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Français
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2024-08-18
Words:
31136
Chapters:
2/?

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Octobre 2001
 Patrick a douze ans quand il rencontre Art pour la première fois. L’année scolaire avait débuté depuis plus de trois mois et Patrick avait déjà reçu plusieurs avertissements de comportement. Heureusement pour lui - enfin pour ses parents surtout -, quelques billets de la part de son père, à l'intention de la direction, avaient rapidement étouffé l’affaire. Il changeait alors simplement de chambre d’internat pour la quatrième fois du semestre, au profit d’une chambre double qu’il ne partageait avec personne jusque-là.Toujours dans l’encadrement de la porte, un petit garçon blond tient sur ses épaules un sac de sport aussi grand que sa propre personne, une énorme valise qu’il traîne derrière lui et son sac de tennis qu’il a abandonné à ses pieds. Patrick et lui se détaillent l’un l’autre. Le nouvel arrivant, de manière timide, presque réservée ; Patrick, de façon lace mais étrangement curieuse. Il observe attentivement ses mouvements alors que le blond jette un coup d’œil interrogateur aux deux lits simples que Patrick s’était permis de rapprocher. Ses joues déjà rosies par le soleil de Floride ont rapidement pris une teinte cramoisie, gêné par le geste, alors que son regard gris revient sur le visage espiègle de Patrick.— C’est pour gagner de la place, explique ce dernier.Le blond cligne des yeux plusieurs fois, et Patrick sourit de plus belle.— Pour gagner de la place ? répète l'autre garçon, pas sû​r de suivre.— Les lits. En les poussant l’un contre l’autre, on a plus de place dans la chambre. Tu ne penses pas ?Son visage s’illumine de compréhension et Patrick étudie, presque stratégiquement, toute la gymnastique qu’effectue son visage pour en arriver à ce sourire lumineux. La courbe de son arcade sourcilière qui s'élève sur son front, ses paupières qui s’élargissent, laissant apercevoir entre ses cils blonds ses prunelles grises prendre une teinte azur grâce à la lumière des néons, puis ses lèvres qui s’entrouvrent un instant, laissant sortir un faible « Oh ! » de réalisation, avant de se refermer et de prendre la forme d’un sourire. Patrick note dans un coin de sa tête que le blond a le même sourire qu’un gamin qui a vécu toute sa vie entouré par de parents aimants. Un sourire rempli d'innocence et de sincérité, simplement entaché par plusieurs fils de fer, placés là pour rectifier ses dents du bonheur.Pendant un court instant, Patrick a la vive impression d'être sur un court de tennis. Son nouveau camarade de dortoir est de l’autre côté du filet, tandis qu’il analyse ses mouvements afin de déterminer ses points forts et ses faiblesses, pour ainsi en tirer avantage. En général, Patrick n’est pas le genre de joueur qui étudie son adversaire pour établir des stratégies complexes, ce que ses entraîneurs lui reprochent constamment. Patrick est un joueur qui a la passion du tennis simple. Il aime taper dans la balle, courir après elle pour la renvoyer après un lobe osé de l'adversaire, son service détraqué - qu’il ne changerait pour rien au monde - et gagner. Patrick Zweig aime gagner par-dessus tout. C’est donc contre les concurrents les plus prometteurs qu’il en vient à observer, pour répondre de la manière la plus adéquate, faisant tout pour garder l'avantage. Dans les matchs les plus intenses - qui se font assez rares à l’académie de tennis Mark Rebellat -, Patrick accepte de mettre sa fierté de côté pour entrer en dialogue avec la personne de l’autre côté du filet. Il répond à une amortie par une accélération, la mieux contrôlée possible, et à un lobe par un smash bien placé.Le sentiment ne dure qu’une seconde, mais c’est assez pour laisser Patrick grisé par l’impression qu’ils ont échangé bien plus qu’une simple blague. Depuis la rentrée, Patrick a l’horrible impression d'être seulement entouré d’enfants à papa - bien qu’il soit lui-même né avec une cuillère d’argent dans la bouche, ça ne compte pas -, ils ne comprennent rien au tennis. Beaucoup sont ici seulement parce que leurs parents les ont obligés, et Patrick est sincèrement dégouté par leur attitude conformiste, ou faussement rebelle. Si Patrick joue au tennis, c’est à cause de son père - une tradition familiale d'après ce dernier. Au début Patrick détestait quand son père l’amenait sur le terrain, qu’il avait fait construire à l’arrière de leur propriété, pour essayer de rectifier son service pendant des heures. Son père lui criait dessus constamment, lui reprochant son incapacité constante, que ce soit à l’école ou au tennis. Patrick et son père étaient trop différents, ça avait toujours été ainsi. En bonne famille républicaine qu’était les Zweig, la mère de Patrick était une femme discrète qui s’opposait rarement à son mari, se rangeant toujours derrière l’option de la facilité. Patrick la détestait pour cela et préférait largement les disputes animées avec son père sur le terrain, que les regards remplis de condescendance de sa mère. Cette haine qui bouillonnait constamment à l'intérieur de lui, avait rendu le tennis plus agréable. Une échappatoire où il pouvait exprimer de manière construire sa rage pour le monde, que ce soit à l’encontre de ses camarades à l’école catholique - où sa mère l’avait inscrit - qui se moquaient de son nom de famille étrange, ou ses professeurs d’école qui le punissaient régulièrement à cause de sa soi-disant lenteur d’esprit. Si au début Patrick avait eu en horreur les heures d'entraînement que son père lui imposait, il en était venu à les attendre avec impatience, cherchant la confrontation avec son père comme quelque chose de familier - ​presque réconfortant. Il commençait même à se rendre sur le court de tennis sans qu’il n’y soit obligé, appréciant canaliser sa rage en tapant dans une balle.Le tennis est rapidement devenu une vraie passion pour lui quand lors d’un jour banal d'août, il est arrivé à battre son père. Patrick avait enfin réussi à dépasser cet homme qu'il exécrait tant, mais qui avait fait naître la passion du tennis en lui, tout en gardant ce service minable que tout le monde lui reprochait. À partir de ce jour, Patrick écrasa facilement son père toutes les fois où ils jouèrent l’un contre l’autre. Il en ressortait gonflé de fierté à chaque fois. La même année, son père décida de l’inscrire à un tournoi de tennis pour jeunes garçons dans l'État de New York. Patrick se contenta de la deuxième place, et il ne savait pas s’il jubilait de l’expression colérique de son père, ou si lui-même était déçu d'avoir perdu aussi proche de la victoire. Ce soir-là il dit à ses parents qu’il voulait intégrer une académie de tennis, l’année d’après il était déjà pré-inscrit à Mark Rebellat, et l'année encore d’après il se retrouva enfin à l’académie de perfectionnement dont il avait tant rêvé, entouré du même style d’enfants rois avec lesquels il avait partagé les bancs de l’école élémentaire.Le sourire lumineux de l’autre garçon, le fait lui-même sourire d’une manière plus espiègle et moins innocente, presque méchante. Patrick a du mal à analyser si le garçon en face de lui fait aussi partie de ces rejetons chéris par la nation, cependant il se doute qu’il sera plus intéressant que les autres. Il ne sait pas pourquoi il en est autant convaincu, pourtant la sensation qui fait frissonner ses os est la même de quand il sait avant même que l’adversaire replace ses appuis et mette en position sa raquette, que celui d’en face va donner un effet lifté à la balle. Il le sait, c’est tout. Se souvenant de ce que la politesse exige en général, Patrick quitte mollement les deux lits où il était assis en tailleur pour se lever et se diriger vers le blond. Il attrape le sac laissé au sol par l’autre garçon, puis tend la main comme il en a l’habitude de le faire après un bon match :— Au fait, je suis Patrick Zweig, se présente-t-il en attrapant le sac de tennis laissé au sol.L’autre garçon lui sourit de plus belle et lui serre la main, plissant les yeux par la même occasion, tandis que les néons accrochés au plafond donnent une couleur dorée - presque artificielle - à ses cils. Une fossette se creuse de chaque côté de sa bouche, témoignant de combien son sourire est sincère, et sans s'en rendre compte Patrick en a la respiration coupée pendant plus d’une seconde. Sa main est assez calleuse, indice qu’il pratique le tennis depuis longtemps. Face à cette réalisation une brûlure s'installe étrangement dans son estomac, seulement il n'a pas le temps de s’en soucier que le blond répond :— Art Donaldson. C’est un plaisir de te rencontrer Patrick ! et si c’est un de ces enfants trop gâtés par ses parents, tellement qu’ils en deviennent idiots, Patrick veut bien se laisser berner alors.— Art ? répète-t-il en ricanant gentiment. Comme… de la peinture ? Ta mère est critique d’art, ou quoi ?Patrick rigole à sa propre blague, mais se stoppe rapidement quand il remarque le sourire figé et sans sentiments du garçon en face de lui. Il repense avec amertume à ceux qui se moquaient de son nom de famille à l’école, et regrette ses mots immédiatement. Se grattant nerveusement l'intérieur du coude, Patrick essaye de chercher quelque chose à dire pour se rattraper : — Euh… désolé si j’y suis allé un peu fort. C’est juste que tu es la première personne que je connaisse à s’appeler comme ça, explique Patrick, les excuses paraissant pâteuses et inhabituelles sur sa langue.— Ce n'est pas grave, et Patrick pourrait le croire quand il le dit, seulement ses fossettes ont disparu de part et d’autre de son sourire. C’est le diminutif d’Arthur.— Tu t’appelles Arthur ? questionne immédiatement Patrick, perdu.— Quoi ? Non ! s’exclame Art ; ses fossettes sont de retour, alors qu’un rire sincère s’échappe de sa gorge. — Alors pourquoi tu… maintenant même Patrick est amusé par la situation, sans vraiment comprendre pourquoi.— Arthur est le prénom de mon père ! explique en riant de plus belle Art. Pour tout te dire, quand mon père a appris que ma mère était enceinte, il voulait m’appeler Arthur, comme lui ! Mais ma grand-mère ne voulait absolument pas et trouvait totalement absurde l’idée de donner son prénom à son propre gosse. Ma mère a choisi de m’appeler Art, pour calmer les esprits et plaire à tout le monde. Patrick fait un signe de tête, comme s’il avait compris un traître mot, et Art devine rapidement la supercherie mais ne dit rien à ce sujet, préférant rire. Ne comprenant pas très bien ce qui est drôle, Patrick le regarde de manière étonné, alors que la chaleur de tout à l’heure refait surface dans son estomac, lui rappelant étrangement la même brûlure de fierté qui s’installe dans tout son être quand il effectue un ace. Une fois qu’ils ont fini de rire, le silence s'installe et pendant un instant, trop concentré sur cette chaleur qui s'étend inexplicablement, Patrick oublie quoi faire de sa propre personne et de ses membres.— Je peux rentrer ? questionne timidement Art, presque mal à l’aise de demander ce qui lui est légitime.Patrick reprend conscience du poid du sac de tennis sur son épaule, tout en se traitant mentalement d’idiot. Sa mère l’aurait fusillé du regard face à un manque de politesse aussi flagrant, cependant Patrick essaie de ne pas y penser. Au lieu de ça, il s’écarte de devant la porte, avant d’attraper plusieurs affaires à lui pour faire de la place d’un côté des lits.— Oh ! Oui ! Bien sûr ! Patrick parle trop vite, ce qui lui donne une impression de malaise désagréable. Désolé, c’est un peu le bazar… Le directeur de dortoir ne m’avait pas prévenu que tu arriverais aussi tôt, donc je n’ai pas trop pris le temps de ranger.— En réalité c'est plutôt de ma faute, s’exclame Art, ses joues rougissent de plus belle. Je devais arriver hier dans l’après-midi, mais mon avion a pris du retard à New York et je suis arrivé tard dans la nuit à Orlando. Heureusement j’ai trouvé un hôtel près de l’aéroport, j’ai pu dormir un peu avant de prendre un taxi le lendemain matin pour venir jusqu’ici.— Tu viens de New York ? s’étonne Patrick, n’ayant pas reconnu l’accent.— Non, de Boston dans le Massachusetts. — Pourquoi être venu jusqu’en Floride alors ? J’ai entendu dire qu'il y avait de bons camps de tennis en Nouvelle-Angleterre.— C’est… compliqué disons ? essaie de couper court Art.Patrick hoche simplement la tête, voyant que Art ne veut clairement pas en parler. Il s’enfonce un peu plus dans la chambre avant de poser le sac d’Art sur le lit du côté droit. Toute cette situation le rend étrange. Patrick n’a jamais vraiment eu d’ami avant l'académie, quelques-uns à l’école élémentaire mais rien d'inoubliable tout de même. Pour cacher sa maladresse évidente face à la situation, il commence à ramasser tous les habits qu’il retrouve au sol, faisant une pile de ceux qui sentent la transpiration, et une autre avec ceux qui ne sont pas assez froissés pour être mis au linge sale. Par intervalle irrégulier, il lève la tête pour observer ce que fait Art. Le blond tente, du mieux qu’il peut, de trouver de la place dans tout le bordel organisé de Patrick, ce qui fait sourire celui-ci. Art choisit d’ailleurs ce moment pour lui adresser un regard désespéré, et tandis que leurs yeux se rencontrent, Patrick éclate de rire ; ses oreilles prennent une teinte rosée contre son grès, astucieusement dissimulée par ses cheveux bouclés.— Besoin d’aide ? — Je veux bien oui ! répond en souriant Art. Ce n’est pas que tu prends de la place, mais bon… — Tu me trouves envahissant Donaldson ? le taquine Patrick en s’approchant de lui.— Jamais je n’aurais osé ! réplique dramatiquement Art. Seulement très désorganisé, Monsieur Zweig !— Je parie que tu es le genre de mec avec un tableau blanc effaçable, où tu marques ton emploi du temps pour la semaine ! ricane Patrick, en l’aidant à faire de la place pour déballer ses affaires.À cet instant, comme si les deux s’étaient coordonnés, Art sort un tableau effaçable de sa valise et il ne peut s'empêcher de se figer, tout en rougissant furieusement. Patrick fixe le tableau sans rien dire, pensant au début que c’est une simple blague plutôt habile de la part du blond. Puis quand il remarque que Art évite son regard, avec ses joues qui chauffent à vue d'œil - la rougeur se propageant jusque dans sa nuque -, Patrick ne peut plus retenir le fou rire qu’il bride depuis trop longtemps. Art le dévisage pendant une bonne minute, une expression faussement vexée sur le visage, avant que lui aussi ne rejoigne Patrick dans son fou rire.Pendant un instant, Patrick essaye de se rappeler de la dernière fois qu’il a autant ri. Quand après plusieurs minutes de réflexion, il ne se souvient toujours pas, il abandonne la recherche et décide que ce moment est sans doute le plus heureux qu’il ait vécu de toute sa courte existence. Face à cette réalisation, il ne sait pas s’il est juste triste de ne jamais avoir autant ri, ou s’il est heureux d’avoir enfin rencontré quelqu’un comme Art. • • • 
               Septembre 2006
 Quand Art et Patrick gagnent la finale de l’US Open Junior en double, Patrick croit pendant un instant qu’il va pleurer de joie tellement il est heureux ! Personne n’est là pour l’encourager dans les tribunes, bien qu’il n’en a jamais eu besoin. Son meilleur ami et lui viennent de gagner, ensemble et cela est amplement suffisant ! Il se jette dans les bras d’Art, tout aussi extatique que lui, tandis qu’ils perdent l’équilibre et tombent au sol en riant comme des gamins - sans aucune pudeur à l’égard de leurs adversaires. Par il ne sait quel moyen, il se retrouve avec le front d'Art contre le sien et sa propre main dans les cheveux trempés de sueur de son ami, ébouriffant ses mèches blondes de manière affectueuse - jusqu’à lui décrocher sa casquette Adidas préférée. Dans un mouvement de pur euphorie, il embrasse le front d’Art, comme si c’était la seule chose sensée qu’il pouvait faire. Art n'esquive pas le geste, lui aussi emporté par le pic de joie que leur procure ce moment. À la place il sourit comme le plus heureux des idiots, agrippant la nuque de Patrick comme s’il en revoulait encore, et trop plein de lui-même Patrick ne fait même plus attention aux sentiments qui écrasent ses entrailles, préférant blâmer le tennis et leur victoire partagée à la place. Le ramenant à la réalité, Art l’aide à se relever pour qu’ils aillent serrer la main des autres joueurs - il a toujours été le plus pragmatique des deux. De manière presque mécanique, ils échangent des poignées de mains faussement amicales et des banalités pour maintenir l'illusion du fair play. Art fait un mouvement de main vers les gradins, alors qu’une horde d'acclamations exclusivement féminines se fait entendre depuis le milieu du terrain. De son côté, Patrick retourne aux vestiaires. Quand il ressort, accompagné de deux serviettes - une pour Art et l'autre pour lui -, les organisateurs ont déjà tout installé pour recréer une remise de prix sur le court de tennis. Au loin, Patrick entend leur entraîneur les féliciter en utilisant le surnom qu’il leur a trouvé dès la première fois qu’il les a vu jouer ensemble « Fire and Ice ! ». Tout le monde applaudit et les quelques photographes présents immortalisent le moment, alors qu’ils ramassent leurs coupes sur le présentoir. Patrick n’a même pas besoin de jeter un coup d’œil vers son meilleur ami, il sait déjà que lui aussi embrasse sa propre coupe dans son dos - mémoire musculaire. Quand ils se retrouvent face à face, Patrick ne jette même pas un regard à leurs adversaires, qu’il devine dans sa vision périphérique, préférant plonger ses yeux dans ceux d’Art alors qu’ils embrassent chacun leurs trophées pour la seconde fois. À la lumière du soleil, les cheveux d’Art apparaissent comme de vrais fils d’or, tandis que ses yeux prennent une teinte azur, qui rendrait le ciel en personne jaloux. Même la transpiration qui dégouline de ses cheveux, glissant sur sa tempe, traçant les contours de sa mâchoire, et allant s’écraser aux abords de sa paume d’adam ; a des allures d’ambroisie face au soleil new yorkais. Patrick avale de manière gutturale, alors que la brûlure familière remonte dans son bas ventre. Il l’ignore comme il peut, mettant son excitation naissante sur le fait de leur victoire, se désintéressant comme il peut de l’apaisement que lui procure la simple présence d’Art alors qu’aucun de leurs parents n’est présent.Plus de cinq ans qu’ils partagent un dortoir à l’académie de tennis, et bientôt quatre ans qu’ils jouent constamment en double ensemble. Leur amitié fusionnelle les avait rapidement rattrapés comme une vieille habitude, les plongeant dans une routine agréable, où seuls eux et le tennis avaient leurs places. Patrick avait rapidement trouvé le meilleur ami qui lui manquait chez Art, devenant à son contact autre chose que ce pré-adolescent qui déversait toute sa rage en frappant dans une balle à l’aide d'une raquette - la puberté avait sans doute aidé. Leur amitié en était venue à un point où, certains jours, Patrick se demandait où son corps commençait et où celui d’Art finissait. Ils étaient tellement indissociables - Fire and Ice - qu’il était presque difficile de les définir autrement que par ce tout dont ils faisaient partie. Parfois, Patrick s’imaginait comment sa vie serait s’il n’avait pas rencontré Art. Étonnamment, l’idée était compliquée à formuler, rien qu’à imaginer même, comme si Art avait toujours fait partie de sa vie avant même qu’il ne le rencontre, et qu’ils avaient été amenés à se rencontrer à l’instant précis où ils s’étaient rencontrés. En tant que sportif, Patrick ne croyait pas au destin. Croire au destin signifiait que tous ses efforts pour devenir toujours meilleur n’étaient qu’une suite logique qui avait été écrite il y a longtemps sur un morceau de pierre et qu’il accomplissait car il en était ainsi. Cette pensée réduisait toutes ses années de perfectionnement à une banalité qui se devait d’arriver, minimisant tous les choix qu’il avait pu prendre jusque-là ou les dilemmes auxquels il avait pû être confronté. Pourtant avec son meilleur ami, la signification du destin était tout autre. Au contact d’Art, associer leur rencontre au destin ne la banalisait pas, non - au contraire même. C’était rendre leur collision aussi sacrée qu’un texte qui annonçait l’arrivée d’un messie ou d’une catastrophe divine éminente. Patrick était intimement convaincu que sa relation avec Art était strictement semblable à la symbiose qu’on retrouvait dans la nature, et que sans l’un, l’autre aurait toujours été moins brillant qu’ils ne l’étaient tous les deux à cet instant précis. Patrick n’avait jamais parlé de ce sentiment à Art, ayant trop peur d’effrayer son ami par l’emploi de mots aussi fort. Art savait qu’il lui cachait constamment des choses, mais l'acceptait aussi. Patrick en faisait de même de son côté, bien que Art soit bien meilleur acteur que lui, rendant le mensonge et la vérité difficile à disloquer quand il était question du blond. Après plusieurs minutes où ils répondent aux questions d’une journaliste présente à l’occasion de l’US Open Junior, et puis une discussion avec un groupe de filles qui semble plutôt intéressé, les garçons ont enfin l’opportunité de partir pour se doucher. Eux qui ont l’habitude des douches communes qui sont de coutume dans les structures sportives un peu vieillottes, avaient été surpris par les cabines de douches individuelles quand ils étaient arrivés en début de semaine pour disputer leur premier match. C’était étrange de penser que Patrick se sentait mal à l’aise quand il entendait l’eau couler dans la cabine d’à côté, sachant très bien que c’était Art mais sans pouvoir le voir réellement. Avec cinq ans dans une académie de tennis en Floride où vous passiez le quart de votre temps à vous doucher, car vous étiez plein de sueur, et un autre quart torse nu, car il fait horriblement chaud la moitié de l’année, avaient obligé les garçons à n'avoir aucune pudeur les uns pour les autres. Contre son gré, le souvenir d’Art totalement nu sous la douche lui vient à l’esprit. L’image mentale n’est pas très difficile à recréer, Art et Patrick partagent une chambre depuis des années, ont partagé de nombreuses douches communes ensemble, après des matchs ou des entraînements ; il n’a pas besoin d’imagination il sait déjà. Alors qu’il est encore sous le jet d’eau chaude, l’excitation qu’il avait pu retenir plus tôt lui revient de plein fouet. L’eau dans la cabine d’à côté s’arrête, Patrick entend le frottement de la serviette sèche sur la peau humide d’Art, et il doit se mordre les lèvres pour ne pas laisser échapper un gémissement rien qu’à l’idée que c’est ce qu’il s’est passé de l’autre côté de cette balustrade, mais qu’il ne l’a pas vu de ses propres yeux. Cependant, alors que dans un élan de faiblesse il dirige sa main vers son membre gorgé de sang, imaginant toujours ce que peut faire son meilleur ami de l’autre côté, un souvenir au sujet de sa mère lui revient. Patrick a toujours eu l’habitude d’être une déception pour ses parents. Que ce soit à l’école où il n’arrivait pas à décrocher plus qu’un B-, ou à ce tournoi de tennis dans l'État de New York où il avait fini seulement deuxième. Il a affronté la déception et la colère de ses parents, c’est un terrain presque plus familier pour lui, mais Patrick se souvient également de la haine dégoulinante qui a habité sa mère. Il devait avoir six ans alors que cette dernière le prenait avec elle pour aller à la messe du dimanche. À cet âge là c’était encore une routine dont il avait l’habitude, sa mère n’avait pas encore perdu patience à essayer de l'asseoir pendant plus d’une heure, immobile sur un banc à ne rien faire. Ce dimanche-ci était un dimanche comme les autres, accompagné de sa messe habituelle. Patrick avait écouté le pasteur sans rien dire, comme lui avait appris sa mère, alors qu’il s’amusait comme il le pouvait avec le bouton à moitié décousu de sa chemise. Puis vient enfin le moment préféré de Patrick, le moment de la prière. En réalité, à tout juste six ans, Patrick n’appréciait pas particulièrement l’action de prier en elle-même, cependant c’était le seul moment où il pouvait enfin se lever du banc et se dégourdir un peu les jambes. Il écoutait les dire du pasteur, les yeux toujours ouverts, s’amusant à regarder tous ces gens qui avaient les yeux fermés autour de lui. Il se sentait invincible alors que lui pouvait voir ce qui se passait et pas les autres. Tandis que le moment de la prière prenait fin et qu’ils reprenaient tous place, le pasteur laissa sa place à une femme. Bien que le souvenir soit un peu flou, Patrick se souvient encore maintenant précisément à quoi ressemblait la femme à l’époque. C’était une vieille femme, - plus vielle que sa mère en tout cas - et elle parlait avec une voix grave et convainquante, qui faisait sonner ses mots comme des vérités que chacun aurait dû savoir depuis longtemps. Elle parla pendant un long moment, tellement que Patrick avait cru pendant un instant qu’il allait se faire dessus, tellement la messe durait plus d’une heure que d’habitude. À l'époque, il n'avait pas compris tout ce qu'elle disait, seulement sa voix forte était restée gravée à jamais dans sa mémoire ; faisant qu’à maintenant dix-sept ans il se souvenait presque mots pour mots de ce qu’elle avait prononcé ce jour-là. Elle avait parlé de son fils homosexuel, qui avait passé une grande partie de sa vie dans le péché, allant jusqu'à jeter la honte sur sa famille par ses préférences perverses - comme elle les avait désignées à plusieurs reprises. À force de vivre dans le péché, selon elle, Dieu avait cherché à le punir, essayant de le ramener dans le droit chemin au moins dans les derniers instants de sa vie. Le jeune homme, encore dans la fleur de l'âge, avait attrapé une maladie que Patrick ne connaissait pas vraiment, mais qui au vu de l’expression de sa mère devait être très grave. Comme elle l’avait expliqué, avec ses derniers instants qui se rapprochaient, le jeune homme s’était réfugié dans la religion, abandonnant tous ses principes corrompus, pour prier pour le pardon de Dieu, face à ses actes qu’il caractérisait lui-même de dépravés maintenant. Il était mort quelques jours plus tard des suites d’horribles douleurs que lui avait amenées la maladie, avait-elle expliqué. Elle avait averti sur le fait qu’au contraire de son fils, eux pourraient encore être sauvés. Qu’il pouvait encore échapper à la maladie divine s’il le voulait, la seule contrainte était alors que les femmes se trouvent des époux et les hommes des épouses - et jamais l’inverse ! Patrick se souvient encore du frisson qui l’avait parcouru pendant son discours, alors qu’il observait sans rien dire une grimace haineuse prendre place sur le visage de sa mère. Quand ils sortirent, elle laissa échapper une insulte que Patrick n’avait pas encore saisi à cet instant, mais qu’il connaissait bien maintenant, répétée à tue-tête par les entraîneurs et les élèves plus âgés. À l'époque, il s'était dirigé vers les toilettes les plus proches voulant soulager sa vessie, ne se souciant plus de ce que cette vieille dame avait pû dire. Aujourd'hui, dans sa cabine de douche, avec son meilleur ami à l’extérieur et sa bite qui frémit rien qu'à cette pensée, Patrick se rappelle avec amertume des quelques mots proférés par sa génitrice : « Sale pédé ! Qu’ils aillent tous brûler dans les flammes de l’Enfer ! »— Patrick, on a pas toute la journée, c’est Art de l’autre côté de la porte qui s’impatiente. Je meurs littéralement de faim, donc si tu pouvais te dépêcher, s'il te plaît. C’est pas toi qui voulais assister à la finale féminine en plus ?— Ouais… Je finis de me laver les cheveux et je sors, ok ? articule-t-il du mieux qu’il peut. — Juste dépêches-toi mec. De façon totalement irréfléchie, Patrick tourne le robinet et se retrouve aspergé d’eau froide, alors qu’il s’occupe sans attendre de son érection. Il essaye d’effacer du mieux qu’il peut tous les souvenirs qu’il a d’Art, se concentrant plutôt sur la photo de Tashi Duncan qu’il avait enregistrée quelques semaines plus tôt sur son iBook. Il n’avait jamais vu la jeune fille en chair et en os, mais avait observé quelques-uns de ses matchs, qui étaient parfois diffusés sur un blog de tennis en ligne que Patrick suivait. S’il devait être franc quelques secondes envers lui-même, cette fille était sans aucun doute la plus chaude qu’il ait jamais vu de toute sa vie - même si c’était seulement à travers un écran - et le fait qu’elle jouait au tennis comme une déesse, la rendait encore plus bandante qu’elle ne l’était déjà dans l’esprit tordu de Patrick. En dérivant son fil de pensées vers elle, il se sent de suite moins coupable, travaillant son membre fièrement érigé entre ses cuisses de manière frénétique. Il tient fermement sa bite de sa main droite, faisant doucement glisser son pouce sur la pointe, alors qu’il mord sans relâche le dos de sa main droite pour ne faire aucun bruit. Espérant venir le plus tôt possible - pour une fois -, il pense sans relâche aux longues jambes bronzées de Duncan, tout en faisant des mouvements plus rapides, et de plus en plus désordonnés. Il est proche. Il repense à son revers dévastateur dans son match contre une joueuse australienne, dont il a oublié le nom, et jure devant Dieu qu’à aucun moment ses pensées dérivent vers le revers à deux mains de son propre meilleur ami. Guidé par ses pensées peu orthodoxes, Patrick s’imagine un instant que ce n’est pas sa raquette qu’elle a entre ses mains expertes mais plutôt sa… Soudain, sans prévenir, l’eau devient encore plus froide qu’elle ne l’était déjà et Patrick laisse échapper un couinement surpris d’entre ses lèvres.— Patrick… ? c’est Art, il reconnaîtrait sa voix même à moitié ivre de désir. Tu te branles ?— Bien sûr que non tête de gland ! Il n'y a tout simplement plus d'eau chaude. Ça m’a surpris ! répond-t-il de manière plus défensive qu’il ne l’aurait voulu. — Dépêche toi de finir alors. Le match commence dans une demi-heure et je tuerai pour un hot-dog ! Patrick regarde le liquide blanc et épais qui disparaît peu à peu dans les canalisations avec des yeux vides. Paralysé par ce qui vient de se passer, il repense à la vieille femme, il repense à sa mère, et ce n’est plus la voix de sa génitrice qui résonne dans ses oreilles « Sale pédale ! J’aurais dû me douter que tu faisais partie de ces détraqués, au moment même où tu m’as appris à me branler !! »— Patrick ?— J’arrive Art.  • • •

Mai 2002
 La puberté fait faire toutes sortes de choses étranges. Patrick en est strictement convaincu !En même pas dix mois, Patrick avait pris plus de vingt centimètres et changé de paires de tennis au moins cinq fois, alors que des poils commençaient à fleurir un peu partout sur son corps. Au moins une fois par semaine, il était obligé de se raser le visage pour éviter d’avoir le début d’une barbe ; sous le regard attentif d’Art qui le surveillait constamment depuis l’encadrement de la porte de leur salle de bain. Il ne disait rien la plupart de temps, ou alors taquiner simplement Patrick quand ce dernier se coupait légèrement. Seulement Patrick arrivait facilement à sonder le regard d’envie d’Art alors qu'il se grattait nerveusement la mâchoire, avant de se ronger les cuticules.De son côté, Patrick ne comprend pas très bien la jalousie d’Art. Il ne souhaiterait à personne une poussée de croissance accélérée ! Pendant plusieurs semaines, Patrick avait dû se ménager à cause d'horribles douleurs aux genoux, aux chevilles et aux épaules, qui le suivaient du levé jusqu'au couché. Leur coach répétait que c’était à cause de sa soudaine croissance, et que ses articulations devaient simplement s’habituer. Il détestait devoir rester sur le banc pendant les entraînements, ne pouvant que se concentrer sur leurs cours - chose qu’il avait profondément en horreur, contrairement au tennis. Presque une fois par mois il se retrouvait contraint de sortir en ville pour s’acheter de nouvelles tennis - heureusement pour lui que ses parents n'étaient pas trop regardant sur comment il dépensait son argent de poche. Les premières sorties avaient été plutôt amusantes. Art et lui parcouraient les rues de Bradenton, comme s’ils en étaient les rois, traînant leur coach avec eux pour découvrir tous les magasins de sport de la ville. Cependant tout ceci était rapidement devenu une corvée également. Art ne pouvait pas trouver une excuse à chaque fois pour l’accompagner, et était retenu par ses devoirs la plupart du temps, ce qui obligeait Patrick à faire le tour d’une ville qu’il avait déjà fait trois fois, avec pour seule compagnie leur directeur de dortoir. Lassé de ces sorties sans intérêt, Patrick en était arrivé à commander par téléphone ses dernières paires de tennis qu’il avait déniché dans un catalogue de sport.Ce qui l’impressionne sans doute le plus c’est comment d’un seul coup les filles semblaient s'intéresser bien plus à lui. Bien sûr, il avait toujours eu cette attitude charmeuse qui faisait souvent rire les filles, seulement toutes celles qu’il avait rencontrées jusque-là le voyaient plus comme le mec drôle que comme un potentiel petit-copain. Patrick ne sait pas exactement si c’est lié au fait qu’il fait presque la même taille que certains dernières années, ou peut-être les taches de rousseurs qui fleurissent partout sur son visage, en même temps que son acné, qui font craquer les filles. Patrick ne sait pas vraiment, et s’en fiche un peu, seulement ce qu’il sait c’est qu’il adore voir le regard dépité d’Art quand une fille s’avance vers eux, pour au final lui faire des avances à lui et non au blond. Il s’amuse à épingler les petits mots anonymes que les filles glissent dans son casier sur les murs de leur chambre - juste à côté du tableau blanc d’Art. Ce n’est peut-être que dans sa tête, cependant Patrick a la vague impression que Art joue toujours mieux après avoir vu qu’il a ajouté un nouveau bout de papier à l’odeur de rose à sa collection. Au fur et à mesure de l’année, l’internat a fait découvrir de nombreuses choses à Patrick. Premièrement, les filles de Mark Rebellat semblent plutôt bien l’aimer, sûrement car il est un des meilleurs en tennis de l’académie. Comparé aux coincées de son école catholique, elles se fichent bien qu’il fasse le pitre en classe, ou qu’il ait eu un C comme moyenne en Anglais au premier semestre, - bien que son avis ne compte pas vraiment car il n’avait pas beaucoup d’occasions de parler aux filles dans son école. Patrick se demande si ce n’est pas la présence d’Art qu’il l’a adouci, et donc plus ouvert aux autres, mais il préfère ne pas trop y réfléchir. Deuxièmement, les French Kiss sont beaucoup trop sous-estimés ! Patrick se souvient encore de la première fois où il avait échangé un simple baiser - enfin, effleurer les lèvres d’une fille serait plus approprié dans ce cas-ci. Christine Henderson et lui devaient avoir neuf ans, alors qu’ils essayaient d’éviter les nonnes qui surveillaient la cour de récréation, en se dissimulant derrière un petit muret. À ce moment-là, le jeune Patrick était persuadé d’avoir découvert le véritable amour, imaginant déjà la future robe de mariée que Christine porterait à leur mariage. Quelques jours plus tard, Patrick était convoqué dans le bureau de la directrice, car un des élèves les avait vu et avait eu la bonne idée de tout raconter à une des nonnes. Il avait eu droit à un avertissement de comportement, ainsi qu’une rupture assez étrange avec Christine - pas qu’il ait d’exemple avec quoi comparer. Elle ne lui avait plus adressé la parole pendant toute une semaine, avant de lui jeter au visage la bague en papier mâché qu’il lui avait offerte après un cours d’Arts Plastiques. Christine Henderson était restée sa première et dernière copine pendant longtemps, elle l’était même toujours à proprement parler, cependant elle n’était certainement plus sa dernière expérience en matière de fille. Troisièmement, il adorait partager toutes ses nouvelles découvertes au sujet de la gente féminine avec Art. Ils faisaient ça en général le soir, alors qu’ils étaient tous les deux couchés dans leurs lits - qu’ils avaient gardé collés, car Patrick passait ses nuit à gesticuler dans tous les sens, à tel point qu’il finissait toujours par terre s’il ne dormait pas dans un lit double. Patrick éteignait généralement la lumière et lui expliquait comment une fille d’un an de plus - elle s’appelle Dorothy, cette fois-ci - l’avait pris à part après leur entraînement en prétextant qu’elle voulait qu’il lui donne quelques conseils sur le tennis. Patrick avait accepté, et après seulement une minute où il lui expliquait ses échauffements en duo avec Art, elle perdit rapidement patience et l’embrassa. Bien qu’il avait deviné que ses intentions n’étaient pas toutes innocentes dès le début, Patrick fut tout de même surpris par la tournure aussi soudaine des évènements. Il avait toujours en tête le cliché des jeunes filles saintes nitouches qui ne feraient pour rien au monde le premier pas, surtout si c’était quelque chose à caractère sexuel - sûrement son éducation chez les nonnes.Dans la pénombre de leur chambre d’internat, il explique à son meilleur ami, qui se tient simplement à quelques centimètres de lui, comment la jeune fille l’avait embrassé. Elle avait d'abord placé doucement ses lèvres sur celles de Patrick, comme une caresse pleine de douceur, ne voulant pas trop le surprendre. Patrick n’avait pas vraiment réagi au début, trop surpris pour faire quoi que ce soit et surtout trop inexpérimenté, n’arrivant même pas à comparer ce baiser avec le simple effleurement qu’il avait partagé avec Christine. Remarquant qu’il ne faisait aucun geste vers elle et frustrée par son inaction, la blonde - Dorothy était une grande blonde vénitienne, qui devait faire presque la même taille que Art - plaça une main ferme dans ses cheveux bouclés, tout en lui mordillant la lèvre inférieure. Patrick avait tout simplement adoré la pression possessive qu'elle exerçait sur son cuir chevelu, et pousse un petit gémissement plaintif rien qu’au souvenir le soir même, alors qu’il répète tout ce qu’il s’est passé à Art - à moins que ce soit Art qui ait étouffé un gémissement ? Ses lèvres désormais entrouvertes, elle en avait profité pour glisser sa langue dans sa bouche, redonnant vie à Patrick par la même occasion. Il se trouva une habilité déconcertante quand il verrouilla sa main droite à la commissure de sa mâchoire et de sa nuque, son autre main juste sous son aisselle, son pouce chatouillant le rebord de sa brassière qu’il devinait sous son t-shirt de sport. Il y avait une hardiesse dans ses gestes, qui lui rappelait la première fois qu’il avait tenu une raquette de tennis dans ses mains. En réalisant ceci, une rage monta en lui, la même rage qui l’avait habité quand son père l’avait entraîné pour la première fois. Sans s’en apercevoir, Patrick mit plus de force dans la pression qu'exerçait sa main droite, alors qu’il réduisait par la même occasion le peu d’espace qui subsistait encore entre eux. Il fait noir dans leur chambre, pourtant les yeux de Patrick se sont déjà habitués à l’obscurité de la pièce, mais il fait tout pour garder son regard sur un poster d’Andres Agassi - que Patrick avait accroché de son coté du lit - pour ne pas rencontrer les prunelles bleues d’Art. Il murmure presque, détaillant comment il avait rendu le baiser encore plus profond en se mettant à sucer et mordiller les lèvres de la blonde. Elle avait gémi plusieurs fois de satisfaction par la prise de contrôle brutale de Patrick, et se laissa porter par les mouvements bâclés et plus audacieux du garçon. Elle ricana à travers le baiser face à son autorité soudaine, comme si c’était elle qui avait réussi à éveiller un monstre qui dormait dans les tréfonds de ses entrailles depuis le début. C’est à cet instant que Patrick perdit tout intérêt pour le baiser. Il voyait cet échange plus comme un jeu de balle - du tennis ! -, les gémissements qui sortaient de leurs bouches résonnant comme des fautes sifflées par l’arbitre. 15-0 pour lui. 15-A, ses ongles qui prennent racine dans ses boucles brunes le font chavirer. 30-15, elle est sensible des oreilles. 40-15, il lui pince le lobe à l’aide de sa main droite. 40-30, elle tente de résister en lui mordant le bout de la langue. Patrick remporte le jeu ; elle est vraiment trop sensible des oreilles ! Comme s’il avait une joueuse avec un revers fébrile en face de lui, Patrick utilise sa faiblesse à son avantage, et c’est plus qu’un baiser que Patrick échange avec elle. Art ne peut pas comprendre. Les mots de Patrick ne sont pas assez précis pour qu’il comprenne convenablement le sentiment de complètement disparaître pour faire partie d’un tout - du tennis… Il n’y a pas de mot, alors Patrick se tait pour une fois.— Et après ? demande innocemment Art. — Et après ? répète bêtement Patrick, trop secoué par le souvenir pour comprendre tout de suite. — Qu’est-ce qu'il s’est passé ensuite !? s’impatiente Art, bien moins innocemment d’un coup - être resté trop longtemps au contact de Patrick a dû le pervertir, aurait pensé sa mère. Patrick ricane légèrement face au manque de patience de son ami, attitude assez inhabituelle de sa part. Art est quelqu’un de pragmatique et ne s'embête pas d’une chose si elle n’est pas strictement nécessaire. À première vue, il n’était pas nécessaire pour le blond de connaître la suite de cette histoire. Amusé par la situation, Patrick décide donc d’en profiter pour le taquiner un peu :— La suite au prochain épisode ! Il est l’heure d’aller au lit chère Belle au bois dormant !— Patrick ! supplie presque Art. — Bonne nuit, Art ! chantonne-t-il, alors qu’il s’enfonce un plus dans son lit, se concentrant sur la photo décolorée d’Agassi qui était en pleine action pour frapper un smash. — Va te faire foutre ! réplique le blond en se tournant de son côté du lit, emportant la couverture avec lui par la même occasion. Après plusieurs minutes de silence, la respiration régulière de Art se fait entendre, tandis que sa prise sur la couverture devient moins assurée. De toute manière, à cette période de l'année, seul Art a assez froid pour encore dormir avec une couverture en plein mois de mai. Patrick se dégage de sous les draps et s’autorise à repenser à son échange avec… - Comment s’appelait-t-elle déjà ? Ils se détachaient légèrement l’un de l’autre alors qu’ils cherchaient désespérément un peu d’air pour reprendre leur souffle. Patrick était toujours rempli de cette sensation extatique que lui avait apporté le baiser, et plongea dans son cou pour déposer des baisers légers, qui se changèrent rapidement en petites morsures narquoises. Elle sentait le déodorant à l’eau de rose et sa gorge avait le goût salé de la transpiration. Les lèvres de Patrick remontaient sur le côté gauche de sa mâchoire, allant jusqu'à taquiner son lobe d’oreille ; elle gémit. Patrick retenta l’opération plusieurs fois et le charme est rompu, c’était une adversaire trop facile. Il l’embrassa une dernière fois, elle se laissait faire et Patrick n’aime pas ça - elle a déclaré forfait. Patrick n'apprécie pas jouer les matchs gagnés d’avance, au contraire de ceux qui s’annoncent plus serrés. La victoire n’a jamais la même valeur lorsqu’elle est trop certaine. Quand il se leva pour s'en aller, elle ne fit rien pour l’en empêcher et le mot dégoûtant de forfait résonnait à l’infini dans ses oreilles. Allongé dans son lit, Patrick se demande pourquoi il bande avec tant d’entrain, s’il déteste autant les perdantes. Il remet toute la faute sur le tennis - comme d’habitude -, ne questionnant en rien la présence lourde d’Art sur sa droite, alors qu’il se branlait pour la première fois en fixant le poster d’Agassi sur sa gauche. Quand il se libère enfin dans son poing, il se sent à la fois plus léger et plus lourd - léger de plaisir, lourd de honte. Le lendemain, Art lui apprend qu’il aimerait bien embrasser Cat Zimmerman, son binôme en cours de Biologie. Patrick ne lui a jamais parlé, mais la connaît de réputation. C’est une grande rousse avec des taches de rousseur sur tout le corps ; certains disent qu’elle a baisé avec un dernière année dans les vestiaires pour garçon des terrains couverts. Apparemment elle n’est pas très bonne au tennis, cependant Art répond que ça n’a pas vraiment d'importance. Patrick le regarde étrangement mais ne rajoute rien. Plus tard dans la semaine, Patrick accroche un nouveau papier à côté du tableau effaçable d’Art, ce dernier fixe froidement la signature « de la part de Cathy, XOXO », reconnaissant l'écriture légèrement inclinée sur la gauche de sa camarade de Biologie. Cette même journée, Art bat un garçon qui est classé deux rangs au-dessus du sien et plusieurs filles viennent vanter ses mérites tout au long de l’après-midi. De son côté, Patrick passe un bras autour des épaules de son meilleur ami pour le féliciter, jetant un regard noir aux quelques filles qui gravitent autour d’eux. Art ne dit rien, simplement satisfait de lui-même - sa colère du matin envolée. Patrick prend la mauvaise habitude de se branler pendant que Art est endormi, juste à côté de lui. Il sait que c’est mal, regrette chaque fois qu’il finit dans une de ses chaussettes - c’est peut-être une à Art d’ailleurs, mais il ne s’en formalise pas tellement dans l’immédiat -, pourtant il recommence chaque fois que son corps en éprouve le besoin. Souvent il ne pense pas vraiment à quelqu'un en particulier, c’est juste les hormones de l’adolescence qui se réveillent à la même heure où Patrick tente désespérément de dormir. Alors il pense à la dernière fille qui lui a laissé un mot dans son casier, à son sourire et à sa prise sur une raquette lorsqu'elle exécute un coup droit - seulement si elle est suffisamment bandante quand elle joue au tennis. Parfois, Art pousse de faibles soupirs dans son sommeil et Patrick est rouge de gêne quand il sent le liquide collant sur ses doigts ; il n'y pense pas plus que nécessaire. Ces derniers temps Patrick pense beaucoup à Cat Zimmerman, même si elle joue comme une merde. Elle a un tic quand elle se met en position de service qui lui rappelle Art, ce que Patrick trouve à la fois mignon et horripilant. Le matin, Art le traîne hors du lit plus tôt que d’habitude pour aller voir l’entraînement des filles. Patrick ronchonne tout en le suivant pour faire bonne mesure. Il mange une banane ramenée de la cafétéria, tandis qu’ils observent Zimmerman exercer différents exercices pour travailler son coup droit - Patrick remarque qu’elle est gauchère. Les garçons se sauvent avant la fin de l’entraînement, ils ont cours de Maths ensemble et Patrick doit encore recopier les exercices d’Art s’il ne veut pas se prendre un F. Il rattrape ses quelques heures de sommeil manquantes en cours, mais a du mal à jouer aussi bien que d’habitude à leur entraînement de tennis l’après-midi. Alors que le groupe de garçons retourne aux vestiaires pour prendre une douche, Patrick réalise que c’est la première fois que Art va voir l’entraînement des filles pour en observer une en particulier. Une fois que l’idée s'est fait un chemin dans sa tête, Patrick se sent plus lourd. Il a besoin de se branler. Dès qu’il a fini de se brosser les dents, Patrick sort discrètement de la salle de bain, et emporte une boîte de mouchoirs avec lui pour ensuite se jeter sur son lit. Il croit qu’il n’a pas fait attention et a échangé son haut de pyjama avec celui d’Art. Ce n’est pas bien grave, Patrick aime bien l’odeur de menthe qui imprègne toutes les affaires du blond - conséquence directe de tous ces chewing-gum à la menthe que Art mâche en permanence. À première vue, Art avait l’air d’un garçon bien rangé, seulement en même pas trois semaines passées au pensionnat, il s’était déjà habitué au bordel permanent de Patrick et ses vêtements recouvraient également le sol de la chambre maintenant. Ils avaient même du mal à différencier leurs affaires, ce qui ne les dérangeait pas plus que ça. Patrick crache silencieusement dans la paume de sa main et se met au travail, essayant de se rappeler avec exactitude la position des mains de Cat Zimmerman de part et d’autre de sa raquette quand elle est en position de service. L’affiche sur son mur le toise alors qu’il ralentit légèrement la cadence pour se concentrer sur le gland, de manière plus douce et délicate. Il est proche. Pourtant il y a un malaise qui gronde sous sa peau et qui l’empêche de profiter pleinement du moment. Un malaise encore plus grand que d’habitude. Patrick gémit légèrement alors qu’il accélère de façon croissante la vitesse de ses mouvements, puis ose un coup de tête du côté droit - du côté d’Art. Ça fait peut-être seulement huit mois qu’il se connaissent, cependant Patrick s’est réveillé suffisamment de fois avec la tête d’Art contre sa poitrine, pour savoir précisément que Art ne peut pas dormir autrement que sur le côté, avec sa main gauche qui tient fermement l’oreiller. Quand il jette un coup d’œil vers Art, il relève immédiatement la position à plat ventre - pas si peu familière - mais surtout ses mains qui sont figées de chaque côté de son corps, lui-même étrangement immobile. On dirait un cadavre, pense en ricanant intérieurement Patrick. — Art. — Patrick. 
Putain, fait chier ! Il aurait dû s’en douter !
— T’es réveillé ? question idiote, seulement Patrick trouve nécessaire de la poser. — Bien sûr que oui tête de nœud ! Qui est-ce qui te répondrait sinon !?Le sarcasme réconfortant d’Art le fait rire, bien que la position délicate dans laquelle ils sont lui donne plus envie de se jeter par la fenêtre qu’autre chose. Patrick fait un geste pour se détacher de son entrejambe et paraître moins suspect, cependant il est encore sensible d’avoir raté de peu l’orgasme. — Qu’est-ce que tu fais ? toujours à aller à l’essentiel celui-là ! — Art ! Tu sais très bien ce que je fais ! Patrick se sent un peu vexé que son meilleur ami le force à dire à haute voix qu’il est en train de se masturber. La chambre retombe dans le silence. Ça dure plus longtemps que ça ne le devrait et Patrick sent le matelas grincer à côté de lui, tandis que Art se retourne pour faire face à son ami. De son côté Patrick surpasse la tentation de tourner la tête pour voir ce que Art fait, à la place il fixe le plafond, la main toujours autour de son érection. Il sent le souffle tremblant d’Art contre sa tempe, sa voix ayant montée de quelques octaves :— Non Patrick. Je ne sais pas ce que tu fais. Art a un ton lourd dans sa voix qui fait que instantanément Patrick sait qu’il dit la vérité. Rapidement, il devine la gêne de son ami de ne pas savoir quelque chose qui paraît si évident pour Patrick, bien que Art tente de le cacher. Patrick tourne enfin la tête, lui-même un peu mal à l’aise, et rencontre les yeux gris d’Art qui brillent d'incertitude dans l’obscurité de leur chambre. Presque contre son gré, Patrick se sent frémir alors qu’il devine la forme de son meilleur ami à ses côtés, en train de se mordiller les petites peaux autour de ses ongles. Pour se donner du courage et évacuer toute la gène qui s’accumule sous sa cage thoracique, Patrick prend une grande inspiration avant de revêtir le sourire narquois que tout le monde lui connaît.— Je me branle. T’as déjà essayé ? lui demande-t-il.— Non, répond dans un murmure Art.À ce moment-là Patrick ne sait pas vraiment ce qui lui traverse l’esprit, cependant la vulnérabilité dont fait preuve Art devant lui, à cet instant, fait battre son cœur plus vite. Il paraît si jeune et innocent, avec ses cheveux blonds qui retombent sur l’oreiller comme une auréole autour de la tête d’un ange sur une peinture biblique. Face à cette comparaison, le sourire rempli d'arrogance de Patrick se fait plus large - exposant ses dents blanches, qui lui donne un air de prédateur -, tandis qu’il commence doucement à se caresser avec candeur. — Regarde… murmure-t-il à l’oreille d’Art, alors qu’ils sont beaucoup trop proches.Art continue à se mordiller le majeur alors que son regard descend pour tomber sur l’entrejambe dévoilé de Patrick. Il ne dit rien, gardant ses yeux verrouillés sur les mouvements remplis de lenteur désespérée de son ami - ils lâchent un soupir d’envie au même moment. Encouragé par la respiration de plus en plus erratique d’Art, Patrick se tourne un peu plus vers lui. Leurs fronts se touchent désormais et Patrick donne un coup de pied soudain à la couverture, l’envoyant valser aux pieds de leurs lits jumeaux. Plus rien ne les sépare maintenant, si ce n’est le peu de distance que leur impose leurs consciences à moitié submergées par la luxure, ainsi que leurs vêtements. Emporté par la chaleur du moment, Patrick continue ses murmures suggestifs à l’oreille d’Art, entrecoupé de petits couinements obscènes quand la pression de sa main se fait trop lourde contre son membre gorgé de sang :— Tu glisses doucement tes doigts sous l’élastique de ton caleçon… puis tu commences à taquiner avec le bout de ton pouce le haut du gland… il respire lourdement et entend Art gémir.Patrick remarque que le blond a arrêté de se ronger les ongles, et suit ses instructions à la lettre. À moitié conscient de ses gestes, il a la main dans son boxer, tout en fixant Patrick de ses yeux voilés par le désir nouveau qui l’habite. Le bruit rugueux et sec de la peau contre la peau, juste à côté de lui, fait lâcher un râle à Patrick, alors qu’il continue avec une voix plus désespérée :— Après ça, tu prends ta bite entièrement dans ta main et tu la caresses sur toute sa longueur… doucement… Art se mord la lèvre pour éviter qu’un nouveau couinement ne s’échappe de sa bouche. Patrick le regarde en souriant, délaissant sa propre érection et préférant se concentrer sur comment amener le plus de plaisir à son meilleur ami rien que par ses mots. Art ferme les yeux pour profiter du mieux qu’il peut de la nouvelle sensation qui l’habite, la friction de sa main sur son penis lui faisant perdre tout contrôle. Patrick se délecte de la vue.— Voilà comme ça… l’encourage Patrick. Maintenant retire ta main.Ne cachant pas sa déception, Art laisse échapper un grognement plaintif - qui rappelle à Patrick les râles que Art lâche quand il fait une action qui le déçoit sur le terrain - alors qu’il sort sa main de son sous-vêtement. Patrick lui attrape l’avant-bras et Art ouvre soudainement les yeux pour le fixer - la gêne et le malaise du début ne sont pas si loin.— Enlève ton bas, susurre Patrick en le fixant intensément ; il ne sourit plus.Les minutes passent et ils ne font rien. Seules leurs respirations erratiques et coordonnées remplissent la pièce. Pendant ce temps Patrick se demande si Art va déclarer forfait, comme ces joueurs de tennis qui ont trop peur de disputer un match contre des sportifs plus expérimentés. Il l’observe attentivement, alors que Art referme les yeux quelques secondes, avant de les rouvrir - plus déterminé que jamais - et de se tortiller sur son lit pour enlever son caleçon. Une fois ça de fait, Patrick sourit tout en admirant sans retenue la bite à moitié dure d’Art qui fuite déjà d'anticipation. Art n’a même pas encore de duvet sur son pubis, ce que Patrick trouve horriblement mignon. Aveuglé par le besoin primaire de se faire plaisir, Art fait un mouvement de main vers son érection en demande d’attention, seulement Patrick qui tient toujours fermement son avant-bras l’en empêche. Son sourire s'élargit alors que son ami laisse échapper un soupir frustré, se fixant l’un l’autre pendant que Patrick amène la main d’Art devant son visage. Il crache dedans, de la même manière où Art crache son chewing-gum dans la main de Patrick quand il a oublié de le jeter avant l’entraînement.— Maintenant pense à quelqu’un qui te plait et branle toi.N’ayant plus la patience pour attendre plus longtemps, Art commence à reproduire les mêmes gestes que Patrick sur sa propre érection. Patrick a l’impression de le revoir la première fois où ils se sont entraînés ensemble, montrant à Art comment perfectionner sa volée. Ils étaient restés une paire d’heures sur le court, alors que Patrick réalisait le mouvement grâce à un lance balle que le coach avait mis à leur disposition, puis Art reproduisait le même geste, de la manière la plus conforme possible. Plus tard, ils avaient fait plusieurs exercices autour de leurs services et Art lui dirait qu’il sert comme une tafiole.— À qui tu penses, toi ? demande Art, coupant ainsi son train de pensées autour du service de son meilleur ami.— Cat Zimmerman, répond un peu trop vite Patrick, se souvenant de leur départ de service similaire.En entendant ça, Art loupe une respiration avant de ricaner. De son côté, Patrick reprend les caresses frénétiques autour de son membre, essayant de se concentrer plus sur le souvenir des cheveux roux de Cat qui fouettent dans l’air, alors qu’elle frappe dans la balle, que sur les sons enivrant qui sortent de la bouche de son meilleur ami à quelques centimètres de lui. Son regard dérive sur les lèvres rougies par les morsures d’Art - même le fil de fer qui gache sa dentition, brille dans le noir et attire l’œil de manière désirable -, se reprenant rapidement pour fixer intensément le logo Levi’s brodé sur le haut de pyjama d’Art - à moins que ce ne soit le sien… Patrick ne sait plus trop…— Je croyais qu’elle jouait comme une merde ? ricane à nouveau Art.— Oui. Mais l’angle que forment ses jambes quand elle est positionnée sur ses deux appuis, en train de se préparer pour frapper la balle, me donne envie de la baiser ! — T’es vraiment dégueulasse ! s’exclame Art, alors que sa voix devient plus grave à mesure qu’il se rapproche de l’orgasme - comme s’il muait. — Pourquoi ? Qu’est-ce qui te plait tant chez elle ? demande Patrick, soudain très curieux de savoir.Art ne répond rien pendant un moment, emporté par la vague de plaisir qui précède souvent le moment de l’éjaculation. Patrick n’y fait pas vraiment attention, trop impatient de savoir ce que Art apprécie tellement chez elle. C’est la première fille dont il lui parle, il veut savoir pourquoi. À cet instant, Patrick ne le sait pas encore, seulement la sensation amère qui lui dévore l’estomac est de la jalousie - un péché trop proche de l’envie, aurait dit sa mère. La bouche d’Art s’ouvre et se referme, il cherche ses mots alors que la luxure se propage comme un poison dans ses veines, intoxicant son cerveau. Son visage se contracte, alors qu’il ferme les yeux. Patrick reconnaît l’expression, c’est celle qu’il fait quand il a quelque chose sur le bout de la langue mais qu'il ne s’en souvient plus très bien. Il presse plus fortement ses doigts autour de sa bite, donnant un mouvement de poussé lent et douloureux qui le fait gémir sans retenue, alors que les yeux d’Art s'ouvrent à quelques centimètres de lui, son visage illuminé - il a trouvé !— Ses taches de rousseur… lâche Art dans un soupir. J’adore regarder ses taches de rousseurs quand elle joue. On dirait une peinture qui se déplace sur sa peau. Les taches brunes sont comme un tableau qu’on retrouverait dans un musée, sauf que c’est moins ennuyeux. Il y a le tennis…Et Patrick ne devrait même pas être étonné, car c’est tellement du goût d’Art d’apprécier une fille à cause d’un truc de ce style. Après avoir entendu ça, il doit ralentir la cadence autour de de son érection, s’il ne veut pas jouir tout de suite après. Il retient un gémissement de contradiction derrière ses lèvres. Patrick voit ce que Art veut dire, mais n’est strictement pas d’accord avec lui. Regarder Art analyser chirurgicalement tous les mouvements de son adversaire, en même pas un dixième de seconde, pour ensuite trouver la parade la plus appropriée qu’il l’aidera à remporter son set, ça c’est de l’art - ça c’est du tennis !— Peut-être. Mais ça n’empeche pas qu’elle joue comme une merde ! trouve utile d’ajouter Patrick.— On s’en fiche de ça ! crache son ami de manière virulente.— Pourquoi tu t’énerves ? Tu l'aimes, ou quoi ? ricane Patrick, la jalousie bouillonnant dans son estomac, jusqu’à lui faire mal - s’en même qu’il ne s’en rende compte.— Bien sûr que non ! couine Art, presque indigné.— T’en mieux alors ! crie cette fois Patrick. Car c’est moi qui la baiserait en premier !C’est ce moment-là que choisit Art pour jouir. Étonné par la réaction physique qui se passe dans son propre corps pour la première fois, Art reste sans rien faire, les yeux grands ouverts alors que son sperme tâche tout son haut de pyjama - enfin celui de Patrick, cette fois il en est sûr. Dans un autre contexte, Patrick se moquerait de lui pour sa ressemblance frappante avec un enfant qui a renversé son verre de lait, cependant il ne rit pas. Sa bite lui fait mal, alors que de petites gouttes blanches perlent déjà au bout. Il ne s’en occupe pas, préférant admirer l’œuvre d’art sous ses yeux en silence. Art s’aide de ses coudes pour s'asseoir sur son lit, et la chaleur fantôme contre le front de Patrick persiste encore plusieurs minutes, avant de s’évaporer complètement, comme la présence d’Art à sa droite. Le blond met de la distance entre eux, laissant seulement à Patrick le loisir d’admirer ses cheveux luisant de sueur, qui brillent même dans l’obscurité de la nuit.— Utilise ça la prochaine fois, lui conseille Patrick en lui jettant la boîte de mouchoir, qu’il avait prévu pour lui, sur les genoux d’Art. Je vais aller finir dans la salle de bain.— Patrick ? appelle silencieusement Art, en évitant toujours son regard. Est-ce que c’était la première fois que tu te branlais à côté de moi, pendant que je dormais ?— Bien sûr que oui ! lâche sans attendre Patrick. Tu me prends pour qui ? Un genre de pédé dégénéré ? et ce n’est pas ses mots qui quittent sa bouche mais bien ceux de son père.Quand Patrick ressort de la salle de bain, un quart d’heure plus tard, Art dort - il a trouvé un nouveau haut de pyjama, bien à lui cette fois. Il en est sûr car il a sa main gauche coincée sous l'oreiller et le corps avachi sur son flanc droit. Plus habité par la honte que par le plaisir ; ce soir-là, il se couche plus lourd que léger. Il fixe le poster d’Agassi tandis que des larmes de hontes lui brûlent les yeux. Ils n’en parlent plus jamais. Enfin si… rien qu’une fois. • • • 
               Septembre 2006
 — Elle était pas très bonne de toute façon, lâche Patrick.— Ouais, elle était vraiment nulle… confirme Art, surprenant son meilleur ami par son affirmation froide.Il y a un silence léger dans la chambre d'hôtel, entrecoupé par les cliquetis du climatiseur hors-service. La radio commence à jouer une nouvelle musique qui amène une ambiance agréable et détendue, ajoutée aux néons rouges du réveil qui annoncent minuit et demie. Les garçons devraient être au lit depuis longtemps, pour jouer convenablement demain. Tashi sourit en amenant la canette de bière à ses lèvres, avant de souffler d’une voix douce et attendrie, qui fait tourner la tête autant à Patrick qu’à Art :— C’est vrai qu’elle est mignonne cette histoire.Tashi en profite pour boire d’une traite le fond de bière que les garçons tentaient désespérément de conserver. Quand elle abaisse la canette, désormais vide, son regard se fait moins tendre, sévère presque. Elle dévisage Patrick, pose la canette de bière sur la moquette verte de façon assez brutale, puis tourne la tête vers Art, avant d’ajouter factuellement :— On a plus de bière.Les yeux noisette de Tashi reviennent sur Patrick, et il commence sérieusement à penser qu’il la laisserait certainement le baiser avec un raquette si elle lui demandait. Elle dégage tellement de charisme et d’assurance, que ce soit sur le terrain ou en dehors, que Patrick ne peut pas détourner les yeux de sa personne. Penchée vers l’avant, avec un genou à terre, elle apparaît devant eux comme une conquérante. Patrick aime ça - elle au moins ne déclarera jamais forfait ! Même son sweat-shirt rose pelucheux, qui pourrait paraître affreusement enfantin sur quelqu’un d’autre, lui apporte un petit côté sexy et excentrique, donnant naissance à ce sourire narquois si caractériel chez Patrick.Son regard tombe de manière absente sur la canette au centre de leur trio, se maudissant pour ne pas avoir acheté plus de bière - si seulement Patrick n’avait pas oublié sa fausse carte d’identité au pensionnat ! Face à lui, Art se ronge nerveusement les ongles, pensant sans aucun doute la même chose que lui ; de toute manière, Art utilise rarement sa fausse carte d’identité, avec ou sans, personne ne serait assez débile pour penser qu’il a vingt-et-un ans et lui vendre de l’alcool. Du coin de l’œil, Patrick remarque le regard obscurci par le désir d’Art concentré sur Tashi. Il se masse rêveusement les lèvres, comme s’il imaginait déjà ce que ça ferait d’embrasser une joueuse de tennis aussi impressionnante. Patrick se plaît à se dire qu’ils sont là tous les deux, avec la fille la plus chaude qu’ils aient jamais vu et qu’ils en ont tous les trois envie - eux deux en meurent d’envie en tous cas, ce n’est plus à prouver ! Patrick tourne de manière plus directe la tête vers son ami, et Art fait un mouvement vers lui seulement quelques secondes après, comme s’il avait senti son regard sur lui - mémoire musculaire, encore une fois. Chacun voit en l’autre un désir ardent pour la même fille, Tashi Duncan, et ils arrivent à communiquer seulement avec les yeux, pour se concerter sur comment garder la fille qui leur plaît à tous les deux dans leur chambre, bien qu’ils n'aient plus de bière. Des années d’internat et de jeux en double, font qu’ils se connaissent tellement, qu’ils n’ont presque jamais besoin de mots pour se comprendre réellement. Avec cet échange de regards, Art et Patrick se mettent silencieusement d’accord sur le fait que le choix n’est plus à eux, ils ne peuvent qu’attendre que Tashi désigne celui qui attendra dans la salle de bain - pas sûr que Patrick tienne promesse…Tashi reporte son attention sur Art, puis s'humidifie les lèvres visiblement ennuyée, presque désespérée par leur manque flagrant de prise de décision. Pratiquement indéchiffrable, elle roule les yeux vers le bas, fixe la canette argentée au bout de ses doigts, puis se lève pour prendre une vue d’ensemble des deux garçons. Face à elle, Patrick remarque son agitation avant Art, qui la suit seulement une seconde plus tard pour détailler sa silhouette élancée tandis qu’elle replace son short et croise les bras sur sa poitrine. Comme Art, Patrick est pratiquement hypnotisé par son attitude sûre d’elle, cherchant à se positionner en équilibre sur ses appuis, comme si elle attendait que la personne derrière le filet serve. Tashi décroise les bras pour les poser sur ses hanches, et soudain Patrick se souvient d’un coup - le souvenir brusque lui fait presque mal, comme s’il s'était pris une balle de tennis en pleine tête - que le matin même il s’est branlé sous la douche en pensant à elle, alors même qu’il ne l’avait encore jamais rencontré. Elle se tourne vers le lit et détaille les draps mals pliés par les garçons, avant de se diriger vers les deux lits ramenés côte à côte. Grâce à la radio qui tourne dans la chambre, le silence qui perdure dans la pièce n’est pas si désagréable, et Patrick l’observe avec envie s'asseoir sur leurs lits, comme si elle était une reine assise sur son trône. Sa seule présence jette comme un sort sur toute la pièce, donnant à cette chambre d’hôtel miteuse des allures proches d’un suite impériale, où l’impératrice de tout un peuple les inviterait eux deux, de simple fils de bourgeois, à partager une nuit avec elle. C’est tout simplement irréel !Comme s’ils avaient une sirène qui les appelait devant eux, leur jetant un sort sans même utiliser le son de sa voix, Art et Patrick la scrutent, quand bien même ils soient toujours à même le sol. Elle fait un geste de la tête vers les lits, les invitant à la rejoindre, cependant ils sont tellement aveuglés par sa beauté qu’ils ne comprennent pas de suite les implications de cette invitation silencieuse. Amusée par leurs expressions sans voix, elle sourit faiblement, avant de répéter son geste et de le joindre à la parole cette fois-ci :— Allez, au lit.Patrick, comme Art, met plusieurs secondes avant d’intégrer la phrase que Tashi vient de prononcer. Quand les trois petits mots qui ont quitté ses lèvres font enfin sens dans son esprit, Patrick n’attend même pas de savoir si son haleine ne sent pas trop le Taco Bell qu’il a dévoré avant son arrivée, ou si ses vêtements ont une odeur de cigarette - ça ne serait pas vraiment sa faute, car c’est la chemise d’Art après tout. Il est à peine minuit trente-et-une et Patrick n’entend même pas ce que Art bafouille à côté de lui ; il attrape la balle que Tashi lui a lancée et se lève pour rentrer dans le match. De son côté, la phrase d’Art meurt d'elle-même alors qu’il décide d’adopter la même attitude que son ami - oubliant totalement ses louanges passées, à l’égard de la vertu de Tashi. Dès qu’ils sont tous les trois sur le lit, c’est comme si le cerveau de Patrick avait décidé de fondre instantanément, pour aller se loger dans ses couilles. Plus aucunes pensées sensées n’arrivent jusqu’à lui, si ce n’est qu’il rêve que quelqu’un lui touche la bite - n'importe qui tant que ça lui fait du bien ! Art à sa droite et Patrick sur sa gauche, Tashi croise d'abord le regard ivre de désir de Patrick, avant de se tourner à droite pour sourire tendrement à Art. Ils ricanent, chacun pour des raisons diverses et variées, que même eux ne semblent pas cerner avec justesse. Art mordille à nouveau ses cuticules, observant du coin de l’œil Tashi et Patrick qui échangent un sourire espiègle presque identique. Elle se penche vers lui, le faisant espérer qu’il sera celui qu’elle choisira après tout et que c’est Art qui devra aller se branler dans la salle de bain. Seulement au dernier moment le sourire de Tashi s'élargit pour devenir presque mesquin tandis qu’elle se tourne vers la droite pour se pencher lentement vers les lèvres d’Art. Sa lenteur délibérée, donne à Patrick l'opportunité d’admirer le visage de son meilleur ami se contracter un instant de surprise - lui-aussi apparemment persuadé qu’elle choisirait Patrick -, avant qu’il ne se relâche complètement pour fermer les yeux et se laisser aller au désir qui lui ronge les entrailles, visible jusque sur les traits de son visage. Ils s’effleurent les lèvres un dixième de seconde, puis elle décide enfin à s’avancer totalement vers le blond pour l’embrasser en pleine bouche.C’est la première fois que Patrick voit Art embrasser une fille ; avant ça il était même à moitié convaincu que la fameuse Patricia que Art avait apparemment embrassée en camp de vacances, n’ait même existé. Chacun garde ses mains sur ses jambes, Tashi agrippées à ses cuisses, et Art serrées l’une dans l’autre devant son entrejambe - Patrick devine qu’il essaye vainement de cacher son érection précoce. Puis les mains de Tashi commencent à bouger de part et d’autre du corps d’Art. Cette fois-ci un peu moins crispé, le blond met un peu plus de ferveur dans le baiser, alors que son bras se glisse autour de la taille de Tashi. Patrick profite de la scène, se sentant de plus en plus à l'étroit dans son boxer, au fur et à mesure que Tashi frotte le haut de son corps contre le buste d’Art. Désespéré, Patrick décide de changer de position dans l’espoir de se sentir plus à l’aise, mais surtout pour avoir une meilleure vue sur le baiser intense qu’échange son meilleur ami avec la fille de ses rêves. Le baiser semble humide - presque baveux -, tandis que le bruit de leurs bouches qui s’embrassent accompagne la musique qui sort de la radio. Au bout d’un moment, qui semble infini pour Patrick, elle se détache enfin d’Art, le faisant languir d’un baiser avec la langue auquel il n’aura pas le droit tout de suite. Elle reste pourtant à quelques millimètres de lui, comme pour le laisser espérer. Si Patrick était dans son état normal, il aurait arboré son sourire arrogant pour se moquer du visage rempli de nécessité dévoilée d'Art, cependant son expression lui rappelle tellement leur session de branlette commune, il y a de celà cinq ans, que Patrick oublie tout simplement de respirer. La petite croix dorée autour du cou de Tashi le ramène à l’ordre - lui rappelant étrangement celle de sa mère - tandis qu’elle se tourne à nouveau vers lui.Le regard de Patrick, se verrouille immédiatement sur les lèvres déjà rougies par l’effort de son meilleur ami, et pendant une micro-seconde, ce n’est plus les lèvres seulement de Tashi qu’il embrasse, mais bien des lèvres qui ont été embrassées par Art Donaldson. L’idée d’un baiser indirect l’excite tellement, qu’il n’attend plus et lèche les lèvres de Tashi pour y retrouver le goût du chewing-gum à la menthe d'Art, avant de glisser sa langue dans sa bouche. C’est plus fougueux que le baiser qu’elle a échangé avec le blond, Patrick a l’impression, mais ne s’en formalise pas vraiment, trop concentré à prendre conscience du corps de Tashi en lui caressant les cheveux. De cette manière, il espère arriver à exorciser Art de son esprit - la petite croix de Tashi scintille et le dévisage presque, comme si elle pouvait lire dans ses pensées. Alors qu’il replace ses mains de parts et d’autres de Tashi, espérant se recentrer un peu plus sur elle, sa main droite frôle le bras de quelqu’un. Patrick n’a même pas besoin de vérifier à l’aide d’un regard, que seulement cet effleurement d’à peine deux secondes - si ce n’est moins - lui suffit pour savoir que ce bras musclé appartient à son meilleur ami. Rassemblant tous ses efforts pour rester concentré sur ce qui est le baiser le plus chaud de toute son existence, Patrick fait tout pour garder les yeux fermés, dans le vains espoir de ne pas croiser les prunelles d’Art teinté d’un gris bleuté alors qu’il embrasse Tashi. Tashi Duncan ! Tashi putain de Duncan ! Celle qui les écrase toutes !Elle sépare leurs lèvres dans un bruit érotique, qui fait frémire la bite de Patrick, frottant leurs nez l’un contre l’autre, dans la vaine illusion qu’elle est encore proche. Toujours réticent, il n’ouvre pas les yeux de suite, attendant que la présence de Tashi se fasse plus lointaine. Quand il ose enfin observer ce qui l'entoure, sa première image est celle d’Art qui fixe avec une étincelle semblable à de la faim dans le regard, la nuque dégagée de Tashi. Elle croise les jambes, évitant leurs regards remplis de désir de manière presque innocente et timide, rappelant dangereusement à Patrick sa première rencontre avec Art. Les garçons échangent un simple regard et c’est comme s’ils étaient de retour sur le terrain, à participer de nouveau à un tournoi en double. Art et lui ont tellement l’habitude d'être coordonnés, qu'ils ne se gênent même pas l'un l’autre quand ils s’attaquent au cou de Tashi. Patrick comprend ce qu’elle veut dire quand elle compare le tennis à une relation de couple. Il ressent pleinement la comparaison quand il est aux côtés d’Art, en train d’embrasser farouchement la mâchoire de Tashi. Tout ce qu’ils vivent, c’est du tennis sans être du tennis. Le tennis lui-même n’est pas vraiment du tennis, et ils le prouveront encore et encore. Demain lors de leur finale eux même prouveront que le tennis n’est pas que du tennis, c’est un échange, un dialogue de sourd, le point allant à celui qui a plus fort caractère. Art perdra. Il n’est pas assez fort ; bien que le seul qui puisse vraiment faire plier Patrick dans sa vie soit Art, il perdra demain. Art s’en est lui-même persuadé.N’ayant pas besoin de mots pour se mettre d’accord - Patrick pourrait comparer ça à de la mémoire musculaire, cependant Art et lui n’ont encore jamais fait ça de toutes leurs vies -, les deux amis se rapprochent de manière coordonnée vers les lèvres demandeuses d’attention de Tashi. Elle laisse échapper un premier soupir de contentement quand elle sent Art lui lécher le coin des lèvres, puis un second suit quand Patrick dépose un chaste baisé sur sa pommette, trop proche de ses lèvres mais en même temps si éloigné. En demande de toujours plus, Tashi les guide en utilisant ses mains ; ils n’en n’ont pas vraiment besoin et savent déjà sans savoir comment se déplacer en symbiose. Ils échangent un premier baiser à trois qui les prend tous de court, mais auquel aucun ne peut résister, bien que les cheveux de Tashi leur chatouillent le visage de manière désagréable. Cherchant un peu de stabilité dans ce bouillonnement d’envie de l’autre, Art dépose sa main sur la cuisse de Tashi, d’une manière similaire à une balle qui laisserait une empreinte sur un terrain de terre battue. Submergée, et ayant besoin d’air pour respirer, elle les repousse. Le mot forfait résonne dans l’esprit de Patrick, le faisant ricaner sachant très bien que rien au monde ne pourrait faire déclarer forfait à Tashi putain de Duncan. Patrick croise les prunelles azur d’Art, illuminé par l’étincelle du désir qu’il ne dissimule plus désormais. Les deux autres le suivent dans son hilarité, sans vraiment savoir ce qui se passe dans l’esprit de Patrick. Leurs rires détendent quelque peu l’ambiance électrique qui subsiste dans la chambre. Art non plus n’est pas du genre à déclarer forfait, Patrick le sait. Il y a quelques années, alors qu’il était encore effrayé par l’idée de perdre, peut-être ; mais plus maintenant. Si en cinq années d’amitié Patrick a bien appris quelque chose à Art, c’est de ne jamais abandonner et de toujours se battre pour obtenir ce qu’il veut, même si c’est dur. Leurs respirations sont sifflantes tandis qu’ils se regardent de manière complice, la gêne du début totalement oubliée et écrasée par cette faim de découverte de l’autre qui les ronge de l'intérieur. Tashi sourit narquoisement - comme si elle connaissait quelque chose dont ils n’ont pas encore conscience -, rappelant à Patrick son propre sourire, qui dévoile sa dentition parfaite. Ses yeux noisette étincelants gravitent de gauche à droite, partageant son sourire autant avec Patrick qu’avec Art, alors qu’elle les attrape doucement par le bas du visage pour les rapprocher d’elle. S’ils le désiraient réellement, les garçons pourraient résister, pourtant ils en meurent tellement d’envie qu’ils suivent avec entrain la route toute tracée vers les lèvres rosies de Tashi. Ils s’embrassent tous les trois une deuxième fois. Cette fois-ci c’est moins baclé et moins surprenant. Patrick se délecte de la chaleur du corps de Tashi sur sa droite, et de la douceur des lèvres de Art sur sa gauche. C’est familier, comme jouer au tennis, mais à la fois étrange, comme l’expérience de jouer à trois. Art et lui sont à la fois dans la même équipe, l’habitude de leur duo en double, et à la fois adversaire, pour le cœur de Tashi - enfin c’est ce qui était prévu… Ils sont tellement enivrés par la passion - par le tennis - que Patrick a l’impression de cesser d’exister et il comprend les dires de Tashi d’une manière si profonde que tout ce qu’il peut chercher à faire c’est de prolonger le moment en continuant ce qu’il sait faire de mieux, jouer au tennis. Patrick n’a jamais été aussi dur dans ses sous-vêtements, et ne s’en rend même pas compte tellement il est concentré dans l’instant présent. Il mord, il suce, il lèche et puis embrasse - il aime tellement ça ! C’est comme la première fois qu’il gagne contre son père, il est tellement fier et tellement heureux, qu’il en vient à exister qu’à travers le tennis pendant quelques minutes. Il sert, il smashe, il tape dans la balle avec sa raquette et puis gagne le set - il adore ça !La musique bourdonne dans ses oreilles, il embrasse Tashi en pleine bouche pendant que Art se concentre sur son cou. Patrick sent les cheveux d’Art l’effleurer à plusieurs reprises - à moins que ce soient les mains de Tashi ? Quelqu’un lui touche le genou plusieurs fois, mais il essaye de ne pas se focaliser trop dessus. Seuls les bruits humides de leurs bouches voraces et la musique parviennent à ses oreilles, tellement fort que Patrick pense avoir chopé une migraine ; préférant ne rien dire plutôt que se plaindre pendant un moment aussi cathartique. Leurs mouvements à tous deviennent de plus en plus baclés et précipités, tellement qu’il n'y a plus de Tashi, il n'y a plus de Art, il n’y a plus de Patrick ; même le tennis a cessé d'exister dans ce monde et seul le nous reste. Un amas de membres et de désir brut qui se frottent les uns contre les autres, et les sensations qu’ils ressentent sont tellement fortes, nouvelles et démesurées, que Patrick ne se rend même pas compte que Tashi n’est plus là. Il a tellement faim de lèvres et de chair qu’il lui faut un moment pour comprendre qu’il n'embrasse plus que Art. C’est tellement naturel avec lui, comme jouer en double, ils effectuent presque tout grâce à de la mémoire musculaire. Leurs corps communiquent sans mots, utilisant le tennis pour partager leurs colères et leurs joies. Il se rend compte que comparé à lui, Art est toujours réticent à utiliser sa langue dans ses baisers, préférant l’usage doux des lèvres et brutal des dents. Il faut à Patrick beaucoup de patience pour qu’enfin sa propre langue se retrouve dans la bouche de Art. Pour garder Art plus près de lui, il glisse une main possessive dans les boucles dorées de son ami, faisant gémir le blond contre ses lèvres quand il tire un peu plus sur son cuir chevelu. C’est tellement bon, que le monde pourrait s’écrouler, Patrick ne s’en rendrait même pas compte. Plus rien n’a d’importance, plus rien n’existe en comparaison de la passion qui brûle son cœur et ses entrailles à cet instant - même plus Tashi putain de Duncan, même plus la honte de ses parents, même plus la vielle femme et son fils mort du sida, même plus la honte de lui-même qui le rongeait toutes ses années. Tout est effacé alors qu’il goûte pour la première fois les lèvres au doux goût de tabac et de menthe artificielle de son meilleur ami. Patrick croit que c’est la première fois que des sentiments aussi forts le prennent par la gorge de cette façon, et s’il n’était pas aussi désespéré de ce baiser, il se serait écarté depuis longtemps pour reprendre son souffle. Seulement même lui n’avait pas conscience qu’il rêvait de ce moment depuis si longtemps, et maintenant qu’il l’a, il ne veut surtout pas le briser. Patrick souhaite secrètement que cet instant dure toujours.Il lui faut plusieurs secondes pour qu’il comprenne que Tashi a parlé. Quand il ouvre les yeux, il croise le regard ivre de chair d’Art, laissant inconsciemment leurs bouches juste collées l’une contre l’autre. C’est Patrick qui s’éloigne en premier dans un mouvement de recul instinctif, laissant tout de même un dernier baiser involontaire, mais tout aussi tendre, sur les lèvres d’Art. Un long moment silencieux passe entre eux, où on entend seulement la musique qui perdure, apparaissant plus comme un énorme bourdonnement désagréable aux oreilles de Patrick, tandis qu’il prend conscience des conséquences de ses actes. Se souvenant soudain de pourquoi leur baiser a été interrompu, Art et Patrick se retournent vers Tashi d’un mouvement du cou simultané. — Je vais me coucher moi, les informe Tashi, ayant du mal à cacher son sourire amusé.Elle les sépare un peu plus l’un de l’autre, alors qu’elle cherche à passer à travers eux pour atteindre la porte. Pendant une seconde, Patrick se demande sérieusement ce qu’il doit faire, courir après Tashi, ou se rapprocher encore plus d’Art ? Elle se lève du lit et s'apprête à partir, quand Patrick lâche enfin, se surprenant lui-même :— On peut avoir ton numéro ?À première vue agacée, elle se tourne vers lui en levant les yeux au ciel, avant de répéter sèchement la phrase qu’elle leur avait déjà sorti sur la plage à Long Island seulement quelques heures plus tôt :— Je vous ai dit que je ne brisais pas les ménages !— S’il te plait ? trouve bon d’ajouter Art.Désespérée par leur ténacité, elle soupire bruyamment, restant presque sans voix face à la quasi supplication d’Art. Patrick suit l'échange sans rien dire, tandis que Tashi ferme les yeux un instant, essayant de faire disparaître son sourire en tournant la tête de droite à gauche, désabusée. — Ok… commence-t-elle. Je viendrais voir votre match demain. Disons que celui qui gagne, aura droit à mon numéro ?Sur sa droite, Patrick entend Art soupirer de dépit tandis que lui sourit de toutes ses dents. Ils savent tous les deux que Art ne peut pas le vaincre ; la première raison est d’ailleurs simple, car Art s’est convaincu tout seul qu’il ne pouvait pas battre son meilleur ami. En étant lui-même persuadé, il foire ses propres matchs de cette manière. Art se recroqueville sur ses jambes - apparemment réellement déçu - ce qui agace Patrick. Il n’a presque plus envie de se battre pour le numéro de Tashi, si Art le veut tellement, il le lui laisse. Seulement une part profondément égoïste de son cœur l’en empêche, se disant que si c’est lui qui remporte le numéro de Tashi, alors Art ne peut pas l’avoir et donc continuer ce qu’ils ont commencé cette nuit.— Tu peux le battre ! Tu sais ? l’encourage Tashi, apparemment prise d’affection pour Art. Tu devrais le battre en fait.Tashi reporte un regard moqueur vers Patrick, tandis qu’il lui répond par un simple sourire sans sentiment. La détermination de Patrick à décrocher son numéro s’intensifie, alors que Art commence à la questionner :— Ça veut dire que tu veux que je le batte ? demande Art, essayant inutilement de la sonder.— Moi j’dis juste que si tu perds, t'auras pas mon numéro.— Mais qu’est-ce que toi tu veux ? continue Art.— Je veux, commence-t-elle en les détaillant un par un de manière très sérieuse, voir du putain d’bon tennis !Leur adressant un dernier sourire d’encouragement, elle s’en va comme elle est venue, en leur souhaitant bonne nuit. Patrick observe Art du coin de l’œil, pendant que ce dernier suit attentivement les derniers mouvements de Tashi, refermant la porte derrière elle. Plus absorbé par ce qu’elle vient de dire que par le silence inhabituel de Patrick, Art reste immobile comme ensorcelé. Patrick lève les yeux vers le réveil qui annonce minuit trente-quatre, et soupire tandis que la même musique continue encore. Une fois que la porte claque et que Tashi n’est plus dans leur champ de vision, Art marmonne désespéré, tout en évitant Patrick :— Tu te souviens quand tu m’as dit que tu me laisserais gagner ?Patrick s’en souvient.— Ça, c’était y’a toute une vie ! répond-t-il un peu trop froidement.— Et pour ma grand-mère !? s’indigne Art en regardant enfin Patrick.Il lève la tête vers Art, maintenant debout et pratiquement en face de lui, se demandant s’il est réellement sérieux. Ils viennent de partager le baiser le plus chaud de toutes leurs vies - surtout qu’en matière de baiser super bandant, Patrick s’y connait ! - et Art décide de tout balayer d’un revers de la main, pour une fille qu’ils ont à peine rencontré ? Patrick repense avec amertume à ses propres mots, quand il a décidé d’emmener Art à la finale de l’Open Junior féminin - Tashi putain de Duncan ! Celle qui les écrase toutes !! Effectivement, elle les écrase tous et si Patrick n’avait pas un égo aussi surdimensionné, il avouerait qu’il a le cœur en miettes. Cependant ce n’est pas très grave, car demain c’est lui qui finira avec le numéro de Tashi. Tashi Duncan, la fille la plus chaude qu’il ait jamais rencontré ; ça aurait pu être pire.Sans faire exprès il louche une minute sur le caleçon à carreaux que porte Art - c’est un des siens -, cette réalisation lui redonne son sourire rempli d’arrogance. Fier de lui, il préfère se dire que si l’érection d’Art est aussi proéminente, c’est parce que lui aussi était là.— J’espère qu’elle mourra d’une crise cardiaque ! ricane Patrick, en claquant la bite d’Art qui se trouve tout près de son visage.Si Patrick est le feu et Art la glace, alors Tashi est la fumée. Elle est la preuve - l’arbitre - de ce qui a eu lieu entre eux. Dès qu’ils entrent en contact l’un avec l’autre - la glace et le feu ; le feu et la glace -, la fumée s'épaissit, prenant en force. Alors qu’ils se dévorent l’un l’autre, elle prend encore et toujours plus de plaisir. C’est comme un cycle qui se répète à l’infini jusqu'à ce qui ne reste plus que de la fumée. Le feu fait fondre la glace qui se change en eau, l’eau éteint petit à petit le feu, ne laissant à la fin qu’une faible étincelle et de la vapeur distillée dans l’air, invisible à l’œil nu. Art gémit douloureusement en tombant tout près de Patrick sur leurs lits. De son côté Patrick sourit malicieusement, ne se souciant pas de sa propre érection qui frémit au son d’agonie qui quitte les lèvres de son meilleur ami. Comme si rien ne s’était passé entre eux, le blond lâche un juron à son encontre avant de le pousser légèrement pour faire tomber Patrick du lit. Malheureusement pour Art, c’est lui qui perd l’équilibre et se retrouve au sol. Patrick rit, car c’est ce qu’il ferait d’habitude aussi. Art aussi, mais il n’a pas ses fossettes. Patrick est bon pour mentir, Art l’est encore plus.Ils n’en parlent plus jamais. Enfin si… enfin… Patrick n’en est pas vraiment certain. Quand il se couche ce soir-là, ses os sont lourds, mais cette fois-ci ce n’est pas à cause de la honte.

----- CHAPTER BREAK -----

Août 2007
 8:02 AM
« patrick? »
 9:01 AM
« mec!! ça fait 1h que je t’attends! »
 
« PATRICK ZWEIG!!!??? »
 9:02 AM
« j’espère que t’as pas oublié que c’est aujourd'hui que je dois emmener mes cartons à stanford! »
 9:13 AM
« patrick! si tu te bouges pas le cul de me répondre je le jure devant dieu je prends le bus jusqu’en pennsylvanie juste pour te faire bouffer tes propres couilles!! »
 10:27 AM
« mec tu m’inquiètes! tout va bien? »
 Agacé par le silence radio de la part de son meilleur ami, Art fourre son téléphone dans la poche de son short de sport. Il jette un regard froid sur la maison de ses parents déserte de toute vie, avant de fixer de façon rageuse la pile de cartons qu’il a amené sur le palier. Pour retrouver son calme, il prend une respiration posée, puis une deuxième, puis une troisième, puis…— Va te faire foutre Patrick Zweig ! crie-t-il tout en donnant un coup de pied dans le vide, espérant ainsi extérioriser sa frustration.Son BlackBerry vibre dans sa poche, et il l’attrape de façon un peu trop brusque - tellement qu’il risque pendant une seconde de le faire tomber. Art regarde l’écran et soupire lorsqu’il distingue que c’est seulement sa grand-mère qui essaye de le joindre. Quand il décroche, juste entendre sa voix grésillante l’aide à se sentir mieux :— Alors mon chéri ? Comment se profile ce road trip ? Patrick est avec toi ?En entendant ça, une boule de frustration se forme dans la gorge d’Art qui l’empêche de parler. Stressé comme jamais, il est presque plus en colère contre lui de s’inquiéter s’il est arrivé quelque chose à Patrick, et que c’est pour ça que son meilleur ami ne lui répond pas. Car ils sont meilleurs amis, putain ! D’habitude, s’ils ne passent pas moins de la moitié des vacances d’été ensemble, Patrick l’appelle au minimum une fois tous les trois jours, tout en lui envoyant des vidéos de chats sur Facebook , non-stop ! Et cet été, c’est à peine s’ils s’étaient vus une paire de jours ! Certes Patrick doit préparer sa tournée et s'entraîne apparemment tous les jours pour le début de la saison des challengers - bien que Art n’arrive pas trop à imaginer Patrick Zweig s'entraîner convenablement, après avoir passé six ans dans une académie de tennis avec lui. Cependant, Patrick a tout de même arrêté de lui envoyer des vidéos de chats, et ça inquiète Art énormément !Quand sa grand-mère remarque qu’il ne répond toujours pas, elle lui demande d’une voix soucieuse :— Art chéri, tu vas bien ? Tu sais très bien que ça fait monter ma tension de m'inquiéter pour toi, ricane-t-elle alors que Art entend une machine médicale biper à travers le téléphone. Dis-moi ce qui se passe mon chéri.— C’est vraiment rien Nanny… il passe sa main libre dans ses cheveux, avant qu’il ne commence à se ronger le pouce. Juste Patrick. Il a un peu de retard, mais ne t'inquiètes pas, j'appellerai maman s'il ne me répond toujours pas.— Bien sûr que je m’inquiète ! Tu es mon petit-fils voyons ! elle tousse pendant un moment. Qui héritera de ma fortune si tu venais à te faire kidnapper par ton chauffeur de taxi ? Ta mère peut-être ??— Nanny… il rit doucement face à son sarcasme réconfortant.Une quinte de toux plus violente quitte le téléphone, alors que Art commence à froncer les sourcils, tandis qu’il sent un léger filet de sang dégouliner de son pouce. Depuis tout petit, il avait toujours connu sa grand-mère avec une cigarette fumante entre les doigts et un cendrier à proximité. Ça devait faire bientôt trois ans que ses parents l'avaient envoyée en maison de retraite - au début contre son gré - car elle était bien trop malade pour s’occuper d’elle-même. Art était souvent inquiet à son sujet, étant donné qu’elle refusait de lui dire ce qu’elle avait, tellement qu’il l’appelait parfois tous les jours quand il était encore à Mark Rebellat, se fichant totalement des railleries moqueuses de la part de Patrick parce qu’il monopolisait le téléphone fixe du dortoir des garçons.— Nanny, tu devrais appeler une infirmière, je ne suis pas sûr que c’est bon pour toi que tu tousses autant… souffle-t-il, entendant une porte qui s’ouvre de l’autre côté du combiné.— Madame Evans ? Art devine que ce doit être la voix de l’infirmière.— Chéri… Je vais devoir te laisser. Il semblerait que ce soit l’heure de ma prise de sang.— Nanny, passe-moi l’infirmière s’il-te-plaît.— Art ! C’est moi l’adulte ici. Je n’ai pas besoin que tu te soucies de ma santé, alors que tu devrais te concentrer sur des choses plus importantes, comme Stanford ou le tennis ! — Ne dis pas ça ! Art se lèche la plaie qui s’approfondit autour de l’ongle de son pouce. Tu es importante ! Bien plus que le tennis ou l’université !— Art… je n’ai pas envie de me disputer avec toi… Rappelle-moi simplement quand le taxi ou Patrick sera arrivé d’accord ? lui répond-t-elle doucement.Art déteste quand elle fait ça. Sa grand-mère sait pertinemment qu’il ne peut rien lui refuser quand elle prend ce ton plein de tendresse. Une vague de nostalgie l’étouffe alors qu’il se souvient avec précision des histoires qu’elle lui racontait avant qu’il aille se coucher, tandis que ses propres parents étaient en voyage d'affaires à des kilomètres de Boston. À l’époque, il ne connaissait toujours pas Patrick, et n’avait pas besoin de s’inquiéter de si son ami avait encore fait une connerie qui l’aurait fait finir dans un commissariat, l’empêchant ainsi de tenir la promesse qu’ils s’étaient faite. À cet âge, Art se focalisait uniquement sur le fait qu’il était heureux que sa grand-mère s’occupe de lui - l’odeur de tabac qui flottait autour d’elle, réconfortante -, oubliant presque ses propres parents qu’il ne voyait que rarement pour Thanksgiving, Noël et parfois pour son anniversaire, s’il avait de la chance… — Lily-Rose ? il reconnaît la voix rocailleuse de la vieille dame avec qui sa grand-mère joue au bingo.— J’arrive dans quelques minutes. C’est Art, lui répond-t-elle.— D’accord… soupire-t-il, vaincu, alors qu’il coince le téléphone contre son oreille pour ouvrir son sac de tennis et en sortir son paquet de cigarettes à moitié entamé. Prends soin de toi Nanny. D’accord ?— Bien sûr chéri ! Toi aussi, profite de l’université ! Ce seront tes meilleures années d’études, tu verras ! Art en doute, mais préfère ne rien dire à ce sujet.— Prends soin de toi Nanny… Art sort une cigarette de son paquet et la coince entre son pouce ensanglanté et son index. il ne l’allume pas, sachant très bien qu’elle reconnaîtra le son du briquet.— À plus tard mon chéri ! elle tousse un peu, avant de finalement raccrocher.Faisant comme si les larmes ne lui piquaient pas le coin des yeux, Art allume enfin sa cigarette, et s'imprègne de la douce odeur de tabac qui flotte autour de lui. Il ferme un instant les paupières pour retenir plus facilement les larmes, tout en respirant de manière tremblante. Admirant le paquet de Camel que Patrick lui avait donné un peu avant qu’ils ne quittent l’académie de tennis. Art replace la cigarette entre ses lèvres, alors qu’il se souvient avec amertume de la fois où Patrick lui avait promis que c’est lui qui l’amènerait à Stanford.Ils venaient tout juste de revenir à Mark Rebellat pour leur dernière année, et Art expliquait à son ami qu’il voulait aller à l’université. Ça ne l’avait pas vraiment surpris quand Patrick lui avait ri au nez en lui disant qu’il voulait juste se faire languir - répétant exactement les mêmes mots à Tashi quelques mois plus tard. Patrick n’avait aucune envie d’aller à l’université après l’académie ; Art n’en était pas étonné, car Patrick n’aimait que deux choses dans la vie : le tennis et draguer les filles. Les deux avenirs professionnels qui s'ouvraient alors à lui - selon Art -, étaient donc de soit finir joueur de tennis pro, ou simple gigolo. Art ne voulait même pas penser à la deuxième option, bien qu’il se doutait que ça ne dérangerait peut-être pas tellement son meilleur ami. Lorsque Art avait annoncé à Patrick qu’il était pris à Stanford, il semblait heureux pour lui, expliquant le roadtrip qu’ils allaient pouvoir faire dans tous les États-Unis, pour aller du Massachusetts, à la Californie. Face à cet enthousiasme, Art avait souri, se joignant à lui pour décider tous les États qu’ils devaient visiter. Patrick avait une voiture depuis peu, et les garçons la voyaient déjà comme une porte de sortie vers la liberté. Irrité par ce souvenir, Art prend une grande inspiration sur sa cigarette, avant de la cendrer tout en expulsant la fumée qui s’envole dans le vent. Art écrase le mégot à moitié fumé contre sa semelle - ne se souciant pas du fait qu’il porte la paire de tennis que Patrick lui a prêté au début de l‘été. Il regarde la fumée qui suit le vent, se demandant vaguement comment il pouvait encore faire confiance à un mec aussi imprévisible que Patrick. Il ricane tristement, tandis qu’il se souvient avec colère du premier anniversaire que ses parents avaient oublié. À l’époque, il était encore ce garçon trop gentil, élevé par une grand-mère beaucoup trop aimante, se disant que ce n'était pas grave - tout le monde peut oublier . Ses dix-huit ans sont passés depuis un mois ; ses parents lui ont envoyé une carte et un chèque pour l'occasion, Patrick un simple message sur Facebook , accompagné d’un GIF animé d’un chat avec un chapeau d’anniversaire stupide. Personne n’était là. Art avait passé sa journée d’anniversaire avec sa grand-mère à la maison de retraite, s’amusant à battre toutes ces petites vieilles au bingo. Et ce n’est pas grave… pourtant il est en colère ! Art est en colère par la pensée qu’il ne s’est jamais souvenu du parfum de sa mère, ou le moment où il a enfin dépassé son père en taille. Étrangement, ce n’est pas ce qui le dérange le plus. L'absence de Patrick est désagréable. C’est vrai qu’il peut être tête en l’air, mais jusque-là, il n’avait jamais oublié quelque chose qui concernait Art. Le jour où Art s'était fait enlever son appareil dentaire et en même temps ses dents de sagesse, Patrick avait supplié ses parents pour prendre le bus de Pittsburgh jusqu’à Boston, et ainsi rendre visite à son ami qui sortait tout juste de l'hôpital. C’est sans doute ce qui rend l’oubli plus douloureux , ce dit Art. Car c’est le premier… Comme le jour de son quatrième anniversaire, il espère illusoirement que ce sera le dernier oubli.Il jette sa cigarette, ne se souciant pas de où elle a atterrit et sort son téléphone qu’il avait rangé. Il est presque onze heures du matin et aucune nouvelle de Patrick. Désormais habitué d’être celui qu’on oublie, Art soupire et appelle sa mère. Le téléphone sonne longtemps avant qu’elle ne réponde, tellement qu’il songe à raccrocher. Ils échangent des banalités pendant un temps, elle lui explique que son père et elle sont à Londres en ce moment, Art s’étonne pensant qu’ils étaient à Berlin. Elle n’explique pas plus avant de lui demander pourquoi il appelle. Serrant les dents, Art se rend compte qu’elle a oublié que c’est aujourd’hui qu’il part pour Stanford. Il lui rappelle ; elle change de sujet adroitement pour lui expliquer qu’elle a beaucoup de travail en ce moment et qu’elle est fatiguée. Art sourit tristement, tandis que les larmes qu’il pensait avoir balayé refont surface :— C’est pas grave maman. Ce n'est jamais grave de toute manière ! meurt-il d’envie d’ajouter avec amertume.Revenant à l'essentiel, il lui dit qu’il a besoin qu’elle lui réserve un jet privé pour un vol de Boston à San Francisco, et sa mère reste une minute sans voix face à sa demande. Bien évidemment, ils en ont les moyens, cependant Art n’a jamais fait de demandes démesurées, alors même qu’il aurait pu se le permettre. Sa grand-mère lui a toujours appris que bien qu’ils ne soient pas dans le besoin, il n’est pas bon de vanter sa richesse à ceux qui n’en ont pas, et à utiliser intelligemment l’argent de ses parents car ce n’était pas le sien. Elle ne pose pas plus de question et lui dit qu’elle va réserver le vol, il la remercie froidement. Une fois qu’elle a enfin raccroché, il appelle un chauffeur pour le mener à l’aéroport - Art aurait clairement dû s’acheter une voiture avec le chèque de ses parents, au lieu de se reposer sur Patrick !En attendant le taxi, Art fume une deuxième cigarette pour se détendre. Sa mère le rappelle pour lui confirmer l’heure du vol, et Art sait qu’elle devine qu’il a une cigarette coincé entre les lèvres quand il lui répond, car il y a des choses que vous n’oubliez jamais quand votre propre mère est une fumeuse de longue date. L’anniversaire de votre fils, ce n'est rien ; par contre, le bruit que fait une respiration chargée de fumée à travers un combiné téléphonique, ça ne s’oublie pas - jamais apparemment ! Il y a un silence que Art ne trouve pas nécessaire de remplir, tandis qu’elle hésite à lui parler de la cigarette. Elle renonce, et Art sent la déception lui brûler la langue, alors que le goût du tabac se fait plus fort dans sa bouche.Quand le taxi s’arrête devant la maison de ses parents, Art en est à sa troisième cigarette et a revêtu sa casquette aux couleurs de Stanford, à cause de la chaleur du soleil d'août qui lui fait mal à la tête. Le chauffeur le regarde étrangement entre ses cartons, son sac de tennis et son paquet de cigarette dans ses mains. Art lui tend sa carte bancaire, et le chauffeur ne fait aucune réflexion une fois qu’il remarque la Black Card, pour aller aider le jeune homme à charger ses cartons dans la voiture. Le trajet se déroule en silence, entrecoupé par une interprétation en live d’Amy Winehouse, suivie par une musique plutôt connue de Nelly Furtado, que Art connaît car Patrick l’avait enregistrée dans son iPod . Il a besoin d’une cigarette. Une fois devant l’aéroport, Art finit son paquet, ce qui l'agace plus que ça ne le devrait. Il n’a jamais été un grand fumeur jusqu’à aujourd’hui ; piquant quelques cigarettes à Patrick parce que c'était divertissant de l’entendre se plaindre quand il ne lui restait plus qu’une seule cigarette, et qu’ils étaient alors obligés de partager. Sans le vouloir, Art se souvient encore du goût du baume à  lèvres de Patrick, qui imprégnait le bout du filtre légèrement humide. Énervé que même la cigarette lui rappelle Patrick, Art se dirige vers une poubelle pour jeter son paquet vide, avant d’enfin rentrer dans le hall de l’aéroport. L’endroit est bondé et bruyant, cependant Art n’y fait pas attention. Le brouhaha de la foule n’est rien quand vous avez partagé une chambre pendant six ans avec Patrick Zweig - une vraie pipelette ce type !  — Oh et puis merde ! s'exclame-t-il plus pour lui-même, alors qu’il pense encore à son meilleur ami - le sont-ils toujours à ce stade ?Avant d'embarquer, Art fait la queue pour s’acheter des cigarettes. Le service est long, alors que la jeune femme qui s’occupe de la caisse semble se déplacer à reculons. Art observe à travers les vitres teintées ses affaires qui sont précautionneusement transportées vers son avion - les joies de posséder une Black Card sans doute. Une fois que c’est à lui, il demande simplement un paquet de Camel . La caissière répond mollement qu’ils ne vendent pas cette marque et Art se rabat sur un paquet de Marlboro Light . Trop dégouté de devoir se contenter d’une autre marque, Art ne fait même pas attention au fait qu’elle ne lui a pas demandé sa carte d'identité. Son sac de tennis sur ses épaules, il regarde l’heure sur son téléphone, essayant de retenir l’inquiétude qui gonfle dans sa gorge alors que Patrick ne lui a toujours pas répondu. Quand il remarque qu'il est bientôt midi, il met son téléphone en mode avion et se dirige vers le tarmac. Avant de monter dans l'avion, il ouvre son nouveau paquet et tousse face au goût beaucoup trop prononcé des Marlboro , regrettant la marque que Patrick achetait habituellement. Quand il s’installe dans l’avion, Art allume la tablette devant son siège, cherchant quelque chose qui pourrait un peu le divertir. Contre son gré, il tombe sur un programme de tennis qui traite d'abord des résultats de Wimbledon, qui avait eu lieu un mois plus tôt, puis suit sur une discussion autour de l’US Open Junior qui aura lieu en septembre. En entendant ça, Art se dit que ça va bientôt faire un an que Patrick et lui ont disputé leur dernier match en double, et qu’ils ont rencontré Tashi. Tashi putain de Duncan ! les mots de Patrick reviennent à l’esprit d’Art. S’il y réfléchit, c’est à partir de cette finale en simple que son ami a commencé à devenir distant. Peut-être même avant, après que Tashi les aient laissés dans leur chambre d’hôtel miteuse ; le goût du baume à lèvres de Patrick encore sur les lèvres d’Art… Un an que Art n’a pas repensé à cette nuit, encore maintenant il ne veut toujours pas y songer. Mais trop tard, un goût amer - qui rappelle presque à Art ses Marlboro Light - imprègne sa bouche et descend douloureusement jusque dans sa gorge. Il faut un moment à Art pour qu’il comprenne que c’est de la jalousie qui donne ce goût amer à sa salive. Une fois qu’il s’en rend compte, Art éteint violemment sa tablette, se concentrant sur ce sentiment de défaite quand il repense à son match contre Patrick. Il a tout perdu après ce tournoi. Sa victoire en double avait été une maigre consolation, quand le jour d’après il avait perdu le numéro de la fille qui lui plaisait, et par conséquent son meilleur ami également. Patrick était celui qui gagnait. Celui qui marque la fin du match par une volée remarquable, et celui qui remporte le numéro des filles à l'académie. Cette fois-ci avait été comme toutes les autres ; Patrick qui gagne le match et repart avec le numéro de la fille. Quant à Art, il est celui à qui on lance une tape d’encouragement dans le dos, puis qu’on oublie sur le banc. Toujours celui qu’on oublie et qu’on exclut car c’est trop gênant de traîner avec un perdant. Art en est sûr, c’est ce que Tashi pense de lui - c’est ce qu’il penserait de lui-même s’il était à sa place en tout cas. Mais il n’est pas à sa place, il n’est que Art Donaldson le perdant qu’on oublie ; Patrick Zweig et Tashi Duncan sont des noms qu’on n’oublie pas - des noms de gagnants ! Patrick a gagné Tashi, Art est oublié. Art aimerait être à sa place… La jalousie lui dévore les entrailles avec une telle force maintenant, qu’il a l’impression de s’être pris un coup de raquette dans le ventre. C’est violent et tenace comme douleur, pareil à la fois où il s’était brûlé les lèvres avec sa première cigarette. L'amertume de la jalousie le ronge tellement, que Art ne sait même plus de qui il doit être jaloux. De Patrick ? ce gagnant qui rejette son ombre grandiose sur lui. De Tashi ? celle qui lui a arraché son meilleur ami du jour au lendemain. Des deux ? de ce couple qui lui fait miroiter tout ce qu’il aurait pu avoir s’il avait été plus courageux. Cependant, Art est un bon menteur. Il a développé cette qualité au dépend de sa grand-mère qui s’inquiétait toujours pour rien. « Qui t’as fait ça mon chéri ? » lui demandait-elle alors qu’il revenait de l’école élémentaire de son quartier avec un énorme coquard qui ornait son œil. « Personne Nanny. C’est juste moi qui n'ai pas fait attention. Je me suis pris le ballon en cours de sport. » lui répondait-il avec un sourire doux - où on ne discernait pas ses fossettes. Sa grand-mère lui passerait simplement un sac de glace pour que son œil dégonfle, l’inquiétude retombée. Jamais il ne lui dira que les enfants de son école s’en prenaient à lui à cause de son appareil dentaire et parce qu’il n’était qu’un sale gosse gâté par ses parents pleins aux as . C’était sa grand-mère qui avait insisté pour qu’il aille dans une école publique, comme tous les autres petits garçons de son âge - ses parents, à l’autre bout du monde, n’avaient rien à redire à cette décision. Il ne voulait certainement pas qu’elle se sente coupable. Le fait qu’il jouait au tennis dans le country club de Boston n’avait rien arrangé. Cependant il aimait jouer au tennis et c’était sa grand-mère qui lui avait acheté sa première raquette, une Babolat , bien que tous ses camarades lui crachaient au visage que le tennis n’était qu’un sport de tafiole - au contraire du football. Patrick était le premier vrai ami qu’il s’était fait, et c’était encore plus douloureux de le voir s’éloigner de la sorte.Pour se détendre un peu, Art essaye de repenser à son placement de raquette. Il ferme les yeux, alors qu’il essaie de s’imaginer en train de se replacer au milieu du terrain, au même moment où il se positionne sur ses appuis. Art se revoit travailler son revers à deux mains pendant une heure au moins, pour qu’il devienne impeccable, puis de faire le même exercice avec son coup droit, revenant trempé de sueur dans les vestiaires du country club. Il ressent pendant un bref instant, la torsion qui se forme dans son poignet gauche chaque fois qu’il est prêt à servir. Il tient la balle fermement contre sa raquette, alors qu’il la place devant le cœur de celle-ci, puis il tire et marque un ace. Puis il remarque que c’est Patrick qui est derrière le filet. Il lui sourit, alors que c’est maintenant à lui de servir, et Art le regarde étrangement alors que la jalousie qui prenait racine dans son abdomen, il y a quelques minutes, retombe comme du plomb. Art fait un cauchemar pendant le vol, où c’est lui qui sort avec Tashi et qu’il gagne tous ses matchs. Il devient enfin un grand joueur dont on se souvient ! Seulement, un jour il rejoue contre Patrick, et Patrick fait le signe. Dans son rêve, Art aime la sensation de savoir que Patrick et lui ont partagé la même femme, il sourit. Pourtant quand il se réveille, il ne peut plus empêcher le sanglot qu’il avait réussi à retenir jusqu’ici d’éclater.Art a oublié d’appeler sa grand-mère. 11:58 AM
« Ptn Art! dsl!! Tashi m’a appelé à pas d’heure hier soir et j’ai totalement oublié! »
 12:02 PM
« Art???? »
 3:37 PM
« Srx mec? Tu me fais vrm la gueule? »
 4:03 PM
« Rappelle-moi quand tu seras d’humeur »
 • • • 
               Décembre 2006
 Ça fait bientôt trois mois que Patrick a remporté le numéro de Tashi et il n’a encore rien dit à Art à ce sujet, ce qui est très inhabituel. Quand il était avec sa précédente copine - Art a déjà oublié son nom -, Patrick lui avait expliqué tous les détails avec beaucoup d’attention. Tellement, que Art avait dû l'arrêter quand ça commençait à devenir beaucoup trop intime et bien trop étrange. Évidemment, Art n’était pas stupide et savait pertinemment que quand Patrick souriait de toute ses dents tout en fixant son iPhone c’était qu’il parlait avec Tashi - qui d’autre aurait pu envoyer un message qui ferait sourire comme un idiot Patrick ; son père ? certainement pas ! Art avait décidé que pour son propre bien, il ne se mêlerait pas plus que nécessaire de l’histoire entre Tashi et Patrick, cependant le silence peu commun de Patrick attisait sa curiosité. Il savait qu’en tant que meilleur ami il n’aurait jamais dû faire ça, mais un soir alors que Patrick mettait des plombes à se doucher et que Art s’ennuyait à attendre qu’il ne sorte, l’ iPhone oublié sur le lit de Patrick avait vibré. La notification annoncée était de la part de Tashi et quand Art l’a vu, il n’a pas pu résister.Ne se préoccupant pas plus que ça du fait qu’on aurait dit une femme qui essayait de débusquer la maîtresse de son mari, Art avait fait défiler les quelques SMS qu’ils avaient échangé pendant ce laps de temps. C’était généralement Patrick qui engageait la conversation en premier, ce qui étonna Art car son ami avait plutôt l’habitude d’adopter la stratégie du “suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis” une fois qu’il était posé dans une relation. Art lut leur échange de messages un peu en diagonale, assez pour en comprendre l'essentiel en tout cas. Tashi avait proposé à Patrick de venir chez elle pour Thanksgiving, et Patrick qui cherchait toujours une bonne excuse pour ne pas retourner chez ses parents, avait accepté l’invitation avec joie - déclinant malheureusement celle d’Art, quelques jours plus tard. S’il se fiait à ce qu’ils s’étaient écrit, Tashi devait apparemment venir rendre visite à Patrick à Pittsburgh pour passer le nouvel an avec lui. Seulement penser au fait que Patrick le laissait de côté pour les événements importants qu’ils avaient l’habitude de partager ensemble depuis plus de cinq ans maintenant, énervait Art plus que ça n'aurait dû. Surtout qu’il ne faisait pas ça avec n’importe qui, mais bien avec Tashi putain de Duncan ! Sentant la jalousie lui colorer les joues, Art avait replacé le téléphone là où il l’avait trouvé, se disant qu’il pensait avoir passé le stade d’être jaloux de son propre meilleur ami.S’il était sincère quelques minutes envers sa propre personne, Art était content pour Patrick de s’être trouvé une fille du calibre de Tashi avec qui il semblait compatible. Pendant toutes leurs années à l’académie, Patrick avait navigué de fille en fille, ne trouvant jamais quelqu’un qui avait la même vision de jeu que lui ou avec un passion aussi intense que la sienne pour le tennis. Avec Tashi, Art sentait que c’était différent. En présence de celle-ci, Patrick n’avait pas le même sourire plein de confiance, comme s’il avançait en terrain conquis, qu’il arborait avec les autres filles. Non, avec elle, Patrick se parait plutôt d’un sourire que Art connaissait bien, et dont il ne savait pas s'il était prêt à le partager avec quelqu’un - mais bon, avait-il vraiment le choix ? la réponse était bien évidemment non. Ce sourire tout aussi sincère que rare, donne une couleur rosée à ses pommettes relevées qui dénote avec ses dents blanches, tandis que ses yeux se plissent de manières espiègles, soulignant la nuance complexe qui habite ses pupilles. C’est le même sourire qu’il affiche en cet instant, pendant qu’il avoue sans mots à Art avoir couché avec Tashi Duncan.Art sourit également, il sent même ses affreuses fossettes lui creuser les joues, alors qu’il a l’impression par ce signe de retrouver la relation fusionnelle qu’ils avaient quelque peu perdu après l'US Open. Patrick sourit également alors qu’il finit par servir correctement - comme quoi s’il garde son mauvais service, c’est juste parce qu’il a un égo démesuré. Trop excité par la simple idée de Patrick et Tashi qui baisent dans la chambre de cette dernière, Art ne cherche même pas à rattraper la balle, fixant son ami de l’autre côté du filet en souriant. Étrangement géné, Patrick laisse échapper un petit rire, qui rappelle à Art cette fameuse nuit à New York où Patrick avait ricané sans raison juste avant qu’ils ne s'embrassent tous les trois. Le souvenir traverse brutalement Art, comme une balle qui se prendrait le filet, lui faisant perdre son sourire alors que Patrick tourne la tête pour cacher les rougeurs naissantes sur ses oreilles. En partageant cette information avec lui, Patrick lui donne enfin l’illusion qu’il n’est pas vraiment exclu - qu’il n’ a pas vraiment perdu et qu’ils ne l’ont pas vraiment oublié sur le banc . Cependant, telle une illusion, Art en découvre rapidement les limites. Il n’était pas vraiment là quand ça s’est passé, quand Patrick a baisé Tashi putain de Duncan. Art devine que ça a sûrement eu lieu lors de leur rencontre à Thanksgiving, mais ne peut en être sûr. C’est frustrant de la pire des manières, car il y a tellement de possibilités, que l'illusion se disloque d'elle-même pour redevenir ce qu’elle est - un simple rêve passager qui est seulement espéré mais loin d’être réel. Patrick se retourne vers lui et arbore ce même sourire sincère qui trônait jusqu’alors sur son visage uniquement en présence d’Art, où une légère variante s'était ajoutée. En plus de son sourire plus éclatant que d'habitude, un rire sincère à s’en fendre le cœur quitte ses lèvres. Désemparé, Art fixe son meilleur ami alors qu’il se rend compte qu’il est amoureux. Patrick est follement amoureux, ça ne peut qu’être ça ! Son attitude étrange et distante, comme si Art était devenu plus une gêne qu’autre chose - ça ne peut qu’être ça ! Un goût amer se déverse dans sa gorge et il ne veut pas y penser. Voulant préserver sa façade doucereuse, Art sourit de manière un peu pincée, alors qu’il contracte ses fossettes de force pour préserver l’illusion. Patrick ne remarque rien, alors qu’il lui envoie une nouvelle balle pour qu’ils commencent enfin à s'entraîner sérieusement. Tout d’un coup, c’est étrange pour Art de les voir chacun d’un côté différent du filet. De part et d’autre des extrémités du court, le filet marque une rupture visuelle entre eux, dont Art n’avait jamais pris conscience jusqu’alors. Après l’US Open Junior, ils n’ont plus jamais joué en double. Ça aurait été pourtant si simple, rempli de mouvements répétés et enracinés autant dans leurs os que leurs articulations - mémoire musculaire - cependant Patrick doit se préparer pour la tournée et ce n’est pas un travail de double, c’est un sport individuel. Le tennis qui avait toujours été un jeu en duo depuis que Art avait rencontré Patrick, était redevenu ce sport individuel dont ses camarades d’école se moquaient, depuis leur rencontre avec Tashi. C’est comme si Tashi avait emporté avec elle l’aspect amusant du tennis, le faisant redevenir ce sport dur et ingrat qu’il était. Le tennis n’était plus un jeu, c’est un sport, une discipline même, et bientôt un travail pour Patrick. En comprenant ça, Art a l’impression de découvrir quelle est la différence entre ce qu’il est actuellement et un vrai joueur de tennis. Il comprend un peu mieux les mots de Tashi sur la plage, et le sourire de Patrick derrière le filet l’irrite plus que de raison.Son service à la cuillère est rempli de ressentiments bridés que Patrick ne cerne pas. L'amertume prend une place désagréable sous la langue d’Art, mais nécessaire tout de même. Le sentiment d'inconfort est presque satisfaisant, le faisant se sentir comme quelqu’un qu’on a pas oublié - la douleur ne l’a pas oublié au moins. Comme un muscle pas assez travaillé qui le lance d’un coup, pour rappeler sa présence. Ils font plusieurs échanges où Patrick semble prendre plaisir, car Art y met plus de conviction que d’habitude. Il a vraiment envie d'écraser Patrick pour lui arracher ce sourire du visage. Pas grave s’il est trop tard pour gagner le numéro de Tashi, c’est maintenant où il a besoin de vaincre une bonne fois pour toute Patrick Zweig ! Pour essuyer sa malédiction de défaites continues et enfin avancer, passer à autre chose. Oublier, comme Patrick est en train de l’oublier, le remplaçant doucement par Tashi. La jalousie gronde et Art veut s’y plonger sans pour autant l’analyser plus que ça.  Il était là avant elle ! pense-t-il de manière presque désespéré, alors qu’il affiche toujours le même sourire trompeur sur son visage. Art ment bien… il en est arrivé jusqu’à tromper sa grand-mère alors qu’il n’avait que six ans. Art est un bon menteur, cependant ce n’est pas ça qu’il le fera devenir un vrai joueur de tennis . Art n’est même plus sûr de s’il veut vraiment devenir joueur de tennis professionnel.Le téléphone de Patrick sonne sur le banc et celui-ci abandonne totalement le jeu, quand bien même ça soit à lui de servir. Art le regarde faire, étonné qu’il abandonne en plein match, bien qu’il n’ait pas d’enjeu - l’enjeu de gagner est toujours suffisant pour Patrick Zweig. Quand il aperçoit le nom de la personne qui l’appelle, l’expression concentrée du brun disparaît totalement pour arborer ce fameux sourire que Art vient à détester. C’est Tashi à l’autre bout du fil. Parce que ce sourire, ce n’est plus celui d’Art, c’est celui de Tashi maintenant. Et Art ne sait pas pourquoi il est comme ça, il déteste se sentir de cette façon, cependant il ne peut s’empêcher de penser que Tashi ne mérite pas Patrick car lui, au moins, était là avant. Il était là quand le père de Patrick lui hurlait dessus après un tournoi qu’il avait perdu de peu ! C’était lui de l’autre côté du téléphone, alors que Patrick lui racontait comment sa mère l’avait traîné à l’église le jour de Noël et qu’il avait détesté ça ! Tashi n’était pas là, elle. Et bien sûr, maintenant que Tashi putain de Duncan est là, Art ne sert plus à rien - mieux veut l’oublier - Tashi est plus imporatante de toute manière, c’est une gagnante. Pourtant Art se répète en boucle dans sa tête, l’amertume le brûlant pratiquement tellement elle est forte « Avant le tennis était plus important ! Avant j’étais plus important ! »  Patrick ne remarque rien, trop concentré sur sa conversation téléphonique avec Tashi. Le visage d’Art affichant une expression torturée que personne ne capture. Il prend une balle dans le bac à ses côtés et commence à servir ; un service qu’on aurait pu qualifier d’ace si seulement quelqu’un s’était juste donné la peine de se tenir derrière le filet. Plus en colère contre lui-même pour éprouver les sentiments qu’il ressent et qu’il ne comprend pas, Art se sent obligé de vider le sac de balles, travaillant son service pour qu’il devienne aussi parfait qu’il le devrait. Chaque fois qu’il met automatiquement la balle devant le cœur de la raquette, Art a juste envie de crier de rage. Il ne le fait pas et continue à servir, se détestant toujours plus dès qu’il prend sa position de service, mais continuant tout de même. Il est en colère, car au font de lui il sait qu’il est plus jaloux de Tashi que de Patrick et cette pensée le tue de l'intérieur.— Art ? C’est bientôt l’heure du dîner, tu viens ? lui demande Patrick de l’autre côté du terrain, le téléphone toujours collé à son oreille.L’amertume s’embrase sous sa peau, pourtant Art fait tout pour dissimuler son mal-être à Patrick et affiche un sourire froid, semblable à celui qu’il affichait après le signal. Patrick semble hésiter à se rapprocher de lui, mais Tashi dit autre chose à l’autre bout du fil qui requiert toute l’attention de son ami apparemment. Plus fatigué par ses sentiments qu’autre chose, Art soupire à l'intention de Patrick, préférant être seul :— Ne m’attend pas, je pense que je vais aller courir un peu.Toujours concentré sur ce que lui raconte Tashi, Patrick l’écoute à moitié avant de s'en aller lui aussi. Quand la porte des vestiaire claque, Art fait un mouvement étrange de la mâchoire semblable à une grimace, alors que son sourire figé disparaît enfin. Essayant de retrouver son calme, Art ramasse les balle en silence pour les rassembler dans le bac, puis va le ranger avec les autres affaires de sport. Le silence qui règne sur les terrains couverts est presque effrayant, comparé au brouhaha qui parasite l'esprit d’Art, pensant d'abord à Patrick qui est parti prendre sa douche, avant de revenir à Tashi, pour finalement se questionner sur le tennis, et puis… Art a affreusement besoin de se vider la tête ; de suite !Il se dirige vers le banc pour ranger sa raquette dans son sac et récupère l’ iPod qu’il a emprunté à Patrick, pour ensuite aller se positionner sur le terrain d'athlétisme qui entoure l’ensemble des courts. Dans leur duo, Art avait toujours été la glace. C’était comme ça. Patrick était la passion - Fire - et Art le catalyseur - Ice . À l’inverse, Tashi n’avait besoin ni l’un ni l’autre, car elle était les deux à la fois ; la fougue et la rigueur. Pourtant, Art brûle en cet instant, il brûle de passion. Il sait pour qui, il sait pourquoi, il sait très bien qui pourrait être la bride parfaite pour lui, il ne veut cependant pas s’y confronter. Art court, court et court encore, toujours plus vite, toujours plus loin ; détestant profondément les sentiments qui bouillonnent en lui et qu’il préfère réprimer au plus profond de son cœur, plutôt que de donner raison aux idées préconçues de ses camarades d’école au sujet des joueurs de tennis. Les larmes se font présentes de chaque côté de ses yeux, mais il ne pleurera pas ! Il le jure ! Car il n’est pas une tafiole, et il le prouvera s’il le faut.Art est bon menteur ; il sait aussi très bien se mentir à lui-même. • • •                Mars 2008 L’université est un endroit bien ennuyeux pour Art. Lui qui sortait tout juste de Mark Rebellat pour intégrer l’équipe de tennis de Stanford, se retrouvait avec des adversaires qui étaient à peine les champions de leur lycée local, jouant de manière assez médiocre et sans sentiments. S'entraîner avec ses partenaires était presque une perte de temps, tellement Art avait un niveau bien au-dessus du leur. Ses camarades ne voulaient même plus jouer contre lui pour éviter de froisser leurs égos par une défaite écrasante. Art n’aimait pas penser ça, mais pour une fois Patrick avait raison, le tennis universitaire ne servait pas à grand chose si ce n’est se forger une réputation tout en se faisant languir des championnats. Même les cours étaient trop faciles pour Art, qui utilisait son temps libre exclusivement pour réviser et jouer au tennis ; accepter les invitations à sortir des filles certains soirs, mais c’était tout. Il repensait avec amertume aux mots de sa grand-mère qui lui disait que ses années universitaires seraient les meilleures qu’il ait jamais vécu de toute sa scolarité. Dès qu’elle avait prononcé ces quelques mots, Art avait su que ce serait faux, car Patrick n’était pas là et c’était une réalisation déroutante - permanente depuis plusieurs mois maintenant. Art était un garçon sociable, la preuve était qu’il connaissait presque tous les étudiants qui faisaient partie de l’équipe de tennis de Stanford. Il était serviable, souriait constamment, donnait des conseils à ses camarades qui pêchaient en cours de Management ou avaient des difficultés quelconques en matière de tennis, était gentil et blagueur avec les filles, en plus d’avoir ce visage d’ange que tout le monde lui enviait. Sur le campus, les filles chuchotaient en souriant à son sujet, tandis que les garçons essayaient toujours de le ramener à leurs fêtes tard le soir. Des fois, Art acceptait et finissait sa nuit avec une fille en études de Design ou de Langues Modernes, d’autres fois il refusait et passait sa soirée à fumer dans sa chambre - il avait installé un sac en plastique autour du détecteur de fumée dès son arrivée -, tout en révisant ses cours de Compta. Le goût amer des Marlboro était devenu réconfortant, écrasant le sentiment de lourdeur qu’avait amené l’absence continue de Patrick ; le tabac prenant l'ascendant sur l’arôme à la menthe de ses chewing-gum.Après le désastre qu’avait été la rentrée d’Art à Stanford, il avait mis du temps avant de répondre aux SMS de Patrick. Ce dernier avait fait un caprice à ses parents pour qu’ils lui prennent un billet d’avion direction San Francisco, sans en informer Art. Quand ils s’étaient retrouvés sur le campus universitaire, Art avait hésité de longues minutes entre lui foutre un coup de raquette sur la tête et lui sauter dans les bras. Bien évidemment, il n’avait fait aucun des deux, s’approchant maladroitement du banc où Patrick l’attendait apparemment. C’était horriblement gênant, car ni l’un ni l’autre ne savait quoi faire ou dire, leur complicité d'antan soudainement perdue. Art détestait ça, car c’était comme traîner avec un étranger avec lequel vous n’aviez plus rien en commun, qui connaissait pourtant toute votre vie - ou presque. Patrick avait fait comme si de rien n'était, ne percevant pas le malaise laissé en évidence par Art, et continuait à exposer ce sourire détestable tout en vantant les mérites de Tashi à qui voulait les entendre. Malheureusement pour lui, Art ne voulait pas les entendre. De manière totalement désintéressée, Art avait sorti son paquet de cigarettes et son briquet de la poche arrière de son short - se rendant compte avec effroi que c’était un des shorts de Patrick qu’il avait emporté sans faire attention. Patrick n’avait apparemment pas remarqué, trop concentré à fixer le paquet de Marlboro que Art avait acheté il y a deux jours à l’aéroport.— Tu fumes toi maintenant ? demanda sérieusement Patrick.Face à cette interrogation stupide et complètement inutile, Art ricana. Parce que comment était-ce possible que Patrick Zweig, parmi toutes les personnes sur cette terre, ne sache pas que Art fumait ? C’était lui-même qui lui avait passé sa première cigarette, se moquant de lui face à la légère brûlure sur ses lèvres, et qui avait continué à partager son paquet quand Art lui demandait.— Bien sûr. Pourquoi tu demandes ? Art tourna la tête vers Patrick pour lui souffler la fumée dessus, ce qui fit légèrement rire le brun. Tu étais là la première fois, non ?Cette phrase sonna de manière étrange dans la bouche d’Art, car d’une certaine manière il avait l’impression que Patrick avait toujours été présent lors de ses premières fois, alors même que c’était totalement faux. Ce n’est pas parce qu’il était celui qui lui avait appris à se branler, qui faisait de Patrick celui qui avait récupéré sa première dent de lait quand cette dernière était tombée après qu’il se soit pris une balle de tennis dans la mâchoire. Certes, Patrick avait aussi été présent la première fois qu’il avait embrassé quelqu’un avec la langue - Art ne se souvenait plus très bien s’il avait goûté Patrick en premier ou Tashi -, seulement ça ne prouvait rien ! Art ne voulait pas que ça compte, donc ça ne comptait pas. Cette première cigarette ne comptait pas, cette première séance de masturbation non plus et ce premier baiser avec la langue encore moins ! Patrick ne comptait pas - ne comptait plus -, Art voulait juste l’oublier.— Art… soupira Patrick amusé, une lueur incertaine donna une couleur verte à ses yeux. Tu ne fumais pas à l’académie. C’était juste pour s’amuser ! La preuve, tu n’achetais même pas tes propre paquets, son regard revenait sur la Marlboro entre ses mains. Et puis je pensais t’avoir donné une meilleure éducation en matière de tabac ! Des Marlboro ? Sérieux mec !? T’as un complexe d’infériorité à oublier ou quoi ? — Y’avait que ça, soupira mollement Art, ne se souciant même pas de la pique taquine de Patrick.Pendant une seconde Patrick sembla déstabilisé par l’attitude nonchalante d’Art. D'habitude, Art en aurait profité pour sortir une de ses répliques sarcastiques qu’il avait hérité de sa grand-mère. C’est d’ailleurs ce que Patrick recherchait, cependant Art était trop occupé à essayer d’étouffer la colère qui montait dans sa gorge. Art était censé être le mec cool et gentil que tout le monde voulait à ses côtés ; il voulait être ce mec ! Pourtant la rage se faisait toujours brûlante, dans tout son être désormais, attendant désespérément la glace qui refroidirait le feu qui se formait de manière inexplicable dans son cœur. En réalité, depuis la fin de l’US Open Junior, Art avait l’impression d’être dans une boucle où il revivait ce match en permanence. Refaisant encore et encore les mêmes fautes, manquant encore et encore les jeux qu’il avait déjà perdu par le passé, se faisant écraser encore et encore par son meilleur ami de l’époque. Art avait le désagréable sentiment d’être bloqué sur ce terrain, perdant encore et toujours. En ce moment même, Patrick et Art étaient encore sur ce terrain. Patrick variait les balles, croisée à gauche, croisée à droite, amortie, puis volée gagnante. Art perdait de manière stupide, fondant face à Patrick de l’autre côté et jetait un regard désespéré à Tashi, alors que son ami faisait son spectacle de l’autre côté du filet, amusant la fille que Art désirait tant à ce moment-là.Dégoûté par la défaite qui lui collait à la peau, Art décida de mettre enfin un terme à ce cycle infernal du perdant oublié qui le suivait où qu’il aille, choisissant le parti de la raison et non de la passion. Art déclarait forfait. Le vent se leva, chatouillant les boucles brunes de Patrick. De cette manière, Art pouvait observer le regard vague de l’autre garçon alors qu’il était assis sur le banc, lui-même assis sur le haut du dossier, les pieds sur l'assise. Depuis le premier jour où ils s’étaient rencontrés à l'académie, Art avait toujours eu du mal à déterminer de quelle couleur étaient les yeux de Patrick. Des nuances diverses habitaient ses prunelles en fonction de la luminosité et des émotions qui le traversaient ; tellement de nuances diverses, que c’était dûr à définir avec exactitude. À ce moment-ci pourtant, Art pouvait affirmer avec conviction que les yeux de Patrick Zweig étaient bleus. Un bleu clair et profond, par lequel on pouvait tout discerner - semblable à un ciel d’hiver anormalement dégagé. C’est à cet instant, qu’ils comprirent enfin la même chose ; ils regrettaient cette fête à Long Island où ils avaient rencontré Tashi. Non. C’était même avant ça. Ils regrettaient d’être resté à la finale de l’US Open féminin, et d’être tombés tous les deux sous le charme de Tashi putain de Duncan . Dès qu’ils l’avaient rencontré, leur amitié n’avait plus été la même ; elle ne pouvait rester la même ! Art distinguait les deux chemins qui se tenaient devant lui et il choisit la facilité, abandonnant Patrick, là où il l’avait laissé sur le terrain de l’US Open - déclarant forfait . Préférant oublier sa défaite - laissant derrière lui son meilleur ami - Art écrasa son mégot contre le banc en métal et le jeta par terre, comme il jetait leur amitié de longue date par la fenêtre. Art regretta sa décision bien qu’elle était nécessaire. Il avait de plus en plus de mal à se mentir à lui-même et devait remédier à ça. Pour cela, Patrick devait être loin de lui.Ils se quittèrent sans rien ajouter, Patrick allant faire la surprise à Tashi qu’il était venu exprès pour l’aider à déballer ses affaires dans sa chambre étudiante ; Art retournant à ses cartons, seuls. Deux jours plus tard à la soirée d’intégration, Art trouva une étudiante qui avait un carré court et brun, ainsi que des tâches de rousseur sur le visage. Il ne se souvenait pas très bien de comment elle s’appelait, cependant il savait pour sûr qu’elle faisait des études en Histoire de l’Art. Quand elle lui avait murmuré cette information alors qu’il commençait à peine à la pénétrer, Art ne put empêcher un ricanement amer de quitter ses lèvres, sachant très bien comment Patrick se serait moqué de lui s’il l’avait appelé le lendemain matin pour lui annoncer qu’il avait fait sa première fois avec une étudiante en Histoire de l’ Art . Malheureusement, ou heureusement pour lui - Art ne savait plus très bien à ce stade si les piques acerbes de Patrick lui manquaient ou non -, Art n’avait plus de meilleur ami à appeler pour se moquer de lui. Au lieu de ça, il fume une de ses Marlboro Light , seul dans sa chambre.Patrick et Art ne se parlent plus, ne s’envoient plus de vidéos de chats hilarantes sur Facebook , et ne se croisent plus alors même que Patrick passe une fois tous les deux mois pour rendre visite à Tashi sur le campus. De son côté, Art se focalise sur le tennis et les cours, essayant de paraître comme ce gars cool et gentil que tout le monde apprécie. Lorsque l'amertume prend trop de place dans sa gorge, il la remplace par la brûlure bienvenue des cigarettes ou la masque complètement à l’aide de plusieurs chewing-gum à la menthe. Quand ça devient tellement insupportable, que ni la cigarette ou le chewing-gum ne marchent, Art ouvre mécaniquement son ordi pour voir la rediffusion du dernier match de Patrick, trouvant du plaisir en voyant qu’il se fait totalement écraser la plupart du temps en challengers. Là-bas, la passion ne suffit pas pour être un vrai joueur de tennis , il faut également de la rigueur - un peu de glace sur cette fougue brûlante - et Art se plaît à se dire que s’il était encore aux côtés de Patrick il réussirait mieux.Art ne sait pas ce qui lui est passé par la tête quand il a vu les deux tickets restaurant qui allaient périmer sur son bureau. Il aurait pu inviter qui il voulait, alors pourquoi Tashi Duncan, avec qui il n'a pas parlé depuis une éternité ? Maintenant qu’il avait son numéro il pouvait lui envoyer autant de messages qu’il le désirait, pourtant c’était le premier qu’il lui écrivait alors qu’il l’avait récupéré en début d’année scolaire. Elle ne demanda pas plus de détails, fixant la date et l’heure - Art a séché un cours de Mathématiques pour assister à ce repas. Quand il était allé la chercher après son entraînement pour faire le chemin jusqu’à la cafétéria ensemble, c’est comme s’il revenait en deux mille six, à admirer Tashi jouer pour la première fois sur le terrain de l’US Open, avec Patrick à sa gauche. Bien que la fille en face d’elle n’était rien de plus qu’une petite minette, ancienne championne de son lycée, le jeu de Tashi n’en restait pas moins éclatant. La voir jouer comme ça, faisait remonter l'amertume dans la bouche d’Art. Il mourrait d’envie d’une cigarette, mais se contenta d’un chewing-gum.Une fois qu’ils étaient à table, c’était exactement pareil à la frénésie qui avait habité Art quand il avait remarqué ses tickets bientôt passés. Son esprit était rempli de merde incensée et sa bouche d’un goût amer que même la menthe n’avait pas pu effacer. Ils parlèrent de Patrick alors que Art ne l’avait plus vu en chair et en os depuis des mois, tout ce qu’il savait à son sujet, c’était que Patrick était en train de totalement foirer sa première année de tournée. La plupart du temps, il ne tenait pas plus loin que le troisième, voir le deuxième tour, et chaque fois que Art voyait ça, il se demandait où était passé son meilleur ami - ce vainqueur né ! Comment Tashi peut rester avec un perdant pareil ? pense-t-il et Art ne sait même plus de qui il est jaloux. De qui il doit être jaloux ! De ce perdant que devient peu à peu Patrick, que Tashi ne peut pourtant pas oublier, ou de Tashi qui brille de plus belle après chaque match remporté, engloutissant Patrick et Art dans son ombre grandissante. Quand elle proposa à Art qu’ils se voient tous les trois, car Patrick doit passer pour son match contre les filles de Pepperdine, Art comprit qu’elle ne savait pas qu’ils ne se parlaient plus. En réalisant ceci, il lui fallut beaucoup de contrôle de lui-même pour garder un visage neutre, tandis que les rouages de son cerveau détraqué s'enclenchaient d’eux même dans une direction peu enviable. Art ne sait pas pourquoi il fait ça, il était censé jouer le rôle du mec cool et gentil, pas du connard qui tente de foutre la merde dans le couple de son ancien meilleur ami ! Un ramassis de conneries dégoulinait de sa bouche, alors que Tashi commençait à perdre patience en face de lui. Et Art ne sait toujours pas pourquoi il a agi ainsi, mentant à Tashi sur des choses qu’il ne savait même pas - bien que connaissant un peu Patrick, ça ne l'étonnerait pas tant que ça qu’il ait trompé Tashi sur le circuit. Puis pour bien s’enfoncer encore plus, Art commença à parler d’ amour . C’était vraiment une idée de merde de sa part parce qu’il n’avait aucune expérience dans le domaine. Art Donaldson n’avait jamais été amoureux, ou si c’était le cas il n’avait jamais eu assez de courage pour se l’avouer. Ou peut-être que si, il avait bien été amoureux une fois. Ça avait été quelque chose de fugace - à peine deux journées - qui avait commencé sur un court de tennis et qui avait fini sur un court de tennis. Bien évidemment… bien évidemment que tout avait commencé sur un court de tennis… c’était toujours comme ça. Un cri de pure joie lâché sur le terrain, un revers à deux mains à couper le souffle, un service totalement merdique… Tout avait toujours commencé sur un court de tennis, et tout finirait un jour ou l’autre sur un court de tennis. Seulement pour l’instant, Art déclare forfait .Enfin… c’est ce qu’il croit. Jamais, alors qu’il n’a pas parlé ou envoyé de message à Patrick depuis plus de huit mois, il n’aurait pensé que le brun se pointe à Stanford pour le voir - enfin, juste faire un détour avant d’aller rendre visite à Tashi. Pour arrêter de penser à son repas chaotique avec Tashi, Art a décidé de sécher son cours de Comptabilité pour aller s'entraîner avec les mecs de deuxième année. Ils sont plutôt bons dans l’ensemble, un peu plus baraqués que les première années avec qui joue Art, seulement c’est toujours aussi peu passionnant de jouer contre eux. Art s’ennuie profondément à l’université et ce n’est qu’un euphémisme. Un mec de l’équipe demande à Art de jouer contre lui. Ce dernier essayant de se vider la tête et de tromper son ennui de toutes les façons possible et imaginable, accepte. Art gagne facilement le premier set, 6 jeux à 3 pour Art. À Stanford, le tennis n’est plus un jeu pour lui, c’est une répétition de mouvements bien coordonnés qui mettent à terre un adversaire bien moins entraîné que lui. Alors qu’il part avec l’avantage pour le deuxième set, 2 jeux à 0 pour lui - toujours. C’est à Art de servir pourtant une voix qu’il reconnaîtrait entre mille le fait stopper son geste :— Allez Donaldson ! crie Patrick à travers le terrain.Instinctivement, Art perd sa position de service, déstabilisé par la présence de Patrick. Tashi l’avait prévenu qu’il devait venir dans la journée, cependant jamais Art n’aurait pensé que Patrick passerait le voir aussi. Art garde les yeux fixés sur la balle entre ses mains, retenant avec difficulté un sourire froid de se glisser sur son visage quand il remarque la balle devant le cœur de sa raquette. Son cerveau carbure à mille à l’heure pour trouver à Patrick une meilleure raison à sa présence sur ce terrain que lui ; Art pense à la possibilité que Tashi ait appelé Patrick après leur discussion de ce midi. Préférant ne pas y réfléchir plus que ça, il se remet en position de service, entendant à sa gauche les pas de Patrick qui se rapproche de lui. Une fois qu’il a retrouvé sa position bien accordé à la ligne de fond de court, Art tape nerveusement la balle contre le sol, avant de la lancer en l’air pour servir, cependant Patrick le déconcentre encore un fois :— C’est ça bébé ! Montre à ce connard c’est qui le patron !Ne pouvant s’en empêcher, Art sourit reconnaissant tellement le Patrick qu’il a connu à l’académie à travers ces paroles. Sa casquette à l’envers cache sa nuque rougie par le surnom oublié depuis longtemps. Il rattrape adroitement la balle toujours en l’air, pour se tourner vers le nouvel arrivant. Patrick lui sourit et Art croit arrêter de respirer pendant plus de trois secondes, tandis que le brun retire ses lunettes de soleil dans un mouvement qui ébouriffe quelque peu ses boucles. C’est le sourire de Tashi… essaye-t-il de se rappeler. Art lui renvoie un sourire plus timide, puis soupire d’indignation feinte quand Patrick s’exclame :— Allez joue Donaldson ! Dépêche !C’est agréable de retrouver cette facilité à communiquer qu’ils avaient perdu, bien que Art sait au fond de lui que ce n’est que de courte durée. Il se repositionne sur la ligne de fond de court, serre légèrement les dents quand il remarque dans sa vision périphérique son départ de service, lance avec précision la balle, puis tape de toutes ses forces dedans - conscient à chaque minute de la présence de Patrick sur sa gauche. Souriant de toutes ses dents, jusqu’à ce que ses fossettes lui fassent mal, tellement il n’est plus habitué à sourire avec une telle intensité. Art effectue un ace à l’étonnement général. Ça faisait longtemps qu’il n’en avait pas marqué un. Quand il voit Patrick ici pour le voir, c’est presque douloureux la manière où la fureur qui le ronge toujours sans qu’il ne s’en rende compte d’habitude, s’envole en sa présence. D’ailleurs, ça ne devrait pas se passer comme ça. Ils ne devraient pas retrouver leur complicité aussi rapidement, Art ne devrait pas se débarrasser de son ressentiment aussi vite, parce qu’il sait qu’au bout du compte il sera blessé - il sera oublié. Même s’il gagne le championnat universitaire et que Patrick perd lors de ses challengers ; Art est le perdant qu’on oublie, Patrick le vainqueur dont on se souvient. Ses propres parents l'oublient lui - leur fils unique ! - alors pourquoi pas le reste du monde ? Art pensait que Patrick l’avait oublié… Lui aussi aurait apprécié faire de même et oublier le brun, mais c’est une tâche ardue d’oublier l’inoubliable Patrick Zweig. Parce que même si Art a toujours aimé le tennis, c’est grâce à Patrick qu’il en est tombé amoureux. En observant sa propre passion enflammée, Art en est venu à comprendre son plaisir du jeu - son plaisir du tennis.Art sourit comme un idiot, ce qui renforce le propre sourire de Patrick, et ce sourire sincère a tellement manqué à Art que dans un moment de faiblesse, il se dit qu’il peut bien faire l’effort de partager s’il peut lui-même en profiter de temps en temps. Patrick s’avance vers lui, tandis que Art trouve bon de lui envoyer la balle qu’il gardait dans sa poche pour son deuxième service. Patrick lui sourit de manière plus espiègle alors qu’il continue à s’avancer vers lui, et Art devrait vraiment se méfier car ce changement soudain ne peut pas venir sans mauvaise nouvelle. Pourtant une chaleur grandit dans son abdomen, une chaleur avec laquelle il avait l’habitude de cohabiter continuellement quand ils étaient encore à Mark Rebellat, et qui l’avait brutalement quitté le jour où il avait emménagé à Stanford. Patrick ouvre les bras - son sac de tennis manquant de peu de tomber de son épaule - et Art reconnait l’étincelle espiègle dans ses yeux. Ne voulant certainement pas partager une étreinte amicale avec lui devant tous ses aînés, Art prend directement la fuite en courant sans se soucier de où il va. Riant avec lui face à leurs enfantillages, Patrick le suit de près, empêchant les autres de jouer à cause des affaires qu’il éparpille de partout sur le terrain. Une fois qu’il arrive à bloquer Art dans un coin, il s’avance vers lui en ouvrant de manière évidente les bras.— Sérieux Patrick !? On a plus quatorze ans je te signale ! J’ai passé l’âge de faire des câlins ! implore Art dans une dernière tentative.— Oui mais je suis ton meilleur ami et ça fait une éternité qu’on ne s’est plus vu ! Art perd quelque peu ses mots face aux termes qu’emploie Patrick. J’en suis sûr que je t’ai manqué !Art entend plus qu’il ne voit le sourire de Patrick, alors que ce dernier le piège de force dans une étreinte. Après tant de mois, c’est bizarre de se retrouver dans les bras de Patrick, alors même que Art avait l’habitude de se réveiller avec le pied de son ami en face de lui certains jours. Ils sont poisseux de transpiration et Patrick a l’odeur réconfortante des Camel qui lui colle à la peau. L'étreinte dure longtemps. Un peu trop même, cependant Art préfère ne rien dire à ce sujet, tellement la présence familière de Patrick contre lui efface enfin l’amertume sous sa langue. Après un moment qui semble trop court au final, Patrick se détache d’Art et lui arrache sa casquette rouge pour la mettre sur ses boucles brunes - ce qui lui plaque les cheveux d’une drôle de façon. Le brun attrape rapidement toutes ses affaires avant d'appeler Art, en le suppliant de l’accompagner à la cafétéria car il meurt de faim. Art ricane gentiment face à son manège et fait un sourire d'excuses au gars avec lequel il jouait, pour ensuite ranger sa raquette et sa bouteille dans son sac Babolat , rejoignant Patrick a la sortie des terrains pour lui reprendre sa casquette.Une fois arrivé à la cafétéria, Patrick va s'asseoir lourdement sur un tabouret en hauteur, apparemment exténué, pendant que Art va leur chercher de quoi grignoter. Il montre sa carte étudiante à la femme du personnel et commande le premier truc qu’il voit sur le menu. Accoudé à la vitrine du comptoir, Art se ronge nerveusement les cuticules avant de se retourner vers Patrick, comme pour être sûr qu’il n’a pas rêvé et qu’il est toujours bien là. Lorsqu’il tourne la tête, Art aperçoit Patrick assis avec nonchalance, alors qu’il le fixe presque rêveusement, comme trop concentré pour se rendre compte avec exactitude sur quoi il a retenu son attention. Pareil à quelqu’un qui reprend conscience après un long rêve, Patrick cligne des yeux plusieurs fois et leurs regards se rencontrent enfin. Art tourne la tête par réflexe vers la femme qui est entrain de préparer leurs churros, pour cacher les rougeurs qui fleurissent de sur tout son visage - bien qu’il soit conscient que Patrick doit maintenant avoir une vue dégagée sur sa nuque rougie. Dans l’espoir de rendre tout ceci un peu moins gênant, Art décide d’entamer la conversation tout en évitant de regarder le brun :— Alors comment ça se passe la tournée ?Encore à moitié plongé dans ses pensées, Patrick met un moment à répondre. Bien évidemment, Art sait déjà l’essentiel autour des matchs de Patrick - ses défaites répétées, comme ses victoires rares - cependant ça serait beaucoup trop gênant de lui révéler qu’il a regardé presque tous ses matchs alors qu’ils ne se parlaient plus.— Quoi ? Patrick a l’air plus conscient cette fois.— La tournée, répète un peu amusé Art, ça va ?— Je suis presque vexé, Donaldson ! ricane Patrick en souriant de manière espiègle. Je pensais que tu aurais regardé mes matchs !— J’en ai vu certains… avoue à moitié Art, en récupérant les churros que la femme lui tend.Il se dégage du comptoir pour se diriger vers Patrick, qui rapproche le tabouret d’Art du sien avant que ce dernier ne s’assoit - mémoire musculaire. Souriant, Art tend un churros à Patrick en se plaçant dos à la table, il remarque la banderole où est inscrit “Duncanator” mais tente de ne pas trop y penser. À côté de lui, Patrick ne jette même pas un regard à l’affiche tandis qu’il s’assoit correctement sur son siège en entamant son churros sans attendre. Son iPhone vibre sur la table, Patrick y jette un coup d'œil furtif mais ne répond pas.— C’est qui ? demande Art curieux.Patrick hésite quelques secondes. Son regard glisse finalement sur la banderole à l’honneur de Tashi puis répond finalement :— Juste Tashi. Elle me demande où je suis.— Alors t’es pas venu jusqu’ici pour me voir ? lâche faussement - ou peut-être pas tant que ça ​​- déçu Art en se positionnant face à la table cette fois.— Elle ne sait même pas que je suis ici… souffle Patrick avant de reprendre une bouchée de churros, projetant du sucre de partout sur le bas de son visage.Pris de court par les paroles de Patrick et la vision de ses joues roses recouvertes de sucre, Art avale difficilement tandis qu'un sentiment désagréable, qu'il préfère ignorer, agite ses entrailles. Oubliant son propre churros, Art s'accoude à leur table pour se retrouver en face de Patrick qui répond au message de Tashi. Le voir de cette façon si naturelle, en train de manger quelque chose alors qu’il pianote sur son téléphone, rappelle avec nostalgie à Art leurs années au pensionnat. Comme à midi au déjeuner, et comme en début de semaine devant ses tickets resto, l’esprit d’Art se remplit d’idées toutes plus merdiques les unes que les autres. Patrick sourit alors que Tashi lui envoie un nouveau SMS et l'amertume revient quelque peu dans la bouche d’Art, qui se tourne vers son churros abandonné sur la table. Art remarque du coin de l’œil que Patrick range son téléphone dans sa poche et des réflections sournoises prennent racines dans sa tête. Pareil à quand Art réfléchit à peine une seconde si ce smash gagnant ne serait pas trop humiliant pour le joueur de l’autre côté du filet, et presque trop odieux de sa part. Comme sur le terrain, la pensée traverse Art, seulement il ne s’y arrête pas plus d’une seconde et exécute son smash froidement - remportant son troisième set. Dans la vie comme en tennis, Art est un assez bon stratège ; mentir n’est qu’un atout parmis tant d’autres :— Tu prends alors ça vraiment au sérieux.— Avec Tashi ? demande à moitié étonné Patrick. Oui.Le regard de Patrick dérive à nouveau sur l’affiche au bout de la pièce, tout en ajoutant avec la bouche pleine :— Je veux dire… il cherche ses mots pendant un instant. On y va étapes par étapes, mais ouais. Elle me plait. Le Art d’y a plus d’un an et qui connaissait Patrick comme sa poche, aurait pensé que la nuance marron dans ses prunelles signifiait qu’il lui mentait droit dans les yeux. Seulement ça faisait bien huit mois que Art n’avait pas vu Patrick, ils avaient tous les deux changé en huit mois. Art avait enfin rattrapé Patrick et devait faire presque la même taille que son ami maintenant, tandis que Patrick avait légèrement pris en muscle. Les gens changent en huit mois, et Art préfère penser qu’il ne connaît plus très bien son ancien meilleur ami que de nourrir un espoir vain - quel espoir déjà ?  — Elle pourrait faire de moi un homme fidèle ! lâche avec amusement Patrick en reprenant une bouchée de son churros.— Vraiment ? s’étonne Art, à moitié convaincu par ses mots.  Patrick Zweig reste Patrick Zweig. Tashi Duncan ou pas ! essaye de se rassurer Art. Il ne sait même pas pourquoi il essaye de se rassurer ! Patrick qui se lance dans une relation vraiment sérieuse avec une fille, c’est vraiment nouveau, et Art ne sait pas s’il apprécie autant de changement. Il essaie pathétiquement de se convaincre qu'il n'aime pas l'idée car ça le rend plus légitime aux yeux de Tashi et donc plus compliqué à l’éliminer du tournoi. Semblable à un joueur qui tente de prouver que son adversaire se dope aux stéroïdes, Art cherche hypocritement une faille dans la relation entre Tashi et Patrick. Changeant de tactique, Art choisit d'apparaître comme faussement défensif pour attirer la curiosité de Patrick. L’amertume revient avec plus de force à mesure qu’il avale sa salive, lui rappelant avec dégoût la stratégie qu’il avait adopté avec Tashi quelques heures plus tôt. Pour adoucir la sensation amère, Art entame son churros trop sucré.— Quoi ? Tu ne me crois pas ? Art devine l’amusement dans la voix de Patrick, mais préfère regarder droit devant lui pour éviter les yeux trop curieux de Patrick.— Non c’est pas ça… hésite Art, attendant que Patrick se laisse berner. Je suis juste pas sûr qu’elle voit les choses de la même façon. Je voudrais surtout pas qu’elle te brise le cœur.Et les mots dans sa bouche sont tellement faux et remplis de connerie que dans d’autres circonstances, Art pourrait vomir rien qu’en repensant à ses propres actions, cependant il ne peut empêcher sa langue de faire ce qu’elle sait faire de mieux ; Art ment.— Tu voudrais pas qu’elle me brise le cœur… répète Patrick en s’efforçant de garder son sérieux. Art acquiesce mais retourne rapidement à fixer son churros ne voulant pas lui mentir droit dans les yeux. Elle t’a dit quelque chose de précis ?— Non, rien de particulier… il sent que Patrick tombe doucement dans le piège. J’ai juste eu l’impression qu’elle considérait pas vraiment ça comme une relation sérieuse.— T’en as eu l’impression ? l’interroge Patrick semblant d’un coup curieux à ce sujet.— Après une conversation qu’on a eu, détaille petit à petit Art.Art tourne enfin la tête vers Patrick pour sonder son expression et choisir avec intelligence son prochain coup, seulement il est vite pris de court par l’expression amusé de Patrick qui contraste avec le ton concentré de sa voix. Alors qu’il détaille en souriant le profil d’Art, Patrick semble plus amusé par la situation, qu’autre chose, comme s’il ne se souciait pas vraiment des mots de son ami. Art reprend une nouvelle bouchée de son churros, essayant d'adroitement dissimuler sa surprise, avant de concentrer son attention sur la vitre face à eux. Ça ne dure pourtant pas plus d’une minute, avant que Patrick ne les rapproche encore plus en passant son coude autour du cou d’Art en sifflant :— Espèce de sale serpent ! Honnêtement ? J’suis fier de toi ! J’aurais fait exactement la même chose si j'étais à ta place !Art se fige pendant une seconde, se demandant si Patrick a vraiment deviné ce qu’il essaie de faire. Il se rassure en se disant qu’il est bon menteur. Comme sur le terrain, Art adapte rapidement son jeu face aux réactions de l’adversaire. Beaucoup trop proches l’un de l’autre pour que Art puisse réfléchir correctement, il choisit d’enfiler son sourire du mec cool et gentil, tout en repoussant bruyamment Patrick. L’autre garçon ne se laisse pas démonter, alors qu’il conserve sa prise solide autour des épaules d’Art.— Je ne fais absolument rien du tout ! s’écrit en rigolant Art, la présence de Patrick devenant presque étouffante autour de lui. Arrête !— T’inquiète… Ça m’exite de te voir comme ça ! assure joyeusement Patrick. C’est ce qui manque dans ton tennis.— Quoi ? souffle froidement Art, surpris face à la tournure de la conversation qui lui échappe.Il perd rapidement son sourire pincé, alors que la colère ressurgit peu à peu sous sa peau. Bien évidemment que Art est pertinemment conscient qu’il n’est absolument pas légitime, essayant de monter Patrick contre Tashi. Cependant, que Patrick se permette de lui dire ça - alors même que c’est lui qui perd presque tous ses matchs !? Art ne peut l’accepter. Lassé d'être le perdant qu’on oublie, où celui qui déclare forfait pour son propre bien et celui des autres, Art choisit cette fois de ramasser sa raquette pour retourner sur le court de tennis. Il veut prouver à Patrick qu’il peut être autre chose qu’un perdant. Celui-ci semblant avoir remarqué le changement d’attitude qui s’est opéré chez son ami, décide d’aborder les choses de manière plus posée. Patrick prend de la distance et garde cette attitude nonchalante qui lui colle à la peau depuis qu’ils parlent de Tashi, en lui expliquant :— C’est cool de te voir t’emballer pour quelque chose… il semble réfléchir un instant avant de poursuivre. Même si c’est pour ma petite-amie.— Petite-amie ? répète, plus amèrement qu’il ne l’aurait voulu, Art. C’est nouveau ça, non ?Pour une fois dans sa vie, Art a du mal à mentir ; le masque se brise doucement. Il se souvient avec froideur de pourquoi il voulait mettre autant de distance entre Patrick et lui après l’incident du road trip. La vérité c’est que plus Patrick est proche, plus les sentiments que Art essaye d’étouffer depuis septembre deux mille six s'intensifient. Art ne veut pas qu’ils s'intensifient. Il veut qu’ils disparaissent ! Il veut les oublier et passer à un nouveau chapitre de son amitié avec Patrick, où son meilleur ami sort avec Tashi et qu’il est heureux pour eux. Art pensait qu’il allait mieux. Pourtant quand Patrick se tient tout sourire devant lui, en parlant de sa putain de petite-amie , Art a juste envie d’une putain de cigarette !Agacé, Art garde tout de même un sourire froid, alors qu’une expression surprise prend place sur ses traits. Plus amusé par la réaction d’Art qu’autre chose, Patrick attrape le churros de celui-ci - qu’il avait abandonné sur la table - pour croquer dedans. Art regarde l’action se faire, perdant légèrement ses moyens, pendant qu’il reste concentré sur les lèvres de Patrick recouvertes de sucre un peu trop longtemps. Il crève d’envie de lui foutre une gifle ! Il ne trouve rien de mieux à faire que de reporter son attention sur la joue tachée de sucre de Patrick, tandis que ce dernier agite son churros devant lui comme si c’était une raquette. Il continue à parler avec la bouche pleine, postillonnant sur le t-shirt rouge d’Art tellement ils sont proche :— Tu sais que c’est juste plus excitant pour moi, non ? De te savoir là, à fantasmer sur elle.— Je ne ferais jamais rien qui pourrait nuire à ta relation avec ta petite-amie , répond en souriant amèrement Art, la jalousie et la colère lui faisant dégueuler d'horribles mensonges. Comme tu l’appelles, trouve-t-il bon d’ajouter.— Je sais, je sais… T’es pas ce genre-là. Toi tu mises plus sur les statistiques ! T’attends que je fasse une faute pour prendre l’avantage ! Patrick mord dans le churros d’Art, avant de le tendre vers ce dernier.Amusé par ce que Patrick dit, sans savoir ce qui se passe réellement dans sa tête, Art renifle légèrement. Il prend une bouchée dans le churros que lui tend le brun, souriant de manière plus sincère mais plus sournoise également, heureux de revenir dans le jeu. Son amitié avec Patrick a toujours été semblable à un échange de balle - certains jours elles sont douces, d’autres plus brutales, ou encore courtes et précises -, tout tourne autour du tennis entre eux, toujours ! Art se demande un instant si jouer le mec cool et gentil n’est pas ce qui rendait l'université aussi ennuyeuse, car quand Patrick est à ses côtés, faisant ressortir les aspects les plus merdiques de sa personnalité, la vie paraît plus attrayante. Maintenant, Patrick paraît soudain plus accessible - plus à son niveau -, lui aussi a connu les tréfonds de la défaite . Art se languit de leur prochain match, ne pouvant plus attendre d’écraser le sourire narquois de Patrick. La colère le remplit fougueusement, écrasant de manière bienvenue les autres émotions plus douces qui agitaient son ventre. Art ne veut plus être rongé par l'amère jalousie, qui lui fait tellement tourner la tête qu’il ne sait plus différencier de qui il est jaloux, de qui il doit être jaloux. Préférant se baigner dans sa rage, que dans la honte névrosée, Art rend son sourire au brun. Chacun sourit pour des raisons différentes, mais tous pour la même passion - la passion du tennis - qui jamais ne prend fin quand il s’agit d’eux deux ; il y a peut être Tashi entre eux, cependant le tennis était là bien avant et sera encore là bien après. Ce n'est pas grave si Art aborde le tennis comme un sport mathématique, la passion seule n’est pas suffisante pour devenir un vrai joueur de tennis - Patrick en est lui-même la preuve. Art sait quelque chose que Patrick ignore et c’est ça qui le fait sourire - sa bouche est pleine de merde. Art n’attend pas la faute ; il la provoque. • • •                Novembre 2007 C’est la première fois que Art voit de la pluie s’abattre sur le sol californien. Et Même si en ayant vécu pratiquement toute son enfance dans le Massachusetts il devrait être habitué aux averses, Art déteste toujours voir les gouttes d’eau s’abattre contre sa fenêtre et entendre l’orage gronder dehors. Quand il était à Mark Rebellat, en Floride, la pluie était rare mais quand elle arrivait on pouvait être certain que l’orage suivrait rapidement derrière, annonçant même des tempêtes certaines fois. Art avait toujours détesté l’orage ; Patrick s’en était rapidement rendu compte et s’en était moqué au début. Il se souvenait encore de la première tempête qu’il avait passé dans sa chambre d’internat avec le brun, c’était un soir de décembre - un peu avant le début des vacances de Noël -, les chaines d’info avaient annoncé qu’un orage tomberait dans la nuit et que la pluie devrait durer jusqu’au lendemain matin. La foudre était tombée un peu plus tard que prévu et Art avait eu le temps de trouver le sommeil malgré la pluie torrentielle, cependant le fracas du tonnerre l’avait immédiatement réveillé. Sur le lit à sa gauche, Patrick dormait profondément ce qui incita Art à ne faire aucun bruit. Malheureusement pour lui, le tonnerre avait frappé encore plus fort et plus près la seconde fois, prenant Art de court, alors qu’il lâchait un petit couinement surpris. Patrick avait cligné des yeux plusieurs fois - réveillé par le son de l’orage - avant de fixer la forme crispée d’Art qui se cachait sous ses couvertures.— Art ? Tu dors ? avait demandé Patrick.Tellement honteux d’avoir toujours peur de l’orage à son âge, Art était resté figé sous son drap. La foudre tomba de nouveau à l'extérieur et il dut étouffer le sanglot qui le traversait en plaquant son visage contre son oreiller. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait toujours autant eu peur du tonnerre, mais c’était ainsi alors que les insultes de ses anciens camarades de classe résonnaient toujours à ses oreilles. Quand il était encore à l’école élémentaire, sa classe avait fait un voyage scolaire de trois jours à Washington, et il avait plu pendant presque tout le séjour. La foudre était tombée une nuit et tous les garçons de sa chambre s’étaient moqués de lui au matin, quand la maîtresse avait découvert qu’il avait mouillé son lit « Sale fillette ! T’as quel âge pour encore faire pipi au lit ? » . Il avait à peine sept ans à l’époque, et c’était peut-être ce souvenir traumatisant qui l'empêchait de laisser totalement sa peur de l’orage derrière lui.— Art. T’as quand même pas peur du tonnerre ? ricana légèrement Patrick.— Pas du tout… avait essayé d’articuler Art, tout en reniflant pour essayer d’arrêter ses larmes.Pleurant en silence sous son oreiller, Art se sentait tout simplement pitoyable. Les mots lourds de sens des enfants de son ancienne école résonnaient dans ses oreilles chaque fois que l’orage grondait, ne rendant que plus légitime les moqueries de son meilleur ami. Face à la voix chevrotante d’Art, Patrick avait rapidement deviné l’état de panique dans lequel il était. Ils se connaissaient seulement depuis quelques mois, mais Art avait l’impression qu’il connaissait le brun depuis toujours et le sentiment était mutuel. Pour Patrick, Art était le petit garçon souriant, qui répondait toujours aux piques des autres par des répliques sarcastiques plutôt réfléchies. À cet instant, caché sous sa couverture, Art paraissait sans défense et totalement terrifié, ce que Patrick ne trouvait pas si drôle que ça finalement. Voulant rassurer son ami, le brun adopta un ton de voix doux - que Art ne lui connaissait pas - pour murmurer tout bas :— Tu sais, ce n’est pas grave d’avoir peur de l’orage. — Je ne suis pas sûr que tout le monde soit de cet avis… avoua difficilement Art.— Si ça peut te rassurer, quand j’avais neuf ans j’avais encore une veilleuse dans ma chambre, car j’avais toujours peur du noir, expliqua Patrick.— Ce n’est pas pareil ! insita Art. On a douze ans maintenant et tu n’as plus peur du noir. Alors que moi…Ses larmes reprirent de plus belles, alors que l’orage semblait enfin se calmer. À contre cœur, Art sortit sa tête de sous son cousin pour observer Patrick. Ils étaient assez proches à cause de leurs lits collés l’un à l’autre, et bien qu’il faisait sombre dans la chambre, Art pouvait deviner le profil du brun. Son meilleur ami semblait penser sérieusement à quelque chose et Art se demanda s’il était en train de réfléchir de si oui ou non il devait révéler à toute l'académie que Art avait peur de la foudre. Au lieu de ça, Patrick se leva soudainement pour aller se diriger vers la penderie qu’ils partageaient. Art se frotta les yeux pour effacer ses larmes, alors qu’il s'asseyait en tailleur sur son lit pour voir exactement ce que son ami faisait. Patrick attrapa la chaise du bureau d’Art pour accéder à l’étage le plus élevé de la penderie et en sortit un carton. Intrigué, Art se leva du lit pour aller rejoindre son ami et voir ce qu’il faisait, bien que c’était compliqué à deviner dans le noir complet. La foudre frappa encore, faisant sursauter Art, alors que la lumière de l’éclair illuminait furtivement leur chambre, lui laissant tout juste le temps pour admirer le rouge qui se dessinait sur les joues et le hauts des oreilles de Patrick. Celui-ci sortit délicatement un objet du carton, avant de tâtonner contre le mur le plus proche pour trouver quelque chose. Ne sachant pas vraiment ce que le brun essayait de faire, ainsi que l’objet qu’il avait dans sa main, Art le regarda sans rien dire tout en reniflant par intervalles irréguliers. Un petit bruit se fit entendre alors que Patrick branchait apparemment quelque chose sur la prise électrique qu’il avait trouvé, et une faible lumière commença à s’échapper d’un petit lampion en forme de champignon. Curieux, Art s’accroupit pour se rapprocher de Patrick et du lampion, en demandant doucement :— Qu’est-ce que c’est ?— C’est ma veilleuse, expliqua Patrick en détaillant le source de lumière pour éviter le regard d’Art.— Pourquoi tu l’as ramenée à l’internat ? l’interrogea Art tout en fixant les joues roses de Patrick rendues visibles par la lampe.Patrick hésita un moment, avant de rougir de plus belle tout en expliquant :— Je l’utilisais encore quand je ne partageais ma chambre avec personne.— Ah bon ?— Si je te le dis imbécile ! s’exclama faussement ennuyé Patrick. Tu sais que tu peux vraiment être lent d’esprit quand tu le veux, Donaldson ?— Peut-être, mais moi au moins j’ai une moyenne de B+ en Maths et de A en Anglais ! trouva bon d’ajouter Art - bien que son ami ne se souciait pas de ses notes.Il pleuvait toujours à l’extérieur, mais l’orage s’était calmé maintenant, laissant les garçons dans un silence agréable pendant qu’ils regardaient le petit champignon lumineux à même le sol. Art se frotta un peu plus les joues pour effacer les traces argentées qui persistaient, tandis que Patrick semblait hypnotisé par la lumière orangée qui émanait du lampion. Après un petit moment où ils n’avaient rien dit, restant assis sur la moquette bleu foncé de leur chambre, la pluie s'intensifie faisant encore plus de bruit contre la fenêtre à côté d’eux. Plus par réflexe qu’autre chose, Art frissonna et Patrick sentit plus le geste qu’il ne l’avait vu - leurs épaules étaient collées l’une à l’autre. Son meilleur ami retourna la veilleuse et appuya sur un bouton avant de la repositionner sur le sol, et après quelques minutes où Art s’était demandé à quoi pouvait bien servir ce bouton que le brun avait actionné, les premières notes d’une comptine se firent entendre. Art ne reconnut pas la musique que chantait le chœur d’enfants, mais il se doutait que ce devait être un champ religieux au vu des paroles. Les deux garçons se regardèrent en silence, puis Patrick trouva nécessaire d’ajouter :— C’est ma mère qui me l’a achetée quand j’étais tout bébé, Art tendit l’oreille car Patrick parlait rarement de ses parents, et encore plus de sa mère. Je l’ai toujours utilisée quand je vivais chez mes parents, mais j’ai arrêté quand je suis arrivé au pensionnat… Je ne voulais pas que les autres garçons se moquent de moi parce que j’ai encore peur du noir à douze ans, donc j’ai arrêté même si j’avais encore peur. Art comprenait parfaitement le sentiment de vouloir se conformer à une norme pour ne pas subir les moqueries des autres enfants, et se sentit un peu mieux de savoir qu’il n’était pas le seul à ressentir ce besoin d’acceptation et de conformité. Se doutant que Patrick n’avait pas dit tout ce qu’il avait à dire, Art ne rajouta rien à sa déclaration.— Quand le directeur de dortoir m’a dit que tu allais arriver, j’ai préféré la remettre dans son carton… C’était bizarre, parce que ça me dérangeait moins que quand je partageais ma chambre avec les autres garçons de l’internat…Compatissant, Art hocha légèrement la tête tout en souriant de toutes ses dents, dévoilant ainsi son appareil dentaire, à son meilleur ami. Patrick lui rendit doucement son sourire avant de s’exclamer :— Tu vois, ce n’est pas grave d’avoir encore peur de l’orage à douze ans. Moi j’ai toujours peur du noir, donc tu peux bien avoir peur du tonnerre, non ?— Sans doute… souffle Art en essayant d’oublier ce malheureux événement à Washington il y a cinq ans. Les voix du chœur d’enfant recouvraient totalement le bruit de la pluie, apaisant Art. La panique qui l’avait habité un peu plus tôt presque envolée, alors que la fatigue de l'entraînement de cet après-midi se faisait plus présente dans ses muscles. Art s’appuya un peu plus contre l’épaule de son meilleur ami, se laissant bercer par la musique.Tandis qu’il admire la pluie s'abattre contre la vitre de sa chambre universitaire, Art ne peut s'empêcher de fredonner la petite berceuse qui avait résonné dans leur chambre d’internat toutes les nuits d’orage qui avaient suivi celle-ci. Maintenant, Art n’a plus peur du tonnerre ; bien qu’il déteste toujours autant la pluie. Les nuages gris effacent douloureusement l’amertume au fond de sa gorge, alors qu’il se souvient avec douceur de ses jours d'innocences. À cette époque-là, gagner ou perdre n’avait pas vraiment d’importance, être un vrai joueur de tennis non plus. Patrick et Art aimaient simplement le tennis - le brun partageant sa passion flamboyante avec son meilleur ami - et la rivalité n’avait pas encore sa place. Cat Zimmerman n'intéressait pas encore Art et Patrick n’avait pas encore remporté le numéro de Tashi Duncan ; c’était simplement eux - Fire and Ice - et le tennis. • • •                Mars 2008 Assis dans les gradins pour regarder le match de Tashi contre une des filles de Pepperdine, Art avait réservé une place pour Patrick à côté de lui. C’était un des premiers matchs de Tashi à domicile qu’il venait voir depuis le début de l’année scolaire, ce qui rendait toute la situation étrange, sachant la colère de Tashi à son égard après ce qu’il lui avait dit ce midi. Plus étrange encore, il était assis là à garder une place pour Patrick - c'est-à-dire le mec avec qui il ne parlait plus depuis août, et accessoirement son ancien meilleur ami -, juste parce que celui-ci lui avait demandé avant qu’ils ne quittent la cafétéria pour rejoindre sa petite-amie. Quand les filles de l’équipe de Stanford entrent sur le terrain, Art n’a même pas besoin de lever la tête pour le savoir, étant donné tous les applaudissements qui s’élèvent de la foule pour acclamer Tashi. Un mec de l’équipe d’Art s’avance vers lui pour lui demander si la place est libre, et Art hésite - presque par habitude d’être toujours seul ici - avant de répondre que non. Il regarde les terrains et aperçois Tashi, entièrement habillé de rouge, alors qu’elle jette un regard à Art et à la place vide à côté de lui, avec une expression glaciale sur le visage. Pensant qu’elle est simplement énervée par sa présence injustifiée dans les gradins, Art ne s'inquiète pas plus du retard de Patrick - ce dernier n’a jamais su arriver à l’heure ! Il lui envoie tout de même un message pour lui rappeler l’heure du match, car ça n’aurait pas étonné Art si Patrick ne l’avait pas retenue.
 
4:03 PM
« t’es où? le match va bientôt commencer »

« On s'est disputé. J’viendrai pas »
 Patrick lui répond même pas deux secondes plus tard, et Art doit se retenir pour ne pas laisser un sourire s’installer sur ses lèvres. Il ne devrait pas être heureux que Patrick et Tashi se soient disputés - vraiment le pire ami au monde ! lui aurait craché au visage Tashi - pourtant l’amertume coule sur sa langue. Essayant tant bien que mal de l’ignorer, il reporte son attention sur le terrain numéro un, tandis que Tashi se prépare à jouer contre Maria Foster, en pratiquant plusieurs enchaînements d'étirements. Patrick avait juste besoin d’un peu d’aide pour perdre l'avantage - pour faire une faute - ; à ce stade, Art n’arrive même plus à se mentir à lui-même en se disant que ça devait bien arriver un jour ou l’autre. Il culpabilise un peu, se disant qu’il devrait redevenir ce mec cool et gentil, bien que ça le tue de l'intérieur. Déclarer forfait n’est pas grand chose quand cela permet aux personnes auxquelles vous tenez de vivre une vie plus douce. Art regrette maintenant de s’être laissé consumer par la jalousie - par le feu -, il n’aurait pas dû ! Sa grand-mère lui avait toujours dit que le mal était toujours plus facile à faire que le bien, mais que ce n’était pas une raison pour choisir l’option de la facilité. Art repense à ses mots et regrette amèrement, alors même qu’une petite partie de son cœur s’enflamme douloureusement. Essayant de l’oublier en l'étouffant de toutes ses forces, Art préfère se concentrer sur le match qui se joue devant lui.Sans surprise, Tashi mène largement. Elle ne donne aucune ouverture à son adversaire et se déchaîne totalement sur le terrain. Art a toujours pensé que comme Patrick, Tashi joue avec la ferveur et la passion. Une passion plus contrôlée et plus habile que Patrick, certes, mais la passion tout de même. L’un comme l’autre quand ils jouent, ils y mettent tout leur cœur et toute leur âme, et c’est ce que Art adore regarder quand ils les observent sur le court. Pourtant, une différence frappante entre eux, c’est que Tashi ne se laisse jamais emporter par sa passion, elle la contrôle - toujours . Tashi a toujours le contrôle sur son jeu. Cependant, à cet instant précis, Art n’a pas l’impression de voir Tashi jouer, mais plutôt Patrick. Quand elle tape de toutes ses forces dans la balle, en affichant une expression dure, Art ne voit pas Tashi, il voit Patrick après une altercation avec son père. Il n'y a jamais de fumée sans feu ! Tashi est bouillonnante de rage, se laissant consumer par sa passion. Art regarde le jeu plus comme un spectacle, se demandant quand sa ferveur retombera. À ses yeux, Tashi avait toujours été inébranlable, cependant Art a oublié que c’est souvent au moment où on se croit le plus fort qu’on s’effondre le plus facilement. Tashi avait fait de sa colère sa force - une force aussi brûlante qu’une flamme - et c’était brûlée. Elle tombe.Quand elle s'effondre au sol, Art se lève instinctivement, puis quand elle commence à laisser échapper des cris de douleur, Art quitte immédiatement les gradins. Son corps bouge sans qu’il n’y pense réellement, et quand il enjambe le filet du court du tennis, il est presque étonné d’avoir effectué une aussi grande distance sans s’en rendre vraiment compte. Il pose la tête de Tashi sur ses genoux, tout en la rassurant inutilement. Elle pleure et Art se sent coupable de pouvoir l'apercevoir pendant un aussi grand moment de faiblesse - Tashi putain de Duncan obligée de déclarer forfait… Sa coach et un assistant médical sont là pour prendre soin d’elle pendant qu’ils attendent un brancard pour l’amener à l’infirmerie de Stanford. Art reste avec elle, alors qu’elle respire difficilement, et prend la main d’Art pour la serrer fort dans la sienne. Il ne dit rien quand elle sert tellement fort, qu’il ne sent même plus le bout de ses doigts et fixe le genou tremblant de Tashi. Quand le brancard arrive enfin, elle lâche sa main pour recouvrir son visage et dissimuler ses joues ruisselantes de larmes. Face à ça, la culpabilité inonde la poitrine d’Art, tellement qu’il en a presque mal. Comme pour se punir un peu plus, il suit Tashi jusqu’à l’infirmerie, se répétant à l’infini « C’est de ta faute. Si tu n’avais pas semé le doute et la colère dans son esprit, rien de tout cela ne serait arrivé. Tu as été trop gourmand ! » . Art entend la voix de sa grand-mère dans son esprit « Faire le mal n’est jamais la solution Art ! Moi qui pensais que tu étais un gentil petit garçon, tu m’as tellement déçue… » . Comme s’il suivait un cortège funéraire, Art garde la tête basse tandis qu’ils se dirigent tous vers l’infirmerie. Il n’a seulement pas le temps d’y mettre un pied que l’infirmière le stoppe.— Jeune homme ! C’est une infirmerie ici. Votre amie a besoin de calme. Sortez ! lui ordonne-t-elle.— Mais ! Je suis…— Art… c’est Tashi qui parle cette fois, regardant droit devant elle. S’il te plait. Sort.Sa voix enrouée par ses pleurs lui serre la gorge, alors que la culpabilité creuse un trou béant dans sa poitrine. Il sort sans rien dire, s'asseyant dans le couloir. Mécaniquement, il sort son BlackBerry de sa poche pour envoyer un texto à Patrick. Il ne s’en rend même pas compte en fait. Depuis que le genou de Tashi a craqué sur le terrain, Art a l’impression de tout faire par automatisme ; courir, respirer, parler, taper sur son téléphone… Il ne se rend pas vraiment compte de ce qu’il se passe, quand bien même il sait combien c’est grave. Si Tashi ne peut plus jouer au tennis, alors… tout est fini. Si Tashi ne peut plus jouer au tennis, alors le tennis perd tout son sens, car Tashi c’est le tennis ! Tashi Duncan vit à travers le tennis ! Et c’est presque triste à dire, mais c’est ce qui la définit entièrement, et sans doute le mieux, le tennis.Les mains tremblantes autour de ses genoux, Art fixe le mur blanc en face de lui, la culpabilité lui broyant les entraille. Si seulement son esprit et sa bouche n’étaient pas aussi pleins de merde ! Si seulement il avait oublié les sentiments qui pesaient constamment sur son cœur… alors peut-être que tout ceci ne serait pas arrivé. Si il était réellement ce mec cool et gentil que tout le monde adore, alors oui, peut-être que tout cela ne serait jamais arrivé.Après plusieurs minutes, où il reste assis sur le sol froid, Patrick arrive enfin. Art l’entend courir et glisser contre le carrelage avant même qu’il n’atteigne la porte de l’infirmerie. Comme pour Art, l’infirmière l’interdit de rentrer, accompagné de plusieurs cris de la part de Tashi qui lui hurle de sortir. Art n’arrive même pas à détacher son regard du mur en face de lui, alors qu’il sent Patrick s’affaler à côté de lui. Comme cette nuit d’orage à Mark Rebellat, leurs épaules se touchent. Sauf que maintenant tout est différent. Art ne veut même plus regarder Patrick ou Tashi dans les yeux, tellement il se sent responsable. Car c’est sa faute ! Sa putain de faute ! Il aurait dû y penser à deux fois ; les fautes donnent peut-être l’avantage, elles peuvent cependant être aussi fatales pour l'adversaire. Art a provoqué la faute ; il faudra qu’il en assume les conséquences.— Tu penses qu’elle pourra rejouer ? murmure inquiet Patrick.Art se tourne enfin vers le brun, et se sent tout simplement misérable alors que les voix de ses anciens harceleurs résonnent à ses oreilles « Tafiole ! Fils à papa ! Pédé ! Fillette ! Pédale ! » . Sa gorge est tellement pleine d'insultes à son encontre qu'il ne peut pas lui répondre. De toute manière, le silence parle de lui-même. Il se ronge machinalement l’index, ne se rendant même pas compte du goût âpre du sang qui inonde sa bouche, tellement la culpabilité engloutit tout. Il aurait tellement voulu être celui qui gagne la finale de l’US Open Junior ; ne jamais plier face à l’amertume et déclarer lâchement forfait . Il s’en veut d’être seulement ce perdant oublié. Si seulement il avait fait plus d’efforts, il n’aurait pas eu besoin d’en arriver là… Si seulement il avait fait plus d’efforts, il aurait pu être un homme meilleur qui ne trahirait pas comme ça son meilleur ami, en gâchant sa relation avec sa copine - et sa propre vie par conséquent. Art se déteste. Il se déteste pour ne pas avoir assez réfléchi aux possibles conséquences de ses actes. Il déteste les sentiments qu’il nourrit à l’encontre de Patrick, qui l’ont amené à faire ce qu’il a fait ; essayant encore et toujours de se convaincre que c’est de Tashi dont il est amoureux. Tashi putain de Duncan… la future vraie joueuse de tennis. Il ne veut pas donner raison à ses anciens camarades. Art Donaldson n’est pas une putain de tafiole ! Un menteur, peut-être. Mais pas un pédé ! Face à la situation dans laquelle ils sont tous les trois, Art se sent bizarrement comme la deuxième femme qui aurait tenté d’empoiser la première dans l’optique de prendre sa place. Art se sent sale et il déteste ça.  
Où est donc passé le mec cool et gentil qu’il rêvait d’être ? Art n’a pas de réponse.

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