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A nous le monde

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– Messieurs, la Compagnie n’est plus, déclara le capitaine Youngblood avec un soulagement évident.Il était arrivé sous ses yeux ces derniers jours nombre de choses qu’il réprouvait, et l’idée que les responsables de ces actes aient payé pour leurs crimes et qu’il soit lui-même libéré de leur joug le réjouissait au plus haut point.– A l’aube, nous conduirons le navire à Greenwich, poursuivit-il. Et nous le remettrons à la Royal Navy. Mais ce soir, nous trinquons à notre liberté.Il leva son verre, souriant en voyant le reste de son équipage faire de même en scandant en cœur “A la liberté !”. Contrairement à certains qui commandaient depuis leur cabine sans se soucier de qui exécutait les ordres, il connaissait et appréciait sincèrement chacun de ses hommes. D’autant plus depuis qu’ils l’avaient suivi lorsque, au siège de la Compagnie, il avait choisi de rendre les armes et de s’incliner devant ceux qu’ils pourchassaient depuis des semaines. Il espérait pouvoir garder ce loyal équipage à ses côtés lorsqu’il s’engagerait dans la Royal Navy. Il avait quelques contacts qui devraient le lui permettre, si ses hommes voulaient toujours le suivre.Il capta du coin de l’œil une bousculade qui le tira de ses pensées.– Laissez passer, écartez-vous ! houspilla une voix qu’il ne connaissait que trop bien.L’ex-directeur Crawley se planta devant lui sur le pont.– Le Nautilus va repartir, il doit être stoppé et ces criminels exécutés. Allez vous tous, retournez à vos postes ! ordonna-t-il sans sembler se soucier du fait qu’il n’avait plus la moindre autorité sur ce navire et ces hommes.– Restez où vous êtes, répliqua Youngblood. Ils ne sont plus à vos ordres désormais.Il affronta Crawley du regard pendant de longues secondes. L’ancien directeur n’était plus que haine, mais le capitaine avait déjà vu bien trop de sang couler. Lui vivant, il n’y en aurait pas plus.– Regardez, un monstre marin ! lança un matelot.Ni Youngblood, ni Crawley ne rompirent leur échange de regard. Tous deux savaient de quoi il s’agissait réellement.– Il arrive, souffla l’ancien directeur. Coupez lui la route. Coupez lui la route !Il continuait de s'époumoner tandis que l’équipage, indécis, cherchait le regard de son capitaine pour décider quoi faire. Crawley, à bout de patience, finit par s’emparer du matelot le plus proche pour lui coller le canon de son fusil sur la poitrine.– Coupez lui la route ou j'abat cet homme.L’homme en question lança au capitaine un regard terrifié. L’ancien directeur avait l’air mortellement sérieux. Il connaissait l’honneur et les valeurs de Youngblood, et ne lui laissait pas le choix.– Faites ce qu’il dit, abdiqua celui-ci.Les hommes se dispersèrent, aussi alarmés que lui par la menace qui pesait sur l’un des leurs. Le Dreadnought se mit en branle, mais pas assez vite pour couper la route au sous-marin. Les deux embarcations se heurtèrent, frottant l’une contre l’autre dans un assourdissant crissement de métal, puis le Nautilus prit la tête, s’élançant à toute vitesse dans la Tamise.– Feu ! cria Crawley.– Non ! rétorqua Youngblood avant d’avoir pu réfléchir.C’était de la folie de tirer au canon au beau milieu de Londres. Et surtout, le Nautilus avait à son bord Blaster, et peut-être même Mademoiselle Lucas, et il ne voulait pas qu’il leur arrive malheur. Il vit trop tard le fusil que l’ancien directeur pointait maintenant sur lui. Il sentit le bout métallique contre son ventre. Son cœur manqua un battement. Il ne pouvait pas finir ainsi, pas maintenant. Crawley ne pouvait pas gagner.
Une détonation retentit. Le capitaine attendit la douleur fulgurante… qui ne vint pas. Face à lui, l’ancien directeur s’effondra, du sang coulant de sa tempe, son expression enragée figée à jamais sur son visage. Youngblood tourna la tête. Sur la rive, la mystérieuse Loti qui ne quittait jamais Mademoiselle Lucas tenait un fusil encore fumant dans une main, lui adressant de l’autre une parodie de salut militaire. A bord, tous s’étaient figés, attendant une consigne de leur capitaine.– Regagnez la rive, ordonna celui-ci avec un soulagement palpable. Coupez les moteurs, et hissez un drapeau blanc. Que le Nautilus sache que nous ne le pourchasserons pas.***Le Nautilus filait avec aisance sous la Tamise. Tous savouraient encore l’euphorie de leur victoire, même si elle marquait le début d’une fuite plus dangereuse encore. Seul Nemo restait tendu. Boniface lui lança un regard en coin.– Tout va bien capitaine ?– Le Dreadnought s’est lancé à notre poursuite, mais il n’ouvre pas le feu. Pourquoi ?– Je n’en sais rien, mais je ne vais certainement pas m’en plaindre !Nemo hocha la tête, restant songeur. Son premier maître avait raison, bien entendu. Mais il détestait ne pas comprendre.– Je monte voir. Kai, avec moi. Turan, périscope.La dernière chose qu’il vit avant de quitter le pont fut le sourire ravi du poète. Il parcourut les couloirs d’un pas rapide. Ils n’avaient plus beaucoup de temps avant l’explosion prévue du pont qui devait leur servir de diversion pour prendre la fuite.– Capitaine, l’interrompit la voix de Turan provenant des tubes de communication alors qu’il s’apprêtait à monter à l’écoutille. Ils ont hissé le drapeau blanc.– Coupez les moteurs, ordonna-t-il.Encore plus intrigué qu’il ne l’était déjà, il commença l'ascension de l’échelle.– C’est peut-être un piège de Crawley, commenta Kai derrière lui.Nemo ne répondit rien. Il était déjà parfaitement conscient de cela. En vérité, il ne savait pas vraiment ce qu’il espérait en attendant gentiment que le Dreadnought arrive à leur hauteur. Ou plutôt si, son cœur le savait parfaitement, mais sa raison s’en défendait.Ils étaient arrivés sous le pont à présent. Il leva la tête vers Blaster et Ranbir, qui observaient ce qu’il se passait sans trop savoir quoi faire. Il leur fit signe d’attendre encore. Peut-être que ces explosifs n’auraient finalement pas besoin d’être allumés. Il monta prudemment au niveau supérieur. Il savait que debout au plus haut du Nautilus, il ferait une cible de choix si quelqu’un à bord du Dreadnought décidait de l’abattre. D’autant plus que le navire de guerre n’était plus qu’à une dizaine de mètres d’eux. Il scruta le pont, et vit enfin qui était aux commandes. Youngblood semblait secoué, mais indemne. Nemo fronça les sourcils. Pourquoi les avoir soutenus au siège de la Compagnie si c’était pour les poursuivre maintenant ? Puis il les vit. Derrière le capitaine se tenaient Loti, avec son éternel sourire en coin, et Humility. La belle, futée et bornée Humility Lucas. Celle qui lui avait rappelé que tous les Anglais n’étaient pas mauvais, et que son cœur était encore capable d’aimer. Sa raison lui ordonnait de relancer les machines et de filer d’ici, loin du danger qu’il représentait pour elle. Son regard se posa sur Kai, qui attendait en bas. Et soudain il se trouva bien égoïste de le priver de Loti simplement parce que lui-même ne savait pas faire face à ses sentiments. Alors il resta stoïque, laissant le Dreadnought se mettre à leur hauteur. Youngblood se pencha par-dessus le bastingage pour lui parler.– Navré d’avoir essayé de vous intercepter tout à l’heure. Crawley menaçait l’un de mes hommes, je n’ai pas vraiment eu le choix.Le cœur de Nemo manqua un battement à l’idée que l’ancien directeur se serve de Humility pour l’atteindre. Quelle idée stupide il avait eue de l’embrasser au beau milieu du siège de la Compagnie ! Il sortit son revolver de la poche de sa veste, mais Youngblood leva les mains en signe d’apaisement.– Du calme ! Vous n’aurez plus rien à craindre de lui. Il est mort. Je tenais à vous le faire savoir.– C’est pour ça que vous avez continué à nous suivre ? demanda Nemo, toujours méfiant.– Pas exactement, répondit le capitaine. Deux dames sont montées à bord alors que j’allais arrêter la poursuite, et puisque l’une d’elles m’a sauvé la vie, la moindre des choses était que je les conduise là où elles voulaient aller.– Et où voulaient-elles aller ?Loti passa d’un bond leste par-dessus le bastingage, atterrissant souplement à côté de lui.– A votre avis ? lança-t-elle avec sa morgue habituelle.Elle descendit auprès de Kai sans lui laisser le temps de répondre. Celui-ci la regarda comme s’il venait de trouver le trésor de Freya.– C’est quoi cette tête de merlan frit ? demanda-t-elle. Tu ne croyais quand même pas te débarrasser de moi si facilement ?Il l’embrassa pour toute réponse, et elle se laissa aller dans ses bras, s’autorisant à exprimer rien qu’un peu son soulagement de le retrouver.Humility sauta à son tour. Elle atterrit moins souplement que son amie, et Nemo ouvrit les bras pour la soutenir avant d’avoir vraiment pu y réfléchir. Ils étaient tout proches à présent, et aucun des deux ne songea à s’écarter.– Vous m’autorisez à monter à bord maintenant ? demanda-t-elle.Sa voix était pleine de reproches, mais aussi de tristesse et de fragilité. Elle le toucha droit au cœur.– Vous n’avez jamais eu besoin de mon autorisation pour faire ce qui vous chantait, souffla-t-il.– Non, c’est vrai. Et je ne compte pas commencer maintenant.– Parfait.Il se regardèrent un instant, retrouvant en un claquement de doigt cette alchimie qu’ils affectionnaient tant.– J’ai toujours peur pour vous, reprit-il.– Vous croyez que moi je n’ai pas peur pour vous ? rétorqua-t-elle. C’est pour ça que je veux être à vos côtés. Nous veillerons l’un sur l’autre.Elle avait raison, et il le savait. S’il était auprès d’elle, il pourrait la protéger. Humility Lucas s’attirerait des ennuis où qu’elle soit, il pouvait en être certain. Mais cette fois il ne laisserait pas celle qu’il aimait derrière lui. Il la protègerait de tous les dangers. Alors pour toute réponse, il se contenta de l’embrasser.C’est un léger raclement de gorge du capitaine Youngblood qui les interrompit. Humility rougit furieusement, s’éloignant un peu sans pour autant lâcher la main de Nemo. Celui-ci resta impassible, levant les yeux vers le soldat.– Oui ?– Eh bien, je crois que c’est ici que nos chemins se séparent, commenta Youngblood.Les deux capitaines échangèrent un long regard, empli de respect mutuel.– Pourquoi ne pas venir avec nous ? suggéra Humility.Nemo haussa un sourcil. Il s’attendait à ce que le soldat leur rie au nez, mais à sa grande surprise il semblait considérer sérieusement la question. Il lui lança même un regard interrogateur, comme pour être certain qu’il était d’accord avec l’idée de la demoiselle.– C’est vrai qu’une paire de bras supplémentaires ne serait pas de trop, lança-t-il avec une apparente désinvolture.Youngblood lança un regard en arrière vers son équipage. L’homme que Crawley avait menacé s’avança.– Vous en avez fait beaucoup pour nous capitaine. Allez-y si c’est ce que vous voulez. Nous veillerons à ce que le Dreadnought ne tombe pas entre de mauvaises mains.Le soldat hocha la tête, et sauta à bord du Nautilus sans plus hésiter. Il suivit Nemo et Humility dans le ventre du sous-marin, regardant autour de lui avec fascination. Kai et Loti avaient aidé Blaster et Ranbir à remonter à bord, et au poste de commandement l’équipage était au complet. Un silence pesant tomba lorsque Youngblood fit son entrée, mais il ne pouvait pas les blâmer. Il était l’ennemi il y a quelques heures encore, il ne pouvait pas leur reprocher leur hostilité. L’estomac noué, il craignit tout de même un instant que l’un deux ne cède à la pulsion de l’abattre pour venger leurs camarades disparus. Il évitait soigneusement les regards de Ranbir et Suyin.C’est Blaster qui rompit le silence en se précipitant vers lui pour l’enlacer.– Capitaine Youngblood !L’étreinte du garçon dissipa toutes les inquiétudes du soldat. Il était à sa place.– Plus ici Blaster, répondit-il. John suffira.Boniface s’avança, lui tendant la main.– Bienvenue à bord John.Sa poigne était chaleureuse, et la tension acheva de se dissiper.– Merci. Où va-t-on maintenant ? demanda-t-il.Toutes les têtes se tournèrent vers Nemo.– Que diriez-vous de l’Atlantide ? suggéra celui-ci. J’ai quelques raisons de croire que Benoît est encore en vie là-bas finalement.– Vraiment ? s’exclama Humility.Il lui sourit en hochant la tête, et ils échangèrent un regard rempli de tendresse.– Ça tombe bien, commença Turan, j’ai justement composé un poème sur l’Atlantide…– Si Jiacomo était là je lui demanderais de t’assommer, rétorqua Suyin en le bousculant pour se rendre en salle des machines.– Allez viens John, héla Ranbir en lui emboîtant le pas. On va t’apprendre comment fonctionne le Nautilus.Youngblood les suivit avec le sourire, talonné par Blaster et son fidèle Archie.Humility glissa une main hésitante sur le gouvernail, et Boniface le lui céda de bonne grâce. Nemo se glissa dans son dos, l’enveloppant de son étreinte protectrice et posant ses mains sur les siennes.– Lancez les moteurs ! ordonna Boniface dans le tuyau de communication.Le Nautilus s’élança dans un ronronnement désormais familier.– A nous l’Atlantide, souffla Humility.Nemo embrassa son cou et lui murmura à l’oreille, guidant ses gestes pour quitter le fleuve et rejoindre la mer.– A nous le monde.

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