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Déa se vit, là aussi clair que dans la réflexion d'un miroir et pourtant l'espace se poursuivait au-delà. Son reflet inversé, semblait exister sur une surface qu'elle ne pouvait appréhender, ni physiquement, ni mentalement. C'était à la frontière de ses sens, de sa perception. Une anomalie ressentie par un frisson d'alerte.
Pourtant c'était là. Ses yeux bleus fixant un regard très similaire mais composants inconnus. Un reflet qui n'en n'était pas un, davantage comme une fenêtre sur elle-même. Un aperçu fugace de sa propre psyché qui l'observait, attendant sa réaction.
Ce qu'elle ne voulait pas, c'était « pourquoi ». Elle se trouve là, allongée dans le vide de l'espace abyssal, ayant pour toile de fond une lointaine nébuleuse qu'elle ne pouvait pas vraiment discerner.
Le titanesque nuage spatial était fixe, apparaissant comme la seule choisie réelle à laquelle à se raccrocher. Pourtant si elle l'observait trop longtemps, elle avait la sensation qui se mouvait, comme quelque chose de vivant. Un battement discret dans ce vide.
Elle se réveilla, une douleur lancinante dans son crâne.
Déa se leva, engourdie et fatiguée. Avec des yeux plissaient de sommeil, elle fixa les hologrammes aveuglant du cockpit plongé dans la pénombre. Rien, aucune notification pour sa mission. Rien pour la distraire de ses pensées troubles.
Le cycle artificiel la poussait à maintenir un rythme, comme une horloge bien poussée. Les nuits revenaient comme les jours la tiraient de ce rêve étrange. Chaque fois, elle souffrait d'un mal de tête terrible, la succombait hébétée aspirante à l'air frais, celle offerte par les végétaux. Déa n'a que l'air recyclé et stérile du vaisseau. Ses journées, au standard galactique, étaient rythmées par sa fatigue, le stress, les maux de tête, l'attente interminable de sa mission mais surtout des questions.
Beaucoup trop de fois, elle se réveillait dans le siège pilotage, grand et relativement confortable, le similicuir adhérent à sa peau desséchée. Ses yeux la brûlaient et sa langue était lourde. L’air était toujours si sec dans le cockpit. Cette nuit, Déa avait rêvé, ne se souvenant de presque rien. Juste des couleurs mouvantes, chatoyantes mais elle se souvenait surtout de ce regard, perçant, pénétrant. Ses propres yeux retournés contre elle la déstabilisaient. Pourtant elle est certaine que ces yeux ne sont pas violets.Non. Non, elle a des yeux bleus comme l’eau d’une rivière. C’est une certitude.
Ça n’avait pas de sens.
Les hologrammes du poste de pilotage l’éblouissaient dans la nuit artificielle, l’étoile double en fond était ironiquement moins violente à regarder, sans doute grâce au verre spécial. Retournant à ses graphiques statiques mais c’était tout. Pas de nouvelle pour ce qu’elle devait récupérer et ça l’agaçait. Déa voulait vraiment partir et insulter l’alien qui lui avait donné la mission, pour lui avoir fait perdre du temps, de l’argent, du carburant mais surtout de nouveaux cauchemars ou sorte de rêve très dérangeant.
Elle resserrait la couverture autour de ses épaules, vêtue d’un débardeur et legging. Elle repensait à son rêve, une espèce de délire de son subconscient mais le doute la gagnait. Déa n’avait peut-être pas autant d’incertitude pour la qualifier de peur. Pas autant de question que d’étoile visible depuis son orbite stationnaire actuelle.
Pourtant le doute, cette tâche d’encre indélébile, se déversait sur sa conscience, la recouvrant de sa noirceur visqueuse. Malgré cela, elle n’en faisait rien. Aucun geste, aucune volonté de savoir et de réfléchir dans ses moments d’éveils. Elle était trop fatiguée pour ça. Nuit après nuit, elle obtenait plus de réponses, plus d'indices. Chaque nuit le doute était lavé de son esprit et chaque jour plus de questions émergeaient de la noirceur visqueuse.
Ses nuits étaient devenues ses jours, quand l’attente de sa mission était trop monotone pour être stimulante. Il n’y avait que l’étoile double qui lui tenait compagnie et le ronronnement de son vaisseau.
La nébuleuse de son rêve récurrent était plus lumineuse, une sorte de réconfort face à la figure familière dans sa similarité mais étrangère dans son regard. Déa remarque plusieurs choses qui lui confirmaient que ce n’est que ça, un rêve. Que ce soit le fait qu’elle flottait dans l’espace sans son casque ou encore qu’elle était capable de respirer sans difficulté. Elle avait pu s’observer une brève seconde et remarqua qu’elle portait sa combinaison fuchsia. Ses cheveux blonds se répandaient en vague autour d’elle, hors de sa queue de cheval traditionnelle.
Elle entendait un chant diffus, lointain. Certains croyaient à la Voix de l’Univers, sa symphonie pour orchestrer sa vaste étendue. Pourtant dans le vide, il n’y a pas de son.
Tout ceci n’avait pas une grande utilité.
Non car ces mêmes yeux la fixaient sans cesse, à chaque rencontre. Une nuit, elle s’approcha, son bras tendu. Ses propres yeux défiant son reflet. Elle s’étirait, la main ouverte, obsédée par les orbes violets qui l'aspiraient. Elle y mit toute sa volonté et s’approcha de cette surface invisible, celle qui lui miroitait un autre soi, une autre plus forte rien qu’avec son regard tétanisant.
Déa ne pouvait remarquer que son reflet ne tendait pas son bras. Déa n’avait pas observé que le regard qui la happait, l’hypnotisait, était très différent du sien. Elle n’en savait rien, rien de ce qui allait se produire. Dans un ultime sursaut de survie, son corps se tendit, se contorsionnant de douleur mais elle lutta, toujours plus près de son double.
La nébuleuse en fond se mit à pulser par vague, scintillant de milliers d’étincelles. Sa main créait des fissures sur la surface avant même de la toucher. Elle sentit une force s’exercer en retour mais tout ce qu’elle pouvait voir, c’était ces yeux violets. Une lueur dansante en leur sein, leur iris semblant mouvante comme la nébuleuse tout autour d’Elle.
Bien trop tard, Déa vit l’ombre sur le visage opposé, vit que son bras était le long de son corps. Trop tard, quand ses doigts effleurèrent la surface, elle vit ses yeux s’illuminer en un parme étincelant. Au point d’impact, les fissures s’agrandissent, dégageant une lumière turquoise qui n’était pas présente de l’autre côté.
Les cassures coururent sur la surface, comme la foudre qui s’abattrait, le tout dans un silence assourdissant. Le chant s’était tu, la Voix devenue muette face à l’événement. La nébuleuse s’éteignait, ses couleurs s’estompaient comme trop diluées avec de l’eau. La noirceur regagnait sa place à une rapidité que seul l’esprit pouvait imaginer. Toujours flottant à l’horizontale, une éternité passa, ses yeux bleus rivés aux autres violets. Ils l’appelaient, la suppliaient de s’approcher davantage.Il existait, à cette seconde suspendue, une dualité en son sein qu’elle ne put ressentir qu’un instant. Une dualité qui écrasa sa poitrine, brûlant son être et son esprit. Il était trop tard, un instant de trop pour revenir en arrière. La tension sur la surface devint trop forte, bien que Déa n’ait pas avancé.
Il n’y eut aucun son.
Aucune lumière.
Aucune ténèbres.
Aucune douleur.
Son cœur manqua un battement quand elle réalisa. La surface avait volé en éclat juste là où ses doigts étaient en contact. Rapidement, l’insignifiante ouverture s’accrut. Le verre s’effondra en milliers de morceaux comme de la poussière scintillante, aspirait par l’autre côté.
Pourtant, Déa restait immobile, main tendue, regardant avec horreur son reflet être avalé à mesure que le verre s’éloignait d’elle. La seule lumière qui demeurait était celle des fissures, d’un turquoise si intense qu’elle vit qu’au dernier instant que son reflet lui touchait le visage.
Déa se réveilla dans un grand cri, haletante, sa poitrine douloureuse à chaque inspiration. Ce n’était rien comparé à la douleur dans son crâne ni de ses yeux brûlants.
Elle se leva précipitamment, cherchant de quoi boire pour calmer sa terreur et sa panique. Avec des gestes connus, elle s’aspergea le visage à son lavabo en acier inoxydable, son regard fixant son reflet. Le goutte à goutte de l’eau tombante de son nez rythmait ses pensées.
De quelles couleurs sont-ils ?
Ont-ils toujours eu cette couleur ?
Pourquoi seraient-ils différents ?
Pourquoi je ne connais plus leur couleur ?
Déa fixait son regard à l’autre soi, une parfaite réplique d’elle-même car elle savait que ce n’était que de la lumière réfléchie. Pourtant quelque chose avait changé, juste dans ses yeux. Elle s’approcha, une sensation de déjà vu la gagnant et elle écarta soigneusement une de ses paupières puis l’autre, cherchant quelque chose.
Quelque chose derrière.
Quelque chose qu’elle ne pouvait voir.
Une alarme stridente retentit, coupant brutalement le silence suffocant du vaisseau. Son cœur battait dans ses oreilles et Déa se regarda une dernière fois dans le miroir mais il n’y avait qu’elle et son regard bleu comme les rivières de la Terre.
Elle se pencha sur les hologrammes du cockpit et sourit de joie face au message qu’elle venait de recevoir. Le colis si précieux pour sa mission était là, juste une sortie extra véhiculaire de quelques minutes. Elle mit le pilote automatique pour s’approcher et se prépara, enfilant sa combinaison fuchsia et son casque.
Les sorties extra véhiculaires étaient toujours impressionnantes pour Déa. Cette sensation de solitude et de vulnérabilité. L’immensité de l’espace était d’autant plus une menace en dehors de la sécurité de son vaisseau.
Déa se sentait décoller du sol et la porte pneumatique glissa en silence. L’interface de son casque s’anima, localisant l’objet à récupérer. Elle escalada le fuselage de son vaisseau avant de marcher sur le sommet, ses bottes magnétiques l’aidant. Arrivée au bout, au niveau de la vitre du cockpit, elle s’arrêta, prenant une seconde, un souffle. Déa faisait face à l’étoile double, fascinée par le spectacle, oubliant tout, ses rêves, ses angoisses, sa personne. Il n’y avait que ses yeux admirant une des créations de l’univers. Elle entendait sa respiration, le battement de son cœur dans ses oreilles et la Voix. Le temps d’un instant, juste quelques notes, elle l’entendit et elle était certaine que c’était ça.
Il y avait ces moments de contemplation mémorable, des instants qui ne pouvait être décrit avec des mots. Des fugacités qui ne pouvaient qu’être vécues, des émotions qui ne se ressentaient qu’une fois. Les éruptions solaires étaient comme des feux d’artifices, les deux étoiles jumelles étaient instables. Déa devrait bientôt partir, on ne sait jamais quand s’amorce l’effondrement des astres. Après une dernière expiration, elle vérifia son fil d'Ariane et s’élança dans le vide.
Après quelques ajustements de sa trajectoire avec des propulseurs, elle se laissa flotter. Il ne lui faudrait que quatre minutes et quarante-sept secondes d’après son ordinateur pour l’aller-retour. C’était toujours exact, Déa n’avait que rarement mis plus de temps que celui prédit.
Alors que l’apesanteur l’entraînait toujours plus loin de son vaisseau, elle se remit à penser à ses rêves, cherchant leurs significations. Ils avaient laissé un sentiment de malaise, un sentiment qui faisait écraser sa poitrine, son cœur battait violemment contre. A chaque fois que Déa se concentrait sur ce qu’elle avait vu, c’était flou, imperceptible. C’était comme regarder la queue d’une comète, quelque chose entre la réalité et l’imagination. L’interface de son casque l’avertie et cibla virtuellement l’objet. Elle tendit la main et le saisit.
Elle s’étirait, la main ouverte, obsédée par les orbes violets qui l'aspiraient.
Déa rouvrit les yeux, ne se souvenant pas de les avoir fermés. Dans sa main elle tenait une boîte en carbone noir. Un petit cercle turquoise encerclaient l’objet en question, confirmant qu’elle avait fini la mission. Elle revint tranquillement, avec une simple poussée de ses propulseurs, fixant la boîte. Déa l’observait intensément, d’une manière obsessionnelle, comme si son regard pouvait voir le contenu.
Elle voulait savoir, elle le devait.
Elle prit le même chemin, marchant sur son vaisseau puis dans le sas. Une fois pressurisé, elle retira son équipement, ses yeux ne s'éloignant jamais du paquet. Il y avait une pression dans son crâne, une pensée irrationnelle, une faim dévorante de savoir.
Son casque jetait sur l'établi avec ses bottes spatiales, elle reprit l’objet de sa mission. Elle jongla avec, le faisant tourner dans ses mains, soudainement anxieuse. Elle devait le livrer a quelqu’un d’autre, la marchandise sans doute illégale au vu du nombre d’intermédiaires mais c’était bien rémunéré. Elle ne devait pas l’ouvrir, surtout pas.
Déa fixait le cube lisse dans ses mains, marchant vers le cockpit. D’un geste automatique, elle enclencha le saut supraluminique au coordonnées du client. Elle marchait en rond dans le cockpit, faisait les cent pas dans le petit espace, ne pouvant détourner le regard du colis.
L’objet était parfaitement lisse, une légère encoche montrait que c’était une boite mais il n’y avait aucune fissure entre les deux parties. Des arêtes saillantes avec un angle droit parfait, sentant la pression aiguë sous son doigt. D’un noir absolu avec une légère ondulation comme motif sur chacune de ses faces.
Déa fixait la boîte, écoutait son chant imperceptible. Elle passa la pulpe de son pouce sur l’encoche, exerçant la moindre pression pour ouvrir. De la fissure se dégageait une lumière turquoise familière, la lueur semblait assombrir le cockpit, absorbant toute la lumière sauf elle-même. Puis le chant s’arrêta et Déa sortit de sa transe quand elle vit l’intérieur.
Elle sentit son souffle passer ses lèvres, entendit la friction de son ongle sur le contenu. Rien d’autre n’existait à cet instant. Elle pouvait tout ressentir, tout voir, tout entendre, une expérience au-delà du corps le temps d’un instant.
Elle avait ouvert la boîte de Pandore.
Elle vit un flou d’image, des nébuleuses, des trous noirs, des planètes anonymes, des objets célestes à la nature inconnue, des entités gargantuesques, des choses vibrantes de couleurs et d’énergie. Elle se déplaçait plus vite que la pensée avant de s'arrêter à un endroit précis.
Déa sut.
Elle était là où aucun être vivant ne peut aller. Là où la Voix naissait et répandait sont chant dans le reste de l’Univers. Déa aurait dû savoir que si les trous noirs existaient, l’inverse est fondamentalement possible. Sauf que c’était un concept étrange et voir cet objet céleste était comme connaître le plus grand secret. C’était un trou blanc et tout comme son homologue opposé, les cercles d’accrétions délimitaient son envergure. La lumière était si pure qu’elle aurait pu la rendre aveugle en un instant si elle était réellement présente.
Puis elle vit quelque chose qui lui donna la chair de poule, qui retint son souffle, égara son esprit. La même nébuleuse que dans ses rêves servait de toile de fond au trou blanc, des éclairs turquoise se répandant loin du centre. A la vue du centre de l’Univers, quelque chose dans son esprit prit place, semblant s’emboîter parfaitement avec ses questions sans réponse, à ses rêves étranges qui la hantaient. Le sentiment qui la gagna était comme une gifle au visage et à l’impact, elle se réveilla.
Déa était allongée sur le sol du cockpit, inspira profondément comme si elle émergeait de l’eau et ses yeux fixaient le plafond. Les lumières dansantes dans l’habitacle l'informant qu’elle était toujours en voyage sublimique. Il y avait une force qui s’exerçait sur elle, comme la force G mais sans raison apparente. Déa n’était pas effrayée mais plus apathique, triant ses souvenirs. Alors contrainte, elle aperçut partiellement l’objet tenu dans sa main, la boîte jetait au loin.
Un moment passa et elle put bouger de nouveau et son premier geste était d'approcher le contenu près de son visage, toujours allongée. C’était une pierre lisse et taillée en forme d’œil simplifié, violet pourpre avec des fractales plus claires, et des tâches noires et blanches. La pierre était simple et sans prétention, pesant lourd dans sa main dont elle occupait la moitié.
Obsédée par les orbes violets qui l'aspiraient.
Le sentiment familier revint brutalement et l’étrangla. Elle suffoqua cette fois-ci d’une manière très réelle et à son insu la pierre brilla. Après une seconde éternelle, tout se calma, Déa était prise d’une quiétude anormale. Les différents changements d’humeur l’avaient épuisé mais elle regarda une dernière fois la pierre. Pulsant dans sa main d’une vie contenue en son sein, un fragment de l’Univers qui avait été laissé sciemment, dans un but qui lui était propre. Elle sut qu’elle devait le garder, trouver un moyen de ne pas le livrer car c’était à elle et pour elle.
Une brève pensée lui vint à l'esprit, celle que peut-être elle était victime d'une étrange créature de l'Univers, d'un étrange tour ou d'un parasite inconnu qui avait trouvé un hôte en elle. La pierre s'illumina doucement de l'intérieur comme pour répondre à son doute et l'effacer. Déa était dû, elle devait tromper son client le temps de disparaître et de garder son bien, de garder ce que l'Univers lui avait donné uniquement à elle.
Déa se leva du sol avec une énergie renouvelée et changea son cap, une nouvelle destination pour mettre son plan en marche, la pierre dans le creux de sa main était serrée contre sa poitrine.
