors d’une fête, même si les plaisanteries qu’il rendait aux autres cachaient un tranchant hasardeux.On s’était endormi, perdus dans les vapeurs de l’alcool. Et alors Montrose s’était réveillé et avait trouvé Mordaunt, un verre en main, remplissant à nouveau sa coupe jusqu’à la faire déborder de vin rouge.—Eh bien ! vous ne buvez presque jamais et vous voilà transformé en éponge ! avait plaisanté Montrose.—Je tiens…, balbutia le jeune homme, je tiens cela de… enfin…Il perdit le fil de sa phrase, puis s’écria :—Peste, mais quel froid !En effet, il s’était agi d’une nuit en plein hiver, et le feu de l’auberge s’était dissous dans l’obscurité, laissant à une pauvre chandelle la tâche immense d’éclairer la scène. Cette maigre flamme parvenait tout juste à jeter des ombres malveillantes sur les pommettes saillantes du jeune mercenaire, cet homme prénommé Georges qui se voulait Mordaunt.Quelque peu soûl, le lord avait titubé vers la table du veilleur pour s’asseoir en face de lui, sous ce regard fiévreux.—Chez moi, avait proposé Montrose, quand il fait un froid de chien, nous nous réchauffons en racontant des histoires.Cette remarque innocente avait paru allumer une mèche dans l’esprit du jeune homme.L’étincelle était jetée. La poudre risquait de sauter à tout moment.—Des histoires ? Quel genre d’histoire ?—Des histoires à faire peur, bon sang ! Mais je vous préviens, c’est plus difficile qu’il n’y paraît. L’imaginaire n’est pas à la portée de n’importe qui.—Pourquoi en imaginer ? avait murmuré le jeune homme, encore plus blafard dans la pénombre tachée de lueurs grotesques.—’Sblood, rien n’oblige, mais on invente souvent.—Et ça vous intéresserait, une histoire comme cela ? Une vraie ?—Arrivée à vous ?—À un ami, Milord, mais c’est tout comme.—Dites, dites.Mordaunt avait repris une gorgée, renversant quelques gouttes de son verre trop plein. Un mince filet de liquide rouge traversa la table suivant le grain du bois. Les yeux bleus du jeune homme avaient paru presque noirs, et Montrose se souvint d’avoir, à cet instant, senti ses cheveux se dresser sur sa tête malgré lui. Il s’était cru assis face à un ange de la mort.—Il y a longtemps, avait dit le jeune mercenaire, mon ami, que je ne connais plus, d’ailleurs, avait une mère et un père.—C’est un bon début, avait plaisanté Montrose par un instinct nerveux de détendre la scène.—Attendez donc. Le père est mort, nous ne saurons jamais comment. On le dit empoisonné mais il n’y eut pas de suite, et peu de temps après, la mère mit au monde un fils—je veux dire, leur fils, conçu du vivant du feu mari. Si l’on veut. Pas de suite à ce sujet non plus.—Eh bien ?—Eh bien, la jeune veuve partit s’installer en France, car il s’avère qu’elle était étrangère, et fut prise au service de l’éminence grise en personne.—Au service ? C’était donc une espionne ?—Ah, çà ! Une espionne de première classe. Elle avait ses entrées à la cour d’Angleterre comme à la cour de France. Une véritable Lady. Et de temps à autre, cette lady venait rendre visite à son enfant, qui grandissait en Angleterre, à l’abri du pouvoir et des complots. Mais vous comprenez, Milord, que cette paix ne put durer longtemps. Un jour, mon ami—un ami, entendez-vous ? il me semble que j’ai déjà précisé, mais ceci n’est que l’histoire d’un ami—reçut la visite de deux hommes inconnus auxquels sa nourrice le confia. On l’emmena en France, dans un domaine lointain. Mon ami comprit bientôt que sa mère était décédée dans des circonstances inconnues et que l’un des deux hommes, le plus noble de la paire, avait été lié avec elle.—Lié ? demanda Montrose en haussant les sourcils.—Lié, oui. Et cet enfant grandit en se racontant des histoires comme on en trouve dans les comptines ou les légendes de princes et princesses, avec un peu d’histoire de France pour compléter le tout. Il s’imaginait que son tuteur avait connu le grand amour avec la feue Milady, et qu’un jour ce tuteur lui révèlerait leur lien de parenté. Jusqu’au jour où le garçon eut quatorze ans et chercha, à l’insu du gentilhomme, à rentrer en contact avec la famille de sa mère. Et devinez, Milord, ce qu’il en résulta ! dit Mordaunt en lâchant un rire baroque.—Je suppose, s’aventura l’Écossais, qui, plus dégrisé à présent, tenait son verre sans en boire une goutte ; je suppose que son tuteur n’était pas son père, finalement ?—Plus que ça, répondit Mordaunt d’un ton jovial à faire peur ; cet homme n’était autre que l’assassin de sa mère ! l’assassin de Milady !—L’assassin ! s’écria Montrose. Mais pour quel motif ?—Milady avait commis plusieurs meurtres, dont un au service du cardinal, et d’autres au nom d’une affaire d’honneur personnel. On la poursuivit, on la jugea. Évidemment, personne ne fit appel à un juge, mais on entreprit de lui trouver un bourreau. Puis on la traina jusqu’à la rivière.—Pour la noyer ? devina Montrose, les yeux écarquillés d’épouvante.—Fi donc, noyer une femme ! Non, Milord, ces assassins n’étaient pas des rustres. On lui trancha seulement la tête avant de l’ensevelir, bien joliment, dans le courant de l’eau.Le lord frissonna.—Et que fit votre ami quand il apprit la vérité ?—Mon ami… Oui, en effet, mon ami…, dit Mordaunt en étirant le bras pour saisir une nouvelle bouteille plus loin, mais celle-ci s’avéra vide. Montrose lui tendit son verre à lui, toujours plein, et le conteur la vida en trois gorgées avant de poursuivre d’une voix brumeuse.—Rien, Milord. Mon ami, à son âge, n’aurait sans doute pas pu tenir tête contre son tuteur si doué à l’épée. Mais le temps passa. Mon ami grandit et devint, à ce que l’on dit, un adversaire redoutable, un vrai mangeur d’hommes. Et savez-vous, Milord, que cet Oreste erre toujours, et que sa mère n’est pas vengée ! Elle pourrit dans la vase de la Lys, et son assassin vit encore, sans que son fils ne se dérange pour son honneur. N’est-ce pas honteux ? Ne manque-t-il pas à son devoir ? Et pourtant, ce n’est pas par bonté qu’il épargne son ennemi. Mon ami n’est pas assez chrétien pour pardonner à cet homme qui l’a élevé après lui avoir volé sa mère et son destin. Ah ! mais s’il s’était fait prêtre…Et il avait ri sèchement à ces derniers mots, les yeux brillant de folie, avant de se pencher en avant vers Lord Montrose.—C’est étrange, vous ne trouvez pas ? Ça vous dégoûte.—Votre ami avait peut-être ses raisons, répondit le lord d’une voix enrouée par l’épouvante de ce spectacle.—Ses raisons ! Quelles raisons ? Quelles sont les vôtres, Milord, pour que vous vous engouffriez dans une mission perdue d’avance par amour d’un roi trépassé ? Vous prisez la loyauté, n’est-ce pas ? Et le courage ?—C’est vrai, avait répondu Montrose sans hésiter.La main de Mordaunt s’était crispée autour de son gobelet, si fort que les jointures de ses doigts tournèrent au blanc. Tout dans son expression rappelait au lord écossais le désespoir qui n’a plus faim, plus soif, plus peur. C’était la figure d’un homme dévoré.—Vous rappelez-vous, Milord, quand nous nous sommes rencontrés, et que vous m’aviez dit… vous m’aviez dit…—Que je te voulais.La réponse avait paru faire tressaillir le jeune homme. Ou était-ce seulement un mouvement de recul face à la pitié que ressentait Montrose ?—Et maintenant que vous savez tout, dit Mordaunt pâle comme la mort, me voulez-vous toujours ? Croyez-vous que je puisse vous servir à quelque chose ? À venger votre roi, quand je ne suis même pas capable de venger ma mère ?Sur ce, il avait ri encore, comme un spasme de douleur, et caché sa figure entre ses mains. Montrose avait voulu lui prendre le bras. Mais il s’était arrêté en éraflant le jeune homme, qui eut soudain un mouvement de recul au premier contact.—Laissez-moi !Avant que Montrose ne pût le retenir, Mordaunt avait bondi de son siège et détalé de la salle, laissant la porte ouverte dans sa fuite. L’Écossais s’était retrouvé seul, hébété, si bien qu’il ne se rendit compte qu’après plusieurs minutes de silence que le courant d’air de la porte avait mouché la flamme de la chandelle, et qu’il était entouré d’une obscurité trop calme pour qu’un tel récit de vengeance et d’horreur eût pu s’y dérouler en dehors d’un cauchemar.
Le jour suivant, Montrose n’avait rien osé dire, n’étant plus sûr d’avoir réellement vécu cette histoire de minuit, et Mordaunt parut n’avoir retenu aucun souvenir de la soirée, hormis la fatigue évidente dans ses yeux. Son calme aisé lui était revenu.À présent, dans sa cellule du Tolbooth en Écosse, Montrose revoyait cette figure aussi calme qu’une rivière qui, malgré les apparences, recelait un courant fatal dans ses entrailles.
Ils veillèrent jusqu’à la nuit profonde, leur corde prête à les aider au premier signe attendu. Ils descendraient par la fenêtre, qui n’avait pas de barreaux puisque la chambre n’était pas destinée à enfermer des prisonniers. Ainsi, un homme au bout de son espoir aurait pu se rompre le cou pour échapper à un supplice.Montrose y avait réfléchi, à cette issue que lui présentait la fenêtre. Il avait roulé l’idée entre ces paumes, l’avait moulée comme de l’argile et donnée une forme attrayante. Puis il s’était souvenu de son oncle, qui l’avait élevé et était mort au service du roi, fuyant les forces de Cromwell ; il s’était souvenu de son plus loyal ami, cet Irlandais Alasdair Mac Colla, mort au combat trois ans plus tôt ; il s’était souvenu de sa femme et de leur fils cadet, tous deux prisonniers des covenantaires, le croyant sans doute loin d’eux bien qu’ils se trouvaient tout près d’ici, dans une forteresse près d’Édinbourg ; il avait pleuré à chaudes larmes, dans cette cellule du Tolbooth, au souvenir de son fils aîné, Robert, qu’il avait emmené avec lui, au temps du bon roi Charles Ier, pour que l’adolescent ne tombât pas, lui aussi, aux mains de ses ennemis.Robert avait finalement péri d’épuisement et de fièvre sur la route. Il n’avait pas encore seize ans, et Montrose se souvint du fait qu’il n’avait pas paru s’inquiéter de la mort. Peut-être s’était-il senti rassuré par le sourire confiant de son père qui l’avait pris dans ses bras et serré fort comme pour ne pas laisser envoler cette âme si jeune.Tout ceci pour mon roi, se dit Montrose, plongé dans ses souvenirs.Peu de temps après, dans son exil sur le continent, Montrose avait fait la connaissance de ce jeune homme aux yeux hantés, comme un Oreste poursuivi par des furies invisibles. Et il s’y était agrippé de toutes ses forces. Georges de Breuil ou de La Fère cherchait un gouffre. Montrose lui offrit l’abîme de son cœur.—Que ferons-nous, plus tard ? demanda Montrose, la voix rauque de désuétude.—Nous irons libérer votre famille, je suppose. Ils vous attendent. Et si vous y tenez encore, nous pourrions peut-être faire la guerre aux Anglais pour votre satané roi.—Je voulais dire, que feras-tu de ta liberté, Georges ?Ce dernier se raidit imperceptiblement, et pourtant Montrose le remarqua.—Je n’y ai pas réfléchi, dit le jeune homme, sa voix aussi tendue que la corde d’un arc que nuls autres qu’Ulysse ou Porthos ne seraient capable d’armer. Je ne sais pas. Plus rien ne m’attend.—Te souviens-tu de notre conversation ? demanda le lord. Cette histoire que tu m’avais contée ?Mordaunt hocha la tête, blêmissant à vue d’œil.—Tu m’as suivi jusque dans la gueule du loup, reprit le lord ; et si tu as besoin d’un ami ou… d’un Pylade, en quelque sorte, pour t’aider à accomplir une mission ou rendre justice, je voudrais venir avec toi.Mordaunt, honteux, ne répondit pas.Honteux, car rien ne l’effrayait plus que de faire face au comte de La Fère. Il avait fui jusqu’en Écosse, jusqu’au précipice, pour échapper à l’ombre du vengeur.Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis que Mordaunt, John Francis de Winter, avait appris la vérité sur la mort de Milady ; plus de vingt ans depuis la mort d’Anne de Breuil ensevelie dans la Lys. Il savait qu’Athos et ses compagnons, avec Lord de Winter, étaient coupables. Il savait ce qu’il lui restait à faire. Il ne tenait qu’à lui de relever son devoir.D’abord, il s’était dit qu’il était trop faible ; puis, enhardi et fine lame éprouvée, il s’était dit qu’un duel était trop honorable ; qu’il faudrait inventer une vengeance digne du supplice infligé à sa mère. Il avait guetté le chevalier d’Artagnan, en imaginant quelque moyen de lui enfoncer un poignard dans le dos, de l’égorger pour qu’il disparût sans laisser de traces, ce très cher ami d’Athos ; il avait pensé à son jeune frère, Raoul, et songé à la douleur que ressentirait le comte en apprenant que son meurtre d’Anne de Breuil avait couté la vie au vicomte de Bragelonne. Quelle vengeance ! Quelle offrande pour la justice !Il n’en fit rien. Et le spectre de la vengeance, dévoré de faim, le déchirait vif entre ses dents. Ses remords, sa haine, sa peur, et son secret—toutes ces choses pendaient à son cou pour l’entraîner, lui aussi, au fond d’un fleuve pour ne plus en ressortir.Mordaunt releva les yeux.—Je ne peux pas, murmura-t-il, d’une voix grave et tremblante, une voix qui lui rappela à la fois la douceur de Milady Anne de Winter et le timbre d’Olivier, comte de La Fère.—Je te crois capable de tout, dit Montrose en lui serrant la main, si fort qu’il y sentit battre son pouls.—Justement, dit Mordaunt, je suis capable d'une chose immonde.Un sanglot à demi étouffé s’échappa de sa gorge.—Si je revois cet homme, avoua-t-il, j’ai peur de comprendre qu’en dépit de tout, malgré ses crimes, malgré ce meurtre qui m’a tout ravi, malgré la haine que je lui porte au fond de mon cœur, cet homme, eh bien, je l’aime encore trop pour le tuer.Le secret qu’il avait porté si longtemps, c’était son amour pour Athos ; un amour que Mordaunt voulut renier, sans réussir, et qui le suivait sans relâche.Que pouvait-il dire de Milady, cette femme redoutable et renommée ; cet agent du cardinal qui avait empoisonné, manipulé, poignardé et empoisonné tantôt au service de Richelieu, tantôt pour des raisons personnelles d’honneur, de vengeance, et de survie ; cette femme qui avait débordé d’amour pour son fils et que Mordaunt aimait toute étrangère qu’elle lui fût, plus de vingt ans après sa disparition, ensevelie dans la vase sans derniers rites, sans jugement, sans une trace ?
C’était ma mère.
Et cet homme, alors ? Cet homme nommé Athos qui avait pendu, menacé, condamné sa femme sans foi ni loi ; cet homme qui avait tenté non seulement d’expier mais aussi de renier sa faute en volant un enfant ; cet homme qui l’avait élevé avec un amour doux et maladroit, et qui persistait à justifier ses crimes, à essuyer ses mains sanglantes sur l’herbe et l’écorce des arbres de Bragelonne ? Que pouvait-il dire de cet homme ?
C’était mon père.
Que nous le voulions ou non, certains amours restent indélébiles. Et si le spectre de Milady le hantait dans chaque parole, chaque reflet de son visage, Mordaunt avait aussi porté dans son exil le souvenir de Monsieur le comte, cet homme qu’il avait tant admiré et aimé, qui s’était logé dans son cœur, tout comme un fragment de débris enfoui jusqu’à l’os dans une blessure de guerre, impossible à retirer sans recourir à la boucherie ; boucherie que Mordaunt avait tentée encore et encore, en vain.Mais le comte n’avait visiblement pas ressenti la même douleur. Cet homme qui l’avait recueilli, élevé, et tout appris, cet homme ne l’avait pas recherché après la séparation terrible. Athos n’était pas venu vers Mordaunt. Il avait été, finalement, soulagé par la fuite de son pupille, la preuve saignante d’un crime longtemps expié. Vous pensiez que le comte vous avait adopté par amour ? Vous le connaissez mal, John. Un tel homme n’agit que par haine, et bien souvent par haine de soi. Mordaunt comprenait mieux, à présent, le sens de ces paroles venimeuses.Cet homme ne l’avait-il jamais aimé ? N’avait-il rien vu d’autre qu’un enfant abandonné, le fils de son ennemie ? Et pourquoi cette pensée lui faisait-elle autant de peine, à lui, Mordaunt, John Francis de Winter, qui aurait dû se venger contre cet homme au lieu de lui faire le deuil ? Pourquoi regretter l’assassin d’Anne de Breuil ?Ces questions l’avaient tourmenté à Paris, tandis que les hommes responsables du meurtre de Milady vivaient, parlaient, buvaient, et dormaient non loin de la capitale, à portée de main. Mordaunt en était presque devenu fou. Il avait voulu baisser les bras et se laisser emporter par le courant ; il avait voulu noyer le vengeur.Mais au lieu de sombrer, il était tombé entre les bras de Lord Montrose, comme un naufragé s’agrippant à une main étendue pour le sortir de l’eau. Tout avait changé. La vie avait retrouvé un goût et une couleur qu’elle n’avait pas eus depuis ses jours les plus heureux à grimper les chênes de Bragelonne et faire des grimaces pour amuser Raoul, encore enfant. Aux côtés de Montrose, Georges avait découvert une chaleur palpitante dans son cœur, une envie de connaître cet Écossais qui souriait en toutes circonstances et faisait de mauvaises rimes, et aux côtés duquel il s’était endormi à maintes reprises, partageant le même lit.—Je suis un monstre, pensa le fils de Milady ; je vis quand ma mère est morte, quand son assassin respire encore sans un regret. Et voilà que je les aime tous les deux, sans tuer ni pardonner ? C’est inhumain.Devinant la détresse à laquelle son ami tombait en proie, Lord Montrose le prit doucement entre ses bras. C’en fut trop pour le jeune homme qui n’avait plus la force de s’enfuir. Il céda enfin sous le poids de l’émotion, sanglotant à s’en déchirer le cœur.Ils restèrent ainsi, leurs doigts enlacés, leurs paumes se réchauffant dans le froid de la chambre obscure privée de feu.Et Mordaunt, relevant un instant les yeux au ciel qu’il voyait par la fenêtre, se sentit rassuré. Montrose ne mourrait pas. Et pour le reste, eh bien…. Il réfléchirait au reste plus tard. Il aurait le temps de décider.
Pardon, Maman. Pardonne-moi.
**fin de la septième partie**
----- CHAPTER BREAK -----
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), huitième partie : L'ombre de Pylade
— Non, dit de Winter. Puis il ajouta : Ainsi, dites-moi, vous ne voyez pas comme moi cette teinte rougeâtre qui couvre le ciel ?
— Pas le moins du monde, dirent ensemble Athos et Aramis.
— Dites-moi, continua de Winter toujours préoccupé de la même idée, n'est-ce pas une tradition en France, que, la veille du jour où il fut assassiné, Henri IV, qui jouait aux échecs avec M. de Bassompierre, vit des taches de sang sur l'échiquier ?
— Oui, dit Athos et le maréchal me l'a raconté maintes fois à moi-même.
— C'est cela, murmura de Winter, et le lendemain Henri IV fut tué.
Alexandre Dumas, Vingt ans après (Ch. LVII, « L’Écossais, parjure à sa foi,/ Pour un denier vendit son roi »)
*
ORESTE
O fureur ! … M’aimes-tu ?
PILADE
Quel étrange discours
Dont tes sanglots pressés interrompent le cours !
Si je t’aime !
ORESTE
Réponds.
PILADE
Ton air affreux me glace !
Parle. Que me veux-tu ?
ORESTE
Que tu prennes ma place.
PILADE
Moi ! Renoncer au choix…
ORESTE
Et c’est là me chérir ?
Dis-moi, qui de nous deux en ces lieux doit périr ?
Consulte l’amitié par mes crimes flétrie.
Ai-je quitté pour toi le Trône et ma Patrie ?
L’horreur de tes forfaits, ta rage et tes remords
T’ont-ils ici conduit à travers mille morts ?
Parricide vengeur du meurtre de ton père,
Ton bras dégoûte-t-il du meurtre de ta mère ?
Vois-tu des traits de sang, et des spectres dans l’air
Au jour que font éclore et la foudre et l’éclair ?
Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée,
Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée ?
-Claude Guimond de La Touche, Iphigénie en Tauride, Acte III, scène v (1757)
**
La capitulation d’Argyll n’arrivait toujours pas, sans que Mordaunt ne perdît espoir, accoudé comme une gargouille à l’embrasure de la fenêtre. La nuit noire n’annonçait toujours pas l’aube, tandis que la lune respirait d’une haleine tiède sur la ville endormie.—Il est encore temps de faire ce que te demande Argyll, murmura Lord Montrose.La proposition parut si absurde que Mordaunt faillit en sourire.—Rendre les armes quand Argyll n’a plus de quoi nous menacer ? Quelle idée, Milord. Je suis sûr qu’il nous fera patienter jusqu’au matin, au cas où nous aurions l’imprudence de céder.Ou peut-être, se dit Mordaunt, nous laissera-t-il faire une nuit blanche pour se venger de nous, à la manière de ces bandits qui, ayant fait brûler les pieds de leurs victimes pour en soutirer l’emplacement de quelque trésor, ne retirent pas tout de suite la chair du brasier.Lord Montrose resta d’humeur sombre.—Tu n’as pas l’âge de mourir, Georges.—Oh ! ne faites pas le vieillard, vous avez à peine dix ans de plus que moi.—Écoute-moi, bon sang. Je ne veux pas… je ne peux pas te voir monter à cet échafaud.—Mais de quoi vous inquiétez-vous ? Nous allons sortir d’ici, je vous en réponds. Et puis, s’il faut mourir, rajouta-t-il avec ironie, au moins pourrez-vous jeter l’anathème sur Judas à votre aise...Il s’arrêta court en voyant le lord secouer doucement la tête.—Je ne renierai jamais mon roi, Georges. Quoi qu’il arrive, ce sera mon dernier mot.—En êtes-vous sûr, Milord ?—Certain.Surpris par la sérénité grave du lord, Mordaunt se retourna vers l’intérieur de la cellule, comme pour la faire remarquer à son ami et lui montrer du doigt le misérable destin que représentaient ces murs de pierre froide et humide, éclairés ici et là par de faibles faisceaux de lumière s’écoulant de la lune.—Même ici ? demanda encore le jeune homme.Lord Montrose considéra la salle. Il sentit ressurgir dans son cœur le spectre d’une rage exsangue qu'il ne reconnaîssait plus, cette envie de mettre le feu à l’univers avant de se laisser mourir à son tour, pour ne pas être le seul à souffrir. Il attendit que cette ultime vague d'émotion grandît et s’écrasât contre sa tête, impuissante, avant de rejoindre la marée.Il leva plutôt les yeux sur le ciel parsemé d’étoiles.—Oui, surtout ici, répondit enfin le lord, dont le front se retrouva éclaboussé par la lueur blanche de la lune ; je n’ai pas peur de mourir, s’il le faut, et je ne mourrai pas avec une malédiction dans ma bouche. Lord Argyll me ferait taire et condamner si je dénonçais le roi à l’échafaud… Non, c’est impensable. Jeter de telles accusations contre celui au nom duquel j’ai tenté de reprendre le royaume, celui pour qui j’ai levé mon épée contre mes compatriotes…—Il les mérite, ces accusations, insista Mordaunt, et plus encore. Seriez-vous courtisan, pour supporter un tel mépris ?—Quel homme ne mérite pas le mépris de son prochain ? Moi-même, j’ai commis de telles erreurs… Et j’y répondrai.Montrose, en détournant son regard, revit comme un cauchemar les cadavres des Orcadiens, ces simples gens, des fermiers, des pêcheurs qui l’avaient accueilli à son arrivée fatidique. Montrose avait espéré que les autres lords écossais se joindraient à la mission. Il n’en fut rien. Et Montrose, sachant d’avance que tout était perdu, avait mené ces Orcadiens à pied avec ses exilés et mercenaires, jusque sur un champ de bataille. L’armée de Leslie en avait fait une boucherie d’agneaux.Montrose ferma les yeux au souvenir fulgurant de la rivière qu’il avait traversé pour fuir, où flottaient des tempêtes de sang, des nuages endoloris autour des corps insensibles.—J’y répondrai bientôt, redit-il.Mordaunt n’avait jamais vu trembler son ami, ordinairement prêt à braver n’importe quel danger avec son air confiant, tantôt rieur tantôt rassurant. Le lord semblait au bout de son courage.—Vous allez finir par m’effrayez, dit Mordaunt tout bas.Ce mensonge, qui n’en était peut-être pas un, eut l’effet d’un enchantement sur Montrose. Ce dernier se redressa, sa figure reprit des couleurs. Il retrouva sa voix forte et vibrante qui, jadis, avait détenu le pouvoir de rendre le courage à ses troupes la veille d’une bataille. Il prit alors la main de Mordaunt entre les siennes et sentit tressaillir le jeune homme au contact de sa peau.—Quoi qu’il arrive, nous resterons ensemble, le rassura Montrose. Tu n’as rien à craindre à mes côtés.Montrose serra plus fort la main de son ami entre les siennes, aussi doucement que s’il se fût agi d’un cœur mis à nu et battant encore, mais avec suffisamment de fermeté pour ne pas lui permettre, cette fois-ci, de prendre la fuite. Il attendit que l'autre lui fît signe, qu'il se retirât, qu'il lui refusât à nouveau ce geste intime, ce contact sans reproche ni dégoût. Puis il porta la main du jeune homme jusqu'à ses lèvres pour y imprimer, longuement, un baiser.Georges resta immobile, comme pétrifié, respirant à peine. Toute une vague d’émotion noya sa pensée pour l'entraîner au large. Puis, sans plus de réponse, il se pencha vers Milord et lui rendit son baiser. Montrose le tira plus près encore.Plus tard, quand Montrose se fut assoupi contre son épaule, écrasé tant sous le poids de l’espoir que de l’inquiétude, Georges demeura seul, veillant.**Le soleil se leva sous les yeux rougis du vengeur. Lord Montrose dormait encore.Accoudé contre l’embrasure de la fenêtre, Georges admirait la vue, sans ressentir de peur, sans inquiétude. Il avait compris, dès les premiers rayons écarlates striant l’azur, qu’il n’aurait peut-être plus l’occasion de vivre ainsi ; de respirer sans souci de l’avenir.Quelques faisceaux coulaient le long des toits d’Édinbourg, brillants comme une rosée des champs, et retombaient goutte à goutte dans la rue jusqu’au bas de la prison. On y voyait des sentinelles changer de ronde, des maraîchères, des apprentis aux tabliers malpropres et des garçons qui sortait des pavés comme des souriceaux. Même du haut de la tour, on entendait remonter le chant des oiseaux, qui s’accordait en belle cacophonie au clopinement de chevaux au pas et aux voix des marchands, bouchers, et boulangers se levant de bonne heure. La journée s’annonçait grisâtre. Une pluie fine tombait des nuages qui laissaient entrevoir un ciel profond, couleur du temps.Mais on entendait aussi, au loin, des bruits de planches frappées au marteau, de vas et de viens, d’ouvriers à l’œuvre. Mordaunt y reconnut les derniers préparatifs de la potence.Peut-être ne nous annoncera-t-on rien pour la commutation de la sentence. C’était le moyen le plus sûr de prolonger leur souffrance ou de mettre à l’épreuve la ténacité des condamnés à mort. Ou peut-être Argyll n’avait-il pas cru son ultimatum ? Préférait-il miser sur la malchance de ses adversaires, ou se croyait-il invincible à force de tirer sur les ficelles de Charles II ?Mais quelle que fussent les réponses à toutes ces questions, Mordaunt ne s’en préoccupait plus. Il s’étonnait plutôt du grand calme qu’il ressentait malgré le tapage, les rondes de soldats en bas, et le glaive suspendu au-dessus de leurs têtes. Il avait avoué ses pensées les plus terribles, la veille ; tous ces remords dont il n’avait jamais osé parler, sauf avec cet homme, James Graham, Lord Montrose. Ce n’était pas plus différent que de jeter une bouteille à la mer, certain de ne plus la revoir. C’était un soulagement.Et puis, se dit Georges en repensant à ses plus beaux souvenirs : les mains blanches de sa mère qui lui prenaient les siennes ; les courses à pied avec Raoul dans le parc de Bragelonne ; la voix douce et grave de Monsieur le comte en le félicitant d’un coup bien porté ; les bras nerveux de Grimaud qui lui faisaient la courte échelle pour monter aux arbres ; il n’y a pas de mal à se souvenir du passé quelques instants.Il avait failli à tous ses devoirs de vengeur ; mais il avait tenu parole à son ami. Quel que fût le sort de Montrose, la vie ou la mort, Mordaunt le suivrait. C’était peu de chose. Mais il y prêtait de l'importance.La rue en bas s’emplissait de plus en plus d’énergie. La journée se mettait en marche. Mordaunt était sur le point de s’en détourner pour se reposer quand un mouvement étrange attira son attention.Il se pencha en avant, le front pressé contre la vitre encore fraîche de buée matinale, et balaya la scène du regard, cherchant le détail qui avait tant marqué ses esprits. Puis il la trouva. Parmi la foule ambulante, le cours d’eau naturel des passants et des soldats au pied de la prison, se tenait une silhouette immobile, à moitié cachée sous l’enseigne d’une échoppe, faisant saillie contre tout ce mouvement ordinaire. Son chapeau lui masquait la figure que Mordaunt n’eût pu reconnaître à cette hauteur.Pourtant, Mordaunt reconnut ce personnage. Il ne pouvait s’y tromper, surtout quand l’inconnu mit la main sur le rebord de son chapeau d’un geste nerveux avant de relever la tête. Son regard lointain croisa celui de Mordaunt.Cet inconnu, c’était Kinnoul.Mordaunt resta paralysé de surprise. Il voulut appeler son nom, comme pour s’assurer de l’identité du personnage dans la foule. Non, se ravisa-t-il, je ne peux pas courir le risque d’alerter la garde. Il me faut un signe, n’importe quel signe, pourvu qu’il comprenne et se sauve, le malheureux ! Il avait failli les perdre avec son beau geste au Parlement, il n’échapperait pas deux fois à la main d’Argyll. Mordaunt leva le bras, mais il doutait que l’on pût l’apercevoir depuis la rue.Kinnoul, sans rien comprendre, lui répondit en levant aussi son bras. Que faisait-il donc ? s’exaspéra Mordaunt, car ce pauvre Kinnoul était entouré de soldats, et s’il continuait à lui faire signe à la vue de tous, il ne tarderait pas à les rejoindre en prison. Mordaunt gesticula encore, vainement.
Va-t’en ! Sangdieu, Kinnoul, ne reste pas là si tu ne veux pas que je vienne t’étriper moi-même !
Mais rien n’y fit. Ce pauvre garçon n’avait rien compris à la guerre et venait sans doute leur montrer qu’il était vivant. Mordaunt se réjouit de la nouvelle, malgré sa frustration. Il avait craint que Kinnoul ne se fût blessé dans le carnage du Parlement. Kinnoul ne méritait pas de périr en vain, il avait bon cœur, mais c’était justement ce bon cœur qui allait tout faire rater.Mordaunt ne détourna pas un seul instant son regard de la rue. Et pourtant, dans l’espace d’un clignement des yeux, la scène au pied de la prison changea. Une file de soldats passa devant Kinnoul. Il n’y avait pas de raison qu’ils le dérangeassent.Cependant, quand le dernier des soldats s’éloigna, Mordaunt faillit s’écrier d’effroi malgré la sentinelle à la porte. Kinnoul avait disparu.Où était-il ? L’avait-on pris ? Non, sûrement pas. Les soldats avaient continué leur marche et tournaient déjà la rue. Mais il n’y avait plus aucun signe de Kinnoul.Que lui était-il arrivé ? Le cœur battant de plus en plus fort, Mordaunt examinait chaque recoin de la rue à sa portée, cherchant son ami avec un désespoir qui le faisait oublier le calme dont il s’était réjoui quelques instants auparavant. Mais il ne pouvait rien faire de plus depuis sa prison.C’est alors qu’il sentit, avec une violence d’autant pire qu’il ne s’y attendait pas, un filet d’eau glacée lui effleurer la nuque pour glisser le long de son dos. Pris au dépourvu, il bondit en arrière et se retourna, cherchant la cause.—Qui est là ? cria-t-il.Dans sa hâte, il se prit les pieds dans un tabouret, qui le renversa par terre. Son coude heurta le sol, mais la douleur fulgurante s’abima dans la peur qui le mettait sur ses gardes. Il se traîna vers le mur pour y plaquer son dos, seul recours pour ne pas se laisser surprendre une deuxième fois. Le contact de la pierre humide, même à travers sa chemise, le fit frémir. Son cœur courait au galop, chaque battement menaçant de lui déchirer la poitrine.Personne. Toujours personne, hormis Montrose qui venait de s’éveiller en sursaut et regardait autour de lui dans une confusion totale.Ai-je rêvé ? se demanda Mordaunt en comprenant qu’il n’y avait aucun danger présent.Il toucha sa nuque pour s’assurer que l’eau l’avait bel et bien touché. Il retira sa main et se figea. Ses doigts et sa paume brillaient dans la faible clarté de l'aube traversant la fenêtre, tachés de sang frais, reluisant et sombre à la fois, poisseux et fluide à la fois. Mordaunt jeta un cri d’horreur.Montrose s’élança aussitôt pour rejoindre son ami, s'agenouillant pour mieux lui venir en aide.—Georges, qu’y a-t-il ? Qu’as-tu ?Mordaunt tremblait si violemment qu’il ne put que répondre :—Le sang… !Il lui tendit sa main. Montrose s’en empara, s’attendant à y trouver une blessure. Mais le rouge mouillé, luisant de fraîcheur quelques instants auparavant, avait disparu. Mordaunt le constatait aussi, sans rien y comprendre.Un bourdonnement lui envahissait les sens, masquant les paroles que lui adressaient son ami. Une pensée dominait tout son corps, lui clouant la langue : il avait cru entendre une voix claire, au contact de cette eau glaçante dans son dos, et sentir un parfum qu’il aurait su reconnaître entre mille. C’était un parfum de fleurs d’orangers. Mordaunt le sentait encore, tout en essayant de reprendre son souffle. Il revoyait, comme aveuglé par sa pensé, cette robe bleue au bruissement tout bas, et ressentait encore cette chevelure blonde si soyeuse entre ses mains, cette main contre sa joue, cette caresse dont il ne gardait plus que le plus lointain souvenir...—Je deviens fou, murmura-t-il enfin ; j’avais cru… J’ai cru…Montrose lui serra les épaules, comme pour l’ancrer sur terre pour qu’il ne s’envolât pas.—Tu n’es pas fou. Ce n’était qu’un mauvais rêve.—Je ne rêvais pas…On frappa violemment à la porte.—Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? tonna la voix d’un garde en faisant ébruiter avec empressement les clés de son trousseau.—Qu’as-tu vu alors ? demanda Montrose sans faire attention.Mordaunt secoua la tête.—Je… J’ai cru voir Kinnoul. Dans la rue.Le secret du parfum resta bloqué dans sa gorge.À ces paroles, la figure de Lord Montrose, si proche de la sienne, se rembrunit. Ses cheveux en bataille, rouillés de sang, lui prêtaient l’aspect d’un naufragé, tel Ulysse sorti des Enfers, échoué sur une plage lointaine, receleur de secrets appartenant aux morts. —Georges, murmura-t-il, je dois t’avouer quelque cho…Il n’eut pas le temps d’achever la phrase. Le dernier verrou claqua, et la porte de la cellule s’ouvrit.
**fin de la huitième partie**
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), neuvième partie : The Bonnie Earl
Ye Hielands an ye Lowlands
O, whaur hae ye been
They hae slain the Earl o' Moray
And lain him on the green.
Gens des Highlands et des Lowlands
Oh, où étiez-vous ?
Ils ont occis le comte de Moray
Pour l’étendre dans le pré.
-The Bonnie Earl O’Moray, Child Ballad 181 (17th century, Scotland)
**Aussitôt qu’ils eussent pénétré dans la cellule, quatre gardes s’occupèrent séparer les prisonniers, chacun d’un côté, avant de leur lier les mains par devant. Montrose fit signe à son ami de ne pas résister. Mordaunt n’y avait pourtant pas songé. Il revenait à la situation présente, à peine remis de son choc. Mais en tournant la tête vers la sortie, il retrouva tous ses repères.Lord Argyll se tenait dans l’embrasure de la porte. L’aspect de ses yeux dénonçait une nuit blanche.—Bien dormi, Archibald ? demanda Montrose entre les mains des gardes, avec autant de bonhommie qu’un hôte saluant son invité le matin.—Mieux que vous, il me semble.—Ah ! c’est que je pourrai me reposer à mon aise, bientôt.Moi aussi, se dit Argyll, je compte bien me reposer quand tout ceci sera fini.Il se tourna vers l’autre prisonnier.—Et vous, jeune homme ? Avez-vous réfléchi à ma proposition ?Mordaunt ne lui rendit qu’un regard glacial.—Très bien, répondit Argyll. Allons-y.La descente jusqu’à la rue se fit en silence. Une fois dehors, sous la pluie crachotante, ils entamèrent à pied, suivis d’une escorte nombreuse, le chemin qui menait du Tolbooth jusqu’à la place du Mercat Cross. La foule de spectateurs, des hommes et des femmes levés tôt pour assister au dénouement promis, s’épaissit en suivant le cortège. Lord Montrose, maître de lui-même malgré sa tenue piteuse et sa barbe, garda la tête haute, sans presser ni ralentir le pas. Mordaunt le suivit, cherchant Lord Argyll par-dessus son épaule, à droite et à gauche. Mais il avait disparu.Un silence perturbant régnait sur la foule. À la moindre parole chuchotée, toute l’assemblée parut en ressentir une onde mystérieuse.Quand les condamnés tournèrent la rue et aperçurent la place du Mercat Cross, Mordaunt fut frappé par l’aspect terrible de la cathédrale de Saint-Gilles, aussi imposante qu’une montagne ou un démon surgi de la terre. Elle jetait une ombre sordide et reluisante de jais sur la place, excepté là où quelques rayons de soleil grenats étaient allés se briser sur les marches de bois menant au gibet.C’est en voyant ce gibet que Mordaunt pâlit et s’arrêta brusquement. On crut que le jeune homme s’était laissé emparer par une terreur naturelle. Mais Lord Montrose, lui aussi, restait interdit de stupeur, les yeux fixés sur la potence.—Pourquoi n’y a-t-il qu’une seule corde ? demanda Mordaunt au soldat qui le contraignait à avancer. Argyll ! Argyll, expliquez-vous !Mais Argyll n’apparaissait toujours pas.—Lord Argyll a décidé de reporter votre exécution, répondit un des gardes.—La mienne ? Et Milord…—Seulement la vôtre.Mordaunt étouffa.—Seulement la mienne ! Pour quoi faire ? Pour que je trahisse ? Plutôt mourir !Sa voix déchirait le silence et attirait déjà l’attention de la foule. Quelques personnes s’attendrirent ou détournèrent la tête, croyant que le jeune homme refusait quelque marché pour lui sauver la vie aux dépens de ses camarades.Il choisissait la mort, murmurait-on, c’était bien, c’était digne. Comme dans les chansons.
On les força d’avancer jusqu’au pied de la potence, à l’écart de la foule, qui resta devant l’estrade. Montrose demandait des explications. Personne ne lui en donnait.—Mais enfin, messieurs, si vous ne comptez pas nous tuer tous deux, qu’allez-vous faire ?C‘est alors que réapparut Lord Argyll. Mordaunt l’entendit aboyer un ordre en Scot. Trop tard, il comprit que cet ordre le concernait.Avant que Mordaunt ne pût résister, on lui empoigna douloureusement les cheveux pour lui faire baisser la tête et mettre à nu sa nuque. Des mains gantées choisirent une mèche et la montrèrent à leur chef. Lord Argyll en toisa la couleur. En effet, celle-ci avait réchappé à la teinture brune.Immobilisé, Mordaunt entendit le bruit aiguisé d’une paire de ciseaux.Les mains qui le tenaient prostré lâchèrent prise. Il releva la tête, sa lèvre sanglante là où il l’avait mordue. Argyll le considéra sans trahir la moindre gêne, ni le moindre sentiment de triomphe. Il était las.—Je vous avais prévenu.—Mais c’est bientôt fini, cette comédie ? ragea Mordaunt en montrant ses dents et tirant de toutes ses forces contre les soldats qui le retenaient en arrière, tandis que le lord s’occupait à ranger la mèche de cheveux blonds dans un mouchoir.—Allons, jeune homme, un peu de retenue. Il n’y pas de quoi en faire un drame.—Comment osez-vous… !—Si vous m’aviez écouté, nous n’en serions pas là. J’espère pour vous que Monsieur le comte de La Fère saura se montrer plus disposé que vous à me rendre ces lettres.Mordaunt se figea sous le regard impassible d’Argyll.—C’était donc bien cela, dit le lord. Je vous remercie de me l’avoir confirmé.—Confirmé ? demanda Mordaunt, blême d’effroi malgré la confusion qui le dominait ; de quoi parlez-vous ?—De votre père, monsieur. Nous y avons réfléchi, cette nuit. Il fallait bien que vous ayez quelque allié hautement placé en France, faisant sans doute partie de la cour de Sa Majesté le roi, pour mener à bien votre menace de faire parvenir un message crédible au général Cromwell. De là, nous avons rassemblé nos informations sur les suivants français de Sa Majesté. Heureusement, il n’y en avait que trois ou quatre parmi ses amis les plus proches, sinon nous y aurions passé la nuit, et il nous fallait encore trouver lequel de ces hommes vous correspondait.Mordaunt ne disait rien, mais il commençait à voir plus clair dans la démarche d’Argyll, et son angoisse croissait à chaque nouvelle lueur.—Ensuite, reprit le lord, nous sommes descendus consulter l’un de vos camarades prisonniers, monsieur Hurry, pour lui demander lequel des noms que nous lui présentâmes lui semblait lié au mercenaire nommé Mordaunt. Il répondit tout de suite qu’il ne savait pas. Mais, en nous voyant si contrariés, et surtout en échange de lui accorder une exécution rapide à la hache plutôt qu’à la corde, eh bien ! ce cher Hurry eut la gentillesse de nous indiquer celui de vos amis qui serait, pour ainsi dire, dans votre secret.—Milord, dit Mordaunt, essayant de couper court le récit d’Argyll, vous vous trompez sur tout. Je n’ai pas de secret, pas de famille, je vous ai menti sur tout, milord, je n’ai pas d’alliés !—Ah ? s’étonna calmement Argyll. Cela ne s’accorde pourtant pas avec ce que nous a dit… comment s’appelait-il ?—Le capitaine Sibbold, répondit un homme à sa droite.Silencieux jusque-là, Lord Montrose laissa échapper un cri de rage.—Oui, Sibbold, c’était cela, dit Argyll, sans paraître remarquer la haine que lui vouait le condamné ; un homme très impressionnant, au fait, je n’en ai jamais vu d’aussi grand. Nous sommes donc allés lui rendre visite pour lui pour qu’il nous éclaircisse sur quelques points de votre identité, monsieur Mordaunt. Rassurez-vous, votre ami n’a rien voulu dire pendant très, très longtemps, et nous ne recourrons que rarement à ce genre de pratique barbare dont raffolent les catholiques, alors peut-être manquions-nous d’adresse. Enfin, il finit par nous avouer le nom, quand nous lui fîmes croire que nous en voulions bien plus. Je l’avais un peu deviné, de toute façon. Ce comte de La Fère me semblait bien étrange, d’après nos rapports. On dit qu’il aurait pris part à une mission pour retirer Charles Ier du feu et qu’il faillit y laisser la vie.» C’est de là que le comte tient son Ordre de la Jarretière, le saviez-vous ? demanda-t-il, avant d’adresser un sourire curieux à Lord Montrose ; Et vous, James ? C’est une jolie coïncidence. Sa nouvelle Majesté vous a fait présent du même honneur, sauf si je me trompe.—Scélérat, dit Montrose en jetant un regard noir sur Argyll.—Comme je l’ai dit, je ne suis pas fier de la démarche, dit Argyll d’un air faussement penaud, mais quand il s’agit de protéger des secrets d’état, il faut parfois se servir de grands moyens. Enfin, tout va bien qui finit bien. Nous enverrons donc un message à Monsieur le comte, pour lui signaler que son fils est notre hôte et le prier de me rendre la correspondance de Sa Majesté. J’y joindrai ce petit souvenir, puisque vous avez une couleur de cheveux assez singulière pour qu’il vous y reconnaisse. Si le messager se presse, il n’aura aucune difficulté à lui faire parvenir la lettre avant la nouvelle de votre mort, Montrose.—Mais puisque je vous dis que ce n’est pas mon père ! insista Mordaunt.—Je vois que vous ne prenez toujours pas la situation au sérieux, dit froidement Argyll, et je ne traite pas avec les menteurs. Soldats, le bourreau est prêt. Tachez que milord ne le fasse pas attendre. Monsieur Mordaunt assistera à l’exécution avant que vous ne me le rameniez au Tolbooth. Peut-être en retiendra-t-il quelque chose sur le péché de l’orgueil.Il se retourna pour partir.Le courage de Mordaunt se brisa d'un coup sec.—Non, attendez ! Attendez, je vous dirai tout !—Georges, tais-toi ! cria Montrose.Fondant sur sa proie comme un aigle, Argyll revint sur ses pas vers Mordaunt, sans faire attention aux imprécations de l’autre condamné. Argyll remplit toute la vue du jeune homme, effaçant par sa seule présence le reste du monde. Il était homme, juge, et dieu à la fois.—Parlez vite, dit Argyll.La vérité, se décida Mordaunt, étranglé par la peur. Il ne connaissait aucune autre issue, aucun autre moyen de sauver Montrose. Alors il la donna.—Le comte de La Fère n’est pas mon père, milord, avoua-t-il brusquement, essayant de tirer le mensonge au clair sans savoir par où commencer ; je ne suis que son pupille, et je ne l’ai pas revu depuis dix ans.—Cela me suffit, du moment qu’il ne tient pas à votre mort.—Justement, c’est l’inverse ! Monsieur le comte n’a aucune raison de me sauver la vie. Aussi ne lui ai-je pas envoyé la lettre. Jamais je ne la lui aurai confiée. C’est un royaliste dévoué à la couronne, milord, croyez-vous sincèrement que je puisse lui avoir demandé d’expédier à Cromwell de telles preuves contre le roi ?—C’est possible. Les pères font parfois des folies pour leurs enfants.—Je vous le jure, milord, cette lettre n’a même pas quitté le territoire. Vous savez avec qui je me suis enfui après la bataille, il n’y avait personne à laquelle j'eusse pu confier la lettre afin qu’elle arrivât en France.—Où est-elle, alors ? siffla le lord. À qui l'avez-vous donnée ?—À Kinnoul.—Kinnoul est mort, jeune homme.—C’est faux. Je suis retourné le sauver quand il s’est blessé, il est venu à Édinbourg avec moi, et il a pris la route vers Dunbar pour rejoindre Cromwell, juste après la session du Parlement. Il y sera bientôt, vous ne le rattraperez pas à temps.Argyll le considérait avec un mélange de méfiance et d’incrédulité.—Vous en êtes sûr ? Kinnoul serait le dernier détenteur de la lettre ?—Puisque je vous le dis !—Et vous ne me cachez rien d’autre ? Aucun autre complice ?—Vous savez tout, maintenant. Je vous le jure.Argyll hocha la tête.—Je vois… murmura-t-il, réfléchissant à haute voix. Dans ce cas, il n’y aurait plus moyen d'intercepter la lettre…—Oui, milord, c'est ce que j'essaye de vous dire, insista Mordaunt, d'un ton qui frôlait le bord de la raison et touchait, du bout des doigts, la folie. Son regard accompagnait chaque parole, criant de désespoir tandis que sa langue en restait au murmure tendu.—Si vous faites tuer Milord, dit-il encore, vous vous perdez vous-même. Je n’y peux plus rien.Sans rien perdre de son étrange calme, Argyll glissa la main sous son manteau et en sortit, sous les yeux écarquillés des prisonniers, un paquet étrange. Noirci, plat. Une poudre sombre s’en échappa au contact des gants d’Argyll.C'était du sang noir.—Nous avons trouvé ceci, dit Argyll en agitant la terrible preuve, sur l'un des hommes tués au Parlement. Nous savions qu'il s'agissait d’une lettre. Malheureusement, l'une des balles qui avaient touché la victime avait aussi endommagé le message et son cachet. De plus, le papier était entièrement imprégné de sang. Mais après vos explications, je suis satisfait.Mordaunt, tétanisé par cette nouvelle, refusa d’y croire. Non, non, Kinnoul ne pouvait pas être mort. Il l’avait vu. Il l’avait…Il se retourna vers Montrose et comprit la vérité. L’expression creuse du lord ressemblait au deuil plutôt qu’à la surprise.Argyll lui en fit la remarque.—Vous le saviez déjà, James ?—J'espérais m'être trompé, répondit l’autre calmement.—Une vie, perdue pour rien… murmura Argyll, comme un reproche ; je ne me réjouis pas de sa mort.Montrose rit à ces mots.—Seulement de la mienne, finalement.Il était temps. Les deux hommes se contemplèrent quelques derniers instants ; deux rivaux, deux ennemis sur le précipice d’un nouvel acte. La chute de l’un entraînerait, tôt ou tard, la chute de l’autre.Argyll rompit le silence en premier, et se détourna de Montrose.—Je vous remercie de votre aide, monsieur Mordaunt. Sans vous, nous nous serions faits bien du souci pour cette lettre. Tachez de me le rappeler, à l’avenir. Je ne suis pas ingrat, je reconnais mes dettes.—Payez-les maintenant, milord, demanda Mordaunt d’une voix rauque.—Que désirez-vous ?—Une deuxième corde. Faites-la mander au bourreau.—Ah, dit Argyll, en comprenant le sens de la demande ; navré, jeune homme, mais je n’ai aucune intention de vous faire pendre aujourd’hui.Mordaunt broncha comme sous l’effet d’une gifle.—Mais je… je vous ai tout dit.—Et voilà votre récompense.—Ce n’est pas celle que je vous demandais !—Oui, j’en conviens, mais mettez-vous à ma place, jeune homme. Sa Majesté le roi ne reste pas fidèle à ses promesses. Il me faut donc un moyen de le surveiller plus efficacement que je ne l’ai fait jusque-là. Or, votre père, ou votre tuteur si vous préférez, jouit de la confiance implicite du jeune Charles. Il n’en tire pas beaucoup de profit, sans doute à cause de cet instinct chevaleresque qui vous pousse à demander la mort ; mais moi, je saurai m’en servir. Grâce à vous.—Mais vous ne comprenez pas ! s’écria Mordaunt en se débattant, tandis qu’Argyll fit signe aux soldats de les emmener avant de partir lui-même rejoindre sa place dans le public. Argyll ! Argyll, cet homme ne vous donnera rien… !On lui assena un coup à la tête pour le faire taire.—Ne le touchez pas ! leur jeta Montrose d’une voix si terrible que les soldats eurent un mouvement de recul par instinct militaire.Mais Argyll avait déjà disparu. Traîné par ses gardes, Mordaunt cherchait à reprendre pied, à trouver une solution. Kinnoul était mort. La lettre était détruite. Il n’y avait plus rien à faire.Et Lord Montrose mourrait seul à la potence.
Non. Non, non, je refuse. Je ne veux pas qu’il meure !
Lord Montrose, de son côté, se forçait à respirer pour garder son calme. Il avait gravement sous-estimé la rancœur profonde que lui vouait son ennemi. Argyll avait vu juste au Parlement. Il avait compris que Montrose souffrirait en subissant une mort ignoble sous les yeux d’un être cher. Peut-être Argyll voulait-il aussi ôter à Montrose la possibilité de faire noble figure devant une foule qui manquait d’enthousiasme et qui verrait d’un mauvais œil la moindre trace de faiblesse de la part du condamné. Un martyr ne verse pas de larmes, tandis qu’un lâche mérite la mort.Au pied des marches, il prit sa décision.—Messieurs, dit Montrose en se tournant vers ses gardes ; accordez-moi un instant, je vous en prie. Au nom de Dieu.Les soldats hésitèrent. Mais le plus âgé d’entre eux, qui avait combattu dans la guerre et vu monter à l’échafaud autant d’amis que d’ennemis au cours de ce conflit toujours sans fin, coupa les entraves du lord et lui permit de s’avancer vers Mordaunt.Ce dernier regardait ici et là, les yeux exorbités, raide comme la mort, cherchant une issue et n’en trouvant point.—Milord…—Embrasse-moi, Georges.Il entraîna le jeune homme dans une dernière étreinte, l’embrassa, et enfouit son visage dans ses cheveux.Mordaunt sentit la bouche du condamné se presser, brûlante, contre son épaule à travers sa chemise empreinte de sueur, comme pour y laisser une marque chauffée à blanc. Il tremblait de tout son corps, réprimant des larmes, et se demanda si Montrose ressentait la même détresse.La foule attendait, impatiente. Un bourdonnement affreux faisait écho dans l’air, pareil au bruit d’une suite d’archers en joue, chacun encochant sa flèche, prêts à tirer.—N’y allez pas, le supplia Mordaunt d’une voix étranglée ; qu’ils vous y traînent, à leur maudite potence !Malgré ces paroles, Mordaunt ne voyait pas d’issue. Pas un secours, pas un espoir. Ils n’étaient entourés que d’ennemis.—Si je vous vois monter à l’échafaud, reprit-il, recourant à la menace ; si vous osez y aller sans vous défendre, sans qu’on vous y oblige… si vous osez y aller sans moi… !
Quoi qu’il arrive, nous resterons ensemble. Tu n’as rien à craindre à mes côtés.
Montrose lui fit signe, par une pression brusque, de se taire.—Je dois te demander quelque chose, murmura-t-il gravement.À cette heure fatale, le calme de son ton fit enrager le jeune homme.—Que me veux-tu de plus, sangdieu ?! Que je te voie mourir ? Que je me taise, que je prie pendant qu’ils te passent la corde ?Il n’avait jamais tutoyé le lord ainsi.Après toutes ces nuits blanches et ces cauchemars remplis de mort, de sang, de cris sur le bord d’une rivière ou au bout d’une corde, fallait-il qu’il y assistât, maintenant ? Était-ce là sa punition pour ne pas s’être fait vengeur ? Et voilà que par sa faute, Montrose allait mourir.—Le roi, Argyll, tous ces misérables…, marmonnait-il, le regard errant comme un fou sur le point de se jeter dans l’abime ; Je les tuerai tous, où qu’ils se trouvent. Je les trouverai… J’irai jusqu’au bout du monde, s’il le faut…—J’aimerais mieux que tu me rendes un service.Comme un animal saisi au col, Mordaunt se tendit dans l’étreinte du lord, pourtant incapable de s’en libérer, même sous l’emprise d’un désespoir qui tournait à la rage.—Lequel ? cracha Mordaunt. Tu veux que je leur pardonne, en plus ? Que je pardonne à ton roi ? Jamais, m’entends-tu ? Jamais !Il sentit alors le condamné tourner la tête de manière à lui parler à l’oreille. L’haleine de Lord Montrose lui frôla le cou, et une voix plus faible qu’un dernier soupir lui parvint :—Dans le cabinet d’Argyll, il y a une cassette… Georges, calme-toi, je t’en prie, écoute-moi. Te souviens-tu de la cassette ?Mordaunt, étourdi de peur et de haine, fit un effort pour se calmer. Oui, se dit-il, c’était vrai. Quand Argyll l’avait interrogé, il avait sorti une cassette dans laquelle étaient enfermées les copies dont Mordaunt s’était servi au Parlement.—Que contient-elle ? demanda-t-il tout bas, sa voix froissée par l’épaule contre laquelle il appuyait sa joue.—Je n’en sais rien, mais je connais Argyll. Cet homme n’est jamais satisfait d’une seule précaution, il lui en faut toujours douze. Alors je mettrais ma main à brûler que cette lettre perdue avec ce pauvre Kinnoul, aussi précieuse qu’elle fût à notre ennemi, est loin d’être la seule manivelle dont se sert Argyll pour faire danser Sa Majesté.—Vous croyez que…—Que cette cassette contient sans doute bien d’autres preuves, enfin, d’autres documents qui serviront de crampons à Argyll pour ne pas tomber en disgrâce et, du même coup, prendre possession du pouvoir.—Mais je suis prisonnier, Milord, comment voulez-vous…—Échappe-toi, alors, tu en es plus que capable. Si cet abruti d’Argyll t’épargne, c’est qu’il te sous-estime. Et si nous n’ôtons pas les dents à cette vipère, si nous lui laissons de quoi paralyser le roi et toute son autorité divine, l’Écosse n’aura plus aucun espoir. Quoi que renferme cette cassette, Argyll s’en forgera des armes contre Sa Majesté…—Qu’il le fasse ! siffla Mordaunt. Charles II est encore plus misérable que son père, il a fait pire que vous vendre, il vous a rendu sans même en tirer profit !—Damn it all, Georges, tiens-tu sincèrement à me venger ? gronda Montrose, la voix entrecoupée d’émotion, de peine, et peut-être de remords ; alors fais en sorte que ma mort ne soit pas en vain. Argyll est un monstre qui croit triompher. Prends-lui donc sa victoire ! Arrache-lui l’Écosse, sans la rendre à Cromwell. C’est la dernière chose que je te demande.Il se tut un instant, avant de rajouter :—Et arrache-lui ma famille, si tu peux. Ma femme, mon fils…Mordaunt sentit des larmes lui brouiller la vue.Alors le lord s’écarta pour admirer la figure de son ami une dernière fois. Il y lut la bonne réponse.—N’oublie pas.Georges lui rendit en sourire comme il pût.—Comme si j’en était capable… dit-il d’une voix rauque, la gorge nouée ; mais j’ai la mémoire longue, Milord.Montrose hocha la tête, cherchant une parole de remerciement ou de regret.Il finit par répondre :—Un peu trop, des fois. Il y a des choses qui valent la peine d’être oubliées.Sans prévenir, on sépara les prisonniers, Mordaunt tiré tant bien que mal en arrière, tandis qu’on guida Montrose, la tête haute, vers l’estrade.Les marches menant à l’échafaud essoufflèrent le commandant affaibli par sa captivité. Il s’enquit de la procédure auprès d’un assistant du bourreau. Un dernier discours lui étant interdit par ordre d’Argyll, Montrose dicta quelques brèves paroles à un jeune page qu’on lui présenta. L’enfant n’avait sans doute pas douze ans. L’âge de son fils.Un clerc s’avança vers Montrose, un livre en main. On y avait attaché une corde, comme pour en faire un pendentif. Montrose reconnut l’œuvre et sourit de la mauvaise plaisanterie que lui crachaient ses bourreaux.—Permettez, dit le clerc.Montrose inclina la tête pour qu’on lui passât le collier railleur. Il s’agissait en fait d’une œuvre courte dédiée à ses exploits militaires : La vie du marquis de Montrose, écrite par le Révérend Georges Wishart.—Vous savez, dit-il au clerc qui tenait pourtant à se retirer au plus vite, je ne me suis jamais senti plus honoré que par ce livre, y compris le jour où Sa Majesté m’octroya la jarretière.Cet ordre de la jarretière, le roi Charles II le lui avait remis comme un baiser de Judas, joint à la lettre qui avait scellé le sort de Lord Montrose en lui ordonnant de mener à bien l’invasion clandestine de l’Écosse.Le clerc, interloqué, ne sut pas répondre. Il s’écarta alors pour faire place à deux révérends en robes noires. Ces derniers tentèrent, tant bien que mal, à soutirer une confession du condamné, le menaçant de damnation éternelle s’il n’avouait pas les accusations faites par le parlement. Montrose daigna à peine leur rendre une seule parole.—Vous m’avez excommunié du Covenant. Que pouvez-vous de plus contre mon âme ?—Il ne tient qu’à vous de réparer cette faute, monsieur.Monsieur, et non milord. Un excommunié ne mérite aucune politesse.Face à un refus inébranlable, les religieux descendirent de l’échafaud. Mordaunt les regarda partir, se demandant s’il se souviendrait de leurs noms ou visages, et pour combien de temps. Ces détails lui échappaient tant il s’efforçait à garder les yeux rivés sur l’estrade. La potence faisait au moins trente pieds de haut. La foule qui s’était assemblée n’aurait aucun mal à voir la malheureuse affaire. Un spectacle à la portée de tous.Montrose se laissa lier les bras pour qu’ils ne fissent pas de mouvements convulsifs au moment fatal. Le bourreau se montra généreux, attendant un instant pour que le lord se recueillît en silence. Puis on lui passa le nœud coulant. Montrose se rengorgea au contact de la corde contre son cou. Le collier se resserra, encore tiède de la chaleur des mains du bourreau.—Combien de temps pendrai-je ? demanda-t-il tout bas.—Trois heures, milord.Montrose le pria de prendre le contenu de sa bourse, toujours dans sa poche. L’argent tinta doucement. Le bourreau le remercia.La pluie en crachat s’était arrêtée. Montrose ferma les yeux, profitant d’un rayon de soleil qui réchauffa la scène et lui ramena de beaux souvenirs de lacs étincelants et de ciels bleus. Il mit un pied sur l’échelle qui le porterai plus haut, puis un autre. Il gravit ainsi, à reculons, chaque marche jusqu’à atteindre la hauteur voulue.C’est ici qu’il confronta enfin les visages de la foule et retrouva, avec un sentiment de haine et de dégoût qu’il s’était promis de bannir de son cœur, la figure spectrale d’Archibald Campbell, Lord Argyll. Ce dernier ne le quittait pas des yeux, ne clignait pas, ne respirait pas. Il semblait pétrifié, un homme taillé dans la montagne, résolu et pourtant dénué de tout triomphe. Croyait-il bien faire ? se demanda Montrose, avant de se reprendre. Ces derniers instants ne revenaient pas à cet homme. Lui-même, avait-il fait les bons choix ? Avait-il servi un roi digne de son peuple ?—Mon Dieu, veillez sur l’Écosse, murmura-t-il.Montrose tourna la tête. Il revit celui qu’il cherchait vraiment.Il ouvrit la bouche.La corde lui coupa violemment la parole. Sur le signal d’Argyll, le bourreau avait bousculé l’échelle d’un coup sec, tandis que ses assistants tiraient ensemble pour remonter le corps par le cou, bien haut à la vue de tous.Le spectacle fit horreur.Pendu trop haut pour que le bourreau ne lui épargnât un supplice rallongé en lui sautant sur les épaules comme de coutume, Montrose se débattit contre le nœud. Un râle sortit de sa bouche. Plusieurs cris répondirent dans la foule. Quelques personnes se couvrirent le visage, effrayées par la gigue que parodiaient les jambes du pendu, ses pieds foulant le vide, cherchant la terre ferme.Georges, paralysé, ne parvenait pas à détourner son regard. Il vit avec horreur la couleur écarlate et pourpre se répandre dans la figure et les oreilles de cet homme qui avait toujours tenu à garder un aspect noble. Une sentence de mort avait suffi pour lui ôter cette dernière dignité.Les débattements s’affaiblirent, quoique Mordaunt se sut pas après combien de temps. Les hoquets, les râles, les gorgés à sec et les soubresauts affreux se convertirent, peu à peu, en grincement cauchemardesque sur fond blanc. Il ne restait bientôt que le bruit de la corde et du poids lourd qui s’y balançait, insensible, engourdi, inhumain. Un vent d’orage commença à se lever, écartant, par son souffle, les cheveux blonds-fraises du visage cadavérique.
Le bourreau monta sur son échelle et constata qu’il ne restait plus aucun pouls. Il fallut tout de même laisser pendre Montrose selon les ordres du Parlement.C’est alors que retentit un son terrible dans le silence ; un rire dément provenant du gibet.La foule, comme un nuage de corvidés croassant en prenant leur envol, s’écarta de la potence, se bousculant de peur et de panique. Le bourreau, du haut de son échelle, glapit en sentant que le perchoir se penchait dangereusement en avant et dut s’accrocher pour ne pas se rompre le cou. L’un de ses assistants avait oublié de tenir ferme l’échelle, distrait par la confusion et cherchant, comme tant d’autres, la source de ce rire qui prenait encore et encore de l’ampleur.Seul Argyll, dans la foule, reconnut la voix du rire avant qu’elle ne se convertît en sanglots effrénés, plus effrayants encore. On crut à un fantôme, ou quelque signe du diable. Personne ne voyait que Mordaunt, derrière la plate-forme, perdait enfin la raison.Le supplice n’était pas encore fini. Trois heures. Le Parlement avait insisté sur ce point., et Lord Argyll veillerait à ce que l’on respectât la consigne sans se soucier de la foule qui commençait à se disperser. Ses yeux injectés de sang restaient rivés sur le corps de James Graham.Puis vint l'heure de la deuxième punition due aux traîtres. La deuxième mort subie par Milady.On fit descendre le corps, qui s’affaissa lourdement sur le plancher de l’estrade. L’un des assistants porta la hache au bourreau. On ajusta le corps sur un billot. Pendant ce temps, la foule se rassemblait une deuxième fois, celle-ci plus inquiète. S’attendait-on à ce que le condamné se relève ? Un rayon de soleil frappait l’échafaud d’une lumière fulgurante. Le bourreau leva la hache.Un coup pour le bras gauche, un second pour le bras droit. Au troisième, plusieurs personnes s’évanouirent avant que le bourreau ne pût lever haut la tête du traitre et proclamer sa mort. Il dut hausser la voix quand un nourrisson se mit à pleurer dans le public, lâchant des cris de bête égorgée.Satisfait, Lord Argyll se fendit un passage pour rejoindre le côté gauche de l’échafaud. Un lieutenant lui parla à l’oreille. Argyll hocha la tête et se pencha sur le vicomte de La Fère, qui gisait à demi-évanoui entre les bras colossaux d’un soldat aux cheveux roux assortis à sa figure en feu.—Que s’est-il passé ?Le soldat se rengorgea sous le regard vif du chef covenantaire.—Je… Un malaise, milord.En effet, Argyll constata la pâleur de son otage.—Monsieur Mordaunt ? dit-il bien haut, peut-être trop haut vu le silence qui hantait la place du Mercat Cross.Le jeune homme parut s’éveiller et leva les yeux. La haine y crépitait comme une flamme bleue. Ses lèvres laissaient deviner des paroles qu’Argyll, aussi près qu’il fut, n’entendait pas.Le lord s’approcha du malade pour le prendre par les épaules, malgré le mouvement instinctif du jeune homme pour le repousser avec ses mains liées, sans résultat.—Répétez, dit encore Argyll.Il répondit d’une voix certes éteinte, mais à l’accent terrible :—Dieu vous jugera, complice de Baal.Argyll roula des yeux. Voilà que le jeune homme redevenait fou, et fanatique de surcroît ! Quelle plaie.—Ramenez-le au Tolbooth, ordonna-t-il. C’est fini, maintenant.Mais en son for intérieur se débattait un doute immonde. Mon Dieu, pria Lord Argyll, faites que tout soit fini.Le bourreau et ses assistants se préparaient déjà à accueillir le deuxième groupe. On essuyait le peu de sang qui s’était répandu sur les planches de l’estrade. On vérifiait la corde. Il fallait encore qu’elle servît à pendre les suivants de Montrose.
**fin de la neuvième partie**
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), dixième partie : De mère en fils
—Non, dit Athos, ce n'est pas Raoul non plus qui m'inquiète, car il se conduira, je l'espère, en gentilhomme, et s'il est tué, eh bien ! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait, eh bien…
Athos passa la main sur son front pâle.
—Eh bien ? demanda Aramis.
—Eh bien ! je regarderais ce malheur comme une expiation.
-Alexandre Dumas, Vingts ans après (Ch. XXXVIII « Un dîner d'autrefois »)
**Sur le chemin du retour, le prisonnier refusa l’aide de ses deux gardes, dont le jeune soldat roux, pour marcher jusqu’à la prison du Tolbooth. La tête haute, le regard nuageux, il titubait en allant et finit par trébucher. On voulut le traîner debout, mais il secoua la tête et se releva seul malgré ses mains toujours liées :—Pardonnez-moi, messieurs. Mon deuil m’étourdit, mais je reste un fier soldat du Covenant. Vous ne me traînerez pas là où j’irai sans peur ni faiblesse.—Tiens donc ! ricana son escorte plus âgée, un soldat de trente à trente-cinq ou quarante ans ; vous prétendez être covenantaire ? Que faisiez-vous au service du traître Montrose, alors ?—Lord Montrose n’est pas plus traître que vous, monsieur, répondit le prisonnier avec le même dédain dont lui témoignait le premier garde. Il a servi la vraie religion en servant son roi. Ce n’est pas à ses pieds que retombent la perfidie catholique et l’ambition.—Catholique ? demanda le deuxième garde roux, le même qui avait observé le mercenaire français tout au long de l’exécution et l’avait donc rattrapé au premier signe de malaise.—Oui, catholique ! siffla le prisonnier ; Milord Montrose a eu tort de se fier à ce papiste de roi Charles. Car nous le savons, nous autres Français, que Sa Majesté le roi d’Écosse n’accepte le Covenant sacré qu’à contrecœur. Milord n’a rien voulu savoir. Il espérait persuader le jeune roi par la douceur et lui montrer la bonne voie comme il a su me la montrer, moi qui n’avais aucune foi sur terre avant de croiser son chemin. Et le voilà mort en martyr, à présent. C’était le prix à payer. Jamais Milord n’aurait soupçonné que Lord Argyll irait jusqu’à vendre son pays pour s’accaparer le pouvoir…—Tais-toi donc, impie, personne ne t’écoute ! dit le premier garde en menaçant de le frapper.Mais le roux lui retint violemment la main. S’il était jeune, il était aussi plus grand et fort que son collègue.—Laisse-le ! Milord Argyll nous a ordonné de le raccompagner, rien de plus.—Parce que tu y crois, à ces âneries ? C’est un mercenaire étranger, William, il se moque de nous. Tout ce qui lui importe, c’est l’argent et sa peau.—Et moi, je te répète que tu n’iras pas au-delà de la consigne.Sa voix manquait d’autorité, mais l’autre soldat se laissa convaincre par la force démesurée de son collègue larmoyant. En effet, le discours mais surtout l’aspect du prisonnier l’avaient ému, ce jeune William. Un simple mercenaire ne se serait pas évanoui en voyant pendre son commandant. Or, ce mystérieux Mordaunt avait versé des larmes au pied de l’échafaud, et William avait eu de la peine à dissimuler sa pitié en entendant le prisonnier supplier à Argyll de le laisser mourir aussi plutôt que de l’épargner.Car le discours mais surtout l’aspect du prisonnier l’avaient ému, ce jeune William. Un simple mercenaire ne se serait pas évanoui en voyant pendre son commandant. Or, ce mystérieux Mordaunt avait versé des larmes au pied de l’échafaud, et William avait eu de la peine à dissimuler sa pitié en entendant le prisonnier supplier à Argyll de le laisser mourir aussi plutôt que de l’épargner.Non, se dit l’Écossais, ce Mordaunt ne pouvait pas être un simple mercenaire. William ne comprenait pas ce qu’il voulait insinuer au sujet du roi et de Lord Argyll, mais il n’avait aucune raison de douter de sa foi professée. Voilà au moins une bonne chose que ce traître Montrose avait accompli avant sa mort.Ils traversèrent tous trois le seuil du Tolbooth en silence et montèrent les escaliers, le prisonnier blêmissant à chaque marche mais faisant un effort suprême pour ne pas succomber à un deuxième malaise.Dès qu’ils eurent déposé le prisonnier dans sa cellule, le premier soldat voulut repartir rejoindre la ronde en grommelant, énervé par son collègue qui ne quittait pas leur charge des yeux. De toute manière, seul William était de garde. Lui pouvait s’en aller, il avait mieux à faire ailleurs.—Tu viens ? demanda-t-il, sachant qu’il n’était pas prudent de rester seul avec un prisonnier. Les tentatives d’évasions commençaient souvent par cela.Mais en voyant que William s’attardait encore, l’autre s’en alla. Sans doute s’inquiétait-il pour rien. William demeura pour s’assurer que le prisonnier était bien installé sur son banc, sans se douter que Mordaunt l’observait à travers ses cils en faisant semblant d’avoir les yeux fermés. Son expression naïve montrait toute sa pensée chamboulée ; l’admiration, la méfiance, mais surtout la curiosité s’y disputaient la place principale. De peur de se trahir, Mordaunt se pinça douloureusement le creux de sa main pour s’empêcher de sourire—sourire instinctif, dénué de joie humaine, et plus semblable au mouvement animal d’une panthère qui épie sa proie depuis les ombres et laisse entrevoir ses crocs.Il fallait patienter et savoir jouer au plus fin. Toujours assis, Mordaunt reposa sa tête contre le mur. Sa fatigue était réelle, mais il la poussa plus loin, s’abandonnant à une pose et une expression qui rappelaient la souffrance fascinatrice d’un Saint Sébastien à l’agonie.—Comment vous sentez-vous ? demanda le soldat William d’une voix douce et craintive comme en prennent les gens timides pour ne pas entacher le silence votif d’une église.À ces mots, le prisonnier releva les yeux. William se rengorgea.L’étranger ne lui avait jamais paru aussi frêle. Ses cheveux épars sur ses épaules, ses joues pincées de rouge sur un teint aussi pâle que la neige. William ne put s’empêcher de remarquer la fragilité du soi-disant mercenaire. Il lui aurait donné vingt ans tout au plus, seulement deux ans de plus que lui. Sa barbe d’un jour poussait à peine, et ses longs cils encadrant un regard bleu ciel lui prêtaient l’apparence d’une jeune fille éplorée.William avait entendu dire que c’était un bâtard français ou anglais—bref, un étranger à moitié noble. Eh bien, se dit-il en admirant malgré lui les traits du prisonnier ; on ne faisait pas de nobliaux comme ça en Écosse.Le prisonnier tenta de se relever, s’appuyant au mur à l’aide de ses mains entravées devant lui. William s’avança pour l’aider. Mais l’étranger eut un mouvement soudain de recul, et son visage se raidit de honte et de fierté. Il parvint, tant bien que mal, à se remettre debout sur ses pieds.—Si je me sens bien ? Mais quelle différence ? demanda Mordaunt. Puisque ma vie ne servira plus qu’à renforcer le pouvoir d’Argyll sur ce royaume, pourquoi m’en inquiéter à présent ?Aussitôt la question posée, il parut frappé par une pensée soudaine, visiblement douloureuse, qui lui tordit la bouche de douleur. Sa figure déjà blême se vida du reste de son sang.—Pourquoi, Seigneur ? Pourquoi me garder en vie ? murmura-t-il tout bas comme pour s’adresser à un dieu omniprésent, et pourtant suffisamment fort pour que William l’entendît et profitât de l’accent tragique qu'il y mit. J’aurais mille fois préféré que vous me fassiez subir la corde avec Milord…Il rougit alors de honte en remarquant que son garde l’observait.—Je vous demande pardon, monsieur dit-il d’une voix éteinte.Monsieur ? s'étonna William. Quelle étrange manière de lui adresser la parole, surtout de la part d’un nobliau.William jeta un coup d’œil autour de lui. Ni carafe, ni gabelle. Visiblement, on avait fait jeûner les condamnés la veille.—Voulez-vous de l’eau ? demanda-t-il.Le prisonnier secoua doucement la tête.—Je n’ai besoin de rien. Plus rien.Ses yeux brillaient pourtant de fièvre. S’il ne reprend pas des forces, se dit William, et que son état s’empire, Lord Argyll cherchera le responsable.—Vous devriez au moins manger un peu. Je pourrais revenir dans quelques instants, il n’y aura pas grand-monde en bas à cette heure-ci…William s’interrompit au son d’une nouvelle clameur, celle-ci provenant de la fenêtre—un bruit d’horreur, étouffé par la pauvre distance. Le jeune soldat devina qu’on pendait et décapitait à présent les autres suivants de Lord Montrose. Des mercenaires étrangers mais aussi quelques Écossais, comme ce Sibbold dont il avait entendu les cris dans la prison le soir précédent, et puis l’autre sbire... Hurry, c’était ça, John Hurry.William eut la délicatesse de ne pas en parler au prisonnier. Il était assez mal en point comme cela.—Tout le monde est occupé en ce moment. Si je m’absente quelques minutes, personne ne le remarquera.Il n’y avait pas de mal à laisser le prisonnier enfermé à clé, se dit William. Et si le prisonnier reprend des forces avant mon retour, eh bien, je me tiendrai sur mes gardes, voilà tout. Je poserai la petite collation par terre, près de la porte, et je ferai attention de ne pas me laisser surprendre par une tentative de résistance du prisonnier, s’il en a seulement assez de force. Ah, ces nobliaux français ! On les fait plus beaux, là-bas, mais ça ne vaut pas la jeunesse robuste des clans.—Faites alors, dit le prisonnier. J’ai mon argent, s’il vous en faut.Il leva ses mains toujours liées et défit de ses longs doigts calleux les lacets de son col. La chemise crasseuse de sueur et de sang découvrit, au bas de sa gorge, une fosse entre des clavicules parsemées de taches de rousseur. William sentit une chaleur lui monter aux joues tandis que l’autre s’efforçait de retirer une bourse pendant à son cou avant de la tendre au garde rougissant.William la prit sans un mot. Mais à peine eût-il rangé la bourse qu’il vit le prisonnier blêmir et, comme une jeune fille subissant le martyre, tomber en avant, les yeux fermés. William le rattrapa de justesse entre ses bras, son cœur battant la chamade sous le poids inattendu. La chose ne dura qu’un instant. Mordaunt se redressa, le souffle coupé, en s’appuyant de ses mains jointes contre la poitrine du jeune homme. Puis, toujours en état de stupeur, il se rassit sur son banc et ferma les yeux. La fatigue l’emporta.William resta tétanisé quelques instants, le visage enflammé.—Je…Un bruit de froissement d’ailes retentit de l’autre côté de la fenêtre—qu’on avait, pendant l’exécution, barrée pour s’assurer que le prisonnier ne se soutirerait pas à l’hospitalité d’Argyll—et William sursauta, tiré brutalement de sa transe. Et sans rien de plus, il s’enfuit en claquant la porte et le verrou.Mordaunt rouvrit les yeux. Ils semblaient avoir tourné au noir, tant les pupilles s’étaient dilatées. Leur couleur bleue si vive s’y était noyée, engloutie.Puis il desserra son poing et considéra froidement, sans ressentir la moindre joie, ni la moindre haine, cette petite clé volée à Lord Argyll au pied de l’échafaud ; cette clé dérobée en douce quand il avait fait semblant de vouloir repousser le lord malgré ses liens.La clé brilla d’une lueur terne sous la lumière du jour. Mordaunt l’admira longtemps. Elle reposait au creux de sa main. La même main contre laquelle Montrose avait pressé ses lèvres.
N’oublie pas.
**—Cessez donc de faire la grimace, monsieur Georges.—Aïe ! mais tu me fais mal, Grimaud ! s’écria le garçon tandis que le laquais lui appliquait une pommade agglutinative sur sa joue encore sanglante.—Que cela vous serve de leçon, monsieur. Je vous avais demandé de ne pas traîner, mais vous n’en avez fait qu’à votre tête.Le garçon se renfrogna.—Sombres brutes.—Je vous avais prévenu.—Si tu savais ce qu’ils m’avaient dit, tu serais—aïe ! — tu verrais que j’ai eu raison !—Allez-y, monsieur Georges. Je vous écoute.Mais le garçon, les yeux rougis et sa paupière gauche difforme et enflée par un coup de poing, devint tout rouge. Les paroles lui manquèrent.—Monsieur Georges ? insista Grimaud, son ton radouci cette fois.—Où…, commença l’enfant avec difficulté, non seulement à cause de sa gorge meurtrie par un coup de coude, mais aussi par crainte de toucher à une création fragile qu’il savait irréparable.Néanmoins, il reprit sa phrase.—Où est ma mère, Grimaud ?—Monsieur ? répondit le laquais, la terreur se dévoilant sur sa figure.L’enfant, croyant avoir rappelé le souvenir d’un accident atroce, s’empressa de balbutier :—Ma famille, alors ! Si tu ne peux rien dire sur ma mère, parle-moi au moins de n’importe qui d’autre, du moment que je leur appartienne ! Je… je sais bien que je ne suis pas venu de nulle part, Grimaud. J’avais une nourrice, une maison, je me souviens de ces choses !C’était un demi-mensonge, car si Georges s’était autrefois rassasié par le souvenir de cette enfance de l'autre côté d’une mer lointaine, ce souvenir lui filait entre les doigts d’année en année, comme une gorgée d’eau retenue au creux de ses mains. L’eau disparaissait à vue d’œil. D’abord le souvenir du visage de sa nourrice, suivi par le plan de la maison, ou juste le chemin qu’il empruntait tous les jours, ou presque, dans un jardin sauvage à l’anglaise. Puis s’étaient estompés les traits exacts de sa mère, jusqu’à ce qu’elle ne soit réduite, aujourd’hui, à des éléments solitaires, des perles d’un collier décousu—sa voix, ses yeux, le parfum qui l’enveloppait quand elle le prenait dans ses bras. Le souvenir de ses lèvres pressées contre sa petite joue potelée qui la faisait rire… Il ne se souvenait plus de son rire.Grimaud secoua la tête, comme si on lui avait demandé de ressusciter les morts.—Ne me demandez pas cela, monsieur Georges. C’est impossible.—Pourquoi impossible ? insista l’enfant. Si tu sais…—N’avez-vous pas été sage, quand monsieur Aramis a proposé de répondre à vos questions ?—Oui, mais…—Et ne vous ai-je pas tenu parole en gardant ce secret, même contre Monsieur le comte ?—C’est vrai, avoua Georges, tout penaud.Plus Grimaud parlait, plus il allait vite, comme un messager prenant des marches à trois et à quatre. Il cherchait ses mots, lui qui ne parlait pas d’ordinaire, sauf à la demande du comte, et surtout avec son jeune pupille.—Vous aurez bientôt treize ans, monsieur Georges. Pourquoi me presser avec ces questions ? Monsieur le comte vous a promis de… de vous révéler tout ce qui vous est dû dans quelques mois. Vous a-t-il jamais menti ?—Jamais, répondit Georges tristement.—Voilà votre ré… Ah !Grimaud remarqua soudainement que la blessure de l’enfant au sourcil s’était remise à saigner. Il rattrapa la grosse goutte écarlate de justesse alors qu’elle traçait un arc autour de l’œil gonflé, en pressant un linge rosi au bon endroit. Georges se laissa faire. Il se mordit la lèvre, qui, elle aussi, était fendue comme la peau au-dessus de sa paupière.—Tu n’as jamais eu de famille, Grimaud ?Grimaud ne réagit pas à la question, sauf en se tendant à l’intérieur, comme une corde à laquelle on aurait accroché un poids jeté dans le vide.—Tu n’en as jamais voulu ? demanda Georges.La question était sincère. Georges voyait bien que, par-dessus tout, sa loyauté au comte de La Fère régnait dans le cœur de Grimaud. Ce n’était donc pas par manque d’humanité que Grimaud lui cachait sa famille. C’était peut-être, raisonna l’enfant, que Grimaud ne comprenait pas son besoin de retrouver cet objet perdu.Cette idée serra le cœur du jeune garçon. Grimaud n’avait ni femme, ni frères ou sœurs. Il était comme lui, finalement. Seul, entouré de personnes qui ne pouvaient se passer de lui, mais qui, au fond, n’étaient pas sa famille. Raoul avait Monsieur le comte. Monsieur le comte avait Raoul. Georges n’avait que ce souvenir du portrait de Madame ; un souvenir brouillé par la nuit, la lumière d’une chandelle, et des larmes.Et Grimaud, qu’avait-il ?Grimaud avait Georges. Et si le garçon l’ignorait encore, Grimaud, de son côté, venait tout juste de s’en rendre compte.La vérité lui déroba ses moyens.Georges leva la tête. Quelle ne fut sa surprise quand il s’aperçut de l’effet qu’avait eu sa question sur le laquais.Ce dernier, ému, ne trouva pas d’abord les mots qu’il lui fallait. Il hésita longtemps. Ses yeux, si expressifs et illisibles à la fois, fixaient un point invisible, sans rien voir. L’amour lui déchirait le cœur, où tambourinait encore et encore et encore ce secret, tous ces secrets que Grimaud gardaient pour son maître, aussi bien qu’ils gardaient les siens.Le fantôme de Milady le poursuivait, à sa manière. Le bras de Madame restait imprimé dans ses mains vides. Sa voix, tantôt menaçante, tantôt suppliante, semblait renaître sur la brise ou la bourrasque, comme un murmure dans son oreille ; cette voix qu’il avait entendu crier de terreur dans le bois, bien avant.Grimaud ouvrit la bouche pour parler.Mais avant qu’il ne pût entamer sa réponse, le laquais se tendit, comme un lièvre au son d’une branche cassée. Il se retourna d’un mouvement vif.Quelqu’un était apparu dans l’embrasure de la porte.—Laissez, Grimaud, dit Athos en entrant.Georges sursauta à l’arrivée de Monsieur le comte et se retourna, lui aussi, avant de grimacer de douleur. Ses côtes n’avaient pas été épargnées dans la bagarre.Grimaud, ayant retrouvé son air morne, se redressa machinalement et, sans se laisser attendrir par le garçon qui le suppliait du regard de ne pas partir, quitta les lieux. Son silence d’habitude naturel semblait l’avoir étourdi.Monsieur le comte attendit que le laquais fermât la porte avant de prendre alors sa place à côté de Georges, s’asseyant pour reprendre le travail du laquais. Il trouva le pansement tout prêt, coupé à la bonne longueur, rangé sur une table basse. Sa main aux longs doigts d’archers se referma sur le menton écorché de son pupille, l’obligeant à lever la tête et mieux éclairer ses blessures. Il lui appliqua le baume puis le premier linge.Georges tremblait, soit pour ne pas laisser paraître sa douleur, soit pour ne pas bondir à la poursuite de Grimaud. Sans parler, évidemment, de l’effet qu’avait toujours sur lui le regard clair et perçant de Monsieur le comte, si doux fût-il. Il ne s’était pas attendu à ce que Monsieur le soignât lui-même. Georges rougit de honte de paraître ainsi crotté et saignant devant cet homme si emblématique de tout ce qu’il admirait. Il en vint presque à regretter la bagarre qui lui avait infligée ces blessures. Pas tout à fait, mais presque.Une fois les plaies pansées, le comte regarda autour de lui, remarqua un sceau d’eau fraîche sur sa gauche, et y repêcha un lambeau qu’il essora avant de l’appliquer, bien doucement, contre la pommette contusionnée du garçon. D’un mouvement subtil du regard, il fit signe à son pupille de tenir le linge lui-même. Georges s’exécuta. Ses larmes s’étaient séchées, remplacées par une colère de martyr indigné.—Vous vous êtes battu ? demanda le comte de sa voix grave et calme.—Oui, Monsieur.—Avec ?—Les deux cousins Lavardin.Deux adolescents qui s’apprêtaient à rejoindre le service du roi au printemps. Pas étonnant qu’un enfant de douze ans ne pût leur tenir tête.—On m’a pourtant signalé que vous étiez trois contre un.Georges plissa des yeux.—Philippe Le Baume y était aussi, Monsieur, mais il n’a fait que regarder.—Belle attention de sa part. Et le motif ?Le garçon se renferma dans le silence. Monsieur le comte insista.—Que vous ont-ils dit, Georges ?Toujours rien. Si le garçon avait cherché querelle ou demandé satisfaction pour une insulte, ce dernier semblait peu disposé à en partager les détails. Il gardait jalousement sa vengeance, au risque de se la voir dérober par son redoutable tuteur.Athos hocha la tête.—L’affaire est-elle au moins réglée ?—Oui, Monsieur.Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Georges aurait préféré que ses agresseurs lui eussent demandé pardon, le visage écrasé par terre. Qu’on le traitât de bâtard, Georges y était habitué ; tout le monde en disait autant aux alentours, sans forcément y voir du mal. Les seigneurs se devaient bien quelques péchés mignons, après tout, et un enfant naturel faisait bien taire certaines mauvaises langues qui fomentaient les rumeurs rodant autour du brave comte et de son aversion quasi-monastique pour le beau sexe.Malheureusement, la jeunesse n’est pas sage et préfère abuser de ses connaissances mal-acquises, surtout contre un petit bâtard insolent et gringalet. C’est ainsi que les cousins Lavardin lui avait lancé à la figure des moqueries sur ses airs de demoiselle, sur son mutisme malappris, et finalement—l’accusation qui fit déborder le vase—sur les intentions du comte de La Fère à l’égard de son jeune pupille, vu que le comte n’avait pris ni maîtresse ni paysanne depuis un mystérieux veuvage. Déjà hilares, les ricanements des jeunes hommes ne firent que redoubler en voyant la victime pâlir et trembler violemment.Georges eut donc l’avantage de la surprise, se jetant à mains nues sur les deux garçons avant qu’ils n’eussent le temps de lui rire au nez quand il leur demanda raison. Il leur griffait la figure, leur mordait les doigts, et donnait des pieds et des coups partout où il put les atteindre, percutant même un nez qui se disloqua de manière à tirer de son propriétaire un hurlement sauvage.Ce dit, les Lavardin, avec leur taille et leurs forces supérieures prirent vite le dessus, et les deux vauriens s’acharnèrent sur leur agresseur qui se débattit comme un diable ou un tigre. On voulut lui couper une oreille, ou peut-être l’effrayer par cette menace. Georges ne fit que se défendre de plus belle en criant tous les jurons à sa connaissance (il n’en avait que quatre, dont deux gascons), et se trancha finalement la paume en battant de côté la lame qui s’approchait de son visage, blessant par ce geste le cousin cadet qui se prit la pointe dans son bras. Tous ces cris finirent par attirer l’attention de Tanguy, le fils de l’intendant Charlot. Les garçons prirent la fuite.Au château, Monsieur le comte reprit fermement le menton de son pupille, le forçant à croiser son regard minerval.—Je ne vous félicite pas, Georges, dit-il ; un gentilhomme se bat avec une épée ou pas du tout, je vous l’ai dit.—Oui, Monsieur.—Il me semble que je vous avais prié de ne plus tarder avec ces garçons.—C’est vrai, Monsieur, répondit l’enfant ; je n’ai pas voulu vous désobéir.Athos reconnut l’ombre de Milady dans ce petit visage bien endommagé. Mais, contrairement à son habitude, il ne se retira pas. Il entrevoyait enfin autre chose chez cet enfant encore tout bouillant de courroux.L’expression d’Athos se radoucit.—Et pourtant, reprit-il, je connais un jeune homme bien brave dont le sang n’aurait fait qu’un tour à la moindre offense et qui, s’il vous voyait dans cet état, vous applaudirait sans vergogne, quelle que fût le motif de la querelle.Montrant ainsi une fierté indicible et donc muette, Athos relâcha son fils et lui tendit la main.Georges resta interdit un instant. Malgré sa lèvre fendue, il ne put s’empêcher de sourire timidement, les yeux grands ouverts et incrédules. Il serra la main de Monsieur le comte.
Grimaud a raison. Monsieur tient toujours ses promesses.
**Mordaunt sortit de ses rêveries, rappelé au monde par un bruit soudain et fort, venu de l’extérieur. Il ne savait pas de quoi, au juste. Tel un poignard frappant la victime par surprise, l'arme du crime avait déjà disparu, emporté par l'assassin, peut-être jetée au loin pour ne plus jamais être retrouvée. De toute manière, se dit Mordaunt, l'origine du bruit n'avait aucune importance, bien qu'il y songeait encore. Il ne s'agissait de rien, d'une chose banale vite oubliée. Un simple bruit humain ou animal, une voix, un nom, un piaillement émi comme ça, sans but spécial. Une nouvelle petite ride dans la mare du temps, dans ce monde qui continuait son voyage vers la mer ou l'océan, quoi qu'il s'y déroule, quel que soit le sort de ses habitants.Et toi, que feras-tu ? lui demanda le vengeur de sa voix caressante, aussi belle et terrible que les rayons enflammés de l'aube qui se glissent, comme pour mieux l'aiguiser, le long de la courbe d'une hache entre les mains du bourreau, suspendue en l'air et sur le point de tomber, mais retenue un instant par la main délicate de la mort qui tient à contempler son œuvre avant de l'achever pour y tremper ses lèvres. Mordaunt ne répondit pas tout de suite, son regard d'acier fixant la clé dérobée au comte d'Argyll, cette toute petite clé secrète au creux de sa main. Pour commencer, il lui faudrait tenir sa promesse à Milord. S'infiltrer chez Argyll. Trouver de quoi renverser son pouvoir sur l'Écosse, sans doute pour le rendre à ce misérable Charles II. Mordaunt, pourtant dégoûté de ce plan, ne s'inquiétait pas trop de ce qui en découlerait (le retour de la monarchie, sans doute). Soit, il réussirait peut-être à fuir le Tolbooth. Mais on le rattraperait vite. Il ne connaissait personne à Édinbourg. Il n'avait pas de matériel, pas de manteau, pas de vivres. Une fois l'alerte sonnée, Argyll le retrouverait, Mordaunt en était certain, sans aucune frayeur, sans amertume, car on ne le prendrait pas vivant. Argyll ne supporterait pas que quelqu'un eût pénétré dans sa cassette pour y lire ses secrets, pour ne pas dire son âme.Quelle aubaine, dit encore le vengeur. Mais si tu te trompes ? Si, par miracle, tu parviens à gagner la côte, puis l'Angleterre, puis la France, que feras-tu ?—Je ne sais pas, répondit Mordaunt tout bas, sachant bien qu'il était seul dans sa cellule, entouré des fantômes qu'il portait dans son cœur.Il tiendrait d’abord sa promesse à Montrose.Puis, en goûtant l'indifférence de chaque mot :—J'irai peut-être tuer Monsieur le comte.**
Let them bestow on every airth a limb,
Then open all my veins, that I may swim
To Thee, my Maker, in the crimson lake,
Then place my parboiled head upon a stake,
Scatter my ashes—strew them in the air—
Lord, since Thou knowest where all these atoms are,
I’m hopeful Thou’lt recover once my dust,
And confident Thou’lt raise me with the just.”
[N.D.E. :
« Que l’on confère à chaque village un membre de ma chair,
Puis que l’on ouvre mes veines, afin que je puisse nager vers
Toi, mon Créateur, dans ce lac empourpré,
Que l’on place ensuite ma tête bouillie au bout d’un piquet,
Que l’on éparpille mes cendres—qu’on les disperse dans le vent—
Seigneur, puisque Tu sais où demeurent mes atomes composants,
Je garde l’espoir que Tu sauras rassembler mes décombres,
Et la conviction qu’avec les justes Tu viendras me réveiller dans ma tombe. »]
Dernier poème de James Graham, Lord Montrose—lundi, 20 mai, 1650
John Buchan, The Marquis of Montrose (1913)
**fin de la dixième partie**
----- CHAPTER BREAK -----
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), onzième partie : Le prix d'un crown
Le Tolbooth étant située au cœur de la ville marchande d’Édinbourg, William savait qu’il trouverait vite et facilement de quoi nourrir son prisonnier. Il dévala les escaliers de la tour et sortit bientôt à l’air libre, saluant d’un signe de tête les sentinelles sur son passage. On lui répondit sans enthousiasme. La journée ne faisait que commencer.Une échoppe à quelques mètres seulement de la sortie vendait, aux soldats comme aux passants (mais surtout aux curieux qui venaient assister aux exécutions publiques), des mets à base de flocons d’avoine cuits dans une poêle. William huma avec plaisir l’odeur des oatcakes sur le feu. C’était une recette typique de son pays, qu’elle fût préparée en ville ou dans les landes agrestes.Il commanda deux cakes de bonne taille en prévenant le marchant qu’ils étaient destinés à un lord. Puis il veilla à ce que le marchand y rajoutât de l’ail d’ours, que ce dernier avait sans doute acheté à des glaneurs aux alentours de la ville. Avec ça, se dit William, le prisonnier de milord Argyll devrait reprendre de sacrées forces.Tandis que le marchand passait à la cuisson, William chercha la bourse que lui avait confiée le demi-lord. Qu’y trouverait-il ? Des crowns ou half-crowns anglais, sans doute. Certainement pas de monnaie écossaise, puisqu’il n’en restait quasiment plus en circulation depuis belle lurette—ou plus précisément depuis que la guerre des trois royaumes avait submergé l’Écosse et emporté, dans son courant, cette marque symbolique d’indépendance. La monnaie en Écosse, tout comme les ennuis, venait d’Angleterre, maugréa William en silence. Cromwell avait lestement pris la place encore chaude du feu roi Charles Ier, et avec cela, le rôle du tyran. Peut-être que bientôt, se dit-il, nous battrons à nouveau nos propres pièces, si le nouveau roi nous le permet.William palpa tour à tour son gilet, sa chemise, et ses poches. Il vérifia encore, sûr d’avoir bien rangé la chose.Il ne trouva rien.Figé de terreur (et sans remarquer le marchand qui s’impatientait en lui disant de prendre ses cakes et de déguerpir en vitesse pour laisser la place à d’autre clients), le soldat fit un effort suprême de mémoire. S’il n’avait pas la bourse, c’était donc qu’elle avait dû lui échapper en chemin. Mais où ? Il l’avait bien mise dans sa poche, dans la cellule, et pourtant…Son visage s’éclaira. Il avait entendu un tintement quand le prisonnier lui était tombé entre les bras ! Sur le coup, il avait cru qu’il ne s’agissait que du bruit des pièces heurtées au contact du malade. Mais si la bourse avait atterri au sol, elle y serait toujours ! Et William était certain de ne rien avoir perdu ni dans le couloir, ni dans l’escalier. Sans prévenir le marchand, il s’élança vers le Tolbooth. Mieux valait s’expliquer avec un marchand plus tard, plutôt que d’être accusé de vol par un otage de Lord Argyll. Étrangers ou compatriotes, les nobles se soutenaient toujours entre nobles. Sauf dans certains cas, se dit William en repensant à la pendaison de Montrose. En revanche, on pendait sans faute les voleurs.Il salua le garde à l’entrée, qui le laissa passer sans rien de plus. De toute manière, la sentinelle était occupée à discuter avec un cavalier à l’accent bien anglais qui demandait à voir Lord Argyll. Encore un noble ! s’énerva William. Sans doute un suivant du nouveau roi, puisqu’il circulait librement avec un valet et d’autres cavaliers l’attendant à l’écart.William bannit le sujet de son esprit. Il avait d’autre chats à fouetter. Son cœur battait comme un lièvre en fuite qui espère encore échapper aux aboiements de la meute.Il monta les marches quatre à quatre, haletant. Bon Dieu, pria-t-il dans sa tête, faites que je n’aie pas perdu la bourse autre part. Arrivé devant la porte de la cellule, il y pressa son oreille. Que du silence. Le prisonnier dormait encore. William se dépêcha donc de déverrouiller, ses mains devenues maladroites en maniant son trousseau de trois clés. Enfin, il ouvrit et rentra.Il avait eu raison. Le prisonnier avait glissé par terre, encore plus pâle qu’auparavant. Mais il respirait, c’était l’essentiel, et tant mieux, enfin, qu’il manquât de forces pour s’attaquer à son geôlier. Il ne manquait plus que ça, bon sang de bonsoir.William referma la porte derrière lui, au cas où le nobliau tenterait quand même de se sauver par quelque miracle, et regarda autour de lui, cherchant des yeux la bourse. Logiquement, elle aurait dû se trouver près du prisonnier. Mais quand il s’approcha du jeune homme évanoui, il eut beau chercher et même le bouger pour voir si ce dernier avait roulé par-dessus son trésor—rien, rien de rien. Miséricorde !Et s’il lui avait donné un coup de pied, à cette maudite bourse ? se demanda-t-il. Dans ce cas, elle aurait atterri tout près ? Et si… ?Il chercha, baissé pour mieux voir le sol à la lueur faible de l’après-midi qui découlait de la fenêtre comme une eau tiède et visqueuse. Il fallait la retrouver, puisque le contraire était inenvisageable. Et comme par magie, ses yeux se posèrent sur un coin de la cellule où gisait, bien à l’abri, cette maudite bourse. Quelques-unes des pièces s’en étaient échappées et brillaient innocemment tout près. Le cœur de William bondit de joie. Il se rua sur son trésor et, un genou posé à terre, récolta les pièces une par une, puis s’accroupit à quatre pattes afin de mieux s’assurer que le contenu ne s’était pas déversé autre part.Ses mains occupées ne lui permirent donc pas de se défendre quand on lui jeta par derrière une corde pour lui enserrer le cou, tranchant à la hache son cri de détresse.William râla, étranglé par le piège autant que par son propre mouvement pour se dégager, en vain. Une griffe d’acier maniait la corde et, sans merci, tira son malheureux gibier si violemment en arrière qu’il en arqua le dos de la victime. La bourse tant recherchée tomba au sol avec un petit bruit perdu. Son casque tomba au sol d’un fracas métallique.Son couteau ! Il le tira de sa ceinture, manquant de le laisser échapper d’entre ses mains convulsives, et se tordit de côté, de travers, pour atteindre son assaillant. Il menaçait l’air, sans contact, avant que la pointe ne parvînt à se terrer dans la chair de l’autre—dans son bras ou son épaule, peu importe, du moment qu’il pût l’atteindre ! L'agresseur jura de douleur, et William sentit contre son épaule le sang qui coulait chaudement de la blessure qu'il venait de faire à l'ennemi. Mais ce n’était pas assez, et le pauvre William, à court d’air, s’évanouit.Plus tard, il se rendrait compte qu’il aurait pu se libérer, s’il avait seulement pensé à trancher le garrot plutôt que de se défendre à l’aveugle.Mordaunt se baissa pour vérifier le pouls du soldat. Satisfait, il chercha les clés et alla fermer la porte de l’intérieur—histoire de ne pas être surpris par un second garde. Puis il revint et déshabilla le geôlier évanoui, déchirant ses propres habits pour en faire des bandes dont il se servit pour le ligoter et bâillonner. Le reste des bandes lui fournit de quoi panser sa blessure au bras, taillée au couteau. Bizarrement, il ne ressentait aucune douleur au niveau de la plaie. C’était comme s’il étanchait le sang d’un autre.Il fallait faire vite. Ces misérables bourreaux finiraient bientôt leur boucherie sur le Mercat Cross, et alors la garde renforcée sur les ordres de Lord Argyll pour déjouer la moindre attaque se disperserait, retrouvant ses postes habituels. On craignait une tentative de rescousse pour les condamnés plus braves et écossais. Comme Sibbold.Ce bon Sibbold, dévoué à Montrose depuis tant d’années, son plus cher garde du corps qui se chargea aussi de lui rendre sa raison ; Sibbold, cet homme qui n’avait que son pays et son chef, un orphelin du monde et le frère aîné de tous ; Sibbold qui avait servi de second à milord Montrose quand ce dernier s’était battu en duel contre Mordaunt la première fois qu’il se furent rencontrés à Paris ; Sibbold qui tomba pendant la bataille et se cassa le bras, qui manqua de justesse de se faire piétiner, et qui avait fait jurer à ses amis, sous peine de damnation, de ne jamais abandonner Montrose quoiqu’il arrivât ; Sibbold qui sifflait mal et chantait bien, qui n’avait jamais été doué pour la lecture mais qui parlait comme un poète naturel, avec de la beauté sous la langue et de la boue sur ses paumes—Sibbold méritait qu’on le secourût. Mais il avait dû être un des premiers menés devant l’échafaud, après qu’on eut fait descendre ce qui restait de James Graham, Lord Montrose.Argyll avait peut-être cru ménager Mordaunt en lui épargnant la douleur de ce spectacle. Mais plus que tout, Mordaunt aurait voulu poser ses yeux une dernière fois sur Sibbold, juste pour lui dire adieu ; pour lui dire que Kinnoul était mort ; que Montrose avait composé un dernier poème dont il eût ri aux larmes ; que Mordaunt ou Georges s’occuperait du reste.Sans doute Argyll m’a-t-il cru trop faible ou trop français pour me laisser plus d’un soldat devant ma porte, se dit Mordaunt en revêtant la veste (beaucoup trop grande) du soldat William.
En effet, Argyll avait fait les mêmes réflexions. Aucun des alliés écossais de Montrose ne se démènerait pour faire évader un simple mercenaire. Et Mordaunt lui avait semblé singulièrement décevant. Que pouvait donc un homme qui n'était même pas capable de supporter la vue d'une pendaison ?—Décidément, c’est une manie, cette habitude de me sous-estimer, marmonna le prisonnier. Je vais finir par me vexer.Déguisé, Mordaunt sortit et referma la porte de la cellule à clé pour gagner une vingtaine de minutes, voire quarante. Mais il courrait d’autre risques plus importants. La ronde pouvait passer sans prévenir ; la sortie serait difficile à franchir ; sans parler du fait que même avec ses habits trop larges et le casque de William cachant sa coupe de cheveux saccagée, Mordaunt était affreux à voir. Tant mieux, se consola-t-il ; je passerai d’autant plus inaperçu.Il agissait sans se donner le temps de réfléchir. Chacun de ses gestes restait pourtant précis. Son esprit se tenait comme à l’écart de son corps, installé sur quelque chevron, en haut, maniant des fils de marionnettes, entièrement dévoué à la tâche qu’il connaissait par cœur.Personne dans le couloir. Il retrouva vite le cabinet d’Argyll et y pénétra à l’aide d’une des clés au trousseau volé. Il verrouilla soigneusement la porte derrière lui puis se dépêcha de chercher la cassette où Mordaunt avait vu le chef écossais ranger les copies de la correspondance du roi. La serrure de la cassette aurait sans doute fait la difficile s’il avait été question de la crocheter.Heureusement, Mordaunt avait été prévoyant. Il sortit la clé volée à milord Argyll au pied de l’échafaud, lors de son vrai (ou faux) malaise. La serrure céda, livrant tous les complots et secrets du chef écossais.Sans doute Lord Argyll avait-il cru que le Tolbooth serait le lieu le plus sûr où garder ses papiers et prisonniers d’état. Or, les secrets d’état devraient être éparpillés pour plus d’assurance, au lieu de les laisser à becqueter dans une seule et même cachette comme une vulgaire volée de poules. Un renard ne dérobe pas facilement trois poules dont chacune est enfermée dans son enclos, tandis qu’un goupil peut s’en donner à cœur-joie dans une basse-cour remplie de volaille à croquer.Mordaunt farfouilla vite. Il reconnut ses lettres à leur papier et leurs taches de sang—le sien ou celui de Kinnoul, personne ne le saurait. Argyll était sans doute revenu pendant la journée pour mettre tout ceci en lieu sûr. Mais au lieu de les empocher et de décamper sur le champ, il continua de fouiller, lisant à la volée des mots ici et là, devinant leur contexte mais surtout leur valeur. Arracher l’Écosse à ce vautour ? Avec quelle arme ? Avec quel poison ? La réponse devait se trouver ici.Il la trouva.Une lettre avec la signature du roi, qui non seulement admettait avoir ordonné à Montrose de mener à bien l’invasion de l’Écosse, mais encore qui demandait pardon à Lord Argyll de lui avoir joué ce mauvais tour.
“Keep the man if you can defeat him; it shall be of no consequence to me. You have left me to choose between a crown that is mine by all rights both earthly and divine, and a subject to whom I have given the honor of dying for his king.”
[N.D.É.]
« Gardez-le donc si vous parvenez à le battre ; son sort ne m’est d’aucune importance. Vous m’avez piégé dans un choix entre la couronne qui me revient de droit divin et terrestre, et un sujet auquel j’ai accordé l’honneur de mourir pour son roi. »
Rien de bien surprenant, en somme. La lettre prouvait assez clairement la perfidie d’Argyll et du monarque. Mordaunt continua cependant de chercher. Il lut en vitesse quelques autres missives : des rapports venant de la frontière, des lettres sur les progrès des royalistes écossais qui cherchaient encore à nuire à Cromwell au nom de la couronne…Il lut alors une lettre des plus inattendues. Ses yeux parcoururent les mêmes phrases plusieurs fois de suite, des phrases auxquelles Mordaunt osait à peine croire. Mais la signature ne laissait aucun doute sur l’identité de l’expéditeur. Cromwell, chef de l’Angleterre, en correspondance avec son soi-disant ennemi, le marquis d’Argyll. … ?Sans attendre, Mordaunt replia le papier qui semblait lui brûler les doigts et la glissa dans son pourpoint, recouvert du gilet de William. Le temps pressait.Il n’avait pas fini de ranger la cassette quand un son lui parvint. Il se figea comme un lièvre au premier indice de danger.Des bruits de pas. Quelqu’un marchait dans le couloir.Il n’y avait pas de temps pour se cacher. Par où courir ? Mordaunt se retourna vers la fenêtre. Pourrait-il sauter ? Depuis si haut ?Une clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit.Archibald Campbell, Lord Argyll, avec ses épaules alourdies sous le poids écrasant de la victoire et de la mort, traversa le seuil et se figea, interloqué, les yeux ébahis. Une brise de soie traversait la salle depuis la fenêtre ouverte—cette fenêtre qu’il avait eu soin de refermer, comme à son habitude. Des feuilles de papiers éparpillées sur le bureau battaient des ailes, menaçant de se laisser emporter par le courant d’air.Une peur vive s’empara du marquis. Il s’élança pour ramasser chacune des feuilles, les examinant au passage avant de mettre la main sur la prochaine. S’il en manquait une, il le saurait. Il les connaissait par cœur.Argyll fut si absorbé par son inspection minutieuse qu’il ne remarqua pas la figure cachée derrière la porte. Mordaunt restait plaqué contre le mur, comme un enfant qui se cache pour ne pas se faire punir. Sa main étreignit un instant le couteau dont l'avait frappé le jeune William. Mordaunt sentit la haine du vengeur lui crisper les doigts.
Ne rate pas ta chance. La vengeance ne s’accomplit jamais par hasard.
Fallait-il... ? Pouvait-il passer à l'acte, se jeter sur cet homme et le vider de son sang, puisque le hasard lui en offrait les moyens ? Un seul coup porté au cœur, entre les côtes, jusqu'à la garde… Un geste si simple. Si naturel.Avait-il le courage de se faire Brutus ? Car il en avait certainement l’envie.La question le retenait sur place au pire moment, tétanisant son bras. Quelle belle tentation, cette idée d’en finir ici et là, une fois pour toutes. Quel soulagement, de satisfaire le vengeur, de lui faire cette offrande ; ne plus rien faire ensuite ; se laisser prendre par les soldats qui répondraient aux cris d’Argyll ; se tacher les mains du sang chaud de cette victime qu’il exécrait avec dégoût ; se soumettre à l’exécution qui aurait lieu sur le champ, sans qu’il ne dût attendre. Puis rien. Le grand bonheur, la haine assouvie. Un silence infini.
Ne tergiverse pas. Quoi ! n’en as-tu pas assez de courir, de retenir ton instinct, de mourir assoiffé de justice ? Finissons-en. Larguons ce poids qui nous étrangle. Voici ta proie. Prends-la, et frappe.
Il aurait volontiers cédé à ce discours qui attisait un feu longtemps étouffé. Il voulut s’avancer, et, en trois pas et trois coups, couper la gorge à cet Argyll.Mais, se dit alors Mordaunt malgré lui, comme on ressent un spasme de douleur ; ce n’était pas la promesse faite à Milord.Mais, se dit Mordaunt, ce n’était pas la promesse faite à Milord.Même mort, Argyll gagnerait. Les covenantaires garderaient le contrôle du royaume. Personne ne saurait la perfidie du roi. Et Mordaunt, tremblant de peur, gardait toujours la sensation de la main de Milord Montrose lui pressant la sienne dans leur prison, revoyait Milord luit tourner le dos pour gravir les marches de l’estrade, entendait encore le grincement douloureux de la corde… Un dernier effort, se dit-il, comme un homme qui s’agrippe à une épave alors que les profondeurs de l’océan lui tendent les bras. Juste un dernier effort. Il ne restait qu'une chose à faire.Sans un bruit, et retenant son souffle, Mordaunt sortit de sa cachette sur la pointe des pieds et, avant qu’Argyll ne pût se retourner, disparut par la porte—avant de se heurter brusquement contre deux gentilhommes armés. Il entrevit l’ombre d’un troisième dans le couloir.Mordaunt leva les yeux.—Ah… !! s’écria-t-il.Une main gantée lui ferma la bouche avant qu'il ne pût rien dire. Le premier gentilhomme l’empoigna et, en deux tours, l’entraîna avec lui dans le cabinet tandis que le second referma la porte. Plus d’issue. Mordaunt se débattit, mais la main de fer qui le tenait se referma plus haut, étreignant sa blessure près de l'épaule. La douleur qui en résulta fut si foudroyante qu'il faillit tourner de l'œil, et s’affaissa contre son assaillant pour ne pas tomber.Argyll les rejoignit, le visage tordu de rage.—Bien obligé, messieurs ! dit-il avant de s’adresser à Mordaunt avec un dégoût furieux ; Espèce de sale petit bâtard. Je te laisse la vie sauve et tu oses me voler ? J’aurais dû te laisser pendre comme un gueux ! J’aurais pu t’obliger à les voir tous mourir, un par un !Argyll s’avança pour le fouiller. Mais avant que le bout de ses doigts ne pût l’effleurer, le lord se figea, hébété. Il roula des yeux globuleux qui parurent lui sortir de la tête, avant de s’effondrer aux pieds du second gentilhomme, qui baissa le pommeau de son épée.Mordaunt écarquilla les yeux en reconnaissant son sauveur.—Vous ?! demanda-t-il avec effroi, comme un homme confronté au fantôme d'un être cher ou haï. Et au même instant, le vengeur, rappelé à la surface, reconnut lui aussi le gentilhomme, et se sentit renaître.
C’est lui.
Pour toute réponse, le comte de La Fère s’empara de la tête du jeune homme pris de court et lui baisa le front avec une force presque douloureuse. —Dieu merci, murmura-t-il d’une voix grave et vibrante, comme une viole à laquelle on pince la corde la plus basse et boisée ; Dieu merci, tu es vivant.C’est un rêve ou un cauchemar, se dit Mordaunt, sans savoir s’il tressaillait de bonheur ou de rage. Le vengeur, lui, souriait enfin. Personne ne lui refuserait cette proie.
Tu t’es privé de tuer Argyll. Très bien. Celui-là fera l’affaire.
Fin de la douzième partie
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Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), treizième partie : Où il est démontré que les prisonniers ne tiennent pas toujours à s’évader
Mordaunt à l’échafaud (mai 1650), treizième partie : Où il est démontré que les prisonniers ne tiennent pas toujours à s’évader—Joli coup, Athos, dit l’autre gentilhomme dans un français bien gascon.D’Artagnan relâcha Mordaunt avant de constater, non sans pester, que du sang frais lui avait taché la paume de son gant et imprégnait visiblement l’épaule du blessé.—Mordioux ! Il ne manquait plus que ça.—Je m’en charge, dit Athos, examinant déjà la blessure.Toujours sous le choc, Mordaunt se laissa faire.—Mais vous… mais que faites-vous ici, enfin ?—À ton avis ? lui lança d’Artagnan.Cependant, la question de Mordaunt s’adressait à Athos, qui ne relevait pas les yeux de sa tâche.—Pourquoi êtes-vous venu, Monsieur ? lui redemanda Mordaunt à mi-voix, s’efforçant de ne pas y laisser transparaitre l’étrange émotion mêlée de dégoût qui lui serrait la gorge. Croyez-vous que je vous en saurai gré ?—Je ne te demande rien de cela, répondit tout bas le comte.Face à cette expression morne, Mordaunt pâlit de colère.Cette réponse muette sauta aux yeux de D’Artagnan, qui eut comme un mouvement de recul, et dont les cheveux se hérissèrent à la manière d’un renard à l’approche du loup.D'Artagnan reconnut, malgré la cicatrice, la crasse, le sang et la barbe blonde renaissante, le spectre de cette femme maudite et sans repos.Ce regard bleu était celui de Milady. Et bien que d'Artagnan ne voulut pas l'admettre, la sueur froide et la terreur que lui avait inspiré ce même visage digne d’un ange diabolique ou déchu, vingt auparavant, remontèrent à la surface. C’était à peine s’il se retint de mettre la main sur son épée. Mais il s’en remit, malgré son instinct, au calme impassible d’Athos.Le Gascon se retourna pour mieux guetter la porte, feignant une surdité subite, et restant sur ses gardes.—Ne faites pas le chien battu, siffla Mordaunt. Dix ans que vous vivez terré à Bragelonne pour vous… vous… vous lécher les blessures et vous apitoyer sur votre sort !—Il me restait Raoul à élever, répondit calmement le comte. Voulais-tu que j’abandonne ton frère ?—Pourquoi ne pas lui avoir avoué la vérité, alors ? Non, encore une fois, c’est à moi qu’est revenu l’honneur de lui briser le cœur !—Ce n’était pas mon intention…—Ah ! mais ce n’est jamais de votre faute ! murmura le jeune vengeur, les yeux rougis de fatigue et de détresse. Assez, j’en ai assez de vos sales tragédies grecques et de vos sales manières d’Atrides. Elles m'ont détruit et tout pris, tandis que vous ! vous avez pu vous retirer avec vos amis et Grimaud et mon Raoul ! mon petit frère, ma seule famille ! Et voilà que vous vous présentez, jouant le rôle du sauveur, et je ne peux même pas… je ne peux pas…
Je ne peux pas le tuer.
Il resta interdit un bref instant, saisi d’émotion, avant de reprendre :—Partez, Monsieur.Athos le regarda sans rien comprendre.—Partir ?—Oui, Monsieur. Vous en avez encore le temps, avant que quelqu’un ne se rende compte de l’absence d’Argyll.—Mais…—Je m’échapperai par mes propres moyens, comme je l’eusse fait sans votre intervention, dit le jeune homme d’un ton qui signalait une décision irrévocable. Et je ne reviendrai pas vous chercher, Monsieur, je vous en donne ma parole.Athos, voyant le jeune homme reculer, le saisit par le coude.—Je ne m’en irai pas sans toi, dit-il simplement. Je suis venu te chercher.—Pour quoi faire ? rétorqua Mordaunt, un sourire désabusé aux lèvres. Pour jouer au preux chevalier ? Il y a longtemps que j’en ai passé l’âge. Vous êtes venu me sauver mû par quelque sentiment d’honneur ou de devoir que… que je ne comprends pas. Je ne vous ai jamais compris, rajouta-t-il douloureusement, car ces paroles qui lui sortaient du fond de son cœur le lui meurtrissaient au passage. Allez-vous-en donc sans moi. À vrai dire, je préfère tenter ma chance contre toute une armée de cette vipère d’Argyll plutôt que de vous être à nouveau redevable pour ma vie. Une vipère, ce n’est rien. Un coup de poignard ou d’épée… voilà. Mais vous et vos mensonges, vos crimes, vos aveux, et votre soi-disant honneur me poursuivent comme des furies depuis bien trop longtemps, avec autant de force que le fantôme de ma mère. Et je n’en peux plus désormais. Je ne suis pas un Atride, Monsieur. Ne me forcez pas à le devenir en me gardant près de vous.Il voulut se dégager le bras, s’attendant à ce qu’Athos le laissât partir. Mais la main du comte se resserra. L’étreinte était à la fois fragile et ferme, et Mordaunt ne put s’empêcher de frémir. Il aurait pu s’y soustraire. Il aurait pu. Mais c’était comme si la main de son père lui avait planté un couteau dans le cœur, l’immobilisant.—Au diable, les Atrides ! dit le comte d’une voix ferme. Tu ne me dois rien, Georges, sois tranquille sur ce point. Si je suis venu te chercher, c’était pour te tenir parole. Je voulais… J’ai toujours voulu que tu vives, et ce sans porter le passé sur tes épaules. Pourquoi t’aurais-je laissé partir sinon ?Le sang de Mordaunt se glaça. Il secoua la tête—Non, ce n’est pas… ce n’était pas pour moi que vous avez fait cela, Monsieur. Si vous aviez voulu me libérer de ce poids, vous ne m’auriez pas avoué vos crimes, vous m’auriez menti, vous auriez endossé vos crimes tout seul. Mais vous avez préféré les attacher au cou d’un enfant. Je vous ai fui, et vous m’avez laissé emporter vos fardeaux. Cela vous convenait.—Je ne voulais rien te dire avant que tu ne t’enfuies ! Avant que ce maudit de Winter ne t’apprenne la vérité sur mon crime.—Vous auriez pu nier, dit Mordaunt. Je n’attendais que cela, moi. Et le pire, c'est que je vous aurais cru.Athos regarda tristement son fils, ne sachant pas comment lui expliquer le raisonnement qui l’avait poussé, dix ans auparavant, à faire remonter tant de vils secrets à la surface.—Je t’avais déjà tout pris. Tu ne méritais pas que je te vole aussi le droit de me punir...—Et le poids de la vengeance, croyiez-vous que je la méritais ? siffla Mordaunt. Croyiez-vous que je serais en mesure de vous tuer d’un coup d’épée, un jour ? Qu’ayant perdu ma mère, je pusse égorger mon père ? Comme si j'eus été un monstre ? Cela vous aurait simplifié la tâche, n'est-ce pas, si je n'avais été qu'une chose surhumaine et maléfique, un monstre sorti des enfers que vous eussiez pu expédier vers l'au-delà sans hésitation ni regret, si jamais je revenais crier vengeance ? Cela vous arrangeait, de me jeter la vérité à la figure, puisque je n'étais rien ! Rien que les restes sanglants de ma mère !Dans ce duel fatal, chaque parole était une attaque, une riposte, un défi. Et Mordaunt ne savait pas lequel des deux, entre lui et Athos, subirait le coup de grâce. L'émotion affaiblissait sa poigne, tandis que la haine guidait son épée.—Eh bien, vous aviez tort, dit-il, avec une grimace terrible qui trahissait la peur, le froid, et la fièvre nerveuse qui le gagnaient. Je ne suis pas plus un monstre que ne l'était ma mère, Monsieur, et je...Un sanglot détestable voulut s’échapper de sa gorge. Il le ravala vif.—Je suis tout aussi humain que vengeur, reprit-il. Et tout aussi humain que ma mère. Malgré moi, sans doute, mais aussi malgré vous.» Ce jour-là, à l'auberge, quand vous m’avez avoué vos crimes... j'y ai beaucoup réfléchi ces dix années passées. Je crois avoir enfin compris ce qui vous a poussé à parler de tout cela. Si vous m’avez tout dit, Monsieur, si vous m’avez laissé partir en me laissant même votre argent, avouez au moins que ce n’était pas pour que je vous punisse un jour, ni pour que je venge ma mère. Vous ne faisiez que vous libérer de moi et de vos crimes que je vous rappelais à l’esprit sans qu’ils ne m’entachassent le mien, encore innocent. C’était pour avoir la vie sauve…—Non ! s’insurgea le comte à mi-voix, les yeux brillants.—La vie sans moi que vous désiriez.—C’est faux.—Vous n'avez brisé la mienne que pour mieux retrouver la vôtre, perdue au moment où vous décidâtes de me ramener chez vous… !Athos, pour l’interrompre, le prit par les épaules.—Je suis venu te la rendre, cette vie.Mordaunt resta interloqué.—Si tu as besoin de ma mort, reprit le comte, je te l’offre, mon fils, sans un regret. Je n’aurais jamais dû…Athos hésita, croisant un instant le regard pressé de d'Artagnan.Comment tout dire en si peu de temps ? Ils étaient sur le terrain de leur ennemi, dont ils venaient d'assommer le chef gisant encore insensible au sol.D’Artagnan voyait la scène d’un tout autre œil. Si le jeune homme ne voulait pas les accompagner, se dit le Gascon, eh bien ! qu'on le laisse ou qu'on l'emmène de force, il n'y avait pas de quoi en faire une tragédie. Surtout pour sauver la vie du fils de Milady de Winter. D’Artagnan regrettait parfois la mort de cette dernière et venait sauver son enfant pour l'amour d'Athos. Mais ce n’était pas pour autant qu’il se serait porté volontaire pour mourir à la tâche.Cela dit, toute protestation aurait été futile. D'Artagnan avait l'habitude de l'honneur d'Athos. Avec lui, c'était tout ou rien, tandis que d'Artagnan, pour sa part, était plus habitué à se contenter de bribes et de morceaux. On n'obtient pas toujours ce qu'on veut. Mais il était prêt à tout pour combler son plus cher ami.Tant pis pour l'évasion simple et rapide.Athos se retourna vers Mordaunt.—Si tu savais comme j'avais honte, le jour où de Winter avait failli te tuer, comme je me haïssais de t'avoir menti, d’avoir manqué de te protéger...Il chercha les mots justes, mais dans ce duel d'aveux et d'accusations, il peinait à reprendre le dessus.Alors il s'y refusa. Il brisa son épée, du moins en paroles, tandis que la vraie restait intacte au fourreau. Il fallait se rendre.—J’ai perdu la raison ce jour-là, avoua-t-il, et je n’ai jamais cessé de me le reprocher. Seulement, je t’aimais trop pour te poursuivre ou te soutirer un pardon que je ne méritais pas. J’espérais que tu reviendrais venger Milady… venger ta mère. Ou que tu reviendrais me pardonner, quoique cela me semblât impossible. Je n'avais pas le courage de te rechercher, pour ne pas grimer de mes mains la vie que tu t'étais construit, libre de moi. Et donc je t’attendais. J'attendais comme on attend la mort ou le retour d'un ancien ami. Depuis plus de dix ans, je n’ai jamais cessé de t’attendre à Bragelonne. J’attendrai encore, quand nous nous séparerons, si seulement tu acceptais de me suivre au lieu de rester ici prisonnier. Alors viens. Fais-moi confiance, je t’en supplie.—Mais qu’attendez-vous de moi si je viens ? demanda Mordaunt, tremblant.Car s’il n’avait pas la force de tuer cet homme qui, jadis, avait été son idole, son héros le plus magnifique au monde, il n’en avait pas encore perdu l’envie. La faim du vengeur le tenaillait encore, sans pitié, sans relâche.La réponse était non.Il se retira de l’étreinte d’Athos, dont les doigts peinaient à lâcher prise.Avant que le comte ne pût insister, trois coups retentirent brusquement dans le silence—deux coups secs et rapides, suivis d’un troisième plus doux. Loin d’être surpris, D’Artagnan tourna la clé et entrouvrit la porte. Un homme squelettique en habit de laquais tout couvert de poussière se glissa dans le cabinet.Mordaunt fit instinctivement un pas en avant.Grimaud en fit trois autres pour le serrer fort entre ses bras.—Tu m’avais promis de ne rien lui dire, dit enfin Mordaunt, à bout de souffle.Grimaud hocha la tête. En effet, il n’avait pas tenu parole en révélant à son maître l’entreprise fatale dans laquelle Mordaunt s’était jeté. Mais il n’en gardait aucun regret.—J’avais un fils, dit-il. J’ai voulu qu’il vive.—Vivre? demanda Mordaunt en lâchant un petit rire. Honnêtement, je ne sais plus si j’en ai la force à moi tout seul.—Non, dit Grimaud, avant de rajouter : tu ne partiras pas seul, cette fois. Plus jamais seul.Ce digne animal, cet outil surhumain, cette créature silencieuse sortie des bois de Bragelonne, acceptait enfin de se refaire humain.Et le vengeur de Milady se tut dans le cœur de Georges.D’Artagnan se racla la gorge pour signaler la fin de la scène.—Je vous rappelle que nous ne sommes pas chez nous, messieurs.Grimaud acquiesça mais remarqua, au même moment, la blessure à l’épaule de Mordaunt. Athos s'avança, car il s’était retiré pour ne pas interrompre les retrouvailles.—Je m’en charge, mon bon Grimaud. Occupe-toi plutôt du pleutre.—Oui, et vite, rajouta d’Artagnan en touchant du bout du pied le corps inerte d’Argyll ; à moins de vouloir présenter nos excuses à Milord à son réveil.En s’accroupissant aux côtés du chef écossais, d’Artagnan se garda de préciser qu’Athos, aussi parfait fût-il, n’avait jamais été doué pour nouer des nœuds solides ; faiblesse qui lui avait valu beaucoup de problèmes depuis.Athos entreprit alors de panser la blessure de son pupille, tandis que Grimaud s’exécuta, s’agenouillant près d’Argyll pour aider le Gascon à le retourner sur son ventre.Mais d'Artagnan, frappé par un doute, fit tout à coup signe de s’arrêter. Il resta figé quelques instants. Ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête, sans qu’il ne comprît pourquoi. L’instinct de son esprit rongeur le mettait sur ses gardes.Il épia de plus près le lord gisant inconscient. Les autres attendirent. Chacun retenait sa respiration. D’Artagnan avait cru…Un battement d’ailes fort et violent, suivi d’un croassement vif brisa le silence. Le groupe sursauta de frayeur et se tourna vers le son.La fenêtre, toujours ouverte, avait laissé pénétrer un corbeau, perché sur le rebord. Son bec noir, assorti au plumage, reluisait avec la brillance d’un fragment de jais trempé dans de l’eau. Il croassa de plus belle. D’Artagnan se releva. Le corbeau n’en demanda pas plus, et reprit son envol.—Bon, dit le chevalier après quelques instants ; dépêchons-…Il n’eut pas fini sa phrase quand un cri de douleur aspiré l’interrompit.Grimaud, penché par-dessus Milord pour lui lier les mains, se tenait la poitrine, le visage pale, la bouche tirée de travers.Lord Argyll, pantelant, s’était relevé sur ses coudes, encore trop assommé pour crier, mais tenant au poing une dague. Il s’en était servi pour transpercer le laquais, seul ennemi à portée de main, en guise de résistance.—Gardes ! À moi la garde ! On m’assassine ! appela l’Écossais d’une voix plus forte qu’attendue mais, par chance, bien trop faible pour qu’elle ne portât loin.Mordaunt se rua sur le lord, mais d’Artagnan, plus rapide, arriva le premier, et s’empressa de bâillonner Argyll avant que celui-ci ne pût renouveler ses cris. La dague retomba au sol.Le son réveilla Grimaud, qui, sous le choc, retira enfin ses doigts tremblants et rouges de sang. Il les contempla, incrédule.Pendant ce temps, d’Artagnan lâcha un nouveau juron. Milord lui avait mordu la main, sans autres résultats.—Aide-moi, Grimaud, mordioux ! pesta le Gascon.Cet ordre suffit pour tirer le laquais de sa rêverie. Grimaud se remit au travail. En deux tours, les deux hommes finirent la besogne et laissèrent Argyll entravé par terre, muet, et roulant des yeux de rage.Mordaunt s’empêcha avec difficulté de s’emparer de la dague du lord, encore tachée du sang de Grimaud, pour la lui planter dans le cœur. Mais il s’occupa plutôt d’aider le blessé à se relever.—Le misérable ! gronda Mordaunt, en insistant pour écarter les mains de Grimaud de sa blessure, tandis que la sienne à l’épaule saignait de plus belle, arrachée aux soins d’Athos. Laisse-moi voir, Grimaud.Grimaud secoua la tête.—Glissé.Par chance, il n’avait donc pas été gravement touché. La lame avait dû glisser sur ses côtes.Athos revint pour finir de nouer le pansement sur l’épaule de son pupille. Le temps pressait.—Tu es droitier, jolivet ? demanda d’Artagnan, grimaçant à la vue du sang rouge tachant déjà la blancheur du mouchoir.Mordaunt jeta un regard sur Athos, qui lui avait tout enseigné comme un homme aurait aiguisé la lame destinée à lui donner la mort, avant de répondre :—J’ai appris à tirer des deux, oui.Sur ce, il prit l’épée qu’on lui tendait et l’attacha à sa ceinture.—Allons-y, ordonna d’Artagnan ; les gardes pourraient avoir entendu quelque chose.Ils quittèrent le cabinet et y enfermèrent le lord à clé de manière à retarder toute sentinelle curieuse. Mordaunt suivit les trois hommes, sa main sur son épée, prêt à la tirer au premier signe de danger. Il avait l’impression de ne plus faire partie de son corps. Il voyait la scène comme d’en haut, à part. Et pourtant, il sentait sous ses pieds les escaliers qu’ils dégringolaient d’un pas assuré.Arrivé au rez-de-chaussée, il entendit Athos expliquer aux gardes la rançon payée. Quand l’une des sentinelles covenantaires parut se douter de quelque chose, Athos sortit une feuille de papier portant quelque insigne. Une signature, peut-être ? Un sceau ? Quelle que fût la chose, le garde parut satisfait et leur ouvrit le passage.Mordaunt s’attendait à tout moment à ce qu’un cri retentît à l’étage, à quelque signe d’alerte. Mais il n’en fut rien. Ils traversèrent tous quatre le seuil de la prison, Grimaud s’agrippant fermement au bras de Mordaunt, comme pour s’assurer que personne ne le lui arracherait. Le vent hurlait d’une violence fougueuse, maintenant. L’orage menaçait.D’Artagnan marcha au-devant et salua deux gentilhommes qui les avaient attendus dehors, gardant les chevaux.Puis vint le cri d’alerte.Les gardes, les passants, et les évadés, enfin, tout une poignée de personnes leva la tête, sauf Grimaud qui ne fit que forcer le pas et poussa Mordaunt à mettre le pied à l’étrier. Un homme avait la tête sortie par une fenêtre, en haut de la prison. Mordaunt reconnut sans difficulté la figure écarlate d’Argyll en personne.—Arrêtez-les ! Arrêtez ces hommes !Par une coïncidence fortuite—ou sans doute sous l’effet du coup de pommeau d’Athos—la voix d’Argyll ne portait que faiblement jusqu’à la rue, et la moitié des ordres criés se virent emportés par le vent qui se levait encore en héraut de l’orage, soufflant de plus belle.D’Artagnan leva les bras et l’agita en réponse au lord en souriant à pleines dents, la bride de son cheval en main.—Merci very much, milord !Athos, pour sa part, préféra lever son chapeau dans un adieu plus distingué. Les gardes, perplexes devant l’étrange spectacle et la frustration évidente du lord, ne savaient pas comment intervenir, et Argyll, pantelant, ne parvenait plus à lever la voix.Depuis sa selle, Mordaunt commit l’erreur de lever les yeux un peu plus haut. Le piquet central du Tolbooth, celui qui, sur une couronne, aurait servi de couffin au joyau le plus éblouissant, n’était plus libre. On y avait placé, sans doute il n'y avait pas plus de quelques instants, une tête dégoulinant encore d’un goudron épais, fixant l’horizon.
N’oublie pas…
La vue de cette tête frappa Mordaunt de tant d’horreur qu’il resta, sur le coup, insensible aux consignes de d’Artagnan de partir au plus vite.Un des soldats plus enhardis voulut alors retenir les deux cavaliers qui avaient gardé les chevaux et tardé à monter en selle. Le plus petit des deux, coiffé d’un chapeau à plume violette, leva alors une croix, comme pour faire écarter quelque bête maléfique. Le soldat hésita. Erreur funeste. Le gentilhomme en profita pour le transpercer d’un coup d’épée gaucher, tandis que son compère—un homme de taille gigantesque—assommait un second garde ayant eu l’imprudence se s’approcher pour prêter main forte.Les covenantaires tombèrent ensemble, l’un mort, l’autre sonné.—Oh ! gronda le géant en enfourchant son cheval ; ce n’était pas la peine de dégainer pour si peu, Aramis.—Chacun ses manières.—Ah ! parce que vous trouvez ça normal, les abbés homicides ?—Certainement, si vous continuez à me faire la morale.—C'est bientôt fini, vous deux ? les interrompit d’Artagnan. Piquez, mordioux !Tiré de sa transe par le juron, Mordaunt dégaina lui aussi contre une paire de soldats qui s’étaient élancés pour lui arracher sa bride et leur porta une estocade fatale à chacun, au cou, à la poitrine.En relevant la tête, il remarqua un soldat mettant son ancien tuteur en joue.—Monsieur...! cria-t-il.Mais avant qu'il ne pût tirer, le soldat se vit projeté contre la muraille, touché d’une balle à l’épaule. Son arme lui tomba des mains. D’Artagnan remit la sienne, encore brûlante du coup tiré, dans ses fontes. Ce fait, il lança un regard ambigu vers le fils d’Athos, avant de s’élancer au galop. Les autres fugitifs suivirent son exemple.Le temps que l’on comprît ce qui s'était passé, les évadés étaient déjà trop loin pour qu’on les rattrapât. Par quelle route avaient-ils fui ? Et qui étaient-ils, ces cavaliers inconnus qui avaient prétendu venir au nom du roi Charles II et qui portaient avec eux un sauf-conduit signé par Sa Majesté ? Entre le gentilhomme qui parlait l’anglais comme le plus fier Londonien et son ami qui le parlait avec l'enthousiasme d'un Gascon buvant une bière tiède et moisie, il était difficile de savoir si ces hommes étaient au service de Cromwell ou de quelque autre ennemi lointain.Mais Argyll se doutait bien que les fugitifs ne rejoindraient pas l’Angleterre et ne se risqueraient pas à une longue chevauchée dans un paysage mal connu.—Les ports, damn your eyes ! ordonnait le lord. Cherchez les ports !
**fin de la treizième partie**
