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Il y avait un homme dans le miroir de la salle de bain de Sebastian. Et ce n’était pas lui.C’était arrivé par un matin d’automne brumeux. En vérité, Sebastian n’était pas complètement réveillé quand il s’était dirigé vers sa salle de bain pour ses petites affaires matinales. Pour sa défense, il avait peut-être passé un peu trop de temps, la veille, à contempler le vide de sa vie d’adulte en faisant défiler les postes de ses réseaux sociaux. Mais il n’avait pas réussi à assembler la force mentale nécessaire pour se détacher de son téléphone avant le petit matin.Bref, cela expliquait sans doute pourquoi Sebastian n’avait pas réagi tout de suite.Pourtant, les différences entre lui et l’homme dans le miroir étaient nombreuses. À commencer par leur teint. Sebastian avait la peau d’un été au bord de la Méditerranée, du sable chaud et de l’air de la mer. L’homme dans le miroir avait une complexion bien plus pâle, de celle des touristes se brûlant la peau sous la chaleur du Soleil du Sud. Mais leurs différences ne s’arrêtaient pas là. Les yeux bruns de Sebastian rencontrèrent le gris d’un ciel de pluie. Ses cheveux foncés devenus blond cendré dans le miroir. Et c’était sans parler de la forme de leurs visages. L’étranger avait des joues plus rondes, peut-être était-il plus jeune ?— Hello, fit l’homme dans le miroir, incertain.Et ce fut le moment où Sebastian décida qu’il y avait vraiment quelque chose qui n’allait pas avec son cerveau. Il quitta la salle de bain.Malheureusement, la situation ne s’arrêta pas là.Premièrement, Sebastian se rendit compte, au fil de la journée, qu’il voyait l’étranger à la place de son reflet dans toute surface à minimum réfléchissante. La porte du four, les rétroviseurs d’une voiture, l’écran éteint de son téléphone, la vitrine d’une boutique…Mais surtout, le lendemain, ce fut de nouveau l’étranger qui l’accueillit dans le miroir de la salle de bain.— Merde, grogna Sebastian en s’avachissant contre le cadre de porte.L’étranger grimaça, prouvant qu’il pouvait le voir et l’entendre.— Hello, tenta-t-il tout de même, comme la veille.Pendant un instant, Sebastian voulut se convaincre que tout ceci n’était qu’une hallucination géante, produite par son cerveau malade. Mais c’était un peu trop, deux jours de suite. Et le stimulus était visuel et auditif. Est-ce qu’une telle hallucination pouvait exister ? Sebastian pensait que non. Il décida donc que tout ceci était bien réel. Qu’il n’était pas assez dérangé ou assez créatif pour imaginer tout ça !— Hello, répondit-il avec un salut de la main.Il se sentit immédiatement stupide de parler ainsi à son miroir. Peut-être que l’autre ne pouvait pas l’entendre et qu’il parlait seul dans sa salle de bain.— Oh ! sourit l’homme dans le miroir. Bonjour !Sebastian ne put empêcher ses jambes de se ramollir à la vue des deux délicieuses fossettes aux coins de la bouche de l’étranger.— Qu’est-ce qu’il se passe ? réussit-il tout de même à demander.Il espérait que l’autre aurait une explication à cette situation surréaliste.— Hum, je ne sais pas trop, répondit l’homme du miroir. On se croirait dans Portal.Sa propre remarque lui tira un petit ricanement, que Sebastian ne put s’empêcher de trouver mignon. Mais cela le marquait aussi comme définitivement plus jeune, de quelques années seulement.— Tu vois ma salle de bain ? questionna Sebastian. Tu peux te déplacer entre les miroirs ?— Ha non, juste ton visage. Et non, je ne peux pas me déplacer en touchant le reflet. J’ai essayé hier.— Magnifique, grogna Sebastian.Comment allait-il faire pour se raser s’il ne pouvait plus se voir dans la glace ? Heureusement, la caméra de son téléphone ne semblait pas impactée par ce qui arrivait à son miroir.— Au fait, je m’appelle Luc, fit l’homme dans le miroir.— Sebastian, grommela-t-il.Tant qu’à se voir tous les matins au minimum, autant faire les présentations.Les jours suivants s’écoulèrent aussi paisiblement qu’un ru de montagne à la fin du printemps.Sebastian en apprit beaucoup sur Luc, se laissant entraîner par son côté joyeux qui semblait agir comme un baume sur son cerveau tourmenté.Luc était donc en effet plus jeune que lui, de six ans. Comme le laissait présager son commentaire sur Portal, il passait une grande partie de son temps libre à jouer aux jeux vidéos.En échange, Sebastian lui parla de son boulot qui mangeait toutes les ressources de son cerveau, le laissant vidé, passant des heures à fixer son téléphone sans but une fois rentré chez lui.Ils se découvrirent une passion commune pour le Metal et les bandes originales de film et de série. Lors d’une soirée, ils passèrent des heures à débattre sur la pertinence de la fin d’Avengers : Endgame. Bien qu’ils s’accordaient tous les deux pour dire qu’elle n’était pas satisfaisante.Ils passèrent des semaines à se parler à travers les miroirs, la porte du four, leur reflet dans un lac, dans l’écran éteint de la télévision. Des semaines où ils apprirent à se connaître, à s’apprécier, à s’apprivoiser. Des semaines à rêver de plus, mais à ne pas oser avoir plus.Le problème de Sebastian c’est qu’il avait l’impression de ne jamais en faire assez. Il était sûr d’avoir obtenu son poste par chance seulement, qu’il avait profité d’un concours de circonstances. Que d’une manière ou d’une autre, il avait réussi à tromper ses collègues et ses supérieurs. Tout cela l’obligeait donc à faire le maximum pour avoir l’impression de mériter sa place. Ce qui l’avait entraîné à accepter de se rendre à l’autre bout de la ville pour un séminaire.Sebastian avait donc passé une journée horrible.Il avait passé le trajet en transport en commun pour se rendre au rendez-vous à s’imaginer les pires scénarii. Le travail en lui-même à être sur les nerfs en espérant que tout se passe bien. Et il devait encore rentrer chez lui.Sebastian avait donc besoin d’un moment de douceur dans sa journée. Et si ce répit devait venir avec une pâtisserie trop sucrée et trop grasse, ainsi soit-il.Sebastian entre dans le premier café qu’il trouva sur son chemin.Les yeux plongés dans le présentoir, il se demandait quoi choisir. Est-ce qu’il prenait son en-cas à emporter ? Ou restait-il sur place ? S’il s’asseyait à une table, aurait-il le courage de sortir son téléphone pour observer le profil de Luc ? Parler avec lui ? En public ?— Bonjour, fit la voix du barista. Que puis-je vous servir ?Sebastian releva la tête, sa commande sur le bout des lèvres. Seul un son étranglé sortit de sa gorge.Devant lui, derrière le comptoir, se tenait Luc.
FIN
