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Elle approchait de plus en plus de sa demeure. Le rythme de ses pas était calqué sur les bruits d’outillages plongeant et retournant la terre. De temps à autres, lorsque le travailleur s’arrêtait, sa sueur goûtant le long de son nez avant de s’écraser a ses pieds, il tendait l’oreille. C’était inévitable, elle s’approchait, et elle allait lui adresser la parole. Alors que la distance s’amenuisait. L’homme se retourna.- Que me voulez vous ?!
- Bonjour…L’homme observa l’interlocutrice, les yeux sévères, bleus marins. Il repassa sa main dans ses longs cheveux dorés, de nombreuses mèches argentées scintillaient, il était vieillissant. Ses traits étaient rudes, la poussière et la terre s’étaient logées dans ses quelques rides, durcissant davantage son expression. Sa carrure restait fière, droite, sa barbe de quelques jours, mal rasée, entièrement blanche quant à elle cachait légèrement son expression. Sa bêche plantée dans le sol, sa main unique reposant sur cette dernière, il attendait que son interlocutrice parle.- Sire Roland ! Je viens vous demander de participer au Ragnarok
- Pas envie, du vent gamine avant que je me fâche. J’avais déjà dit non à celle venue avant toi, comment elle s’appelait déjà Bu… Brou ?
- Brunhilde Sire. Elle est morte il y a bien longtemps, je suis sa cadette, Goll.Méconnaissable, elle était bien plus grande, bien plus digne. Malgré ses grands yeux verts trahissant encore certains aspects de sa naïveté, l’ancienne benjamine des Valkyries s’était habituée a la fonction de cheffe de ses sœurs. Souriant timidement tout en jouant avec ses désormais longues mèches blanches, elle reprit avec cette fois plus de fermeté, d’une voix plus sévère le même genre que celle de Brunhilde- Sire ! Le prochain Ragnarok arrive dans deux jours, Nous avons besoin de votre aide, vous êtes le dernier de la liste humaine, de grâce !
- Ta liste, montre-la moi.Sortant un parchemin de son long manteau, la Valkyrie offrit ce dernier au combattant qui le déroula de sa main, le mettant un peu a la lumière du soleil pour mieux voir, la liste était la suivante :Asclepios - Diogene
Thot - St Germain
Odin - Marie Curie
Sun Wukong - Ulysse
Hastur - Himiko
Asmodeus - Louis Pasteur
Guan Yu - Tolkien
Baron Samedi - L’inconnu
Ishtar - Lenine
Quetzalcoatl - Salomon
Tiamat - Roland (?)
Janus - Sun Tzu
Belial - Kurt Cobain- Je connais peu de ces gens gamine, mais je ne vois aucun chevalier à part moi, ils sont pourtant nombreux à être plus capables et plus forts.
- Si il s’agit de force brute, peut-être… Mais quant il s’agit de servir un roi, personne ne vous égale Sire RolandLe plus vieux grommela, se frottant la barbe avec sa main unique avant de reprendre la parole, toujours un peu plus bourru- J’ai plus d’épée, et je ne vois pas mon maître dans la liste ce sera sans moi.
- Oh mais vous savez… Charlemagne lui même a annoncé participer si vous refusiez.A cet instant, malgré la douce brise qui faisait bruisser les brins de blé et autres avoines que Roland cultivait, l’air se chargeait d’éléctricité. Le chevalier rajeunissait à vue d’oeil. Ses traits s’affinaient, sa chevelure retrouvait son allure de crinière. Ses yeux, toujours les mêmes percèrent le coeur même de la valkyrie alors que sa main unique vint attraper cette dernière au col tandis que le chevalier beugla comme devenu fou- Ecoute moi bien gamine ! Ne t’avise jamais de prononcer le nom de mon roi sans être prête à en assumer les conséquences, je n’ai plus qu’une main et suis peut-être désarmé mais je te tuerai sur le champ si besoin est !C’était bien ça la réalité de Roland, un chevalier brisé, sa mort prématurée avant même le sacre de son empereur avait plongé ce dernier dans l’abîme. A peine arrivé au royaume des morts que pris de rage, il jeta sa lame Durandal au-delà des cieux. Il était mort durant la dernière bataille car il n’avait pas de bouclier, il n’avait foi qu’en une chose, son roi. Alors il avançait avec son épée, mais alors qu’une lame allait frapper Charlemagne au dos, Roland s’interposa, Il y perdit une main, puis la vie. C’était son péché, il en était mort, il avait trahi son seigneur. La rage encore palpable, il regardait la jeune Valkyrie droit dans les yeux.- Vous ne me croyez pas sire ? Alors regardez cette lettre !Le chevalier saisit la lettre avant de l’ouvrir en grommelant, lisant son contenu« Salut Roland ! C’est la saison de la guerre tu sais ! Je sais pas ce que t’as prévu mais moi j’y vais, bisous, Charlemagne ! »Les yeux quasi vides, incrédules, le chevalier regarda la valkyrie, c’était bien l’écriture de son roi, et son comportement plus que désinvolte aussi, Serrant le poing Roland soupira bruyamment.- J’avais pris cette apparence de vieillard pour me repentir. Mais mon roi ne le permettra jamais…Il avait encore rajeuni, son allure semblait encore plus fière, et désormais il avait ses deux mains. Comme si son péché avait été expié, Roland avait recouvert l’apparence qu’il possédait quand il était au meilleur de sa force.- Je te suis petite. Mais souviens toi, je refuse de dégainer une épée.
- Ne vous inquiétez pas Sire ! J’ai déjà tout prévu !Quelques jours plus tard.Une armure argentée cliquetait à chaque pas de son porteur, accompagné de Goll, Roland se demandait ou la Valkyrie l’emmenait. Au moment ou la massive porte de bois s’ouvrit sur un amphithéâtre, Roland aperçu plusieurs individus, Goll poussa Roland pour le faire avancer un peu plus et lui faire prendre place, elle s’avança au centre de l’amphithéâtre avant d’allumer un étrange appareil qui projetait des images sur le mur- Cher combattants du Ragnarok, chères sœurs ! Félicitations et encore merci d’être ici ! Si je vous ai choisis c’est car à mes yeux vous êtes les personnes les plus à même de permettre à l’humanité de remporter le Ragnarok ! Il n’est désormais plus question du salut de votre espèce, suite à la première édition et les soucis liés au dieux primordiaux, vous vous en doutez, tout a été revu ! De plus les dieux ont bien compris que si vous disparaissiez, ils s’ennuieraient. Le but de votre victoire désormais c’est de permettre à l’humanité d’avancer, si vous gagnez, les dieux partageront une partie de leur savoir et de leur technologie a l’humanité, si vous perdez, alors ils déclencheront encore plus de calamités sur terre. Ceci étant dit.La jeune Valkyrie reprit son souffle, souriant a ses auditeurs, tous visiblement concentrés sur ce qu’elle avait à dire- Certains d’entre vous ne sont pas combattants et la rai…Coupée dans son élan, une autre voix parvenait par dessus la sienne, une voix beuglante, provenant sans doute de ce fameux ahuri. Il était dur d’entrapercevoir son physique, il semblait épais, large et en partie dénudé, mais l’obscurité de la pièce empêchait de dévoiler davantage de son physique- C’est quoi un humain ma petite ?!
- Diogene je vous ai déjà dit que…
- Nan mais parce que si c’est comme Platon avec son histoire de poulet on va jamais s’en sortir hein !
- Je vous signale que…Il s’était endormi, il ronflait. En réalité il beuglait dans son sommeil, il était complètement ivre, soupirant, la Valkyrie reprit son discours- Tout comme l’individu ici présent, certains d’entre vous ne sont pas combattants ! Scientifique, médecin, stratège, musicien, écrivain et j’en passe… La raison est simple, le Ragnarok a été modifié !Appuyant sur quelques touches de la tablette qu’elle tenait en main la valkyrie fit s’afficher sur l’écran 13 mots.- Chacun de ces mot représente une catégorie. Vous êtes les meilleurs dans ces catégories, votre objectif est simple. Vaincre les dieux maitres de ces catégories. Les combats seront donc cette fois ci non pas seulement remportés a la force de vos poings, mais dans vos domaines d’expertises ! Ce sera tout !Certains des combattants discutaient entre eux, la barrière de la langue n’était pas chose simple à franchir, pour cette raison Roland s’approcha des deux combattants qui semblaient parler français- Excusez moi mes braves, n’auriez pas vous vu un certain dénommé Charlemagne ?
- Pas du tout, désolé mon cherC’était la femme qui lui avait répondu, des cheveux en batailles, de grosses lunettes et des yeux trahissant une grande fatigueSe grattant la tête, le chevalier suivit à nouveau Goll, le combat approchait, il s’impatientait- Eh alors, mon roi petite ? Il n’est pas là, tu t’es jouée de moi av-
- Vous participerez tout deux, il vous attend sur le champ de bataille. Chaque combattant a un roi a défendre et mène 100 hommes.Le chevalier écarquilla les yeux, c’était donc ça le premier thème de combat, la chevalerie, regardant le champ de bataille il soupira, il n’avait toujours pas d’arme, Goll, toujours souriante posa la main sur une demoiselle. Elle semblait frêle, pâle. Ses cheveux étaient blancs comme neige, ses cils tout aussi purs, la petite posa ses yeux verts sur le chevalier avant de prononcer ces quelques mots- Je suis Hjörprimu et je serai votre arme !
- Hjorp… Aïe !Il s’était mordu la langue, nom compliqué. Il adressa un regard accusateur à Goll- Tu veux que je me serve d’une gamine comme arme ?La plus jeune pris la main de Roland avant de se matérialiser en bouclier.- Vous aviez bien signifié ne pas vouloir d’épée ?Encore sous le choc, le chevalier hocha la tête avant de partir dans l’arène. La lumière était éblouissante, le soleil frappait la maille du chevalier et il sentait le fer chauffer sa peau, l’arène était gigantesque, le sol était légèrement boueux, une arène digne du champ de bataille ou il perdit la vie. Roland marchait jusqu’a se faire interrompre, un jeune roi, encore plus grand et massif que lui agitait vivement la main, derrière les troupes, une couronne et une épée gigantesque en main. Charlemagne se hâta vers son comparse, ses longues mèches brunes bouclées jouant avec le vent. Ses yeux presque noirs scrutaient l’âme de son chevalier, il souriait gaiement- Roland ! Tu sais que j’ai fait une promesse à ma femme !
- Comme celle a propos de votre conversion ? Si vous gagnez vous devenez chrétien ? Vous perdez toujours ces paris…Le roi rigolait gaiement avant de reprendre parole, malgré son allure et son comportement frivole, une aura imprégnait ce roi, comme pour crier qu’il était le seul digne de ce titre. a peine Roland entendait sa voix qu’il se surprenait à sourire, c’était bien l’homme pour le quel il avait juré de mourir- Si nous gagnons cette bataille, on pourra réunir tous les braves dans ma demeure.Il quitta Roland avant de reprendre place au devant de ses soldats, c’était ce genre de roi, l’intrépide toujours au devant de la scène. Roland soupira avant de se mettre à ses côtés. On entendait Heimdall au loin présenter les participants au combat. Encore peu attentif et concentré, Roland regardait aux alentours, et il s’arrête vers les gradins, certaines silhouettes lui étaient familières.Des cheveux noirs de jais tous plaqués vers l’arrière, une stature rigide. Ça ne pouvait que être lui, le rival du preux, Olivier le sage. Ce dernier se pencha pour adresser la parole à d’autres spectateurs.- Roland semble enfin avoir pris du plomb dans la tête, il a un bouclier maintenant n’est-ce pas ma sœur ? Ma sœur ?…Les joues écarlates cachées derrières deux petites mains, la demoiselle blonde et frêle au côté d’Olivier ne pouvait s’empêcher de s’agiter dans tous les sens avant de pousser un cri strident- HIIIIIIIIIIIIIIIIIIII ! Mon Roland ! Regarde le, Olivier ! Il a récupéré son apparence de Jadis, oh qu’il est beau qu’il est beau ! L’homme de ma vie ! ROLAND MON AMOUR ! FAIS MOI SIGNE !Olivier soupira, il connaissait sa sœur, elle était comme ça voilà tout… Alors il posa son regard sur le jeune homme qui se tenait de son autre côté, tout aussi petit que la sœur du chevalier, le jeune homme avait attaché ses longs cheveux blonds en queue de cheval, ébouriffé mais bien joyeux, ses traits doux et féminins tranchaient avec son corps svelte mais sculpté et sa machoire droite, une cicatrice coupant perpendiculairement la ligne de cette dernière. Le jeune homme regardait la scène avec de grands yeux, Olivier toussa pour obtenir son attention- Alors Astolphe, que penses tu de ce…Coupé dans son élan, le plus jeune regardait à nouveau l’arène avant de crier- MAITRE ROLAND ! MESSIRE CHARLEMAGNE ! GAGNEZ JE VOUS EN CONJURE !Olivier soupira, c’était donc le seul membre de ce groupe rationnel et a peu près normal. De l’autre côté, Roland fit un léger signe de la main a cette bande avant de retourner auprès de son seigneur. Le cor d’Heimdall se fit entendre, le ragnarok commençait.
----- CHAPTER BREAK -----
Empereur et Sujet La corne d’Heimdall avait sonné. Charlemagne semblait un autre homme, malgré son comportement enfantin montré plus tôt. Il s’était posté au devant de ses troupes, solennel, dans toute sa grandeur. Pas un mot n’était prononcé, seulement le bruit des pas étouffés par la boue qui collait après les chaussures. Roland, son armure encore brillante se pressa aux côtés de son roi, cette fois ci, ce serait différent, cette fois ci, il ne mourra pas.Roland respirait lentement, il s’habituait encore au poids de son armure si longtemps mise au placard. Goll avait insisté que cette dernière serait inutile face à l’arme d’un dieu, Roland avait rétorqué « Quand on sert un roi, notre apparence le sert également ». Il admirait encore la forme de cet étrange bouclier en écusson, il était brillant comme le soleil, les ornements sur le devant affichaient un lion doré. Au fur et à mesure des pas de cette petite armée la lumière se réverbéra sur les armures qui se dessinaient en face d’eux, ils n’avaient jamais vu ces soldats, ces armures non plus. On aurait dit qu’une myriade d’écailles venait protéger leurs adversaires, ces derniers portaient tous d’étranges lances, d’un noir profond. Une voix se distingua au devant de tout ce groupuscule. Un grand homme au teint rougi leva son imposant fauchard avant d’hurler à l’intention de ses troupes et de ses adversaires.- JE M’APPELLE GUAN YU, GRAND GENERAL DES ARMEES DE JADE. TANT QUE JE RESPIRERAI, VOUS N’APPROCHEREZ PAS MON EMPEREUR.Ses longs cheveux noirs filaient au vent, ils étaient aussi raides que l’homme qui les portaient. De son autre main il caressait sa longue barbe. L’homme était d’une certaine manière impressionnant, grand, large. Charlemagne ne put s’empêcher de sourire en regardant Roland- Dis moi, cet air sérieux, on ne dirait pas un peu Olivier ?Toujours aussi impassible et concentré, Roland répondit sans changer d’expression- Croyez moi mon seigneur… Je préfère affronter Olivier à l’homme qui se trouve face à nous.L’empereur se redressa un peu, voir Roland aussi sérieux et dubitatif face à un adversaire ne pouvait rien annoncer de bon, il le savait lui aussi, la troupe qui se trouvait face à la leur était mieux équipée, mais aussi bien mieux organisée, c’était donc ça les armées des nations d’orient ? A cette époque chez lui, on voyait plus de paysans et de mercenaires que de réels soldats. De toute manière il était facile de les discerner, les premiers avaient encore de la terre sous les ongles, les seconds des bourses qui tintaient à chaque pas. Le ragnarok était donc bel et bien organisé en faveur des dieux, rigolant à gorge déployée, l’empereur planta son épée dans le sol avant de répondre de toute sa puissance, levant ses deux bras comme pour une fois de plus prouver qu’il était l’être le plus imposant de ce champ de bataille, comme si il venait provoquer les cieux eux mêmes.- JE SUIS CHARLEMAGNE, ROI DES FRANCS ET EMPEREUR D’OCCIDENT. MOI, JE N’AI PAS PEUR DE ME PRESENTER A MES ENNEMIS, JE NE SUIS PAS UNE PIERRE PRECIEUSE.Roland ne pu s’empêcher de sourire, cet homme, ce roi, jamais il n’aurait douté de lui, et encore aujourd’hui, il le savait. Il le suivrait même après la mort, si tant est que cette dernière existe encore en ce monde. Les expressions du groupe d’en face s’assombrirent, un blasphème, et un éhonté en plus de ça, oser se comparer à leur empereur ? De rage l’armée de Guan Yu commença à marteler le sol avec les pommeaux de leurs lances. Ce rythme était étrange, comme si un seul homme battait la mesure, peu après, la charge commença. pointant des armes de fortune, les soldats de Charlemagne fonçaient avec ferveur contre leurs ennemis. Malheureusement pour ces quelques soldats en herbe, la guerre, était chose bien cruelle. Guan Yu leva sa lame, un réel mauvais présage, puis un coup latéral, simple, et pourtant, cinq têtes roulaient déjà sur le sol. Les corps, des marionnettes au fils coupés tombèrent, désarticulés, le choc de cette vision et de la puissance de l’ennemi fit ralentir les soldats, quasiment paralysés, c’était bientôt leur tour. Un jeune chevalier à la chevelure étincelante se jeta entre Guan Yu et les fantassins, un lion jeune et pourtant sage de plusieurs siècles. Formant une croix avec ses bras derrière son bouclier pour mieux encaisser la violence du choc, deux ornières s’étaient dessinées dans la terre là ou l’impact du coup fit reculer Roland.- Moi je suis Roland, l’homme qui t’empêchera d’atteindre mon seigneur.Dans les gradins du côté divin, les bruits de stupéfaction envahissaient les bouches des spectateurs, Bloquer un coup de Guan Yu ? Il fallait être fou. Deux silhouettes quant à elles étaient composées et calme. La plus svelte et raffinée des deux pris la parole, tournicotant sa barbiche.- Il y eut longtemps que notre cher Guan Yu ne vit pas un de ses coups être intercepté mon cher Zhang FeiReniflant comme un mal appris, grattant ses cheveux sales, l’autre homme fixait le champ de bataille avant de prendre la parole, une voix rauque, chargée d’émotions et d’alcools.- L’intercepter c’est bien beau Liu Bei, mais tu le sais comme moi. La guerre, ça se gagne pas en arrêtant les coups.Au loin, les bruits sourds du métal s’entrechoquant coupèrent court à cette discussion. Guan Yu fixa intensément le chevalier avant de prendre la parole, ses dents encore serrées, sa lame poussant encore le bouclier aux motifs léonins.- Ton empereur est un idiot. Il ne pense qu’à guerroyer. L’empereur de Jade lui ne connaît que la paix, il n’aspire qu’à la paix. Vous n’êtes que des barbares enivrés par l’odeur du sang.Serrant les dents, Roland recula un de ses poings qu’il abattit contre l’intérieur de son bouclier le choc fit sauter la lame de Guan Yu par dessus sa tête. Il s’abaissa avant de se ruer vers l’ennemi, il vint contre sa poitrine avant de le pousser de toutes ses forces avec son bouclier. Son objectif n’était pas de le tuer. Son objectif était seulement de le garder loin de son roi.- Je préfère un empereur se battant au côté de ses hommes et visant leur bonheur qu’un pleutre se cachant derrière les lames des siens.Guan Yu s’apprêtait à répondre en levant à nouveau sa guandao, une voix encore inconnue l’arrêta aussitôt dans son élan. Une voix résonnante, divine, douce comme le velour et pourtant aussi froide et tranchante qu’un métal précieux.- Guan Yu, reviens à mes côtés. Nul besoin de se hâter, victoire sera nôtre.Claquant la langue, l’officier fit demi tour en hâte, disparaissant à travers ses hommes. Roland n’avait aucun intérêt à le poursuivre, aussi impétueux était-il, il n’était pas idiot pour autant, quelque chose se tramait. Arrivé à son campement, Guan Yu s’assit à côté de cette étrange figure frêle et juvénile qui l’appelait un peu plus tôt. Arborant un sourire narquois, l’empereur qui ressemblait bien plus à un prince qu’à un roi posa les yeux sur son soldat, sa main tenant une tasse de thé aussi vert que le mianguan au sommet de son crâne.- Souviens toi de la raison qui t’a fait me rejoindre, ne t’abandonnes pas à la couleur écarlate du sang.Guan Yu ferma les yeux. Il y a bien longtemps lorsque ce dernier rejoignit le Valhalla, quelques temps avant que Liu Bei son ami soit sacré empereur parmi les hommes. Il regardait avec mélancolie son ancien monde, celui ou il avait combattu et péri. Lui aussi aurait aimé pouvoir aider ses compagnons plus longtemps. Lui aussi aimait ce serment d’amener la paix qu’ils avaient scellé en entrechoquant leurs verres, mais il était trop tard. Une figure juvénile se dressa derrière lui, douce et calme.« Toi et tes amis êtes intéressants cher Guan Yu. Que dirais-tu de rejoindre ma paix ? Tes amis pourront venir à leur mort eux aussi ! Le monde est éternel, je suis éternel… Donc votre paix le sera tout autant. »Encore hésitant, d’une main tremblante, Guan Yu finit par saisir celle de son interlocuteur. Une main douce et frêle à contrario de celle du vieux soldat marquée par l’âge et la guerre. Il était bien plus grand que ce petit roi, mais cela importait peu, car désormais c’était face à lui qu’il s’inclinera. Ce jeune empereur symbolisait tous ses rêves, tous ses espoirs, ceux par les quels il avait juré serment avec ses compagnons. Le temps passa, Liu Bei et Zhang Fei le rejoignirent. L’empereur de Jade était leur maître, la paix était leur seul objectif. Chaque jour passant, Guan Yu aiguisait sa lame, utilisait sa lame, pratiquait sa lame, dans le seul et unique but que sa lance devienne l’épée de la justice lorsque le besoin l’exigera.Le sourire de l’empereur persistait alors qu’il regardait le champ de bataille, son plan fonctionnait au-delà de ses espérances.- Ils se fatigueront bien avant nous. Je suis désolé pour les vies que nous perdront, mais ces dernières savaient très bien ce qu’elles risquaient.Guan Yu attendait. Il savait que l’empereur était sage. Il savait tout autant que ce dernier faisait en sorte de maximiser leurs chances de victoire. Mais quelque part en lui, il les enviait. Il enviait Roland et Charlemagne, il voulait se battre, il voulait protéger les siens. Au delà de ce désir jugé puéril, il voulait lui aussi voir son empereur avoir cette dignité, celle d’un roi qui au devant du champ de bataille apaisait tous ses soldats d’un seul mot.Charlemagne n’avait rien d’un empereur si ce n’est la stature. Il était aussi sale sinon plus que ses soldats. Il courrait, levait l’épée, les corps tombaient et s’accumulaient. Roi, empereur, pour lui tout ça importait peu, il était Charlemagne et c’était bien suffisant. Sa course effrénée ne s’arrêtait en aucune façon. Il ne faisait que prendre part à ce joyeux massacre, pour lui, c’était ça se sentir vivant. Un coup d’épée, puis il bourrait de l’épaule un adversaire trop farouche, parfois il prenait une lance qu’il arrachait à son opposant pour mieux l’empaler. D’autres fois même, il saisissait son arme par la lame pour mieux assommer les ennemis avec le manche. Le champ de bataille, c’était son élément. Nombre de fois il avait frôlé la mort, nombre de fois il faisait des paris incongrus avec sa compagne, quelque part dans l’espoir non pas de perdre, mais de gagner ces paris et de laisser la vie sur le champ de bataille. Il y était né, il y mourra indubitablement, c’était là le seul rêve d’un guerrier de sa trempe. Si ses hommes ne croyaient pas autant en lui, il aurait troqué cette maudite couronne pour un heaume plus résistant. Il n’y a que les fous pour s’enorgueillirent de l’or qu’on pose sur leur tête. Les cicatrices, elles, vous les emporterez dans la tombe.A contrario, Roland était éclatant. Il chargeait sur chaque soldat s’approchant de son seigneur. Son objectif était simple et clair. Protéger son roi. Il ne voulait pas revivre ce qu’il s’était passé il y a des siècles. Leurs troupes sont plus faibles ? Et alors, ils sont toujours sortis victorieux. Leurs troupes sont moins organisées ? Et alors, ils se tenaient droits devant eux. Roland le preux de son nom n’était pas du genre à réfléchir. Il avait une épée, un roi, et c’était suffisant pour qu’il se jette corps et âme au coeur de la bataille, la reflexion, il la laissait à Olivier.Depuis les gradins, les humains n’en croyaient pas leurs yeux, ce spectacle était bien plus proche du massacre à sens unique que du vrai combat ou de l’esprit chevaleresque qu’on chantait et vantait dans de nombreux romans épiques. Eux ils ne voyaient que désorganisation, des soldats pétrifiés par la peur, d’autres par la mort. Ce spectacle n’avait rien de louable ou de beau. On aurait cru voir un Colisée, on y mettait quelques innocents, puis des bêtes affamées, Roland et Charlemagne. Ils n’avaient plus rien à voir avec la chanson qu’on leur avait attribuée. Alors que les messes basses s’accumulaient, une voix se fit entendre. Le jeune chevalier pas plus haut que trois pommes hurlait bien plus fort que les doutes des spectateurs.- ET ALORS ? VOUS CROYEZ QUE LE BUT DES CHEVALIERS C’EST D’EMBRASSER LA MAIN DE LEUR DAME, PARTIR EN GUERRE, FAIRE QUELQUES DUELS A CHEVAL ET REVENIR EN GRANDS HEROS ? NOUS SENTONS LE SANG, LA BOUE NOUS COLLE AU VISAGE, L’ODEUR ÂPRE DE LA MORT IMPREGNE NOS CHEVEUX. ET NOS YEUX… NOS YEUX NE CONNAISSENT QUE L’ENFER ET LA RAGE DE NOS ADVERSAIRES. LE VRAI CHEVALIER… C’EST CELUI QUI RESPLENDIT MALGRE TOUT CA.La vue était insoutenable pour la compagne de Roland, se cachant les yeux. Son ainé, Olivier prit les deux mains de sa jeune sœur lui empêchant de cacher ses prunelles. Ses mains étaient douces, bien plus que celles de Roland. Peu de cicatrices, moins calleuse, c’étaient les mains d’un stratège bien plus que d’un combattant. Les mains de quelqu’un qui se battait par la finesse et la réflexion, mais qui, le jour de leur mort rejoignit son ami, son sang n’ayant pu demeurer assez froid à la vue de celui de Roland.- Chère sœur… Tu as insisté pour assister au combat de ton amour, ne lui fais pas faux bond, c’est dur, il ne ressemble plus qu’à une bête… Mais c’est bien le même homme, le chevalier que tu admires, cette image de lui reflète autant sa personne que l’homme qui t’aime de tout son coeur.Une bête était le mot juste pour désigner Roland. Il courait au côté de son roi, son imposant bouclier déviait les lances ennemis. De son bras libre il venait écraser ses poings entourés de métal contre les mâchoires adverse. Il sentait les dents de ses adversaires se briser, leurs os craquer. De temps à autre un malheureux se trouvait face à lui, bien trop proche, alors d’un coup de crâne Roland le repoussait. Chaque partie de son corps devenait l’arme qu’elle avait été jadis. Respirer devenait difficile, il ne s’était pas battu depuis des siècles. Tout était lourd, à commencer par l’air, l’odeur de sang le prenait à la gorge, une odeur acre. Mais il se relevait encore, ses yeux analysant les alentours, des cadavres, la chair à l’air libre, cuisant au soleil. Alors que le sang venait se mêler à l’eau boueuse, donnant un aspect savonneux écoeurant à cet infâme mélange. Le bouclier chargeait et repoussait les hordes ennemis. Parfois il en empoignait un pour le projeter contre les lances de ses alliés, d’autres fois la force colossale de ses jambes venait buter contre une horde complète. Il ne se contentait pas de protéger son roi, il protégeait tout ce qui se trouvait derrière lui. Car si on disait que Charlemagne était au devant de la scène. Il y avait bien une personne qui gravitait alentours ; cet homme était Roland le preux. Un coup de bouclier venait assommer un ennemi, l’esquive habile d’une lance qui venait lui effleurer les flancs, laissant quelques gouttes de sang perler. Sa respiration s’alourdissait au fur et à mesure que la boue venait se coller à ses jambes et ses bottes. Le terrain n’était pas propice à leur victoire, les armures ennemis tenaient moins chaud et étaient plus légères.Pour les soldats de Jade, ce spectacle était inhumain. Si Roland sentait les coups, si les blessures s’accumulaient, il ne ralentissait pas. Un soldat se surpris de dire à voix haute en admirant le monstre face à lui- Ce n’est pas un lion… C’est un taureau.De l’autre côté de l’arène, l’empereur souriait, ses ennemis s’engluaient dans sa toile, même en infériorité numérique, il avait l’avantage. Regrettait-il ces morts et ces nombreux sacrifices ? Nul ne le sait, mais tant que ce dernier assurait que c’était pour la paix, tout le monde lui obéissait au doigt et à l’oeil, les gradins y compris. A peine quelques voix de protestations se faisaient entendre que l’empereur de Jade les fit taire.- Préférez vous voir des soldats prêts à mourir au combat y perdre la vie… Ou vos enfants vivre ce désastre dans leurs chambres ?Se retournant vers son plus fidèle soldat une fois la foule silencieuse, l’empereur de Jade reprit parole avec son habituel sourire apaisé.- Tu veux venger tes soldats… Je le sais, c’est désormais le moment. Nos ennemis sont épuisés, nous avons perdu la moitié de nos troupes, mais toi. Tu es là. Va à leur revers, et tue leur roi.Guan Yu joignit le poing et la paume. Les désirs de son seigneur étaient des ordres, se cachant du mieux possible, ce dernier arriva derrière les troupes ennemies, s’ensuivit un réel massacre. Le sang giclait dans tous les sens avant de retomber comme des gouttes de pluie, les gradins hurlaient de se retourner, que Guan Yu était derrière. Mais le bruit des armes s’entrechoquant, les hurlements de soldats enragés, les derniers râles de désespoir de ceux qui voulaient encore vivre ou tuer masquaient les cris de la foule. C’est alors qu’au dernier moment, la lame vint s’abattre à l’arrière de Charlemagne comme une hache de bourreau, Guan Yu était arrivé.Roland vit la scène, au dernier moment, lorsque la lame de Guan Yu se trouvait au sommet de sa tête, il se souvint. Il se souvint du désespoir lorsqu’un coup similaire s’approcha de son seigneur. Roland avait toujours été chevalier solitaire, un mercenaire en quelques sortes. Les troupes craignaient son nom, jusqu’au jour ou un roi de 10 ans son cadet se posta devant lui et lui demanda en toute innocence « Tu te bats bien ! Deviens ma lame ! »Le mercenaire devint chevalier, ce petit roi était fort, il était courageux, mais il ne pouvait se résoudre à l’appeler roi, ce dernier était bien trop bon pour en être un. Il n’avait rien à voir avec tous les seigneurs rencontrés jusqu’à présent qui s’inquiétaient plus de l’état de leurs forteresses que de la vie de leur peuple. Les années passèrent, Roland connu l’amitié grâce à ce roi, il connu l’amour sous son règne, la relation entre maître et élève. Il lui devait tout. Alors le jour ou cette lame vint couper le bras de Roland s’interposant pour protéger son roi. Le jour ou il sentit la main qui tenait son épée tomber au sol, il n’entendait plus que le bruit de la lame résonnant contre la terre tassée par les pas des soldats. La douleur le faisait bien moins souffrir que de voir qu’il ne pouvait plus être cette épée désormais détachée de son corps. Puis la douleur du regret se fit encore plus grande lorsque le prolongement de ce coup le tua. Il avait protégé son roi, mais il ne put en faire un empereur.Ce passé se reflétant dans ses yeux. Il courait de toute ses forces, dans ses dernières capacités, ses derniers retranchement. Il avait compris que dans les gradins, on hurlait son nom et celui de son roi. Il connaissait déjà le regard d’Aude, Olivier et Astolphe.S’interposant entre son Seigneur et la lame de Guan Yu, Roland leva son bouclier avec toute la rage qui lui était caractéristique. Le choc était monumental, sentant ses jambes s’écrouler sous le poids du coup, ses bras tremblaient autant que son écu vibrait. Il tenait de toutes ses forces, ses dents craquaient, il sentait le sang bouillir à l’intérieur de ses veines, de longs filets rouges coulaient le long de ses bras, ses poings étaient si serrés que le sang jaillissait de ses paumes. Cette fois il tiendrait, c’était sûr. Guan Yu n’avait cependant pas encore terminé son coup. Serrant et contractant encore plus sa puissance, il appuya de toutes ses forces sur sa lame comme pour trancher le bouclier de Roland, il brisa. La lame lacéra le long du torse du chevalier, ignorant son armure. Roland s’écroula au sol, quasi inanimé. Le guerrier regarda le chevalier gisant, un air solennel, les yeux chargés de l’émotion d’avoir été obligé d’abattre cet homme d’une manière si lâche à ses yeux.- Tes crocs se sont brisés il y a bien trop longtemps.Charlemagne ne put se retenir de vociférer à l’intention de Roland- ROLAND TU N’ES PAS CENSE ETRE DEVANT OU DERRIERE MOI. TU ES CENSE ETRE A MES COTES, TU ME L’AS JURE… NE ME DIS PAS QUE TU ES DEJA SUR LES ROTULES EN UN SEUL COUP…Les craquements de sa voix étaient provoqués par les sanglots envahissant sa gorge. La mort de chacun de ses hommes était une tragédie. Mais celle de son compagnon d’arme était pire encore. Alors qu’il se préparait à foncer sur Guan Yu, les yeux emplis d’une colère qu’il pensait pourtant endormie depuis bien longtemps. Une nouvelle voix se fit entendre, une apparence juvénile s’interposa devant Charlemagne, les deux bras écartés- Noble seigneur ! Roland n’est pas mort ! Excusez moi, je suis sa Valkyrie… Mon nom est HjörÞrimul, et… Je ne suis qu’un piètre bouclier... En revanche.Alors que dans les gradins la mine d’Olivier se faisait aussi grave que son silence. Qu’Astolphe et Aude ne pouvaient retenir leurs pleurs. Une apparence quasi angélique vint s’asseoir à leur côté. Goll sourit naturellement avant de leur demander- Pourquoi pleurez vous ? Je vous ai pourtant prévenus que Roland n’allait pas foncer se battre les mains vides.Sur le champ de bataille, Guan Yu, déconfit regardait cette petite figure parler, incapable de lever sa lame sur elle. Puis, comme une luciole, elle s’envola, une petite boule luminescente se logea dans le coeur de Roland. Ce dernier se leva péniblement. Ses longs cheveux blonds d’or étaient entachés par la boue. Cependant, la couleur qui dominait cette crinière était rouge… Rouge sang du nombre de ses ennemis et alliés morts au combat. Ses yeux rugissaient comme ceux d’un lion. Abattant son pied de toutes ses forces devant lui avant de plier le genou et d’abaisser tout son poids dessus, il se préparait. Une étrange lueur se dessinait dans sa main. Une lame gigantesque y prenait forme, une lame que jamais un humain n’aurait du être capable de manier ou même porter. Ses bras reculés se contractaient, ses muscles épaississaient à vue d’oeil tant Roland utilisait toute son énergie. C’était lourd, dur, pénible même. Serrant encore plus les dents, il sentait certaines d’entre elles se fendre, ses paupières manquaient de se déchirer, et pourtant, il continuait. Le sang de ses paumes séchant petit à petit accrochait et collait au pommeau de cette nouvelle arme. Une trajectoire parfaitement rectiligne était dessinée, sa lame avait comme découpé l’espace lui même. Plusieurs corps tombaient les uns après les autres, Guan Yu bloqua cette lame de mort avec le manche de sa lame tant bien que mal, reculant sous le poids inimaginable de ce véritable désastre. Ce qui se trouvait devant lui n’était plus un simple chevalier, c’était le messager de la mort en personne, et la mort s’appelait Charlemagne.Goll souriait depuis les gradins.- HjörÞrimul… Ses runes signifient, combat à l’épée.Instinctivement, seuls quelques mots parvenaient à Roland après avoir effectué une fente parfaite, ce dernier les souffla du bout de ses lèvres.- Revolund… HjörÞrimul Durandal…Olivier soupira de soulagement, avant d’avoir le regard inquiet d’une manière nouvelle.- Je n’aime pas voir Roland dans cet état.Astolphe pencha la tête, intrigué- Vous n’aimez pas le voir se battre à l’épée sire Olivier ?- Ce n’est pas ça... Il existe une légende vis à vis de Roland. Sur le champ de bataille, nous l’avions surnommé Roland le preux en raison de son courage. Nos ennemis eux le surnommaient la bête rouge. Le sang rendait ses cheveux roux, si bien que lorsque le crépuscule venait. Il ne restait de lui plus qu’une silhouette baignant dans une mare de sang, aussi bien sur ciel que sur terre… Ces moments là, même moi j’avais peur de lui.Les soldats se hâtaient et couraient à nouveau dans la mêlée. Roland fixait Guan Yu, Il était prêt à se battre. Levant son épée droit devant lui, prenant cette colossale lame à deux mains, Roland était prêt. Guan Yu quant à lui saisit encore plus fermement son fauchard, ses paumes saignant sous la force de sa poigne. Bientôt, les deux allaient savoir qui était le meilleur sujet.
----- CHAPTER BREAK -----
Voeu de chevalier Les deux combattants se regardaient, soupirants et haletants. Le quel était le meilleur sujet, le quel était le plus fort ? Ils avaient beau écouter les ordres de leurs seigneurs, cette envie irrépressible venait leur serrer la poitrine. Ils voulaient savoir le quel était le meilleur, le quel de ces deux combattants était le plus digne de servir un roi. Si l’un flanchait, ça revenait à dire que son seigneur avait tort, et ça, ça leur était insupportable. Plus loin, parmi les dieux, on entendait une personne en particulier dans les gradins- Oh oh ! Ils ont l’air sacrément forts ces deux là, qu’est ce que j’aimerais me battre avec eux !La deuxième figure, très classieuse, affublée d’un costume noir avec une veste en queue de pie se mit à émettre quelques toussotements forcés afin de récupérer l’attention de son locuteur bien plus agé.- Seigneur Zeus, vous n’en n’avez pas le droit, souvenez vous des règles de ce RagnarokLe plus vieux, de son aspect cacochyme imita le regard d’un chiot qu’on venait de gronder. Ce petit vieux, voûté, branlant comme une cabane de jardin en pleine tempête était particulièrement vexé. Il avait attendu ce ragnarok un millénaire, et pourquoi donc ? Ne même pas y participer ! Aucun des thèmes de cette édition ne lui convenait. Il était donc condamné à un statut de spectateur, croisant les bras, l’air boudeur, il voulait le dernier mot.- Peuh ! Des années d’attentes pour quoi ? Si j’avais su, jamais je n’aurais accepté cette règle !Le majordome posa ses yeux rouges sur la valkyrie qui se trouvait de l’autre côté des gradins, cette dernière lui faisant grand signe de la main. Goll était amusante, bien plus guillerette que Brunhilde, et c’était bien ça qui inquiétait Hermes, les gens comme elle sont capables de tout.- Peut-être même se serait-elle jouée de nous… Qu’en penses-tu mon cher frère ? Cher frère ?…Ares, comme à son habitude, aussi badaud que colossal avait comme été pétrifié sur place, c’était le dieu de la guerre et pourtant, ce qui se passait sous ses yeux le laissa bouche bée. Il avait pourtant été un des premiers témoins de la force des humains lors du dernier Ragnarok un millénaire plus tôt. Même en sachant ça, il était impossible pour ce colosse à la fossette au menton de ne pas être impressionné par ces deux combattants.- Hermes, es-tu bien sûr que ces deux combattants ont été humains ?Hermes pencha la tête avant de sourire- On ne peut plus sûr. Tu sais comment fonctionne le panthéon de Chine ! Chaque homme considéré comme digne obtient un grade divin, nous avons donc face à nos yeux Guan Yu et le cinquième empereur de Jade. Ce dernier se montre si rarement qu’on croyait même que c’était Guan Yu le véritable empereur.Essuyant la sueur le long de son front, Ares restait bouche bée.Sur le champ de bataille, la chaleur se faisait de plus en plus torrentielle. Les dernières émanations des corps découpés ou empalés venaient se mêler à l’odeur ferreuse du sang. Les hommes respiraient lourdement. Les flaques d’eau boueuse venaient réverbérer les rayons du soleil, augmentant davantage la chaleur sous les cuirasses qui faisaient bouillir les soldats comme des poulets emprisonnés dans des cocottes minute. Là dessous c’était une serre, on y cultivait pivoines de colère et lys de sang. Pourtant, les deux hommes au centre du champ de bataille, dégageaient bien plus de chaleur que tout ce qui se trouvait aux alentours, on pouvait remarquer quelques volutes de vapeur émaner de leur corps.Roland et Guan Yu via un simple regard se mirent d’accords. Tout deux plantèrent leurs armes au sol pour défaire leurs cuirasses, plus aucun des soldats ni aucun empereur n’osait élever la voix ou même bouger. Roland prit la parole en premier.- Elle est déjà découpée, et je ne pense pas qu’on en aura besoin ici.Guan Yu quant à lui se gaussa. Sa barbe ondulait au rythmes de ses rires. Un de ses soldats s’empressa de lui retirer son armure. Un bruit semblable a celui de la fonte retentit lorsque son attirail s’écrasa sur le sol, s’enfonçant un peu dans le mélange de terre et de boue. Le vieux général retira son couvre chef, il était désormais à l’image de son adversaire.Roland n’était qu’en simples bottes, un pantalon et une chemise blanche. Trouée par les lances, jaunie par la sueur, brune par le sang, le centre lacéré par le précédent coup de Guan Yu. Elle était en piteux état. Visiblement, cette dernière ne survivrait pas à cette bataille. Les longs cheveux sales du chevalier retombaient sur le côté de ses tempes, quelques mèches collées à ses joues. Roland se releva empoignant et serrant sa nouvelle épée, il était prêt.Le vieux général qui semblait si énorme de prime abord affichait un des physiques les plus sculptées. Les lacets de ses énormes sandales lui serraient les jambes. Sous son armure, Guan Yu ne portait rien, il était torse nu, de nombreuses cicatrices marquaient ce dernier, aucune dans le dos. Le guerrier bougea un peu les muscles, s’étirant légèrement, puis, secoua un peu la tête avant de saisir le manche de son fauchard. Il prit position, un bras levant l’arrière du manche, l’autre bras saisissant son avant, la lame pointée vers l’ennemi. Le champ de bataille si bruyant ne fit plus aucun bruit, pas une respiration. Au loin, des bruits de pas pressés s’approchaient, la voix de l’empereur de Jade, essoufflé se faisait entendre- Guan Yu ! N’entends-tu donc pas mes appels ! Nous devons revoir notre stratégie ! Il n’était pas prévu que ce chevalier soit si fort ! Reviens à mes côté, nous pouvons encore gagner !Le général se mit à rire de plus belle. Par insolence, ou par pur détermination, il refusa de changer un tant soit peu sa garde. Il ne fallut pas attendre bien longtemps avant d’entendre le vieux briscard s’adresser à l’empereur, confiant et fier- Cher empereur ! L’homme est animal bien égoïste ! Je crains d’être incapable de suivre votre ordre. Oui un chevalier doit suivre son seigneur. MAIS. SI MOI, GUAN YU, J’ABANDONNE CE CHAMP DE BATAILLE. SI MOI, GUAN YU, ME REPLIE. ALORS JE NE PEUX PLUS ME PRETENDRE ETRE VOTRE EPEE.Roland souriait, cet homme face à lui, il l’appréciait de plus en plus. Ce n’était pas un pantin, c’était quelqu’un doté d’une âme, quelqu’un qui lui aussi, ne supportait pas de voir les soldats mourir, peu importe l’objectif final. La mort d’un civil était triste, mais même si il y était préparé, le soldat qui tombait avait lui aussi droit à quelques pleurs. Guan Yu reprit de plus belle- Noble empereur de Jade ! J’oeuvre pour la paix, mais une paix au prix de la vie de mes soldats, ne me permettra jamais d’être moi même en paix, et vous pensez de même.Le roi l’allure princière ne put s’empêcher de serrer les poings. Il le savait, il était faible, il était lâche. Il disait oeuvrer pour la paix, mais au fond, c’était pour fuir le champ de bataille. Il y a des siècles, des millénaires en arrière lorsqu’il atteint ce trône vert. Cette chambre immaculée, trop pure pour sembler réelle n’arrivait pas à lui enlever ce vécu. Il lui arrivait encore de se réveiller chaque nuit, se souvenant des corps brûlés dans son château, de cette odeur carbonisée de cadavres empilés. Il se souvenait de ce chemin qu’il eut fait, alors qu’il était encore humain. Il descendit en courant les marches de son palais, des soldats embrochés aux murs, des cadavres jonchés dans un puzzle macabre. Les ennemis récupéraient encore de l’or, de l’argent sur les morts, quelconque pièce de métal leur suffisait. L’humain ne ressemblait plus qu’a un vulgaire charognard, ses yeux luisants dans la pénombre, prêt à voler richesse et vie. L’horreur ne s’arrêtait nulle part, l’empereur alors jeune roi courrait à en perdre les jambes. Ses yeux embués de larmes, déformaient davantage ces visions d’horreur, les rendant grotesques. Des restes pendus aux arbres, véritables poupées de malheur. des éventrés en tout genre dont les organes venaient teinter le sol de nuances rougeâtres, on se serait cru sur un bâteau de pêcheurs ou les truites venaient d’être vidées. Il trébucha et tomba dans une fosse, tout ceux qui étaient jugés inutiles y étaient entassés. Cet atroce craquement au moment d’atterrir, la froideur de la peau qu’il touchait, cette espèce de texture entre le mou et le dur… Il s’assit, il ne pouvait ni hurler ni pleurer. C’était si froid, si infâme. Parfois quand un soldat ennemi venait, il perçait deux trois cadavres, autant pour s’amuser que pour vérifier si il y avait quelconque rescapé. Malgré le dégoût, se confondant en excuses que les morts ne pouvaient entendre, le jeune roi se cachait sous des restes, priant que ces piètres boucliers le cachent et le protègent. Prostré dans un coin, assit, les joues creusées par les larmes désormais taries, la lumière ne faisait que rebondir sur ses yeux éteints. Quand se leva le jour, il trouva la force de mugir son malheur. Après de nombreux cris de désespoir, le précédent empereur de Jade apparut face à lui.- Pauvre petit roi… es-tu prêt à me succéder ? Veux-tu arrêter ces malheurs ?- Je le jure ô dieu… Par toute mon âme, par tout mon coeur… Je ne peux que le jurerChacun de ses mots étaient emprunt au désespoir, alors l’empereur mit son mianguan sur le sommet du crâne de son successeur avant de quitter ce jeune roi à jamais. Quand le nouvel empereur se réveilla, ses vêtements étaient propres, son palais neuf, seul le silence des morts était resté.Encore essoufflé par sa course, il regardait Guan Yu en serrant les deux ooings, les yeux suppliants. La vue de tous ces corps et de ce sang lui donnait des haut-le-coeur. Les guerriers et les moyens changent peut être, mais les résultats sont toujours les mêmes. Comment pouvait-il accepter l’existence de tels malheurs. Ses yeux furieux vinrent se plonger dans ceux de Charlemagne, le jeune roi vêtu de vert enleva nombre de ses ornements. Peu importe l’ivoire, peu importe l’or, peu importe la jade, il n’était désormais plus qu’en robe de soie dont il déchira les manches. Il n’y a que les fous pour penser être protégés par l’or, vos actes, vous les emporterez dans la tombe. Tout ce qui lui restait, c’était cette étrange épée au pommeau vert, cette étrange épée qu’il pointait sur Charlemagne.- Je ne te connais point, ô empereur humain. Mais je ne connais que trop bien tes méthodes. Je te les ferai payer.Charlemagne se mit à sourire, un grand sourire, le même que les enfants arborent à la présentation d’un nouveau jeu. Saisissant sa lame, il pointa cette dernière vers l’empereur de Jade.- Je retire ce que j’ai dit petit roi, tu n’es pas un lâche. Je suis Charlemagne, empereur ! Et toi ! Qui es-tu !Les sourcils froncés, alors qu’il serrait sa lame de toutes ses forces, l’empereur de Jade hurla son nom au travers de tout l’arène.- JE SUIS ZI WEI. EMPEREUR DE JADE ! VOUS ETES VENUS DERANGER MA PAIX, VOUS SUBIREZ MA GUERRE.Guan Yu ne put s’empêcher de sourire au hurlements proférés par ce nouveau seigneur. Certes la guerre était laide, certes elle n’apportait rien. Cependant, il le savait, le rôle d’un seigneur, ce n’est pas seulement de faire régner la paix ou la guerre. C’est de savoir rallier tout un peuple à ses désirs, mêmes les plus égoïstes. Croisant à nouveau le regard de Roland, le guerrier chinois aperçu le sourire que ce dernier arborait. Il brisa le silence- Toi aussi tu te délectes de la naissance d’un empereur- Aussi belle soit-elle, il ne peut y en avoir qu’un seul.De part et d’autre des gradins, dieux comme humains criaient. Leurs encouragements, leurs colères, leurs larmes. Si d’un côté Liu Bei et Zhang Fei désiraient ardemment la victoire de leur frère d’arme. De l’autre c’était Olivier, Aude et Astolphe qui donnaient toute leur voix pour Roland. Pour la première fois du combat, l’endroit le plus calme et silencieux, c’était bien le champ de bataille. Chaque camp avait retrouvé des rangs corrects, les soldats de jades aidaient les combattants humains à se relever et regagner leurs troupes. Les soldats humains jetaient des gourdes d’eaux à leur ennemis afin qu’ils puissent boire. Au milieu des tourments, des malheurs, de la haine et de la boue sanguine, chacun le savait, les désirs de leurs seigneurs étaient indiscutables. Même en connaissance de cause, ils voulaient se battre, ils le voulaient car leurs armes montreraient quels hommes ils eussent été.De chaque côté, les soldats souriant se tenaient prêts, au devant, deux rois, deux chevaliers. La mêlée allait bientôt recommencer au milieu des restes de leurs camarades et de leurs ennemis. Le roi de Jade ne pouvait s’empêcher de sourire malgré tout. Il n’aimait pas la guerre, cependant, ce nouveau courage, ses hommes croyant en lui, il le réalisait, c’était ça être un empereur.Simultanément, les deux empereurs hurlèrent- CHARGEZ !Les cris des spectateurs furent aussitôt couverts par les bruits de pas, puis par le fracas des corps et des armures s’entrechoquant les uns aux autres. Alors que Charlemagne croisait le fer avec le roi de jade, il ne put s’empêcher de complimenter ce dernier- Eh bien, tu es plus habile que je le pensais !- Penses-tu réellement que j’ai passé des millénaires à lire et créer des stratégies ?Charlemagne tenta un estoc rapide que Zi Wei para et dévia habilement. Si un des deux combattants était plus lourd et plus fort, l’autre plus petit profitait de son agilité et de sa finesse pour mieux se battre. Après tout il venait d’arriver sur le champ de bataille, il était encore en pleine forme. Le Franc ne pouvait s’empêcher de voir un jeune homme comme Astolphe l’affronter. Il était admiratif de celui en face de lui qui malgré la différence de gabarit refusait de reculer. Un mouvement sec de la jambe l’abaissa pour essayer une légère fente, son coup vint caresser la joue de Zi Wei. le sang commença à perler doucement, un sang rouge qui tranchait particulièrement avec ses habits verts. Sous le coup de la colère, le jeune homme s’abaissa et avec vivacité, fila tel l’éclair droit sur Charlemagne. Ce dernier eut tout juste le temps de mettre un bras devant lui, la lame était coincée dans ce dernier, perçant sa chair, se coinçant entre les os. Jugeant inutile de retirer la lame, Zi wei la laissa en place et dégaina une dague qui vint effleurer Charlemagne le long de l’abdomen.- Dis moi roi des francs. Pourquoi te battre ?- Si tu gagnes je te le dirai peut-être !Charlemagne savait très bien pourquoi il se battait. Très jeune déjà, on ne cessait de lui répéter qu’il ferait de grandes choses, qu’il changerait le monde. Selon l’histoire, ce dernier aurait volé le trône aux enfants de son frère, Carloman. Mais la réalité était tout autre, tous voulaient que Charlemagne règne sur l’entièreté du territoire. Tous, excepté lui. Épris du combat, bagarreur, le jeune Charlemagne voulait affronter toute personne sur son chemin. La mort de son frère fut un terrible choc, ce dernier, amoureux des lettres souffla ses désirs sur son lit de mort.- Charlemagne… Les hommes doivent lire… Non s’entretuer.Charlemagne n’eut jamais réellement compris ce que son frère voulait entendre par là. Les humains sont ainsi faits, ils veulent régner, laisser une trace de leur vie. Il aimait se battre, et chaque fois qu’il prenait des ressources, chaque fois que son territoire grandissait, il se doutait que certains pensaient comme son frère. Il savait que ce peuple pourrait profiter de l’éducation dont son frère vantait les mérites. Ce n’est qu’au moment ou Roland et Olivier perdirent la vie qu’il comprit. Le combat est parfois injuste, les mots sur le papier eux ne mentent jamais.Tiraillé par les batailles, jamais Charlemagne ne put apprendre à lire correctement. Il s’était juré d’apprendre en même temps que Roland, Roland n’était plus. Les seules lettres qu’il écrirait de son vivant seraient des lettres de sang. Au début de ce dernier combat, il avait menti. Le pari fait avec sa femme ne consistait pas seulement à faire vivre le petit groupe ensemble, il visait aussi à leur apprendre tout deux à lire, à peut-être enfin abandonner l’épée, même momentanément.Repoussant le roi de jade d’un puissant coup de pied, Charlemagne sourit à pleine dent, retirant l’épée de son avant bras avant de la jeter comme un vulgaire jouet.- Saches juste que pour une fois, je n’ai pas envie de perdre un pari fait avec ma femme.Plus loin sur le champ de bataille, un combat entre deux titans faisait rage. L’amplitude et la force des coups des deux chevaliers empêchaient les soldats de s’approcher. Certes la portée de la moindre attaque était colossale. Mais ce qui les empêchait de s’approcher, plus que la peur de mourir, c’était les violents déplacements d’airs qui les faisaient chanceler à chaque mouvement d’arme d’un des deux combattants.Les deux lames créaient des étincelles à chaque coup. Les chocs raisonnaient si fort que les spectateurs venaient à s’en demander si un clocher ne tintait pas au coeur du champ de bataille. Un cri de rage de Guan Yu qui arrivait à faire ployer Roland suffisait à décrocher des hurlements de joie de son armée. Un coup de lame du chevalier faisait poser un genoux à terre a Guan Yu et son mutisme habituel disparaissait sous les applaudissements de ses hommes. Chacun tombait, mais aucun ne refusait de rester au sol, en tout cas pas trop longtemps. Leurs vêtements étaient en charpies, les corps couverts de cicatrices et de coupures en tout genre, parfois à cause de l’ennemi, parfois à cause des lames d’air que ce dernier pouvait causer. Roland jeta le reste de sa chemise déchirée qui ne faisait que le gênerDu côté des spectateurs, Aude regardait le combat avec grand intérêt avant de timidement tirer la manche de son frère ainé- Olivier… penses tu que je peux faire peindre Roland dans cet état et dans cette pose ?Souirant, Olivier ne savait pas qui allait causer sa deuxième mort, Roland, ou sa sœur. Astolphe, derrière Aude proposa à son tour- On peut en faire plusieurs exemplaires même !C’était définitivement Astolphe qui le tuerait.Roland était en mauvaise posture. Il était plus fatigué que Guan Yu, et le sang perdu par le premier coup qu’il avait subi commençait peu à peu à rendre son esprit plus nuageux. Il ne sentait plus d’odeurs, la douleur lui paraissait étrangère. Il ne voyait plus que l’homme en face de lui, il en avait même oublié son roi. Ironiquement, sa vitesse de réaction et sa force étaient décuplées. Dans les gradins, Olivier oublia assez vite sa soeur et Astolphe.- ça a commencé.Goll encore à leur côté se mit à sourire- C’est pour ça que je l’ai choisi !Roland, dans une posture quasiment animale sauta sur Guan Yu pour y asséner plusieurs coup de lame. Ses deux jambes venaient entourer le torse du guerrier, il frappait de toutes ses forces tandis que l’autre bloquait tant bien que mal avant de repousser le chevalier.- Eh bien ! C’est comme ça que les chevaliers se battent ?Roland atterrit à quatre pattes et conserva cette posture. Ses deux mains par terre, serrant la lame contre le sol. Un léger bond en arrière, et il sauta à nouveau en direction de l’autre. Sa gigantesque épée tenue à une seule main, la deuxième paume tendue devant lui servait à viser son ennemi. Guan Yu bloqua le coup avec le manche de sa lame. Agilement, Roland qui venait de de coincer son épée dans la parade de Guan Yu posa le pied sur sa propre lame et poussa cette dernière avec. Le coup força Guan Yu à poser le genou à terre. Sentant la prise de ce dernier faiblir, Roland releva son arme avant de la rabattre vers le bras du guerrier, ce dernier fut sectionné au niveau du poignet.Grognant de douleur, de sa main restante Guan Yu écrasa son poing contre le visage de Roland, qui éjecté planta sa lame au sol afin de ne pas reculer trop loin. Il le sentait, la force du coup encaissé au début du combat avait disloqué un de ses bras, c’est comme si il était redevenu manchot. Guan Yu souffla bruyamment avant de défaire le nœud qui coiffait ses cheveux. Avec les dents et sa main valide il serra de toutes ses forces ce garrot de fortune autour de son poignet coupé.Guan Yu serra sa lame à une main et prit une nouvelle posture, tournoyant sa lame, il fonça droit sur Roland, ce dernier n’avait jamais vu tel art du combat. Un coup de pied dans sa jambe venait le faire tituber, puis un coup de pommeau au thorax le faisait tomber à la renverse. C’est au dernier moment, sur le dos que Roland eut l’instinct de rouler sur le côté. Le deuxième pied de Guan Yu vint s’écraser à son emplacement initial, s’enfonçant dans la terre.A peine eu-t-il le temps de se relever que Guandao adverse venait lui entailler une cuisse dans un revers. Les deux combattants ressemblaient plus à des barbares qu’à des chevaliers. Plus personne ne leur en tenait rigueur. Ils le savaient, le prochain coup serait le dernier. Se remettant difficilement en garde, chacun se mit à courir droit sur l’autre, sans artifice ni concession.Guan Yu pris l’initiative. Son pied vint frapper le coude de Roland si fort que l’épée de ce dernier s’envola au dessus d’eux. Alors que sa lame venait érafler le visage de son ennemi, quelques mèches de cheveux tombaient. Roland sauta avec élégance sur le bras encore tendu de son adversaire, leva son bras valide, puis avec grande difficulté le deuxième bras, sa lame atterrit pile entre ses mains, il serrait de toutes ses forces, ses paumes saignant à nouveau, cette fois ci, il ne lâcherait pas. Guan Yu lui saisit la jambe pour le lancer au sol, espérant l’écraser au passage. A l’instant ou Guan Yu amena le chevalier au dessus de sa tête pour mieux le projeter par terre comme un sac de pommes de terres. Roland, encore cramponné à sa lame se laissa s’écrouler sur son rival, plantant de toutes ses forces son épée dans le cou de son adversaire qui ne voulait pas lâcher prise. Au moment fatidique. Les deux tombèrent au sol dans un bruit sourd. Tant bien que mal, l’homme se releva le premier, se reposant sur sa lame, au bord de la mort.Tous les spectateurs retenaient leur souffle, les soldats ne bougeaient plus. Roland avait gagné ? Le combat était terminé ? Zeus applaudissait déjà la fin du combat alors que Zhang Fei et Liu Bei sentaient les larmes leurs monter aux yeux.Guan Yu ne se releva pas, son corps se désagrégeait alors qu’il regardait Roland, un fin sourire se dessinant sur son visage. L’homme debout pris parole- Tes crocs étaient tranchants.Charlemagne encore en plein combat avec l’empereur de Jade vit le corps de ce dernier disparaître petit à petit à son tour, son âme était liée à celle de Guan Yu, c’était la règle pour ce Ragnarok. Dans ses derniers instants, le roi de Jade observa Charlemagne.- J’aurais aimé croisé ta lame un peu plus longtemps.Charlemagne regardait cet étrange roi sourire une dernière fois. Il se contenta de rire.- Pari gagné, si je gagnais ce combat, je devais apprendre à lire sérieusement, j’ai toujours détesté les études.Dans ses derniers instants, le roi de Jade ne put s’empêcher de rire en entendant une raison aussi puérile et enfantine. Ils étaient vraiment opposés.Nettement moins blessé, Charlemagne s’empressa de courir auprès de son chevalier qui tenait debout plus par fierté que par réelle capacité. Saisissant le bras valide de ce dernier pour le faire passer par dessus sa nuque, il aida Roland à se tenir debout.- Messire… Ce combattant… C’était un excellent chevalier.- Je sais Roland… Je sais…Le cor d’Heimdall résonna dans toute l’arène, ce dernier prit parole.- Je n’ai pas pu beaucoup commenter cet affrontement à cause des nombreux événements, mais mesdames et messieurs ! Quel combat ! Ce Ragnarok s’annonce incroyable ! L’humanité arrache sa première victoire !Roland avait gagné. Le premier combat était terminé. Peut-être le chevalier cette fois ci pourra couler des jours heureux auprès des siens. Repensant de temps à autres à ceux tombés lors de sa dernière bataille.Dans sa chambre d’infirmerie, deux silhouette inconnues accompagnées par Göll se postèrent devant Roland. Il s’agissait de Zhang Fei et Liu Bei. Liu Bei prit la parole- Dans notre pays nous avons appris à ne jamais en vouloir à ceux qui tuaient les nôtres… S’il vous plait. Gardez la lame de Guan Yu, vous êtes le seul capable de la porter.Roland accepta le présent sans rien dire. Il avait remarqué les marques d’ongles sur les poings des deux visiteurs, leurs yeux rougis et irrités, leurs gorges nouées.- Vous savez… Chez moi, quand un ami meurt, on a le droit de le pleurer et de maudire son assassin…Les deux compères se retournèrent pour partir. Après un long soupir étouffé, Liu Bei s’apprêtait à ouvrir la bouche, Zhang Fei l’interrompu en reniflant avant de parler.- Comment en vouloir à un homme qui fit sourire Guan Yu à la fin.Ils emboîtèrent le pas pour partir, levant la main en guise d’adieu. Le chevalier regarda la jeune demoiselle en face de lui, frêle, les cheveux coupés courts, en bataille, c’était grâce a cette petite Valkyrie qu’il avait survécu, elle avait quelques bandages mais semblait plus en forme que lui- ça va petite ?- Oh oui monsieur ! Ce combat était incroyable ! Merci pour tout mais je suis un peu fatiguée je dois bien avouer !Ne disant rien de plus, Roland ferma les yeux en même temps que la jeune valkyrie, tout deux avaient besoin de repos. Ses compagnons qui venaient d’arriver ne pouvaient se résoudre à les réveiller. Charlemagne ouvrit la porte, il était étonnamment silencieux. Quelques pas le posèrent en face de son chevalier et de son arme. Il posa un livre sur leur chevet avant de partir.Des bruits de pas résonnaient dans les couloirs du Valhalla. Göll ouvrit une grande porte. Un jeune homme fumait la pipe, ses cheveux bruns plaqués en raie sur le côté. Il discutait avec un autre homme au crâne rasé, arborant une épaisse barbe. La valkyrie fit une légère courbette- Excusez moi messieurs. Sir Tolkien, c’est à votre tour.Le fumeur reposa sa pipe, soufflant un peu de fumée avant de se relever, il tendit la main a l’homme face à lui- Monsieur Lénine, ce fut un plaisir, je ne suis donc pas le seul à partager ces points de vues sur votre successeur !L’autre homme, plus taciturne serra la main en hochant la tête, les yeux déterminés. Tolkien se retourna et suivit la Valkyrie- Eh bien mademoiselle, les gens ici sont tous forts intéressants ! Par quels mots saurez vous me convaincre de me battre dès maintenant ?
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Mur de mots De tout son calme, Tolkien marchait au côtés de Goll, ce dernier avait pris soin de bien étouffer sa pipe avant de la ranger dans la poche de son manteau. Il posa les yeux sur la demoiselle qui faisait aux alentours de sa taille avant d’ouvrir la bouche.- Ma chère, je me doute que bon nombre de mes collègues vous ont posé cette question, mais pourquoi m’avoir choisi en particulierLa valkyrie, dans un rictus légèrement amusé s’arrêta de marcher avant de plonger ses yeux droits dans ceux du linguiste.- Vous êtes donc au courant ?
- Que le thème de ce combat n’est pas langue mais bien « écrit » ? Vous êtes bien trop maline pour accepter de jouer sur les mots avec moi.Il était en effet plusieurs candidats que Goll avait considérés, elle connaissait déjà les règles de ce combat. Au moment ou ces dernières lui étaient parvenues, la Valkyrie s’arrachait les cheveux en retournant ces mots dans tous les sens. Les règles étaient longues, et surtout elle ne le savait que très bien, elles étaient particulièrement réfléchies. De manière à ce qu’uniquement quelqu’un maîtrisant les mots puisse en comprendre les aspérités. De nombreux noms lui étaient venus, Lovecraft ? Ses créations auraient été efficaces pour ce cas de figure, mais elle savait via les règles que ce dernier aurait été impuissant. Peut-être Kafka alors, l’atmosphère de ses écrits pouvait s’avérer cruciale pour ce combat. Puis, en réalisant qui était l’adversaire maître de cette épreuve, la valkyrie ria. Ça devait être Tolkien, nul autre n’aurait fait l’affaire. Les yeux encore figés dans ceux de l’humain, la demi déesse prit parole à nouveau.- Car il n’y a que vous qui puisse toucher ce dieu.Tolkien se mura dans le silence, pensif. Vers la fin du couloir, une figure familière se dessina en face d’eux. La demoiselle était grande et svelte, sa peau nacrée. Remontant ses grandes lunettes, ses cheveux étaient coiffés d’un chignon en bataille. Cette nouvelle interlocutrice se hâta avant de trébucher et de tomber à la renverse comme Goll le faisait par le passé. Aidant à la relever tout en rigolant, son aînée la rassura du mieux qu’elle put.- Eh bien Sigrún, nul besoin de courir, le combat ne débutera pas sans toi.Contrairement à Roland, Tolkien connaissait déjà sa valkyrie… Tous les autres combattants en réalité les connaissaient déjà. Goll n’avait pas voulu reproduire les paires forcées que sa sœur avait pu créer par le passé. L’écrivain, souriant comme à son habitude tendit la main à Sigrún.- Nous ne nous étions pas vus depuis notre dernier thé. Avez vous apprécié le livre que je vous ai offert ?Secouant vivement la tête, encore un peu timide, la valkyrie saisit cette main tendue précipitamment.- O-oh oui monsieur ! Cet univers était si chatoyant et vivant, je voyais chaque mot se dessiner devant mes yeux comme par magie !Elle tendit à deux mains ce livre que lui avait prêté Tolkien, ce dernier rigola légèrement avant d’emboîter la marche, passant à côté d’elle.- Vous me le rendrez lorsque nous aurons remporté ce combat, chère Victoire.Sigrún ne put s’empêcher de sentir ses joues brûler à l’écoute de ce surnom. Balbutiant légèrement, la valkyrie s’empressa de se remettre au côté de Tolkien et Goll, marchant à leurs côtés. Se tenant les joues, regardant à gauche et à droite. Il était hors de question que les spectateurs la voient de cette manière. Inspiration, expiration, claque aux joues. Les deux autres sursautèrent en entendant les le bruit secs de ses mains frapper son visage. Au moment de baisser les yeux vers elle, la valkyrie avait déjà retiré le ruban qui la coiffait et ses épaisses lunettes. Elle paraissait différente, si belle, si froide. Goll ne pouvait retenir une expression trahissant sa mélancolie, la personne en face d’elle, on aurait dit Brunhilde.- Bon, je vous laisse monter dans l’arène ! Offrez nous un beau combat… Et une belle victoire.Elle fit un léger clin d’oeil avant de s’éclipser pour de bon, direction les gradins.Un peu plus tôt au même moment, encore choqués par la victoire du camp adverse, les dieux s’étaient réunis. Même si ils ne participaient pas, les grecques avaient par habitude accueilli le groupuscule dans leurs quartiers. Zeus, se caressant la barbe observait les quelques personnes qui l’entouraient.- Eh bien eh bien… A part les quelques esprits libres habituels, vous semblez tous présents !Hermes, dans sa tenue habituelle de majordome reprit son aïeul- Seigneur Zeus, moins de la moitié des combattants se trouve face à nousLe plus vieux croisa les bras, il boudait. Au bout de quelques secondes, le bras et le poing de ce dernier se mirent à grossir à vue d’oeil. Il abattit ce dernier sur la table. Pour une fois cette dernière survécu au choc. En revanche, le bruit ressemblait à un réel coup de tonnerre- OUI EH BIEN CE N’EST PAS MOI QUI AI CHOISI LES DIEUX CETTE FOIS CI, DONC ON NE SE PLAINT PAS.Ares comme à son habitude était figé. Malgré son statut, ce dernier était toujours intimidé par les dieux choisis lors du Ragnarok. Certes il avait confiance en ses capacités, mais il n’était pas complètement idiot pour autant. Il lui était impossible de pouvoir affronter un de ces dieux. S’essuyant le front avec un mouchoir, il était plutôt soulagé de voir que ceux considérés comme les plus forts de ce Ragnarok étaient absents. Enfin, il était plutôt rassuré de voir que les fauteurs de troubles étaient absents. Zeus s’arrêta de bouder et de grommeler, il reprit parole, calmé- Cette fois ci. Il n’a pas été question de sous estimer les humains. En revanche, nous avons fait face à un nouveau problème. C’est les nouvelles règles de ce ragnarok que nous avons sous estimées.Hermes posa la main sur la table, époussetant légèrement les quelques éclats que Zeus avait causé. Il admira la poussière danser quelques instant avant de prendre la parole à son tour.- Plus encore. Méfiez vous de Goll. Beaucoup ici pensent faire face à quelqu’un comme Brunhilde, il en est tout autrement. Elle n’a rien à perdre, elle n’a pas un plan final comme c’était le cas pour Brunhilde. Et surtout… ça ne la dérange plus de voir ses sœurs mourir. Elles sont toutes devenues de véritables combattantes désormais.Les dieux cerclés autour de la table avaient gardé silence durant toute cette introduction. Du début comptant les frasques de Zeus, à la fin du discours d’Hermes. Le plus sage d’entre eux, sceptre encore en main s’appuya sur ce dernier pour se hisser et se relever- Je savais depuis bien longtemps à quoi m’attendre. Cette Valkyrie est prête à tout et n’a plus peur de rien. Elle préfère choisir ses combattants par instinct que par raison pure. C’est bien ça qui est dangereux.L’homme quitta la pièce, boitant légèrement, encore appuyé sur cet étrange sceptre cerclé par un serpent vert. Au moment où la porte se referma derrière lui, une autre silhouette bondit de sa chaise comme un diable mécanique. Son allure de faux duc lui donnait des airs de proxénète, un cigarillo entre ses lèvres appuyait davantage ses traits parfaitement androgynes. Remettant ses cheveux blancs et éparpillés en arrière, on distinguait mieux ses yeux, quelques volutes de fumée terminaient leur danse devant ses prunelles. Ses iris étaient pâles, de prime abord on aurait pu croire qu’il n’y avait qu’un point noir au centre de ses yeux, mais en réalité, ses iris étaient cerclées de cet étrange blanc. Les motifs, cet aspect laiteux, voir gélatineux donnaient l’impression de voir de la semence emprisonnée dans ses globes oculaires. un sourire carnassier se dessina sur ses lèvres au moment où il écrasa son cigarillo sur la table avant d’éclater de rire.- Et alors ? C’est que des putains d’humains. Le seul truc intéressant chez eux c’est de les baiser et de les traiter comme des chiens.Une voix enjôleuse et particulièrement douce qui tranchait avec les mots qui en résonnaient. Cet étrange personnage remis sa veste à fourrure en place avant de quitter la pièce en faisant un signe de main- Vous vous inquiétez pour rien ! Ciao les chouchous !Les autres silhouettes commençaient à se regrouper pour quitter la pièce à leur tour. Elles n’avaient rien à ajouter, ni rien à débattre. De toute manière, la plupart l’avait compris dès la fin de ce premier round. La force n’allait absolument pas primer durant ce Ragnarok, il allait falloir être bien plus intelligents et bien plus fins. Une dernière personne cependant retint l’attention des dieux grecs. Il n’avait pas quitté sa chaise, absorbé par quelque chose de totalement différent de cette réunion.En tailleur, son immense collier était attaché au masque qui semblait littéralement enfoncé dans son crâne. Ce dieu silencieux ne paraissait même pas s’être rendu compte de la fin de cette réunion d’urgence. Il tenait un livre dans une main, le lisant méticuleusement et tournant une page de temps à autre. De son autre main, il écrivait en même temps. Ce n’est qu’au moment ou Hermes tapota légèrement le bec de son masque d’Ibis que le dieu leva la tête et que ses yeux d’un noir profond rencontrèrent ceux de son interlocuteur. Il resta silencieux, Hermes parla le premier.- Messire Thot, la réunion est terminée
- Tout est écrit.
- Et vous comptez restez ici encore longtemps ?
- Quelques pages.Hermes soupira, cette situation était plutôt fâcheuse, c’était au tour du dieu égyptien de combattre et de rentrer dans l’arène. Il fallait donc que ce dernier se hâte un peu, certes le combat n’allait pas commencer sans lui, mais il n’était pas non plus pertinent d’arriver en retard. Arriver en retard, c’est donner à l’adversaire le luxe d’établir un plan ou au moins d’y songer. Thot soupira, apposa soigneusement un marque page, puis ferma le livre avant de le poser sur la table- Je le finirai après.Pour le scribe, il n’était même pas question d’arrogance ou de confiance en soi. C’était bien pire, la défaite n’était même pas envisagée. Ce ragnarok n’avait rien d’intéressant, cet humain non plus. Malheureusement, le thème « écrit » était un de ceux de la liste, et aucun autre dieu n’était meilleur que lui dans ce domaine. L’ibis quitta la salle à son tour, dans son mutisme caractéristique.Hermes soupira, ce combat allait définitivement être aussi intéressant que compliqué à suivre. L’arène avait changé de structure. Le champ de bataille herbu et boueux avait disparu au profit d’un stade des plus classique. Sol en dalles de pierres tout à fait lambda, on aurait presque cru voir le carrelage d’une vieille cuisine. L’arène était un rond parfait. De nombreux dieux se surprirent à sourire de nostalgie et de mélancolie en revoyant cette arène si caractéristique au premier Ragnarok. Une exception cependant ne tarda pas à se faire remarquer. Les deux extrémités de l’arène se voyaient affublées d’un bureau. Un bureau en bois tout ce qu’il y avait de plus simple, une énorme pile de livres se trouvait autour de ces derniers. Le premier qui entra sur le champ de bataille était Tolkien, pile à l’heure, comme le veut la norme des gentlemen. L’écrivain lorgna sa montre à gousset avant de la ranger dans son costume. Il n’allait pas se plaindre du retard de son adversaire, car après tout ça l’arrangeait. Observant un peu le bureau, le britannique analysait tout ce qui s’y trouvait, un simple stylo pour écrire, quelques feuilles de papier. Il huma légèrement l’air, cette odeur de vieux livre l’aidait à s’apaiser légèrement. Puis, il remarqua les multiples piles de bouquins, caressant les couvertures de ces derniers, il lisait doucement ce qui y était écrit au dos.- Des dictionnaires…Pas un mot de plus. L’homme s’assit sur son bureau avant de ressortir sa pipe. Le mélange de senteur des vieux livres, de leurs couvertures en cuir mêlé à la fragrance de l’encre fraîche et à l’arôme du tabac froid permettait à Tolkien de se sentir comme chez lui. Quelques petites pierres jonglaient et émettaient un léger tintement dans sa poche. Plongeant sa main à l’intérieur, il sortit ces étranges cailloux tous marqués. C’étaient des runes. Avec soin, Tolkien disposa chaque rune sur son bureau. Il ne savait pas comment ce combat allait s’articuler, alors autant être correctement préparé. C’est au moment ou il s’apprêtait à allumer sa pipe avec une allumette que la foule se fit bruyante. Thot arrivait. L’écrivain se résigna à allumer son tabac- Même le retard ils arrivent à le manquer…Amusé, il resta assis sur son bureau, jambes croisées, mains jointes au niveau de son genou supérieur. Il attendait patiemment le commentateur de ce match.A son opposé, Thot lui était droit, il n’avait même pas pris la peine d’étudier son environnement, il savait déjà ce qui s’y trouvait, bras croisés, il patientait également.Ce fut au tour d’Heimdall d’arriver, ce dernier sortit un long manuscrit avant de se gratter la tête. Il fallait sérieusement lire tout ça ? Les dieux étaient capricieux, il le savait. Mais des règles aussi longues et complexes allaient endormir la foule. Certes un combat d’écriture n’est pas ce qu’il y a de plus divertissant ou palpitant, mais à ce niveau, c’était cruel pour les amateurs d’action. Une main déroula le parchemin qu’il tenait tendu face à lui, l’autre main tenait son Gjallarhorn en face de sa bouche- Mesdames et messieurs ! Je vais dès à présent vous expliquer les règles de ce deuxième round du Ragnarok. Comme vous le savez, cette édition est différente de la première, ainsi les combats diffèrent aussi. Si lors du premier round les différences étaient assez aisément remarquables et peu subtiles, cette fois ci les conditions sont bien plus spécifiques, je vous demande donc votre attention.Certains spectateurs commençaient déjà à bailler d’ennui. Mais les deux combattants eux, n’avaient pas bougé d’un pouce. Tolkien souriait en regardant le commentateur. Thot restait bras croisés, les yeux cachés par son masque d’ibis- Ce jeu a été imaginé par monsieur Thot ici présent, le camp humain a pu lire les règles avant de les valider lui aussi. Ce parti avait droit d’y émettre les changements qui lui paraissaient de rigueur, de manière à rendre ce combat le plus équitable possible.Goll dans les gradins riait en entendant Heimdall, les humains autour d’elle protestaient déjà à l’injustice de ce jeu. La valkyrie prit parole- Des règles créées par Thot seront impartiales et parfaitement justes, n’ayez crainte. Cependant, il faudra bien comprendre le sens de ces dernières.Heimdall observa les deux camps, silencieux, s’assurant que tout le monde était enfin muet et plus ou moins attentif. Un raclement de gorge se fit entendre, il allait commencer la lecture. Le dieu commença son interminable énumération de règlements et de clauses en tout genre.- Ce combat porte sur l’écriture, mais surtout sur les mots. Chaque combattant se battra à tour de rôle. Lorsqu’un combattant prononce un mot, ce dernier qu’il soit une action, un événement, se produit, ou dans le cas d’une entité, se matérialise, les combattants peuvent se battre directement si ils en ressentent le besoin.Règle numéro une : Tous les langages sont autorisés, cependant, les langages ne peuvent être utilisés qu’une fois par combattant. Si vous réutilisez le même langage, votre tour est annuléRègle numéro deux : Les événements ou toutes autres créations liées à des mots peuvent interagir entre eux.Règle numéro trois : Lorsque vous terminez un mot, votre adversaire doit prononcer un mot commençant de la même manière dont vous avez terminé votre mot.Règle numéro quatre : Il est impossible d’utiliser un mot afin qu’il agisse directement sur votre adversaire. Si vous utilisez le mot « meurtre » à son encontre par exemple, votre tour est annulé. La seule manière de toucher votre adversaire, c’est via des effets détournés, de la même manière des mots comme « asphyxie » ne permettent pas de contourner la règle.Règle numéro cinq : Si vous ne pouvez prononcer le mot désiré, vous avez le droit de l’écrire, l’inverse est également possible.Règle numéro six : Le pouvoir des mots est porté à une certaine limite inhérente à l’arène. Si votre invocation est jugée trop puissante, cette dernière verra son pouvoir réduit pour concorder aux autorisations de l’arène.Règle numéro sept : Il est impossible de prononcer un mot permettant de voler un tour, s’ajouter un tour, annuler le tour de votre adversaire ou le votre. Vous devez jouer quoi qu’il arrive.Règle numéro huit : Il est interdit d’invoquer un dieu ou un combattant dans cette arène, toute personne ou dieu ayant réellement existé ne peut apparaître ici.Règle numéro neuf : Est considéré comme mot valide tout mot étant déjà apparu dans un livre et ou ayant été prononcé avec une volonté de lui donner un sens.Règle numéro dix : interdiction de créer un nouveau mot au cours de ce combat.Règle numéro onze : Interdiction de créer une nouvelle langue au cours de ce combat.Règle numéro douze : Les mots prononcés ont un impact seulement dans l’enceinte de l’arèneRègle numéro treize : un mot lié à un évènement ne peut avoir d’incidence que sur les mots prononcés avant lui, afin d’éviter de tout bonnement bloquer le jeuRègle numéro quatorze : Si un alphabet n’ayant plus de traduction possible, n’ayant plus de prononciation phonétique connue est utilisé, alors le mot peut faire entorse à la règle numéro 3Heimdall reprit son souffle, de nombreux dieux semblaient relativement confiant après cette énumération de règles. Si ces dernières avaient été créées par Thot lui même, alors elle lui étaient forcément avantageuses ! En plus de ça, ce dernier ne laissait rien au hasard, il était donc évident que le moindre petit règlement allait avoir une importance ou une incidence directe sur ce combat. Le commentateur reprit parole- Est-ce que toutes les règles ont bien été comprises ? Alors je déclare le début de ce com-Une puissante voix retentit avant qu’Heimdall finisse sa phrase et ne déclenche le début de ce duel à mort linguistique.- ATTENDEZ !Tolkien n’avait pas bougé d’un cil, et cependant, c’était bien lui qui avait parlé avec cette force particulièrement étonnante au vu de sa carrure. Le britannique soupira légèrement, se gratta la tête puis posa les yeux sur son adversaire qui semblait le fixer sous son étrange masque. Une idée avait germé dans l’esprit de Tolkien- Monsieur Heimdall, Vous ne nous avez pas présenté ni mon adversaire ni ma personne, de plus j’aimerais pouvoir échanger quelques mots avec ce dernier avant de nous entre-tuer. Nous ne sommes pas des barbares après tout. Y consentez vous ?Visiblement troublé, Heimdall à cause de ces étranges règles et de la particularité de ce combat en avait oublié de faire correctement son travail. Il n’avait présenté ni Tolkien, ni Thot, se confondant en excuses auprès des combattants et du public, le commentateur se ressaisit.- A ma gauche ! Du côté des humains ! Est-il le meilleur romancier, a-t-il créé le meilleur univers de fiction ? De nombreux vous diront oui ! Père de la fantaisie humaine et moderne, linguiste et poète avéré, mesdames et messieurs ! J.R.R Tolkien !La foule humaine surgit dans un brouhaha impressionnant. Visiblement Tolkien déchaînait bien des passions, de nombreux humains adoraient son œuvre et son travail. Certains dieux étaient même étonnés de voir quelques uns de leurs confrères applaudir eux aussi. L’oeuvre de l’humain avait fini par rejoindre les cieux, et quelques dieux s’étaient vus charmés par sa plume. Très calme, Tolkien se releva et fit quelques courbettes à l’intention des spectateurs, la politesse était chose importante. Une fois la foule calmée et silencieuse, Heimdall reprit son discours- Et à ma droite ! Du côté des dieux ! Père de l’écriture, dieu des écrivains, de la connaissance en tout genre. Il s’était retiré des années durant pour se consacrer aux mots, laissant à sa fille son travail ! Arborant son légendaire masque d’Ibis, est-il réellement nécessaire de présenter un des juges des morts ?! Mesdames et messieurs ! Thot !Cette fois ci c’était le camp des dieux qui se leva comme un seul homme. Ces derniers applaudissaient, sifflaient. Visiblement Thot était apprécié, et pour cause, ce dieu était sans doute un de ceux ayant le plus apporté au royaumes divins. On lui devait même l’écriture de la constitution du Valhalla, constitution ayant amené la paix entre les panthéons. En somme, ce dieu avait tout d’un travailleur de l’ombre, dédié à son travail et ses passions. Cependant, les bruits de claquements, le cri perçant d’une foule devenue unique dérangeaient le dieu au plus haut point. Ainsi ce dernier leva simplement ses deux mains pour se couvrir les oreilles. Il n’avait pas besoin de ces encouragements, il s’en fichait, il était là car il devait être là. Bien gênée, la foule se mura dans le silence, honteuse d’avoir dérangé le dieu. Ce dernier leva et agita simplement la main en réponse. Thot n’était certes pas le plus chaleureux des dieux, mais le penser dénué de sympathie, c’était se tromper.Heimdall, fier de ses présentations, et surtout plutôt ravi d’avoir permis à la foule de se réveiller un peu reprit sa corne avant de vociférer et postillonner dedans- Mesdames et messieurs ! Le deuxième combat de ce Ragnarok, Thot contre Tolkien peut commen- !La même voix que la première fois l’arrêta de nouveau dans son élan, impossible de finir cette phrase- ATTENDEZ !Heimdall commençait à s’agacer. La lecture des règles s’était avérée soporifique, son erreur initiale l’avait bien gêné et en plus de ça il se faisait interrompre et tourner en ridicule sans cesse. Ainsi, vexé, il répondit.- Quoi encore ?!Tolkien leva gentiment la main- Vous m’aviez promis la possibilité d’échanger quelques mots avec mon adversaire avant le combat. Il ne faut pas revenir sur ses paroles vous savez !Cette fois ci c’était trop. Heimdall avait nettement l’impression qu’on se moquait de lui, pourtant cet humain avait raison, il lui avait accordé ce privilège. Si Heimdall refusait désormais, il allait avoir l’air encore plus idiot. Cet humain savait utiliser les mots, c’était un fait, l’arbitre se résigna donc.- Soit… Allez y.Le linguiste, ravi d’avoir eu gain de cause remit en place son costume. De son grand sourire, il traversa l’arène, le pas décidé. Une fois arrivé face à son futur adversaire, toujours aussi avenant, Tolkien lui proposa de tout son naturel- Cher Thot ! Que diriez vous de partager une bière avant de se battre ? Le thé réchauffe les coeurs, mais la bière rafraîchit l’esprit, et nous aurons bien besoin de cet esprit pour nous battre ! J’ai ouïe dire que l’Egypte antique était un des pays qui avait créé la bière. J’ose donc espérer que vous en êtes amateur !Heimdall, les gradins, les dieux, les humains. Tout le monde était soufflé par l’aplomb de cet humain. Non seulement il s’adressait à un dieu de cette manière, mais en plus de ça, pour lui proposer une beuverie ? Deux personnes uniquement riaient à en tomber à la renverse, Goll et Hermes. Après quelques instants de silence, Heimdall se décida à objecter.- Mais enfin nous !
- Entendu.Thot avait répondu. Favorablement en plus de ça. Le culot de cet humain était outrageant, mais la réponse du dieu était tout bonnement choquante. Deux serveuses s’empressèrent d’apporter leurs boissons à chaque homme qui était parti regagner sa place. Et étonnamment, aucun d’entre eux ne prononça le moindre mot en buvant. Tolkien était en train de réfléchir. Les bulles dansaient et pétaient les unes après les autres dans la mousse qui venait couronner sa boisson couleur or, les mécaniques de son esprit cliquetaient déjà.« Bon… Il a souri et a accepté ma proposition, il sait très bien ce que je voulais dire en parlant d’esprit, il y a donc plusieurs cas de figure possibles. Le premier c’est qu’il est réellement sûr de gagner, auquel cas, je ne l’ai pas déstabilisé du tout. La deuxième possibilité c’est qu’il se veut relativement juste et donc me laisse ce laps de temps pour réfléchir à ces règles. Le troisième cas de figure c’est qu’il a accepté uniquement pour me déstabiliser moi, et c’est un bluff. »La généreuse mousse de la bière fit une moustache blanche au linguiste alors que ce dernier déglutissait ses quelques lampées. Il se lécha le haut des lèvres pour chasser cet écume. Son esprit était lancé, il n’allait pas arrêter cette machinerie infernale aussi vite.« Récapitulons les règles. On ne peut pas utiliser plusieurs fois la même langue, mais est-ce que les dialectes comptent comme langues à part entière ? Je dois faire attention à ça… Tout peut interagir, donc un mot peut être utilisé pour en annuler un autre, il n’y aura pas de coup décisif, il faut réussir à construire le meilleur schéma possible pour gagner… La règle numéro trois est énoncée différemment. il n’est pas question de lettre mais bien de manière de faire, il a pris en compte les alphabets et phonétiques différentes. C’est d’ailleurs ça l’intérêt de la quatorzième lettre, l’égyptien antique... Il s’est attendu à ce qu’on puisse s’interdire la possibilité de parler ou écrire, mais on ne peut agir directement sur l’autre, ça cache quelque chose ça… Si on ne peut invoquer ni dieu ni combattant, ça veut dire qu’on peut invoquer d’autres choses, ça c’est plutôt intéressant, est-ce que ça marche donc avec des noms propres ? Visiblement on ne peut pas agir sur les tours en eux même, c’est malin... Et enfin cette règle de création… Les mots valise doivent donc être acceptés. Bon, il n’y a qu’un moyen pour vérifier mes théories. »Tolkien posa son verre vide sur son bureau, Thot avait déjà fini sa bière depuis quelques temps. Le linguiste s’étira un peu alors qu’Heimdall annonça le début du combat et offrit le premier tour à l’humain qui avait gagné au pile ou face.L’humain se gratta un peu la nuque avant de prononcer un unique mot.- Balrog.Les runes sur son bureau se mirent à briller, le démon de ses livres apparut tout droit sorti des enfers, la chaleur augmentait drastiquement. On pouvait donc bel et bien y invoquer ce genre de monstre. Thot, parfaitement calme répliqua aussitôt.- Gandalf.Le mage apparut à son tour avant de disparaître avec le Balrog dans un énorme gouffre tout juste creusé sous leur pieds, la scène elle même avait changé via l’interaction de ces deux mots. Ce combat allait être intéressant.
----- CHAPTER BREAK -----
La barrière de la langue Une grande fissure fractura le sol de l’arène, à l’intérieur s’affrontaient le démon sorti tout droit des enfers ainsi que le mage gris. Tolkien, bras croisés sentait son esprit s’accélérer et sa réflexion se hâter à chaque seconde. Il n’y avait aucune règle qui stipulait que le temps limitait un tour ; pour autant, agir rapidement et avec discernement était la meilleure manière de déstabiliser son adversaire. Pensif, Tolkien en position digne de Rodin étudiait déjà le prochain coup.« Les noms propres comptent et fonctionnent donc. Mais quelle langue à été utilisée, celle de mon écrit, l’anglais ? Ou bien est-ce celle interne à mon univers, et donc peut-être du sindarin ? »Soupirant légèrement. Tolkien lança un regard vers son adversaire, toujours aussi stoïque ; ce maudit masque empêchait de deviner son expression ou même son regard. Il fallait se rendre à l’évidence, il ne tirerait rien des réactions du dieu qui lui faisait face. Le combat avançait petit à petit, et Tolkien le savait, à terme, Gandalf reviendrait et allait être un adversaire compliqué si il se trouvait face à lui. Fallait il viser la sur-enchère en invoquant d’autres créatures de son univers, bien plus puissante ? L’écrivain se grattait le menton.« Shelob c’est pas la peine, Ungoliant, Morgoth n’en parlons pas... Ils se retourneraient contre moi à un moment ou un autre et de toute façon les noms ne fonctionneront pas cette fois ci. Je devrais peut-être invoquer un autre mage plus puissant que Gandalf, mais aucun nom ne me semble adéquat… Le plus logique serait Fëanor, il est linguiste comme moi, ça ferait un deux contre un en ma faveur, mais il serait trop impétueux… Il faut que j’évite de trop utiliser mon univers, je n’ai même pas la garantie que ces mots fonctionneront. Je le savais j’aurais du mettre en place un terrain propice avant toute chose… Bon, faisons table rase. »Toujours aussi digne et d’apparence calme, Tolkien rigola légèrement en observant les flammes danser devant ses pieds, là ou deux de ses créations s’affrontaient. Il fit signe à Thot, ce dernier répliqua- Tu m’interroges sur la possibilité de parler sans perdre un tour, tu te poses bien des questions.Tolkien fit un rictus, il s’en doutait, il n’aurait pas de réponse à ses interrogations. L’homme en face de lui avait bien su écrire ces règles et il en tirait pleinement partie. Un pari intéressant vint à l’esprit du linguiste ; il était impossible qu’un être semblant aussi magnanime que Thot le laisse désavantagé de cette manière, la phrase était déjà la réponse. D’autant plus que ce dernier n’avait jamais été aussi loquace.- Je me doute que j’en ai l’autorisation, se poser des questions, c’est déjà parler.Aucun tour utilisé, Tolkien avait remarqué que les runes brillaient lorsqu’il voulait utiliser un mot dans le cadre du combat ; hors cette fois ci, elles ne bougeaient pas. Sa valkyrie lui avait sauvé la mise. L’auteur prit un peigne dans la poche de sa veste et se recoiffa légèrement- Je savais que des films avaient été créés d’après mon univers, mais voir les choses sous cet angle. C’est inédit.Tolkien piocha quelques unes de ses runes dans la main et les fit tinter. Il n’avait pas envie de se cantonner à cet univers toute sa vie. Ainsi, il entrouvrit les lèvres alors que les runes brillaient- Fin.L’auteur, bras croisés envoya son regard droit sur le masque de son adversaire. Ce dernier ne sourcilla pas à l’utilisation de ce mot. Le Balrog et Gandalf disparurent, comme par magie. Thot, toujours aussi rectiligne semblait pensif lui aussi. Ce combat n’était pas seulement affaire de stratégies, de connaissances, de mots. C’était tout autant un combat de réactivité, un duel psychologique, il fallait réussir à faire disparaître l’adversaire, le mettre en échec et maths. Toutes les données liées à Tolkien, sa vie, ses écrits, son histoire l’archiviste égyptien savait tout, et il allait en jouer.- Infanterie.Non seulement Thot s’employait à utiliser les mêmes langues que son adversaire, comme pour le défier, mais en plus ce dernier validait une des supposition de Tolkien. La phonétique compte elle aussi. L’auteur sourit, ce dieu n’était pas arrogant, il était juste prêt à tout pour remporter ce combat et le faire de la manière la plus écrasante possible. Le terrain au centre de l’arène devint boueux. L’odeur de chair en putréfaction venait chatouiller les narines. Tolkien sentit sa respiration s’accélérer, ce n’était pas n’importe quelle guerre qui se dessinait sous ses yeux. Les nuages sombres, l’air chargé, la bruine qui gelait jusqu’au os. Levant les yeux, le britannique ne pouvait se résoudre à voir ces images à nouveau. Cette brume ni grise ni rouge, la terre battue et retournée, les gerbes d’eau croupie qui venaient noyer les tranchées. Les quasi morts qui braillaient en voyant leurs membres arrachés, les soldats riant autant par folie meurtrière que par désespoir. Tolkien, après quelques longues respirations baissa les yeux et les vit, ces soldats qui venaient d’être invoqués, chargeant en hurlant de peur et de courage, baïonnettes pointées vers l’ennemi. Son souffle accéléré, les yeux et les mains tremblantes, il se souvint du paysage de ce jour là. Des infanteries il y en avait eu, et ce peu importe l’époque, des grecques au soldats moderne : Thot avait délibérément choisi cette guerre en particulier.- ça veut donc dire que notre définition et notre volonté affectent les mots… Suis-je bête, même moi je l’eus oublié.Tolkien rigola, étonnamment la vision de la guerre et du sang glacé sur le sol sut lui maintenir l’hémoglobine fraîche.- Erwatung. (Espoir en allemand)Une autre horde de soldats était apparue. Tolkien avait parié sur cette possibilité; si le mot utilisé par Thot était français, les soldats le seraient potentiellement eux aussi. L’armée de Tolkien, pleine d’espoir chargea chacun des fusils, mit les mortiers en place. Les français hurlaient de plus belle durant leur charge. Puis la détonation vint. Des pétales de fleurs se mirent à voler des canons dans un macabre feu d’artifice de couleurs. Des lys, des magnolias, des violettes. Les obus projetés par les mortiers explosaient avant de laisser retomber d’énormes chrysanthèmes et coquelicots ; la seule chose plus agressive que les sonorités de ces magnifiques noms de fleurs, c’était le bruit des détonations. Les balles ressemblaient bien plus à des graines de jonquilles que des outils de mort. Les grenades avaient conservé le même nom mais explosaient dans une fête sucrée et juteuse. Même salis, imprégnés de boue les pétales jonchées sur le sols resplendissaient et perturbait la marche des français. Ces derniers ralentissaient, les baïonnettes se mirent à pointer le sol. Puis, parmi les bruits de fleurs, le bruit des fusils tombant au sol rejoignait le cimetière floral. Les soldats tendirent les bras vers leurs ennemis, pleurant comme des enfants appelant leurs mères. Tolkien sourit, il avait toujours rêvé de ça, d’une guerre ou les ennemis se jetaient des fleurs, s’insultaient à coup de poèmes ; ou la cruauté et la perfidie humaine laissaient place à la promesse d’un lendemain plus beau. L’homme devait retrouver son humanité.- On dit bien que les fleurs parlent aussi… Les lys symbolisent la paix, les magnolias la force d’aller vers l’avant, les violettes l’amour contenu dans les lettres que les soldats envoyaient à leurs aimés.Thot demeurait silencieux, il écoutait les explications de Tolkien. Le dieu si fier et droit avait enfin décroisé les bras, il semblait presque intéressé par ce que racontait son ennemi, il ne daigna pas l’interrompre, le linguiste continua son explication- Les chrysanthèmes pour ceux tombés sur le champ de bataille… Les coquelicots pour leur fragilité, l’homme se brise facilement…Tolkien sourit, davantage, observant les soldats rire, partager leurs alcools, jouer au football. L’écrivain s’assit plus confortablement sur le bureau sur le quel il reposait humblement.- Je préférais utiliser des fleurs, je ne suis pas grand sportif, et personne ne trouve les fleurs laides.Thot demeurait une tombe, laissant les soldats profiter de cet instant. Au fur et à mesure que le temps passait, le dieu se surprit à serrer les poings, la rage lui montait petit à petit ; lui d’ordinaire si calme et tempéré se sentait trembler de colère. Sa main vint caresser et tirer son visage alors qu’il soupira bruyamment. Saisissant le bout de son masque d’Ibis, Thot le balança au loin, droit dans les champs de fleurs créés par cette étrange bataille. Son regard était froid, profond et surtout furieux. Ses sourcils bruns et fins fronçaient et plissaient davantage ses yeux noirs en forme d’amandes. Passant ses mains dans ses longs cheveux noirs, le dieu se décida à prendre parole- Vous voyez, humains. C’est bien pour cette raison que vous faites fausse route. Le langage des fleurs aussi beau soit-il, ça ne rime à rien. Chez vous une fleur si elle est jaune veut dire que vous êtes infidèles, mais dans un autre pays, elle est synonyme de soleil et de bonheur ? Parfois on s’habille en noir pour un enterrement, ailleurs c’est en blanc, et tout ça pour quoi ? A cause de votre soi disant culture. Vous voyez que votre voisin lorgne une fleur d’un œil différent du votre, alors vous lui tirez dessus. Et le pire, n’en parlons pas, c’est vos maudites langues. A quoi riment-elles, à quoi servent-elles ? On ne comprend pas son voisin, on trouve ses mots barbares, on utilise un dialecte différent en fonction de nos richesses. Vos langues sont impures, laides, et ne servent qu’à vous montrer différent ou supérieur de votre interlocuteur. Il y a bien longtemps que le langage des dieux eut été uniformisé, depuis, jamais une guerre ne vint nous déranger à nouveau. Vous n’avez pas le monopole de l’horreur et de la guerre, encore moins celui de la haine de l’autre. Si l’humain est aussi violent, c’est bien car les dieux vous ont créés à leur image.Tolkien, aussi impressionné que choqué par ce torrent de colère et surtout la soudaine éloquence de son ennemi était silencieux. Il ne savait que réellement répondre à ces accusations. Du côté des gradins, chez les humains, les esprits s’échauffaient légèrement. Une figure un peu bourrue, les cheveux et la barbe composés de la même texture et couleur : c’est à dire blancs et ébouriffés, semblait songeur. Il prit parole- Il faut avouer que ce dieu n’a pas entièrement tort. Déjà à notre époque l’humanité se comportait ainsi… Elle s’est toujours comportée ainsi et il y a des chances pour que cela continue encore. Je l’avais bien dit, tout homme est un livre où Dieu écrit. Qu’en pensez vous, cher Wilde, Tolstoï ?Le plus jeune des deux locuteurs, de son apparence androgyne et désinvolte semblait clairement débraillé. soupirant bruyamment, il posa son regard désintéressé vers son interrogateur avant d’appuyer sa joue sur une main.- Honnêtement, Hugo, je n’en n’ai rien à faire, j’écris parce que je le peux, c’est tout.Les deux se tournèrent vers le vieil homme. Son immense barbe blanche et ses quelques cheveux restants, éparpillés, lui donnaient autant les attributs de la folie que ceux de la sagesse. Un éclair vint frapper ses yeux, et l’homme parla.- Vous savez mes chers amis… Je ne me prétends pas être plus sage, plus intelligent que tout à chacun. Mais ce questionnement posé là ne me laisse pas de marbre. Evidemment le combat que nous voyons sous nos yeux est bien plus une altercation idéologique qu’une guerre comme on le pense au sens premier du terme. Si tant est que les guerres d’opinions puissent être considérées elles mêmes comme des guerres. Cependant l’état de fait et l’explication du dieu face à nous ne me semble pas dénuée de sens, en effet l’humain est parfois vil et barbare… Idiot si je puis dire ! Ajoutons à cela que la guerre, cet effet de foule entraîne nos confrères et notre espèce vers ses pires aspects ; je l’eus dit, la guerre est contraire à la raison et à la nature humaine ! Cependant, force est de constater que cette perdition de raison en temps violents est liée à celle de nos créateurs. Je ne jetterai pas la pierre à ces derniers, nous n’avons fait guère mieux. Cependant cantonner toute raison humaine à cette violence liée au différence est quelque chose d’on ne peut plus réducteur et…Quand il ouvrit les yeux, ses deux locuteurs s’étaient déjà éclipsés. Goll, a côté de lui était restée, souriante la valkyrie s’adressa à l’auteur- Ils sont tous deux partis faire la cour à une spectatrice qui passait par là !Grommelant, Tolstoï répliqua- J’avais juré de dire ce que je pensais des femmes au moment de ma mort pour quitter ce monde en paix, mais ici je m’en vois bien incapable et c’est fort dommage !Dans l’arène, les deux combattants se toisaient, Thot d’ordinaire si calme et apaisé semblait cacher une rage sans précédent. Les altercations, les combats, les guerres, il détestait ça de toute son âme. Râ s’était retrouvé handicapé à la suite d’un combat face à un demi-dieu, Anubis était tombé lors du dernier Ragnarok, sans parler d’elle... Il avait déjà tout perdu, lui qui avait du aider Anubis à récolter les morceaux d’Osiris pour le ramener à la vie. Lui qui était le premier à se dresser face à Apophis alors que ce dernier s’apprêtait à dévorer le monde et le soleil eux mêmes. Thot prit une inspiration ; Il retrouva son calme naturel. Cette fois ci, la chose la plus glaçante n’était pas son calme ni ses yeux, c’était son sourire.- Trêve de bavardages, nous avons un combat à mener.Le dieu se releva, il se décidait finalement à prendre ce combat au sérieux. Thot se retourna, prit un parchemin fait de papyrus, puis un autre. Le dieu saisit quelques armatures en fer posées aux côtés de son bureau. Il planta ces ferrures dans le sol avant d’y tirer quelques parchemins, tendus, aux yeux de tous. A l’extrémité de ses longs cheveux, ces derniers avaient été rattachés par une plume, le dieu décoiffa ses cheveux déjà ébouriffés et trempa la pointe de la plume dans de l’encre. Thot commença à y inscrire d’étranges motifs, des hiéroglyphes. Un motif à trois bosses fut dessiné- L’avantage avec cette règle… C’est lorsqu’une langue est disparue depuis suffisamment longtemps, plus aucune langue ne peut en être équivalente… C’est pour cette raison que la quatorzième existe, féliciter le beau jeu lorsqu’on utilise ces protos langages.En effet, il était impossible de comprendre comment prononcer ce mot, comment fonctionnait sa phonétique. Ajoutez à ces facteurs l’évolution même de ce langage vieux de plusieurs milliers d’années… C’était là tout l’intérêt de la dernière règle. Un désert commença à se dessiner dans l’arène, puis une rivière, des animaux y pullulaient. Les collines de roche se hissaient au milieu de l’arène. Pour Tolkien cette vision était catastrophique, car il l’eut compris aussitôt. Ce désert qui se trouvait face à lui n’était pas celui de l’Egypte qu’il connaissait. C’était le désert de l’Egypte mythologique. Les crocodiles avaient des pattes de lion, Les serpents étaient grands comme des immeubles, les vautours couvraient le soleil de plomb en un battement d’ailes. On se serait presque crus au jurassique, dans un monde fantasque ou les désirs humains mêlés à leurs craintes les plus obscures prenaient forme. Encore sous le choc, ému par cet étrange paysage irréel, Tolkien peina à reprendre sa contenance. Son adversaire avait utilisé un mot disponible dans aucun alphabet actuel, l’humain devait-il répondre de la même manière ? En pleine réflexion il trouva une solution plus que risquée.« Si il a réussi dans un sens, ça doit marcher dans un autre… Les mots les plus proches de ce paysage c’est Désert, monstre, cauchemar… Ce dernier prétend avantager et honorer le beau jeu, restons dans la thématique de son mot. Je ne connais qu’un seul être qui peut fonctionner »- Rêveur aveugle, Azatoth.Une vive lueur s’émit des runes puis… Rien. Une colossale croix rouge se dessina dans le ciel, en haut de l’arène. Heimdall commenta.- Hélas non ! Ce mot est interdit, dans une réalité différente de la notre, un univers parallèle, une existence parallèle… Enfin ! Des concepts que nul ici ne peut réellement comprendre, ces dieux existent ! Tolkien semble en difficulté, comment va-t-il s’en sortir ? Le combat semble commencer pour de bon !Cette seule affirmation causa un vent de panique, du côté des humains comme des dieux. Ils existaient, les grands anciens, ces démons pourtant imaginés de l’esprit quasi fou d’un humain étaient réels ; comme si ses visions s’étaient avérées prophétiques. Tolkien grimaça, il était bien plus embêté par sa situation que par cette révélation. En réalité il s’en doutait légèrement, Hastur était dans la liste, c’était un tout ou rien. Heimdall reprenant son cor relança le combat- C’est donc au tour de ThotL’égyptien n’attendit pas un instant avant de prononcer son nouveau mot- Hraesvelg. (bête mythologique nordique)Un immense aigle fonça droit sur le linguiste, le saisissant entre ses serres avant de l’emmener au sommet d’une des collines dont le volatile était roi. Se penchant pour regarder par dessus ce nid colossal, l’homme était particulièrement minuscule. Les puissantes serres de l’animal avaient lacéré son costume et ses épaules, le sang commençait à couler le long de ses bras. Tolkien trempa le bout de ses doigts dans le fluide avant d’écrire sur la pierre du nid, il ne fallait pas attirer l’attention du rapace. Plusieurs écrans autour de l’arène montraient ce que l’humain était en train de créer. Ce texte, c’était de l’arabe. Le mot en lettres de sang était le suivantغراب (Ghurab, corbeau en arabe)D’immenses corbeaux commençaient à s’amonceler derrière l’auteur. Du maudit corbeau de Poe au Tengu japonais, toutes les iconographies y passaient. Corbeaux des vikings, annonciateurs du champ de bataille et de la guerre s’approchant, messagers de morts chez les chrétiens et autres celtes, farceurs dans d’autres cultures… L’animal au plumage noir avait plus d’une interprétation, c’était donc là la force des mots provenant de cultures différentes. La nuée assombrissait le ciel, Tolkien sur le dos d’un gigantesque volatile de mauvais augure toisait le paysage de son piédestal ; l’aigle du dieu ibis se faisait dévorer par les volatiles charognards. L’humain regrettait sa terre du milieu, d’un paysage grisonnant et humide, il avait été jeté tout droit dans un désert aride et brûlant. Le sable, contrairement au papier ne permettait à aucun mot de subsister, un coup de vent, et tout disparaissait. Thot trempa à nouveau sa plume dans l’encrier pour y inscrire un mot sur son bras« Birdotimigilo »Dans les gradins, Victor Hugo haussa un sourcil- De l’espéranto, peu étonnant vu les opinions de ce dieu.Goll pencha la tête, interrogative, elle se demandait ce que l’écrivain sous entendait par là. Plutôt fier d’avoir attiré l’attention, Hugo s’enorgueillit et gonfla légèrement le torse avant de s’éclaircir la gorge.- C’est une langue récente, elle a été créée dans le but d’être un pont neutre entre toutes les cultures linguistiques. Ce n’est la langue officielle d’aucun pays, c’est un peu comme si c’était la langue du monde en quelques sortes, une unification.Goll sourit, en effet, ce choix correspondait bien à Thot, un dieu qui détestait l’illogisme, qui méprisaient les choses incommodes. Il était une langue humaine qui représentait tous les désirs du scribe. Thot marcha, il se dirigea lentement jusqu’au centre de l’arène. Avec un mot riche de tant de cultures différentes, les corbeaux n’osaient plus foncer ou attaquer le dieu. Cette allure d’épouvantail les empêchait de foncer plus loin, peu importe l’origine de ces corbeaux, ils avaient peur. Tolkien profita de l’inattention de son adversaire pour y écrire un nouveau mot, cette langue semblait totalement inconnue. Bon nombre de spectateurs semblaient dubitatif, puis une armée entière. Des humanoïdes énormes, difformes, le visage boursoufflé et disgracieux accouraient sur le champ de bataille en brandissant des armes grotesques. Tolkien avait décidé d’importer son univers dans le désert ainsi avait-il écrit en Sindarin « Orch ». Visiblement, le premier mot du combat était bien considéré comme anglaisRien dans les règles interdisait le dieu de répliquer, ou de se défendre autrement qu’avec des mots. Ils n’avaient pas le droit de foncer sur leur adversaire pour le tuer, mais ils avaient parfaitement le droit de tuer les invocations ennemies sans prononcer le moindre mot. Ainsi Thot se contenta de murmurer un mot qui allait sans doute lui être utile pour tout cet affrontement.- Katana.Le dieu aurait préféré utiliser une autre arme, mais la règle de phonétique l’obligeait à utiliser un son semblable au précédent. Le khépesh, son arme far lui était venu à l’esprit, malheureusement pour lui, la prononciation l’empêchait d’utiliser ce mot. Observant la lame, Thot fonça droit sur l’armée orc qui lui fonçait dessus. Les têtes volaient, le sang coulait, le dieu qui semblait si sage, si apaisé ressemblait à un chasseur traquant une proie. Couvert par les tripes, les entrailles et autres graisses ennemies ; le sang des orcs était épais, gras, presque noir. Complètement silencieux, la peau bronzée du dieu donnait l’impression d’avoir été trempée dans du goudron. Les orcs faiblissaient, lui s’essoufflait. Quelques marques de griffures venaient parsemer son corps, il ne faiblissait pas, ne reculait pas. Si bien qu’en quelques instants seulement, la moitié des troupes adverses était décimée au prix de quelques lacérations et autres entailles.Tolkien depuis son oiseau profitait de ce temps de repos pour réfléchir au meilleur plan possible, son ennemi avait désormais une arme, le terrain jouait en sa faveur. Il ne lui restait plus que des corbeaux peu disposés à attaquer. Il fallait équiper ses troupes.- Armatura !D’énormes plaques grises venaient couvrir le corps des Orcs restant. Le choix était plus qu’avisé, les armures italiennes ne pouvaient être tranchées par un simple katana. Les Orcs foncèrent avec encore plus de hargne sur le dieu, Thot du se résigner à abandonner l’utilisation de son arme pour l’instant.- Audra !De grands vents commençaient à se déclarer, le sable s’incrustait dans les armures des orcs, les empêchant de s’agiter ou de courir vers le dieu égyptien. Les violentes bourrasques condamnaient les corbeaux au sol, Tolkien eut tout juste le temps de se jeter dans le sable pour se réfugier derrière une des collines. Les vents s’intensifiaient, de nombreuses invocations se trouvaient ensevelies sous les sables, le désert était devenu un véritable tombeau ; la tempête ne semblait pas se calmer. Il ne restait que quelques courageux restant essayant d’attaquer Thot tant bien que mal. Les reliefs montagneux commençaient à briser et couper la course du vent, les bourrasques s’apaisaient, petit à petit le champ de bataille retrouvait un aspect plus apaisé. Plus un soldat n’était présent, les seuls non ensevelis croupissaient autour de Thot, morts. Les corbeaux reprenaient leur envol, ils avaient en effet amené la mort avec eux. Tolkien était introuvable, au centre, seul, l’ibis trônait, son sabre à nouveau en main. L’humain devait bientôt contre attaquer. Un corbeau à l’apparence humaine et au long nez vint attaquer Thot d’un coup de sabre surpuissant. Les corbeaux avaient peur des épouvantails, mais le tengu lui, ne voyait qu’un dangereux ronin, même apeuré, c’était à lui d’affronter cette menace.L’apparition de ce nouvel ennemi ravit Thot, le scribe serra sa lame avant de se mettre en garde et de commencer à attaquer sans relâche le Tengu. Un estoc venait tenter de le transpercer en plein coeur, l’oiseau noir le dévia à l’aide d’une aile. Après un saut agile, il tenta un coup de serre directement dans l’épaule de Thot. Ce dernier était essoufflé, il n’avait cessé de se battre face à toutes ces invocations depuis quelques temps désormais. La lame de son katana essaya de parer l’assaut du corvidé, les serres avaient serré la lame, le tengu jeta l’arme de son adversaire. Thot allait perdre, c’était inévitable.Soupirant, le dieu dut s’y résoudre, il ne pouvait pas gagner seulement via des mots, évidemment, même en parlant, il allait devoir prendre les armes. Se recroquevillant sur lui même, tremblotant, son corps semblait changer d’apparence. Le scribe, dieu de la sagesse, oiseau calme et sage venait planter ses ongles dans sa propre chair, il serrait, appuyait, tirait de toutes ses forces ; le spectacle macabre laissait l’assistance sans voix, seul Heimdall s’acharnait à commenter le match.- Thot semble abandonner, la situation est incompréhensible ! Il essaie visiblement de se donner la mort ! Nous devrions déclarer le vainqueur ! Tolki-Un hurlement bestial et surpuissant stoppa net l’arbitre dans son verdict, les lambeaux de peau sanguinolents pendaient après les membres de l’ibis, à mieux y regarder… Ce n’était plus un Ibis, encore moins un dieu . À la place de Thot se trouvait une bête touffue, son pelage cachait les quelques restes de peau intacts du dieu. Sa carrure avait doublé, son visage était celui d’un singe ; Thot avait revêtu sa véritable apparence. Dans les gradins du côté des dieux, une déesse affublée d’une robe léopard, finement maquillée, les traits particulièrement fins et doux regardait cette silhouette d’un air compatissant- Père… était-il nécessaire d’aller jusque là ?
----- CHAPTER BREAK -----
Monstre de connaissances Cette Egype alternative semblait comme figée depuis cet événement. Au centre de l’arène, Thot était méconnaissable. De longs crocs venaient modifier l’ossature même de son visage ; sa mâchoire jusqu’alors d’apparence humaine s’était modifiée pour prendre la forme d’un museau. Ses cheveux s’étaient épaissis, formant comme une coiffe autour de son crâne. Ses bras s’étaient épaissis, allongés, ces derniers, complètement ballants venaient au contact du sable. La bête hurla au moment de sa nouvelle naissance. Un long cri de désespoir, d’agonie et de tristesse ; puis, accroupie, dans ses songes, elle admirait le sable qui voletait. Elle leva les yeux vers le tengu prêt à l’abattre. Le coup de bâton du corbeau vint s’écraser dans la paume du grand singe. Le shakujô se plia net avant de s’arracher et de tomber au sol, émettant ses derniers tintements. La figure monstrueuse se releva pour mieux admirer cet étrange corbeau humanoïde sous tous les angles ; terrifié, ce dernier était complètement figé. Au bout de quelques instants, le dieu saisit le cou de l’animal et sans s’en rendre compte le brisa, le tengu tomba sur le sol, inerte.Au loin, derrière son abri, Tolkien observait ce spectacle sans savoir comment réagir. C’était certes à son tour de jouer, cependant… Que dire face à la figure qui se trouvait face à lui ? Qu’est ce qui pourrait même toucher ce monstre, était-il doué de raison ? La mécanique infernale de Tolkien s’embrayait déjà, il fallait trouver une réponse, et la meilleure possible. Le problème était cependant aussi simple que terrible pour lui. Cet animal comme toute autre bête devait avoir l’odorat fin, hors, l’humain saignait. Et il était hors de question d’escalader la colline, ce colosse miniature allait le rattraper en moins de deux.Du côté des dieux, les esprits s’échauffaient. Incapables de comprendre ce qui se passait sous leurs yeux, nombreux étaient ceux à émettre leurs théories, plus nombreux encore étaient ceux à craindre cette étrange créature sans savoir la nommer. La seule personne à même d’exprimer la nature de cette créature, c’était sa fille, Seshat. Cette dernière caressait le sommet du crâne d’une étrange chimère à la tête de crocodile, et au corps mi hippopotame, mi lion. La déesse, postée au côtés des dieux grecques dans les loges se décida finalement à prendre parole.- Peu ici connaissent cette forme, et pour la raison suivante, père s’était refusé de l’utiliser depuis la mort d’Apophis.Zeus silencieux connaissait déjà cette forme du dieu Egyptien, il n’en n’avait cependant jamais parlé, cette simple information aurait pu engendrer une nouvelle guerre entre panthéons. De plus, Hades, son aîné entretenait de très bonnes relations avec Thot. Les deux étaient en quelques sortes gérants d’enfants turbulents, pour le vieillard, trahir cette promesse était hors de question. Seul Ares, piqué par la curiosité s’empressa de demander plus d’indications et d’explications à la déesse- Mais enfin, qu’est ce qui justifie cette forme ? Pour quelle raison le seigneur Thot l’utilise actuellement alors qu’il se l’était interdit ?Seshat soupira doucement, comme emprisonnée dans de multiples pensées mélancoliques. Ammout grogna légèrement en fixant sa maîtresse de procuration. Il y a bien longtemps, Osiris avait confié la gardienne des morts à Thot. Il était propriétaire du Maât, mais également responsable de la vie et de la mort. Ce léger grognement conforta la déesse dans ses idées, son père ne devait ni être seul responsable ni seul porteur de cette charge.- Connaissez vous la raison qui a motivé mon père à porter un masque d’Ibis ?Les dieux alentours secouèrent la tête en guise de négation, la déesse poursuivit.- Le peuple égyptien pensait que l’ibis était symbole de sagesse. Mon père lui disait que c’était parce que son masque d’ibis l’empêchait de voir en haut et face à lui, de cette manière il pouvait lire en toute tranquillité. Et la vraie raison…La déesse fut interrompue. L’étrange bête pleurait à chaudes larmes, elle avait réalisé son crime, elle avait tué ce pauvre corbeau. Essuyant les larmes qui venaient s’infiltrer entre ses poils, la bête, à genoux se mit à lever la tête vers les cieux. Ses yeux encore embrumés discernaient de plus en plus une forme sphérique et brillante. L’étrange singe leva les bras vers cet étrange astre, et lorsque le soleil lui fut finalement visible, il se mit à pousser de nombreux râles et hurlements déchirants.La foule tressaillait à chaque bruit et inspiration de cet animal. Il appelait le soleil, il le pleurait, il le louait, c’était son rituel. Souriant amèrement, sa fille reprit son récit.- La vraie raison… C’est que lorsque mon père voit le soleil, il devient cette bête.L’animal se mit à s’agiter de plus en plus, Tolkien le savait, il allait falloir fuir, et la seule voie sécurisée, c’était les cieux. Tant pis pour les corbeaux il fallait trouver un nouveau moyen de gagner les hauteurs pour être en sécurité, mais qu’allait devenir cet étrange combat ? Son adversaire semblait tout sauf capable de continuer leur affrontement. Il allait falloir y songer plus tard, le plus urgent, c’était de sauver sa peau. Observant ses runes, les serrant entre les mains, Tolkien fit usage d’un nouveau langage pour se sortir de ce mauvais pas.- AviónUn vieux chasseur d’après guerre était apparu sur le champ de sable. Le romancier s’empressa de monter et de démarrer ce nouveau transport. Entendant le bruit du moteur, l’animal s’empressa de courir droit vers Tolkien et son échappatoire. Malheureusement pour lui, l’humain avait déjà décollé et se tenait à distance plus que raisonnable pour observer son adversaire. Tournoyant autour de cette étrange arène, s’assurant de rester le plus loin possible des collines, le linguiste ria légèrement pour évacuer son stress- On se croirait dans le petit prince, mais c’est pas un gentil gamin qui m’attend en bas…Après quelques instants, il se décida à alpaguer et appeler Heimdall- Cher commentateur ! Ne serait-il pas temps de déclarer ce combat terminé et de me donner la victoire ? Tout comme moi je pense que vous vous doutez que mon adversaire n’est plus réellement en état de participer à notre petit jeu !Heimdall hocha légèrement la tête, prenant son Gjallahorn, le petit dieu nordique allait interrompe le combattants- Mesdames et messieurs ! Je suis au regret de vous annoncer que th-Cette fois ci, aucune voix ne vint l’interrompre. Il s’arrêta lui même de son propre chef, tremblotant.- Euh… Excusez moi… Le combat continue !Tolkien, plutôt irrité pencha sa tête sur le côté de son avion, observant le sol en contrebas. Ce foutu babouin avait trempé ses mains dans l’encre, le sable et le sang pour colorer une immense fresque sur la la paroi d’une des collines. La représentation, même primitive était on ne peut plus claire, l’avion tombait.Tolkien sentit son sang se glacer. Jamais l’auteur qu’il était pensait ressentir une telle terreur face à quelque chose qui ressemblait à des dessins créés par un gamin aussi innocent qu’ignorant. Le linguiste serra le guidon de son colosse de fer en se frappant légèrement la tête contre ce dernier- Pardonnez cette attitude indigne d’un gentleman mais… PUTAIN ! C’était pour cette raison qu’il avait tourné les règles de cette manière.Tout faisait désormais sens aux yeux du britannique. La règle numéro cinq qui autorisait à écrire les mots si on était incapable de parler. La règle numéro neuf qui validait toute création ayant été prononcée avec volonté de lui donner un sens. La règle numéro quatorze qui permettait l’entorse à la règle trois. Thot le savait très bien, il l’avait déjà décidé au moment de jeter son masque d’Ibis, il le savait même avant même de commencer ce combat. Le dieu avait tout prévu dès l’instant même ou il avait commencé à écrire ces règles. L’humain n’avait été qu’un jouet entre les mains du dieu. Ce dernier avait choisi un langage, le plus primitif de tous, un des premiers que l’homme avait découvert et créé, les peintures.Sentant les hélices de son avion ralentir et le nez de ce dernier commencer à dangereusement s’incliner vers le sol, Tolkien devait trouver une solution et le plus vite possible. L’avantage c’est que via le langage de ce babouin, Tolkien pouvait choisir n’importe quelle langue pour relancer le combat et augmenter ses chances de victoire. Après tout l’animal en face de lui semblait fatigué, quelques blessures et coups de lames lors de sa bataille précédente l’avaient déjà quelque peu marqué. De toute manière, ça devait être la dernière carte du dieu, il n’allait pas savoir écrire correctement ou même parler avec cette forme primitive, si Tolkien survivait à ce coup, la victoire lui était assurée. L’humain parla donc à nouveau.- Chère Victoire, vous avez bien mémorisé tous les dictionnaires depuis le début du combat, je n’ai plus à me reposer uniquement sur les langues que je connais ?Les runes tintèrent de plus belles, une douce voix résonna hors de ces dernières- J’ai terminé il y a quelques instants seulement, lądowanie, atterrissage en polonais pourrait convenir. Pour rappel, vous avez déjà utilisé, l’anglais, le français, l’allemand, l’arabe, le sindarin, l’italien et l’espagnol.Tolkien hocha légèrement la tête, le but était de se faciliter le combat le plus possible en utilisant des langues qui lui étaient relativement familières. Il le savait on ne peut mieux, il allait être difficile de vaincre le dieu à ce jeu là ; pour cette raison, il avait demandé à sa valkyrie d’apprendre le contenu de ces nombreux dictionnaires afin de se donner une chance supplémentaire. L’humain énonça donc :- lądowanieL’auteur se posa tel une plume sur le sable chaud de cette étrange bataille. Le babouin lui faisait face, Quelques gouttes de sang perlaient de temps à autre le long de la main de l’écrivain, le sang agglutiné en petits rubis sur le sol chaud abreuvait le sable. L’auteur enleva son costume et déchira davantage sa chemise pour attacher et serrer un pansement de fortune autour de sa plaie. Puis après une inspiration, Tolkien brisa le silence- Pauvre ami… Vous ne pouvez plus parler ? Je regrette que le combat doive se terminer de cette manière. Vous êtes admirable si je puis di-Coupé en plein élan, un son caverneux sortait de la gorge de la créature. Cette dernière mimait les mouvements de lèvres de Tolkien, petit à petit elle émettait des sons, de plus en plus forts. L’animal apprenait à parler. L’humain sentait la pression monter à nouveau, cette maudite bestiole… C’était comme un enfant, elle apprenait petit à petit à s’exprimer ; en réalité, elle partait de l’aube de l’humain, et chaque seconde qui passait, elle évoluait, elle s’améliorait. Un point critique risquait d’être atteint. Si cet animal arrivait au niveau d’intelligence et de connaissance qu’il était censé avoir à la base, alors il allait être impossible de le vaincre. Et pourtant, Tolkien ne pouvait rien faire à part attendre le mot ou la tentative de mot que ce petit géant allait prononcer- ça s’annonce mal…Goll posa ses yeux sur l’auteur désabusé, elle le savait relativement pessimiste, mais l’entendre dire les choses de cette manière la peinait tout de même- Vous le pensez réellement monsieur Wilde ?- Cette bestiole est intelligente. Et si il y a quelque chose de pire que l’homme. C’est une bête avec l’intelligence d’un homme. Imaginez un ours capable de vous tendre et de vous confectionner un piège. Vous ne pourriez vaincre dans aucun cas de figure…Victor Hugo se gratta la tête, soucieux, après quelques instants, il poursuivit- Voler son intelligence à l’humain, c’est lui voler son fleuret.De son côté, Thot était en train de gribouiller sur le sable avec un bâton, Tolkien ne pouvait que déglutir de crainte. Ce qui se trouvait en face de lui apprenait vite, bien trop vite. La bestiole qui savait à peine ressentir la chaleur du soleil avait appris à peindre ; et maintenant, elle écrivait déjà des protos langages, les souvenir de Thot lui revenaient petit à petit. Au bout d’un moment, l’animal s’arrêta. Ses yeux entièrement noirs reflétaient autant la crainte de l’humain que la tristesse de la bête.- ‘Ou-Our...’Koi…Elle se maintint la gorge un instant, incapable d’articuler correctement, incapable de parler correctement. La forme de sa mâchoire, ses longues dents, le développement de ses cordes vocales, rien sous cette forme ne lui permettait de s’exprimer correctement. Chacun de ces outils était créé pour lui permettre de se battre, non de parler. La bête se résigna à gribouiller sur le sable avec une de ses griffes, Tolkien se pencha pour essayer de déchiffrer- Pourquoi a-t-on créé plusieurs langues ?Se grattant le menton, Tolkien réfléchissait, il y avait de nombreuses raisons, la culture, l’évolution de l’humain. On avait même remarqué certains changements de cordes vocales et de dentitions en fonction des différentes langues ; comme si le pouvoir de la parole façonnait la personne. L’humain finit par sourire en regardant le dieu.- Eh bien… Pour le plaisir de pouvoir exprimer la moindre de ses sensations comme on l’entend… ça c’est la raison qui nous pousse à créer une langue… La raison qui nous pousse à en créer des différentes… C’est pour le plaisir de pouvoir les partager aux gens, leurs faire découvrir de nouveaux mots et nouveaux sentiments.La bête se mit à sourire, dévoilant ses immenses canines. Le linguiste comprit assez vite qu’il n’y avait aucune forme de véhémence de la part de cet animal. C’était un enfant, curieux, et inconscient de sa force. Le langage se divisait sous bien des formes, parole, écriture, peinture, corporel. Tant qu’on exprimait, peu importe la manière, c’était déjà une langue à part entière.Il y a bien longtemps en Egypte, un groupe de jeunes dieux était prêt à changer leur monde. Celui à l’arrière de ce groupe, peignant et écrivant les aventures de ses amis était Thot. Les nombreuses altercations et batailles entre Seth et Horus, Thot les écrivait. La quête d’Anubis pour récupérer les morceaux de son père Osiris, Thot l’avait retranscrite. La bataille finale face à Apophis, là ou Seth et les autres dieux rejoignirent leurs forces pour détruire le serpent maléfique ; Il l’avait vécue. À cette époque, Thot ne portait pas de masque, son apparence lui importait peu, il écrivait, s’amusait, discutait avec ses amis. Plus le temps passait, plus leurs sensations et sentiments se complexifiaient, leurs mots firent de même. Puis, à la rencontre d’Ounout, de nouveaux sentiments, de nouveaux mots, et leur fille naquirent.Quand le serpent géant était venu dévorer le monde et le soleil lui même. Le groupuscule de jeunes dieux fut le premier à faire face. Thot, alors le plus sage d’entre eux était venu face à cette nouvelle calamité pour emboîter le dialogue et lui demander les raisons de sa venue. Aucun mot, aucune réponse, la seule chose qui résonna dans la tête du dieu, c’était les sifflements. Ça résonnait dans le crâne, le sol tremblait alors que la queue du monstre venait battre les gigantesques dunes de sable. Thot sentait ce profond sifflement faire trembler chacun de ses organes. Le gigantesque cobra hérissa son immense coiffe, ses membranes couvrirent le ciel entier ; la lumière n’était plus, tout ce qui brillait désormais, c’était les yeux de la bête. Pour la première fois, Thot fit face à un adversaire au quel on ne pouvait parler. Pour la première fois, Thot comprit que les mots pouvaient se montrer parfois vains et inefficaces, l’important, c’était qu’ils touchent les autres. Même malgré les réflexions, les spéculations, aucune solution sensée ne semblait émerger. La seule chose qui sonnait juste, c’était cette étrange sensation, il fallait s’enfuir. Au derniers instants, alors que Apophis s’élançait pour se sustenter de l’Ibis ; Ounout poussa son aimé ; c’est elle qui fut dévorée.- Pourquoi ?Un seul et unique mot, qui se répéta sans cesse. Pourquoi ça n’avait pas marché ? ‘Ourquoi avait elle laissé ? ‘Ourkoi morte ? Ou’koi je ? Ou’Ha ‘onstre ? Ce n’est qu’au moment ou Thot vit le soleil, seulement capable d’hurler une ébauche d’un « Pourquoi » qui désormais sonnait « Ouha » qu’il se posa une question. Quand la tête d’Apophis vint s’écraser contre le sable brûlant du Sahara, son sang coulant dans le Nil que Thot, après avoir regagné conscience s’interrogeaitPourquoi les langues diffèrent elles ?Cette incompréhension avait semé la discorde. Cette incompréhension était mère de tous les maux, cette incompréhension avait pris l’amour de sa vie. Cette incompréhension avait rendu sa fille orpheline. Les jours de recherches devinrent des semaines, puis des mois… Au fur et à mesure du temps, on ne comptait plus les siècles. A la rencontre des différents panthéons, au guerres liées à leurs différences. Alors que tous comprirent qu’ils risquaient de s’entre-tuer jusqu’au dernier. Thot vint leur proposer un texte dans une langue universelle. La constitution du Valhalla était née. Reprendre cette forme simiesque causait une perte de mémoire passagère au dieu ; la seule chose qui restait, c’était cette sensation la première fois qu’il prit cette forme ; ce questionnement et cette douleur. Ses cordes vocales n’étaient pas développées lorsque le dieu prenait cette apparence, il n’avait pas besoin de parler, seulement de tuer et de hurler. La bouche était là pour déchirer et mordre, pas pour s’exprimer. Pour la première fois, alors que sa discussion avec Tolkien venait de se terminer, Thot réalisait quelque chose : il voulait lui parler.Le babouin se remit en place, éclaircissant sa voix de plus en plus, il grognait. Sa voix, bien que rauque devenait de plus en plus claire, bientôt, il parlerait. Après ces quelques étranges vocalises, le singe observa et plongea son sombre regard droit dans les yeux de son adversaire.- Tolkien… Prouve-moi que les langues doivent différer.L’humain se recula progressivement, il l’avait instinctivement compris. Ce combat allait reprendre de plus belle. Son adversaire n’avait pas abandonné, mais surtout, son rival était plus dangereux que jamais- Chère victoire, je te sais dans ma poche, mais te remporter ne sera pas chose aisée.La valkyrie ria légèrement à la réflexion de son partenaire. Elle le savait, ce combat allait devenir bien plus difficile qu’il ne l’était déjà. Il fallait non seulement gérer l’intelligence de leur adversaire, mais il fallait désormais prendre en compte son physique. Quelques corbeaux venaient s’agglutiner derrière l’humain sur des perchoirs de fortunes, créés par les débris envolés à cause de la tempête.Dans les gradins, Victor Hugo, plume en main écrivait frénétiquement. Goll agita les yeux de droite à gauche avant de réaliser que tous les auteurs autour d’elle faisaient de même. La situation et ce combat poussait leur génie créatif dans ses retranchement. Chacun voulait écrire sa propre vision et interprétation de cet affrontement. Qui de la malice du corbeau ou de la sagesse de l’ibis allait l’emporter ? Après quelques gribouillages, le vieil auteur ouvrit la bouche- Je commence à réaliser ce que Tolkien voulait dire… Si nous avons créé plusieurs langages, c’est car nous en avions besoin.Thot après quelques réflexions prononça un nouveau mot.- eső (pluie en hongrois)de lourds et sombres nuages commencèrent à se regrouper au dessus de la tête des deux combattants. Le dieu cherchait sans doute à entraver les mouvements de Tolkien, la pluie et l’orage l’empêcheraient de pouvoir utiliser le ciel, les oiseaux étaient condamnés à rester à terre. Tolkien devait trouver un moyen rapide de contrer la pluie. Il ne pouvait pas se permettre de demander accalmie dans une nouvelle langue, via cette posture de défense, il ne prendrait aucune initiative et perdrait à l’usure. Il fallait trouver un moyen d’utiliser cette pluie à bon escient. Outre les risques liés à l’aviation et autre voyages aériens ; le sable mouillé, bien plus lourd allait durcir et être plus collant, tous les mouvements s’en retrouveraient entravés. Mais surtout, l’inondation menaçait, une forte crue de la rivière en contrebas du paysage allait arriver si les pluies se faisaient trop violentes. Et là, c’était assuré pour les combattants, le combat se passerait dans la boue, et bien plus encore, cet espace allait devenir un véritable aquarium. L’humain claqua la langue de désapprobation- Le tabac n’est pas étanche… Avons-nous un mot pour contrer le déluge ?La valkyrie prit quelques instants avant de répondre- Il en était bien un mais… on a déjà utilisé cette langueTolkien sentait l’eau monter doucement, chaque seconde qui passait faisait gonfler le lit de la rivière. Elle débordait, gargouillait, chaque goutte d’eau sur le sable ruisselait dans des rigoles sculptées par l’ondée. Tolkien réfléchissait à voix haute- Au niveau des synonymes ?- Je ne trouve pas grand-chose malheureusement…L’humain croisa les bras, visiblement très soucieux de ses recherches, il pensait à de nombreux mots, les possibilités des lettres, des phonétiques. Puis une idée lui vint. Ce dernier s’empressa de briser un stylo pour s’asperger la main d’encre.- Nous devons également utiliser les règles de manière à ce qu’elles nous servent et nous sauvent ; Thot est magnanime, il ne se serait jamais donné un avantage à lui et seulement lui. Alors pour cette raison !La cuvette créée par les collines se remplissait d’eau au fur et à mesure des secondes, la rivière devenait petit à petit un lac. Tolkien sentait des petites vaguelettes lui frapper les chevilles, bientôt la flotte boueuse venait lui enserrer les genoux, elle était glacée. Le linguiste poussa un euréka final quand l’eau lui avait atteint le bassin. Depuis son perchoir, Heimdall hurla- Incroyable mesdames et messieurs ! Tolkien a lui aussi abandonné les mots ! Ce dernier a décidé d’utiliser les armes de Thot, l’humain a dessiné un gigantesque bateau !Un navire de bois perça les flots, envoyant l’écume en dehors de l’arène. La bruine venait caresser et humidifier le visage des spectateurs. Un équipage complet s’agitait, tirait les voiles, ramait, attachait des cordes. Au devant, sur la proue, un homme demeurait, cherchant son adversaire du regard.En haut d’une des collines rocheuse, le dieu observait l’humain dans son nouveau transport. L’animal avait profité de la réflexion de Tolkien pour gagner les hauteurs en vitesse. Il ne tenait pas à finir noyé dans son propre piège. Visiblement le linguiste avait réagi à temps pour se tirer de cette mauvaise passe. Il allait encore falloir redoubler d’ingéniosité pour le faire tomber dans un piège.Thot, encore plongé dans sa réflexion ne réalisa que trop tard que l’humain s’était pris au jeu. Fleuret en main, ce dernier pointa son arme vers le ciel, il descendit d’un coup sec son arme en exigeant froidement- Feu !Les canons sonnèrent à l’unisson, les nombreux boulets venaient cogner et fracasser la montagne sur la quelle le dieu se trouvait. Fortement secoué et sentant son perchoir se faire détruire, l’animal tomba à la renverse avec les nombreux débris. La défaite s’approchait de lui à pas lourds. À moins d’une vivacité particulière, il n’avait ni moyen de remonter, ni moyen de faire couler son ennemi. Il était impossible de parler sous l’eau, ses papiers étaient mouillés et si il ressortait pour parler, les marins le fusilleraient à vue.Sous l’eau, Thot comprenait sa mauvaise posture. Il finirait noyé et il n’avait pas de réelle possibilité de contrer l’idée de l’humain. Ce dernier s’était assuré d’empêcher à tout participant de ce combat d’utiliser l’écriture ou la peinture à nouveau. Il fallait prononcer les mots quoi qu’il en coûte. La priorité pour le dieu, c’était désormais de trouver une poche d’air pour survivre et pouvoir annoncer sa future invocation.Sur le pont du navire, Tolkien s’agitait, il se doutait que les choses ne seraient pas si faciles. Un dieu aussi calme que Thot trouverait forcément un moyen. De nombreuses secousses se faisaient entendre, et la mer s’agitait de plus en plus. L’humain s’arrêta un instant, observant les gigantesques tentacules qui venaient sortir de l’eau les uns après les autres. Le seul mot qui sortit de la bouche du poète fut le suivant- Merde.En contrebas, sous l’eau, après avoir trouvé une poche d’air créée par le relief d’une des collines, Thot avait pu survivre et respirer un bon coup. Réfléchissant à comment couler ce maudit navire et prendre l’avantage. Un mot lui était parvenu, une bête légendaire, crainte de tous les marins. Le Kraken. L’utilisation de peinture par Tolkien un peu plus tôt avait permis au dieu de remettre les pendules à l’heure, ce dernier avait donc décidé d’invoquer la créature la plus avantagée dans ce milieu.Alors que la gigantesque pieuvre sortait la tête hors de l’eau, la silhouette qui se cramponnait au syphon de l’animal lança à son adversaire- Tolkien ! Ces prochains mots seront les derniers !
----- CHAPTER BREAK -----
Pourquoi chercher Victoire ? Les tentacules du Kraken venaient compresser le navire, on sentait le bois craquer, on entendait les cordes se déchirer, le piège était parfait ; une réelle vision d’horreur pour les marins de tous âges. Ce qui était le plus inquiétant c’était la quille, si elle se brisait, le bateau coulerait indubitablement. Tolkien, envers et contre tout restait étonnamment apaisé. Les bruits, les cris, les tumultes, les vagues qui s’écrasaient contre la coque du navire, les canons qui hurlaient… Il n’entendait rien. L’auteur était captivé, captivé par cette vision ; la pluie battante qui venait laver l’encre et le sang des marins, le monstre marin furieux face à eux qui crachait sa substance noire à chaque stigmate sur ses tentacules : Tolkien voulait décrire cette scène. La seule chose qui lui vint en tête pour reprendre sa concentration, c’était de parler à sa Valkyrie.- Chère victoire, pour quelle raison continuons nous ?- Car il y a du bon dans ce monde, et il en vaut bien toutes les peines.L’auteur se mit à rire gaiement, il s’esclaffait, il était joyeux, souriant ; on entendait davantage ce rire que les bruits du champ de bataille. Ainsi elle avait aussi lu ses livres, quel honneur pour un auteur que la victoire elle même s’intéresse à son œuvre.Il se souvenait, alors encore tout jeune des nombreux poèmes qu’il écrivit, ce nouvel univers, cette langue fictive. Jamais son œuvre ne fut pleinement achevée à ses yeux, il s’en voulait, il se détestait pour ça, mais d’une autre manière, il ne pouvait que l’accepter. Jamais son œuvre n’aurait pu être terminée, il y avait autant de manières d’écrire son monde que de le voir ; il y avait tant de paysage à découvrir et à décrire. Pour la première fois, sur ce champ de bataille, Tolkien le pensa honnêtement. Les mots lui manquaient.La passion. C’est le mot qui caractérisait le mieux l’auteur. La passion dans le sport, la passion dans la lecture, la passion dans la création. La victoire comptait beaucoup à ses yeux, car comme la défaite, c’est une sensation qu’on partage ; mais dans ces cas là, c’est les éclats de joie qui résonnaient. Tolkien n’aimait pas perdre, il avait gagné l’amour de sa femme, il l’emportait à chaque fois dans les efforts. Quand la guerre arriva, que la boue venait se coller à son visage, que les membres et les corps éclataient ; il réalisa. Loin de son amour, proche des morts, le linguiste fit face à une situation inédite, une situation sans gagnant ni perdant. Tout ce qu’il voyait c’était la mort, les cris, la folie, l’homme n’était plus, il n’y avait que des monstres assoiffés de sang. Il fallait désormais se battre non pour la victoire, mais pour la survie.Le linguiste leva les yeux sur la pieuvre géante qui se trouvait face à lui, Thot baissa les siens sur la mythique bataille navale qui se déroulait en contrebas. Il était impossible que les humains gagnent face à ce monstre des abysses. Tolkien s’assit pour réfléchir quelques instants.- Derniers mots hein… dans ce cas, autant viser l’apothéose ! Numerum !Du latin, ce mot signifiait « numéro ». Ce choix ne faisait aucun sens, personne ne semblait comprendre la raison de l’utilisation de ce mot et surtout comment ce dernier allait changer le cours de la bataille. C’est un vieillard un peu trop bavard du côté humain qui se leva précipitamment en braillant à moitié, Tolstoï savait.- J’ai compris ! Notre cher ami Tolkien a fait le meilleur choix possible, une stratégie, que dis-je une tactique parfaitement huilée ! Voyez vous, moi même je n’aurais jamais pu imaginer ça, c’est à cette maîtrise des langues qu’on reconnaît un linguiste hors pair, que dis-je un génie ! En réalité sa décision est sans doute celle qui va mener le combat à son terme. Je suis pris par l’émotion, plus encore, saisi à la gorge par des sanglots de bonheur et-Oscar Wilde soupira bruyamment, agacé par les élucubrations, innombrables énumérations et autres synonymes proposés par Tolstoï- Abrège veux-tu !Le vieillard toussa, un peu confus, avant de reprendre parole- Numerum veut dire « Le numéro » ça ne fait aucun sens, sauf si on y réfléchit bien. En temps normal Tolkien aurait du utiliser le terme « Numerus » qui est la version plurielle du mot, ainsi il aurait multiplié l’intensité des mots précédents, mais de tous les mots ! En choisissant le singulier, il a pu choisir un mot bien spécifique. Et donc…C’est l’autre vieillard qui eut un éclair dans les yeux, Victor Hugo saisit la parole en vitesse- Si son bateau a un numéro, ça sous entend qu’il en est d’autres et donc !…de multiples coques émergèrent des flots comme de véritables navires fantômes. Tous des copies du voilier alors en train de sombrer petit à petit. Tolkien en était sûr, cette stratégie de bataille navale serait celle qui lui assurerait la victoire. Les boulets de canons se multipliaient, le kraken était encerclé. La bête hurlait d’agonie et commençait petit à petit à couler. Le combat allait bientôt se terminer, à moins que Thot ne trouve un moyen de contrecarrer les plans de son ennemi. Le singe sauta agilement sur un des navires, commençant à massacrer les matelots à tour de bras. Il ne pouvait pas tuer Tolkien, mais son kraken y parviendrait peut-être, le Kraken ou son prochain mot.- Monstra. (Monstres en latin)Le ciel s’assombrit et la pluie se tut. Plus d’éclairs, plus de foudre, pour autant, la situation était nettement plus inquiétante. L’eau commençait à remuer, la mer se déchaînait, en quelques instants, tout le monde comprit. Ce qui causait d’aussi violentes vagues, ce n’était pas la mer elle même ; c’était ce qui se trouvait à l’intérieur. Une flopée d’infâmes créatures s’entre-dévoraient dans les flots, la mer changeait de couleur, parfois verdâtre, parfois rougeâtre, le sang et les tripes flottaient ; l’odeur devenait pestilentielle. Les ignominies commençaient à frapper contre les coques, elles voulaient retourner et faire couler les bateaux. Cette rage allait cependant être passagère, les nombreux navires abattaient les bêtes les unes après les autres. Les quelques bestioles qui montaient sur les navires se faisaient tuer aussitôt. Certes quelques navires avaient rejoint le fond, mais Tolkien demeurait sur les flots. Le coup de grâce fut le serpent ; un être en particulier émergea des flots. Un cobra gigantesque, écorché et sanguinolent sortait de l’eau. Impressionné, l’auteur se permit un trait d’humour- C’est donc ça, passer de Charybde en Scylla ?L’immense créature déploya ses membranes, siffla de colère, son venin gouttait sur un des navires coincé entre ses crochets, le bois se dissolvait à vue d’oeil alors que la bestiole mâchouillait. En réalité, décrire cet être comme un cobra était une erreur. Ce monstre ne faisait aucun sens, son sifflement rappelait le cri des morts, ses écailles étaient constituées de visages en tout genre. Tolkien le comprit bien assez vite, ce qui se trouvait face à lui, c’était le souvenir que Thot avait gardé d’Apophis. L’ibis avait décidé d’employer tous les moyens pour vaincre son adversaire, y compris celui ci. L’homme leva la main et prononça un simple mot- Arfog (arme en gallois)Une épée particulière se matérialisa dans la main de l’auteur. Elle semblait briller de mille feux, l’arme avait une allure presque mythique. S’avançant avant d’arriver sur la proue de son navire, alors que le serpent allait l’engloutir, l’humain fit un mouvement latéral qui trancha le monstre en deux. Retournant sur le pont, il se trouvait face à Thot, grièvement blessé, presque mort. Il avait affronté tous les équipages uns à uns avant d’arriver face à Tolkien. L’humain ouvrit la bouche.- J’espère t’avoir libéré de cet affreux souvenir.Une lame transperça l’humain par l’arrière, ce dernier eut à peine l’énergie de repousser son assaillant, un pauvre soldat terrifié, en train de pleurer, priant de rentrer chez lui.La foule d’humain hurla de désespoir face à cette vision. Les seules personnes qui avaient gardé leur silence, c’était bien les deux combattants. Thot fut finalement celui qui brisa ce calme, la voix tremblotante, prise de sanglots.- Nous le savions tous les deux… A tes yeux, les pires monstres, ce sont les hommes… Alors pourquoi. Pourquoi as-tu tué le serpent en priorité ?!L’humain rigola un peu en toussant, sa valkyrie se matérialisa à ses côtés, blessée elle aussi ; cette dernière avait à peine la force de prendre la pipe cachée dans la poche de Tolkien pour la mettre dans la bouche de l’auteur et allumer le tabac. L’auteur hocha légèrement la tête pour remercier sa partenaire.- Parce que… Le serpent ne parle pas. Les humains oui… Peu importe la langue… Ce qui compte, c’est le coeur.Le dieu s’approcha de l’humain, s’asseyant face à ce dernier. Les larmes venaient rouler sur les joues du babouin, slalomant entre ses poils, il sentait son souffle lourd, sa respiration sifflante. Tolkien perdait petit à petit forces et vie alors que le tabac dans sa pipe s’amenuisait au fur et à mesure. Le monstre inspira un grand coup avant de parler à nouveau- C’est ta victoire… Sans ces langues, je ne t’aurais jamais compris.Souriant, le linguiste dans ses dernières forces ne put seulement être capable de prononcer ces quelques mots.- Pourquoi ne pas en écrire de nouvelles ?...L’enveloppe de l’humain craquelait petit à petit, le contenu de l’arène, les monstres, les collines, le sable, les navires ; tout disparaissait progressivement en même temps que Tolkien. Ce monde avait également été le sien, il l’avait créé avec l’ibis. Les corbeaux croassaient tandis que le singe regardait le soleil, silencieux. Seul sur le terrain, le dieu reprit son masque qui était encore apposé sur le sol pour le revisser sur son crâne, silencieusement, reprenant sa forme d’origine.A contrario du premier tour, personne ne criait. Le silence était partagé par les humains comme par les dieux ; les sanglots devaient se faire discrets, les seuls bruits tolérés étaient ceux des larmes s’écrasant sur le sol et des plumes grattant le papier. Le dieu quitta l’arène pas à pas avant de s’écrouler dans les couloirs de la victoire.Seshat s’empressa de prendre son père dans les bras ; couvert de blessures en tout genre, épuisé, fiévreux mais vivant. Pleurant à chaudes larmes, la demoiselle accompagnée d’Ammout ne pouvait se résoudre à perdre un deuxième parent. Levant la main faiblement, le dieu vint sécher les larmes de sa fille.- Seshat… Pourrais-tu… M’apporter de l’encre ?La déesse se mordit les lèvres en secouant vivement la tête- Oui père !Dans les loges des dieux, Zeus, Hermes et Ares avaient respecté la mort de l’humain en se murant dans le silence eux aussi. Après un certain temps, le doyen se décida à parler en se grattant l’arrière de la tête- Je comprends mieux pourquoi je n’aurais pas pu participer à ce Ragnarok, je ne suis pas aussi doué avec les mots, je préfère les poings.Le majordome, plein de flegme remplissait quelques tasses de thé, les servant à son frère et son père. Il était particulièrement silencieux, ce qui était plutôt étonnant de la part d’un dieu d’ordinaire plutôt expressif comme lui. Buvant légèrement le contenu de sa tasse, le messager soupira légèrement.- Ce ragnarok se promet tout aussi divertissant et plaisant que le dernier, qu’en penses-tu mon cher frère ?Ares, plutôt pataud et groggy secoua vivement la tête pour se ressaisir.- Euh !… pour sûr ! Je savais l’humanité forte, mais il semblerait que même dans le domaines des arts en tout genre, nous n’avons rien à leur envier ! Mais cher frère, permets moi de te poser une question. Pourquoi ne participes-tu pas à la prochaine épreuve, cette dernière me semble dans tes cordes pourtant.Admirant ses ongles, Hermes semblait légèrement pensif, doucement, il se mit à sourire- Car je n’étais pas le meilleur choix pour celle ci, tout simplement.Du côté humain, les auteurs qui avaient accompagné Goll s’étaient tous retirés sans verser la moindre larme, en tout cas, pas en public. Leur prétexte était plutôt simple, faire tomber des larmes sur le papier, c’était le gâcher. Victor Hugo comme à son habitude fut le premier à émettre son opinion- Tolkien avait raison, même malgré les conflits, nous nous devons de créer plus de langues, plus de mots, il y aura toujours un moyen de communiquer avec les autres !Oscar Wilde hocha simplement la tête en guise d’approbation. Alors que Tolstoï s’apprêtait à se lancer dans un énième monologue, la main du français vint se poser sur son épaule pour lui signifier que peu importe le nombre de mots pour exprimer son accord ou désaccord, il ne comptait pas l’écouter.Dès la fin du combat, sans même dire au revoir, Goll avait quitté les gradins. Elle était retournée dans sa salle de contrôle. Pianotant sur les touches de son clavier, établissant de nouvelles stratégies de combat, comment mieux utiliser le pouvoir de ses sœurs et surtout : comment mieux aiguiller les futurs combattants. Derrière elle, une voix se fit entendre.- Chère guerrière. Ce n’est pas le moment de travailler ou de réfléchir, votre coeur n’est pas encore prêt. En cet instant, ce qu’il faut faire, c’est pleurer la mort de votre sœur et de votre ami.Serrant le poing avant de l’abattre sur la table, la valkyrie se mit à fondre en larmes avant de cacher son visage entre ses deux mains tremblantes. Elle se pensait plus forte, elle se croyait capable de supporter cette responsabilité, mais c’était impossible. C’est seulement maintenant qu’elle avait compris ce que sa sœur avait enduré et supporté durant le précédent Ragnarok.Le vieillard qui lui avait adressé la parole se leva silencieusement de son siège avant de mettre sur les épaules de la demoiselle un drap simple. Se caressant la barbiche, il semblait tout aussi pensif que serein, il finit par parler à nouveau, comme pour rassurer la demoiselle et recouvrir ses pleurs.- C’est un poids qu’il vous faudra supporter plus d’une fois, c’est un poids qui ne fera que s’alourdir. La mort est inévitable sur le champ de bataille, même en sachant cela… Chaque mort est la responsabilité d’un stratège, nous avons le droit de pleurer ces morts, nous avons le devoir de leur éviter le combat.La demoiselle renifla bruyamment avant de prendre un mouchoir pour souffler un grand coup. La tête encore baissé, les yeux fixant le sol, elle prit quelques instants pour se ressaisir. Après quelques respirations aussi lentes que profondes, le visage encore rougi, les joues creusées par les larmes ; elle posa les yeux sur l’homme face à elle.C’était un vieillard en tout point. Les cheveux poivre et sel, longs, tirés et coiffés en chignon. Malgré son âge, il demeurait particulièrement droit et digne, c’était l’allure d’un homme ayant mené nombre de batailles. Les mains jointes à l’intérieur de ses manches, il observait simplement Goll. Malgré la froideur et la rigueur de son allure, les yeux de l’humain trahissaient autant de compassion que d’affection pour la Valkyrie. Même malgré cet air sévère renforcé par les quelques rides plissant davantage les traits de son visage sérieux, il dégageait une profonde gentillesse. Le vieil homme s’inclina légèrement en fermant les yeux.- Toujours est-il. Un homme prêt à mourir, et souriant face au destin ne vit pas une triste mort, il l’embrasse dans la dignité et l’accueille comme les lauriers de sa victoire idéologique.La valkyrie s’efforça de sourire et de rire légèrement, un peu gênée.- Victoire… C’était son mot favori.L’homme ferma les yeux, calmement avant de rouvrir la bouche .- Alors décrochons-la pour lui.La demoiselle se mit à retrouver un grand et franc sourire avant de s’écrier.- Quelle bonne idée j’ai eu de vous choisir comme conseiller Sun Tzu !Un fin sourire perça les rides de l’humain qui s’inclina une nouvelle fois pour remercier la demoiselle.- C’est trop d’honneur. Maintenant nous devons nous concentrer sur le prochain combat et envoyer notre nouveau candidat.Du côté des dieux, une nouvelle réunion avait lieu, en maître de conférence comme d’habitude se trouvait Zeus. le vieillard semblait nettement plus joyeux que lors du premier combat, il s’était même préparé à faire un petit discours.- Hé bien avant tout, nous avons remporté ce deuxième round, Thot est absent de la réunion et vous vous doutez pourquoi cependant… Puis-je savoir pourquoi plus de la moitié des candidats sont absents ?!Hermes, debout et rectiligne aux côtés du vieil homme se décida simplement à faire la liste des combattants divins en justifiant leurs diverses absences- Eh bien… Guan Yu est mort. Thot est à l’infirmerie en train de se faire soigner. Asclépios est justement en train de soigner Thot. Les déesses mésopotamiennes ont refusé de venir. Sun Wukong se fout relativement de cette réunion selon ses dires. Odin est encore enfermé au tartare par sécurité. Quetzalcoatl a prétexté la beauté du soleil pour partir se promener. Janus est en train de remplacer Thot à son poste habituel. Hastur préfère ne pas venir et les deux démons sont partis dans leurs chambres pour discuter d’affaires privées.Zeus soupira avant de poser ses yeux sur le seul dieu qui avait daigné participer à cette réunion ci. La figure en face de lui était en train de se balancer sur sa chaise, les deux pieds croisés sur la table de réunion. Cigare en bouche l’individu était en train de lire l’étiquette d’une bouteille qu’il avait chipée un peu plus tôt.- Hum, pas mal comme Rhum, ils disent qu’il y a des fragrances à en réveiller un mort ! Hahaha le service marketing c’est des sacrés marrants vous trouvez pas et euh… Oh merde !Réalisant qu’il était observé et qu’on attendait sa réponse, le soubresaut causé par la surprise de la situation avait fait tomber le dieu à la renverse. Reprenant son haut de forme, époussetant son manteau, l’homme à la peau noir et au maquillage de mort se redressa légèrement avant de faire un petit claquement de doigt en fingers gun à ses interlocuteurs.- Hey handsomes excusez moi, j’étais un peu ailleurs, de quoi on parlait déjà ? Vous voulez pas boire un coup, faire une partie de carte ? Bon vous avez peu de chance de gagner contre moi à ce jeu là c’est sûr, mais je peux vous garantir qu’il n’y aura aucun tour de passe passe ! Pas de carte cachée dans ma manche, pas de bâton qui se transforme en serpent pour vous mordre la cheville, pas de fantôme derrière vous en train de regarder votre jeu ! Nan vraiment rien du genre, pour vous donner un avantage je peux même faire ça !L’exubérant personnage cligna des yeux en y apposant une certaine force. Au moment ou il les rouvrit, ses deux globes oculaires étaient révulsés, révélant la blancheur immaculée de ses yeux.- Comme ça je vois même pas le jeu, vous pouvez que gagner hein !Zeus, aussi épuisé qu’agacé tapa du poing sur la table en beuglant.- ASSEZ ! Samedi je te conseillerais d’arrêter de jouer au magicien du dimanche ! Tu vas combattre au troisième round, j’aimerais savoir si tu as un plan pour vaincre le prochain humain qui va se présenter !Le dieu éclata de rire, il ne savait pas si ce jeu de mot fait par le doyen de la salle était volontaire, mais il faut avouer que ce phrasé était on ne peut plus amusant. Après sa crise de rire, le baron samedi regagna un sérieux qu’il n’avait jusqu’alors jamais affiché. Ouvrant son manteau, il dévoila un nombre considérable de têtes réduites accrochées à l’intérieur de son habit.- Vous pensez que ça suffira ?Ares sentit son sang se glacer. Il avait vu bon nombre d’horreurs, des combats violents, des guerres sanglantes, des créatures grotesques dévorant certains de ses soldats parfois. Mais jamais il n’avait vu quiconque montrer un spectacle si bizarre avec un air aussi calme et naturel. Les vies qui étaient pendues à ce manteau étaient au yeux du Baron Samedi de simples petits porte-clés qu’on regardait en s’amusant.De leur côté, Zeus et Hermes souriaient, le premier, rassuré de voir que son combattant était prêt et surtout sérieux vis à vis du combat qui se profilait. Le second quant à lui était particulièrement amusé de voir la froideur qui se mélangeait à la détermination dans les yeux du dandy. Le troisième combat de ce Ragnarok allait bientôt commencer.Göll ouvrit une porte avec fracas, la mine sévère, elle ressemblait à une mère venant gronder son adolescent fainéant qui n’avait pas rangé sa chambre. La chambre, parlons en, de la musique en fond, des disques éparpillés partout, une guitare posée au hasard par terre et des partitions déchirées. Au fond, sur le lit, se trouvait un jeune homme particulièrement malingre ; il tremblait comme une feuille. Son pull trop large était retroussé, dévoilant ses avants bras couverts de quelques traces de piqûres. Ses dents claquaient, ses yeux étaient vides, il se grattait frénétiquement, terrifié. Ses quelques mèches blondes venaient se coller sur son visage couvert de sueurs froides- Les fourmis… y’en a plein… Elles s’arrêtent pas, tu les vois pas ?! Elle te montent dessus, elles vont te bouffer !Göll le comprenait très bien. Le sevrage se passait très mal pour Kurt Cobain, le musicien humain souffrait en permanence, qu’il soit drogué ou sobre. Son estomac n’avait jamais cessé de le détruire et de le torturer même après la mort. Une deuxième silhouette se dessina derrière la Valkyrie. Une demoiselle de petite taille, particulièrement haute en couleur fit quelques poses digne d’une idol. Ses lunettes rose bonbon venaient tenir ses cheveux décolorés en arrière ; la petite demoiselle tendit une main pour la poser sur celle de l’homme qui était terrorisé. Ce dernier se recula le plus possible, comme apeuré par ce que la Valkyrie pouvait lui faire subir. Les ongles manucurés couleur pastel de la demoiselle parvinrent à effleurer le dos de la main de l’homme qui tout d’un coup, semblait commencer à s’apaiser et se calmer.- Pauvre chou ! Tu vas voir, on va faire un duo du tonnerre toi et moi ! Comme en répèt’ !Le musicien se releva, secouant un peu ses membres dans tous les sens, observant ses mains avant de réaliser quelque chose.- J’ai plus mal ?!La valkyrie devant lui s’empressa de mettre la main en signe de paix devant un de ses yeux ; faisant un clin d’oeil avec l’autre et tirant la langue.- Eh ouais c’est grâce à moi ! Þögn ! J’ai passé sous silence ta douleur ! Du coup, t’as plus mal ! Quand je te dis qu’on va faire un duo d’enfer ! Je suis trop contente ! J’adore tes chansons !La petite demoiselle sautillait déjà sur place, surexcitée. De toutes les valkyries, elle était celle qui aimait le plus la musique. Ironique quand on sait que son nom signifiait « silence ». Il fallait être honnête, elle était bruyante, elle parlait fort, vite, et il était dur de la suivre. Par le passé, quand elle avait apprit sa paire avec Kurt Cobain, la petite barbie sautait déjà de joie ; le musicien quant à lui tirait une tête de six pieds de long. Comment une gamine si superficielle et joyeuse pouvait faire une paire fonctionnelle avec un gaillard aussi passif et endormi que lui. C’est quand sa douleur disparu qu’il comprit, cette paire était la meilleure possible.- Soit, t’es pas mauvaise gamine, on va faire un buff. Par contre, je vais vous demander de dégager de la piaule un instant. Faut que je me lave et que je me prépare moi.La petite Valkyrie écarquilla les yeux de surprise, elle ne pensait pas qu’il apporterait autant d’attention à son apparence. C’est Göll qui la saisit par les épaules pour l’emmener en dehors de la pièce.Après quelques instants, une silhouette ouvrit la porte de la chambre pour quitter la pièce. Kurt Cobain était prêt, et surtout, il était en pyjama. Göll serra les poings et s’invectiva- Pauvre idiot ! Tu peux pas prendre ça au sérieux je te rappelle que-Alors que ses lèvres bougeaient, aucun son ne sortit de sa bouche. La plus jeune Valkyrie clappait des mains avec ferveurs- Un peu de silence Göll ! Monsieur Kurt a sorti, sa plus belle tenue ! Celle de son mariage !L’homme sourit simplement avant d’à nouveau tendre sa main à la demoiselle- Kurt Cobain, allons détruire le monde en musiqueLa petite lui serra la main avant de disparaître et de se transformer en guitare attachée dans le dos du musicien de Grunge- Þögn, il est temps de rompre le silence !
----- CHAPTER BREAK -----
L’âme de la musique Le troisième round de ce ragnarok allait bientôt commencer. Le stade avait fait peau neuve, les stigmates du combat précédent s’étaient envolés comme les grains de sable au gré du vent. Cette fois ci l’allure de l’arène semblait bien plus artificielle, plusieurs techniciens faisaient des allés venus pour préparer deux petits complexes. La disposition était la même pour les deux camps, d’un côté, une pièce complètement fermée et insonorisée, c’était un studio. Juste en dehors du studio se situait une petite scène ou se produire, naturellement, tout le matériel nécessaire à la composition était présent. Heimdall apparé d’une veste en cuir de rockeur avait lui aussi décidé d’adapter son apparence, cette fois ci, il serait showman et non simple commentateur.- Mesdames et messieurs ! Dieux et déesses ! Faites du bruiiiiiiiiiiit !Un tumulte, réel roulement de tambour se fit entendre de chaque côté des gradins, la foule était en délire et pour cause. Le silence digne d’une bibliothèque était déjà affaire du passé, maintenant c’était à la musique de faire place. Le commentateur et arbitre toussota légèrement, espérant regagner l’attention du public qui se tût progressivement.- Avant d’introduire les deux combattants, permettez moi de vous présenter l’intérêt de cette épreuve et son déroulement ! L’enfer sera désormais musical, certains disent que la musique adoucit les mœurs et apaise l’âme… Mais cette fois ci, la musique sera ce qui sauvera cette âme ! Permettez moi donc de vous expliquer le fonctionnement de cette nouvelle épreuve et les règles de cette dernière !Le dieu nordique sortit un papier de sa poche, il défroissa ce dernier avant d’en lire le contenu- êtes vous familiers du concept de battle dans le rap, ou de battle de guitariste ? Cette épreuve en est inspirée ! Chaque tour se verra attribué un thème et une émotion ; le but est le suivant, chaque musicien devra créer une musique en adéquation avec le thème et le sentiment. Comment les points seront attribués ? C’est à ce moment qu’intervient notre variante de l’applaudimètre !Heimdall ricanna légèrement avant de poursuivre son explication, il fallait avouer que le commentateur était plutôt fier de cette création- Il aurait été aisé de tricher avec un applaudimètre, les humains n’applaudiraient pas la performance du dieu et inversement. On aurait également pu noter les musiques sur leur composition, mais le but de cette dernière avant la technicité, c’est ce qu’elle suscite ! Donc, avec l’aide de deux précédents combattants du Ragnarok présents à mes côtés, nous avons mis au point cette technologie ! Monsieur le concepteur, c’est à votre tour !Un homme portant un chapeau blanc affublé d’une belle plume grise agrippa le micro à ses côtés ; tapotant le sommet de l’outil, il vérifiait que ce dernier était fonctionnel. Son fin sourire haussa légèrement sa moustache, ses yeux hétérochromes pétillaient de vives couleurs.- Eh bien, ladies and gentlemen ! Votre cher Jack est à nouveau présent avec l’honneur de présenter cette épreuve !L’homme avait bien changé depuis le dernier Ragnarok, toujours classieux mais désormais Jack était bien plus lumineux. Lui qui transpirait cette gluante et visqueuse sensation de malheur et de tristesse était homme nouveau. Son costume entier était toujours aussi sophistiqué, long manteau gris par dessus une chemise blanche pleine de froufrous au niveau du col. L’humain fit tournoyer le micro entre ses doigts quelques instants avant de reprendre ses explications.- Cette machine est inspirée de ma propre capacité ! Nulle besoin d’applaudir, cette dernière voit vos ressentis et vos émotions ! Via le cumul de données et d’émotions qu’elle intègrera à chaque chanson, nous verrons la quelle aura suscité les plus vives passions ! Scellant ainsi la victoire !Passant le micro à l’homme situé à ses côtés. Un tonerre d’applaudissements et de cris féminins se firent entendre dès lors que le deuxième interlocuteur fit son apparition. Rigolant légèrement, l’homme remonta ses lunettes et avec le dos de ses mains fit sautiller ses longs cheveux roses attachés en queue de cheval. Il avait été responsable de la création et du design de la machine, ainsi cette dernière était on ne peut plus sculptée et pleine de dorures. Le dieu attendit quelques instants la fin des hurlements avant d’en proférer un à son tour- Alright Beautiiiiiiiiiiiiiiiiiies !Le dieu du soleil leva avec vigueur le poing vers le ciel, causant un ruckus surpuissant dans les gradins. Apollon était revenu.- Quel honneur ce fut pour moi de travailler avec de telles personnes, j’espère que notre invention sera à la hauteur de vos attentes ! En tant que dieu de la musique je me permettrai de vous apporter de petits commentaires techniques sur les compositions de nos chers musicien !Après ces présentations terminées et la foule plus en délire que jamais, la première partie avait était à la hauteur des attentes de Heimdall. Soufflant à nouveau dans son cor, ce dernier allait désormais présenter les deux combattants de ce round. Les lumières s’éteignirent dans le stade, une plétore de lumières phosphorescentes se dessinaient. Le stade plongeait dans la nuit luisait de milliers de lucioles, l’arène quant à elle était plongée dans la nuit, tout le monde retenait son souffle. La grande porte des dieux s’ouvrit, d’immenses volutes de fumée se soulevaient ; alors, un squelette se mit à tourner un bâton luminescent, d’immenses peintures tribales se dessinaient au fur et à mesure de ses pas ; une véritable vague de dessins se répandait. Heimdall, souriant, entreprit la présentation- Légende du vaudou ! Un des nombreux barons de cette clique, nombreux sont ceux à l’avoir croisé au moment de mourir... nombreux sont ceux à penser qu’il en est la cause ! Nombreux sont également les musiciens à prétendre avoir croisé sa route… Malheureusement, peu sont encore là pour en parler ! Voici, le Baron Samedi !La lumière du stade se réveilla soudainement, dévoilant un homme noir de peau ; seules les peintures blanches squelettiques tranchaient son apparence. Tous ses vêtements étaient de jais, du manteau au bottes en passant par la canne, il ne manquait que de savoir si son âme était aussi sombre que son accoutrement. La foule était charmée, la présentation était réussie, mais un étrange frisson d’inquiétude demeurait ; ce dieu, il était capable de tout.Quelques instants plus tard, de l’autre côté du stade encore lumineux, une autre figure se dessina. Elle était ridicule, une demoiselle en costume d’infirmière poussait un homme en fauteuil roulant. Il faisait mine d’être complètement décrépi, presque mort. La foule était silencieuse, mais quelques humains quant à eux commençaient à ricanner avant d’exploser de rire. Göll semblait encore plus inquiète de voir Kurt Cobain dans cet état, avait-il repris une substance étrange avant de monter sur scène, est-ce que ça allait aller ? Ce combattant était le seul qu’elle ne connaissait pas vraiment, pour cause, Brunhilde s’était occupé de lui il y a des millénaires et c’est le seul humain dont elle avait détruit le dossier. Quelques fans derrière elles arborant le t-shirt du groupe posèrent une main sur l’épaule de la valkyrie.- Faut pas vous inquiéter ! Il avait déjà fait ce coup à un concert en 1992 ! On raconte même que c’était le meilleur concert de l’histoire de Nirvana.Le seul son qui résonnait dans l’arène, c’était le couinement du fauteuil roulant sur le quel la star était assise. Il se releva doucement, prenant une cigarette dans sa poche avant de l’allumer, réajustant le micro face à lui.- Désolé pour l’intro, j’avais la flemme de chercher autre chose, par contre.Inspirant une bonne dose de fumée toxique avant de la relâcher et de la regarder s’élever en l’air, l’humain sourit légèrement en admirant les volutes. L’infirmière déchira sa blouse, révélant des habits qui mélangeaient les froufrous roses au vestes à clous et autres bracelets de force. La demoiselle prit un micro avant de pousser un hurlement surpuissant et profondément guttural. Le chanteur rigola un peu avant de reprendre- Elle c’est nouveau.La valkyrie faisait facilement une tête de moins que le chanteur, son gabarit était particulièrement petit. Et pourtant, le cri qu’elle venait de faire venir au monde avait laissé tout l’assistance sous le choc, cette puissance était inatteignable pour quiconque de ce gabarit. La raison était on ne peut plus simple, si le nom de la Valkyrie était Þögn et que ce dernier signifiait silence ; ça ne voulait pas dire pour autant que c’était sa seule capacité. En réalité la valkyrie fonctionnait comme un transmetteur, chaque chose qu’elle passait sous silence lui était transférée ; si elle pouvait capter les choses, elle pouvait donc aussi les transmettre. La petite demoiselle avait conservé toute la douleur du chanteur jusqu’à l’arène pour hurler cette dernière au monde.- Les présentations sont faites du coup vous pensez pas ?!Annonça-t-elle fièrement en sautillant avant de prendre une pose exagérée, se voulant la plus mignonne possible. Jamais personne ne tomberait dans son piège désormais, cette valkyrie était tout sauf mignonne, c’était un véritable monstre.Les deux combattants se fixèrent quelques instants sans rien dire. Kurt Cobain restait mains dans les poches, tandis que le baron avait joint ses mains sur sa canne qui soutenait une partie de son poids. On le remarqua assez vite, les deux hommes semblaient se connaître. L’un des deux semblait cependant bien plus heureux de voir ce visage famillier que l’autre combattant. Kurt Cobain semblait avoir le souffle plus lourd, on aurait même cru le voir trembler légèrement ; il essayait de rester le plus calme possible. Après quelques instants qui lui semblèrent être des siècles, il termina sa cigarette avant de l’écraser dans un petit cendrier de poche. Le baron se décida finalement à prendre la parole et l’interpeller- Kurt, Kurt, Kurt… Sais-tu à quel point je suis déçuuuu de ne jamais avoir pu obtenir ton âme ? Après tout, tu aurais pu rejoindre bon nombre de tes petits camarades si tu avais respecté mon offre tu sais ?Le baron fit une moue faussement attristée avant de planter son bâton au sol d’un coup sec. Il déboutonna avec une certaine douceur chacun des boutons qui venaient sceller son manteau. La foule et les commentateurs retenaient leur souffle. Une fois l’habit du baron entièrement déboutonné, ce dernier saisit chaque côté de son étrange cape et écarta le tout pour montrer ce qui s’y trouvait à l’intérieur.Si la présentation de la Valkyrie avait su rendre silencieuse la foule. Cette fois ci c’était à un niveau encore supérieur. Il existe de nombreuses méthodes pour couper la voix de quelqu’un, la première, c’est de choquer cette personne ; la deuxième, c’est de tout bonnement la terrifier. Humains comme dieux avaient devant leurs yeux un spectacle plus que macabre. Le manteau du dieu vaudou était bien plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur, mais ce qui causa l’effroi général, c’était ce qui se cachait à l’intérieur de ce manteau. Des têtes, de très nombreuses têtes, toutes réduites. Chaque centimètre du manteau du dieu en était rempli, chaque tête était soigneusement attachée. Le baron se mit à rire avant de prononcer une série de noms.- Jeff Buckley, Paul Gray, Darrel Dimebag, Cliff Burton, GG Alin, Euronymous, Lil peep, XXXTentacion, Tupac, Notorious Big, Janis Joplin, Bob Marley, Jim Morrison, Aviici, Mac Miller, Juice Wrld, Nepal, Pop smoke, Daniel Balavoine, Robert Johnson, Eazy-E, Mozart, Jimi Hendrix, Sid Vicious, Pop smoke, Dennis Wilson, John Bonham, Amy Winehouse, Chuck Schuldiner, Brian Jones, Jonghyun, Park Bo-Ram, Moonbin, Alan Wilson…Le rire sinistre de l’espèce de croque-mort résonna dans toute l’arène, il referma son manteau après avoir terminé sa terrifiante exposition. Remettant son haut de forme en place, le dieu pointa son adversaire du doigt, un sourire glacé plaqué sur le visage ; le squelette qui y était maquillé semblait sourire.- Tous ces gens, c’étaient des collègues à toi hein Kurt ? Et tu te demandais sans doute pourquoi tu les avais jamais vu ici. Eh bien ne cherches pas plus loin… Ils-sont-avec-moi.De l’intimidation, ni plus ni moins, c’était ça ce dont-il s’agissait. Le baron samedi le savait très bien, de tous les combattants humains : le plus lâche, le plus anxieux, le plus peureux, c’était Kurt Cobain. L’humain sentait son esprit divaguer, tout était trouble, la vision d’horreur se mêlait aux chansons qu’il écoutait. Le guitariste se prit la tête à deux mains, secouant ces dernières, éparpillant ses mèches blondes en épis. Il essayait le plus possible de se ressaisir, la tempête d’informations et de sensations qui venait de lui arriver était tout sauf digeste. Comment pouvait-il affronter quelque chose comme ce monstre. Une phrase cependant acheva d’emmener le jeune homme dans la terreur. Le baron n’avait pas encore terminé sa tirade.- Et tu sais quoi mon gars ? T’as pas à t’inquiéter ou à avoir peur d’être seul, bientôt tu les rejoindra tous ! Tu seras bientôt la pièce maitresse de ma collection ! Magnifique n’est-ce pas ?Un rythme régulier commença à se faire entendre, effréné et saccadé. La petite valkyrie regarda à droite et à gauche, cherchant l’origine de ce son particulier. Ce son était particulièrement intriguant, on aurait dit que des fragments de céramique s’entrechoquaient les uns les autres. C’est au moment ou elle leva la tête qu’elle réalisait la nature de la situation. Ce qui causait ce petit son ininterrompu, c’était les dents du chanteur qui claquaient entre elles. Il transpirait, tremblait comme une feuille, cette fois ci ce n’était pas à cause du sevrage, mais bien à cause de la terreur. La valkyrie saisit doucement la main du chanteur- Respire doucement et profondément, ça va le faire. On a seulement le droit de faire de la musique pour cette épreuve, rien de plus.La vraie raison qui permit à l’humain de regagner sa concentration, c’était l’intervention d’une tierce personne. Depuis son piédestal, Jack l’éventreur vit parfaitement la couleur de l’humain un peu plus bas ; il était terrorisé. Il n’était pas arbitre, seulement commentateur, et par un espèce d’esprit patriotique, le tueur en série décida de donner un coup de main à l’humain qui allait devoir se battre envers et contre tout.- Gentlemen, je vois que les présentations sont faites ! Cela dit, il me semble que tout n’a pas été explicité, permettez moi de vous énumérer les règles !Le dandy britannique saisit une feuille de papier entre ses mains gantées. L’annonce de la lecture du règlement avait permis à Cobain de retrouver sa concentration et surtout de dévier son attention du Baron, il retrouvait peut à peu son calme. Il fallait écouter les règles.- Deux pièces sont à votre disposition ! L’une d’entre elle est un studio, il vous servira naturellement à créer et composer vos morceaux. La deuxième, ce n’est pas en réalité une pièce mais la scène que vous possédez tout deux, c’est bien mieux que de jouer à même le sol ! Pour les règles en elles mêmes, permettez…Le gentleman tourna une page pour en arriver au règlement, réajustant son monocle, il reprit son discours- Premièrement, vous avez un temps maximal d’une heure pour créer un morceau. Cela semble court, mais le but c’est avant tout de susciter des émotions, favorisez ce point ! Deuxièmement, il n’y a aucun temps minimal ou maximal à vos compositions. Troisièmement un thème et une émotion vous seront attribués, si le thème et l’émotion semblent contradictoire, eh bien il faudra faire avec ! Par thème, comprenez plusieurs choses : il peut s’agir d’un genre musical comme d’une scène, nous comptons sur votre imagination ! Et enfin, le combat s’effectuera en treize manches comme le Ragnarok, n’est-ce pas une charmante idée ?!Kurt Cobain, mains dans les poches s’était avéré particulièrement attentif. Les règles étaient simples, cependant il était important de se concentrer sur chaque bribe d’information disponible. Le Baron Samedi de son côté avait été plutôt distrait, il connaissait déjà les règles de toute manière, et tout ce qu’il l’intéressait pour l’instant, c’était de voler l’âme du combattant humain. Kurt Cobain se retourna vers sa valkyrie- ça revient à faire un album en gros. On a qu’à dire que c’est ton entrée dans le showbiz, même pas besoin d’un E.P ou d’un single.La valkyrie rit légèrement, la demoiselle s’avérait en réalité particulièrement soulagée et rassurée de voir que son partenaire avait récupéré et son calme et son humour. Les combattants attendaient désormais les consignes et le coup d’envoi du combat. Une immense urne apparu entre les mains d’Apollon qui tira un petit papier qu’il remit à Heimdall- Le premier thème est classique ! L’émotion est désespoir ! Le troisième round du Ragnarok peut commencer !Chaque combattant semblait particulièrement calme et n’avait pas du tout réagi. Les deux ennemis s’étaient dirigés dans leur studio sans s’échanger ni le moindre mot, ni le moindre regard, les deux portes de studio se refèrmèrent sur les musiciens en herbe, chacun de leur côté. Les salles étaient particulièrement insonorisées et coupées du monde à une exception près. Chacun des studio voyait une petite caméra de sécurité filmer les combattants sans capturer le moindre son. Les spectacles qui se déroulèrent dans chaque pièce furent tout deux mémorables.Kurt Cobain ouvrit la porte et s’étala par terre, complètement vidé de ses forces. L’humain, couché, regarda sa valkyrie qui semblait particulièrement calme. Le musicien put à peine soupirer et râler, avachi sur le sol- Bordel… ça m’a vidé, ce type est toujours aussi flippant
- Toujours, donc tu l’as rencontré ?
- Bah oui bien sûr
- Je ne le savais pas du tout Kurt ! Tu es au courant que cette information est capitale ?! Qu’est ce qu’on va faire si-
- Ta-ta-ta je te coupe tout de suite ! C’est seulement si on perd et surtout ! Euh… T’y connais un truc en musique classique toi ?
- Attends… Tu ?…L’humain et sa valkyrie se fixèrent ainsi durant de longues secondes, complètement droits, stoïques. Leurs yeux s’étaient plongés dans les rétines qui se trouvaient en face. Même complètement vitreuses à cause du choc, leurs prunelles transmettaient une pointe d’inquiétude. Ils n’avaient aucune réelle connaissance ou capacité lorsqu’il s’agissait de musique classique. Après un gigantesque moment de blanc, les spectateurs virent une situation pour le moins rocambolesque. Les deux musiciens s’agitaient dans tous les sens en braillant et en balançant les membres dans de grands gestes paniqués. Kurt Cobain se posa les mains sur la tête et semblait répéter la même phrase- On est dans la merde ! On est dans la merde ! Tu m’entends ?! On ! Est ! Dans ! La ! Merde ! ON-La Valkyrie n’en pouvait plus, elle se contenta simplement de passer la voix du musicien sous silence. Certes la situation était alarmante, catastrophique même, mais ce n’était pas une raison pour baisser les bras pour autant. Même si les deux ne connaissaient rien à la musique classique, ils allaient devoir composer quelque chose.Du côté de leur adversaire, la situation semblait on ne peut plus parfaite. Le dandy ouvrit la porte de son studio avant de s’assoir en face d’un vieux piano. Il prit une des têtes réduites hors de son manteau, élèva cette dernière au dessus de sa tête, un étrange liquide lumineux vint s’agglutiner et perler le long de son artefact. au bout de quelques instants, les quelques gouttes venaient s’écraser sur la langue du baron qui prit soin de ranger la tête dans son manteau. Levant le couvercle de l’instrument, caressant les touches blanches et les touches noires. Le dieu vaudou commençait déjà à pianoter et à composer sa propre chanson, sa propre musique. Il avait une longueur d’avance sur ses deux adversaires.De chaque côté des gradins, les spectateurs semblaient athérés par les événements qui se produisaient sous leur yeux. Heimdall s’empressa de commenter- Il semblerait que la panique gagne déjà le camp de l’humanité ! Nous savions Kurt Cobain sujet au stress, mais la situation semble dramatique, vont-ils réussir à fournir une composition avant la fin de l’échéance ?! En revanche du côté du Baron Samedi, tout coule, tout roucoule même ! Ses doigts semblent possédés, est-ce lié à cette étrange tête réduite, vos avis messieurs ?!Le dieu au cheveux roses se gratta le menton quelques instants, pensif. Il se doutait de ce que le Baron Samedi préparait, et si c’était bien le cas, jamais les humains n’auraient une chance face à un tel adversaire.- Eh bien mon cher Heimdall, Je pense qu’en réalité, ce qui se passe sous nos yeux est on ne peut plus simple ! Il semblerait que notre cher baron ait absorbé le talent et une partie de l’âme de Mozart pour créer ce morceau, à bien y regarder la tête réduite qu’il avait sorti de son manteau y ressemblait beaucoup ! C’est un pouvoir particulièrement terrifiant, je me demande comment nos chers humains sauront y répondre !Jack de son côté semblait dubitatif. Certes le pouvoir du dieu était surpuissant, mais sous estimer les capacités d’adaptations de l’esprit humain était sans doute la pire erreur. Le gentleman but une gorgée de son thé tandis qu’il s'amusait à friser un des côtés de sa moustache. Le léger tintement de la tasse de porcelaine contre sa coupelle signala le début de son monologue.- Certes, les humains semblent particulièrement paniqués. Force est de constater que ces derniers n’ont pas été très chanceux ! De mémoire, sir Cobain n’est pas grand amateur ou connaisseur de musique classique, sa partenaire ne semble pas mieux lottie. Mais n’oubliez pas… Chaque chanson nait bien de quelque part, en remontant suffisamment dans nos racines, nous trouvons nos origines. Le fou, l’amoureux et le poète sont farcis d’imagination selon sire William Shakespeare. Et notre cher humain semble aussi amoureux que fou de la musique, reste à savoir si sa plume sera suffisamment poétique.Après de longues minutes, et l’apaisement général de la situation du camp humain. On pouvait voir la Valkyrie assise sur un lit tandis que son acolyte était posté devant le piano en train de répéter les mêmes accords encore et encore. Tout deux semblaient discuter, Certes l’américain n’était pas spécialiste de musique classique, mais le penser inculte vis à vis de ce sujet était une grossière erreur.- On a qu’à reprendre un vieux chant nordique, c’est une forme de musique classique ! On y ajouterait quelques motifs du romantisme français pour intensifier certains des passages et les rendre plus dramatiques, écoute cette progression d’accords mineurs, si on gère bien ce passage ça devrait le faire, il nous manque le rythme…La valkyrie se leva en vitesse- Le temps est écoulé, laisse moi gérer le rythme. Je sais quoi faire !Chaque parti sorti de son studio. Le premier tour était attribué aux humains. En silence, Kurt Cobain vint se poster en face du piano qui était sur la scène. Il ne savait toujours pas quoi faire concernant le rythme de leur composition, puis il comprit. Des bruits de pas commençaient à se faire entendre, de plus en plus, toujours plus nombreux, bientôt, on aurait cru entendre une troupe de soldat marcher vers le champ de bataille. Þögn martelait le sol de ses pas, c’était donc ça le rythme. Le pianiste se mit à jouer quelques accords, monter crescendo les sons et leur intensité. Les sonorités épiques, les motifs musicaux variés. L’arrivée d’accords majeurs rendait le récit particulièrement prenant. La foule semblait pouvoir voir au centre de l’arène un jeune guerrier fier et farouche foncer au combat, recevoir mains lauriers. D’un coup il abattit son poing droit sur les touches, causant un sursaut d’effroi dans le public ; les gens vivaient la scène, et le héros venait de recevoir un coup de lance en plein torse. Il tombait et mourrait peu à peu, les notes se faisaient plus faibles, coulantes comme le fluide vital qui s’écoulait du corps inerte du guerrier. Les accords se faisaient de moins en moins triomphants, les bruits de pas plus rares. Pas un mot n’avait été chanté de toute la composition, pourtant, chaque personne dans le public avait vu et entendu les derniers instants de ce héros. Après de nombreux applaudissements, la valkyrie et le musicien s’inclinèrent respectueusement pour remercier le publique. C’était au tour du baron.Quelques musiciens étaient venus se poster face au baron suite à son appel. Son baton était devenu une baguette de chef d’orchestre. Il avait pensé à tout, même à ça. Cependant, la foule fut particulièrement surprise, car sa composition n’avait rien d’originale, cette dernière, c’était le dernier requiem de Mozart. Alors que Heimdall s’apprétait à interrompre le participant, un coup de timballes résonna, la musique avait changé. En réalité, elle semblait avoir changé, cependant, personne n’avait jamais entendu cette composition. Après quelques instants, alors que les musiciens versaient des larmes au fur et à mesure de leur jeu, le publique comprit. Cette musique, c’était la fin du dernier requiem de mozart, la symphonie que le compositeur n’avait jamais pu terminer.Le public applaudit avec ferveur la composition, le résultat fut sans appel, l’humanité avait perdu ce premier face à face.
----- CHAPTER BREAK -----
Il vaut mieux brûler… La première défaite était sans appel. La performance de Kurt Cobain et de sa valkyrie était exceptionnelle, peut être une des meilleures compositions classique bien que très différente des idées qu’on se faisait de ce genre de musique. Malheureusement, qu’est-ce qu’un talent insondable dans un domaine qui n’est pas le sien face à un autre talent insondable dans un domaine qui est le sien. Wolfgang Amadeus Mozart avait délivré cette musique et cet art au Baron Samedi, ce dernier en a gobé le contenu comme un serpent engloutit un œuf. Heimdall commenta les compositions- Le résultat est sans appel ! L’applaudimètre a déjà enregistré un record avec la composition du camp des humains… Cependant… Cependant ! La composition du dieu aura surpassé et de loin cette de l’humanité ! Que nous réserve la suite de cet affrontement ?!Jack, retira son monocle et se pinça l’arète du nez, il semblait contrarié ; plus exactement, il n’était pas entièrement d’accord avec l’analyse d’Heimdall. Pouvait-on réellement parler de composition divine quand celui qui en est l’auteur était jadis un humain ? Alors que le britannique ouvrait la bouche, Apollon soumettait déjà son point de vue- Nombreux ici sont ceux à penser que cette composition et cette victoire devrait revenir aux humains. Cependant, c’est une erreur. La composition est bien celle du Baron Samedi. La seule chose qu’il obtient de ces compositeurs, c’est l’inspiration. Peut-on réellement blâmer l’artiste de s’inspirer de quelqu’un d’autre ? Le talent qui nous a été montré, c’est bien le sien.Sur la scène, déjà le baron s’inclinait et faisait salut. Dans la musique les seules demis mesures qui existent sont sur les partitions, pour le reste soit la lumière vous accueille, soit les ténèbres. L’humain en avait déjà été victime de nombreuses fois, on ne peut pas gagner à tous les coups, il connaissait les règles. Alors que la petite Valkyrie commençait déjà à sautiller et à s’énerver sur place, sans un mot, Cobain entrait à nouveau dans le studio. Þögn s’empressa de saisir la main du chanteur pour le retenir, elle le sentait trembler comme une feuille. La petite guerrière s’empressa d’essayer de passer sous silence l’angoisse qui augmentait, rien ne changea, levant la tête, la valkyrie réalisa ; Kurt Cobain affichait un sourire quasi dément. Si il tremblait, c’était d’excitation.Heimdall observait la scène en silence, ne pouvant s’empêcher d’afficher un rictus de bonheur. La musique avait enfin réussi à prendre le dessus sur ce combat, quelles allaient être les prochaines compositions ? Le dieu rugit dans son cor.- Mesdames et messieurs ! Le démon de la musique semble avoir pris le contrôle sur Kurt Cobain ! Je vois déjà le Baron Samedi se lécher les lèvres et saliver face à la qualité de l’âme de son adversdaire, ce combat promet déjà d’être incroyable ! Apollon s’il vous plait, présentez nous le prochain thème !Le dieu grec était du genre à capter et vouloir monopoliser l’attention, cette fois ci ; il n’en fit rien. Étrangement silencieux, Apollon prit un papier dans l’immense urne qui se trouvait face à lui. Un silence de mort planait sur l’arène et le stade, le dieu lut.- Punk. Colère.Kurt Cobain sentait son sourire se distordre davantage, il se devait de gagner ce combat ci quoi qu’il en coûte. Il avait raté sa carrière de punk, ses albums sonnaient bien trop pop à ses yeux et selon les experts ; jamais personne n’avait compris cette colère et ce désespoir qui comme deux blocs de bétons liaient ses pieds au fond de l’eau. Sans un mot, l’humain ouvrit la porte du studio, s’assit sur le lit et donna quelques indicatons à Þögn.- Plus qu’une musique, le punk c’est une manière d’être. Mieux vaut brûler franchement que s’éteindre à petit feu. Le baron va sans doute choisir Vicious, GG Allin c’est une bonne figure de punk, mais sa musique va juste amener du dégout, ça marchera pas.La valkyrie était étonnamment silencieuse, elle déglutit, Cobain préparait quelque chose, quelque chose de grand. Après quelques instants, l’homme se releva et plongea ses deux abysses bleues dans le regard de la demoiselle.- Sid Vicious c’est comme un mentor pour moi, son punk est littéralement indétrônable mais quand il s’agit des codes du punk uniquement. Le genre musical a évolué, hardcore, post punk, metalcore, grunge même. Beaucoup de sous-genres se veulent soit plus agressifs, soit plus mélodieux, il faut prendre ça en compte.Il fit les cent pas, pinçant son menton en réfléchissant et en parlant à haute voix.- Le but premier du punk c’est d’emmerder le système, le système a aussi évolué… L’erreur du baron et je l’ai vue dès le début, c’est qu’il vole en effet l’inspiration car il n’en n’a aucune. C’est un maitre lorsqu’il s’agit de composer, un virtuose de chaque instrument qu’il touche mais il a besoin des humains. Sans leurs éclairs créatifs il n’est rien, il se contentera de faire du Sid Vicious. Ça marchera forcément, mais ça ne veut pas dire que ça suffira, les temps ont changé. Je vais reprendre ma gratte, tu vas absorber le plus de sons possible, ensuite tu transfèreras tout dans ma voix.Pas un mot de plus, l’humain s’assit et commençait déjà à improviser quelques accords et riffs sur sa nouvelle gratte. Et c’est au bout d’une quinzaine de minutes à peine que sa botte vint s’écraser contre la porte du studio, l’ouvrant avec fracas.- Samedi ! Le punk c’est là pour emmerder les règles, rien à foutre d’avoir une heure ! Sors de ton studio maintenant et improvise !La foule était tout bonnement sous le choc. Jack l’éventreur rit aux larmes, ses yeux l’avaient vue ; ils décelaient déjà la profonde rage qui secouait l’intérieur de l’humain, Cobain s’était très vite ressaisi, la première fois il avait composé une musique comme un professionnel ; en effet elle était agréable à écouter et même audacieuse à certains moments de sa composition. Mais cette fois ci, l’être qui se trouvait face à eux n’était pas un professionnel, c’était un amoureux de la musique. L’humain d’ordinaire timoré n’arrêtait plus sa langue- Bouge toi vite et ramène-toi là ! On va jouer en même temps, c’est comme ça que ça marche avec cette musique, la politesse on s’en branle !Tout doucement, la porte de l’autre studio s’ouvrit. La jolie veste de chef d’orchestre était déchirée, une immense basse était attachée au dos du baron. Pas de haut de forme, ses cheveux ébouriffés ne permettaient pas au chapeau de tenir de toute manière. Kurt Cobain avait vu juste, le baron avait absorbé l’âme de Sid Vicious. S’allumant une cigarette, le dieu se posa devant le micro de sa scène et alluma l’ampli de sa basse.De l’autre côté, l’humain abaissa les crans de micros de sa guitare, le son serait agressif et violent. Un rythme légèrement battu du pied puis un top départ. Alors que le baron s’apprétait à chanter et jouer son morceau, c’est un véritable raz de marée qui se jeta sur le dieu, un raz de marée de pure colère. L’humain balayait dans de grands gestes discontinus et désordonnés sa guitare, il venait presque gober et croquer le micro quand il venait cracher ses mots. Ce round était scellé dès la première note, non, dès le premier hurlement en réalité. A peine le dieu vaudou commençait quelques accords dissonants que la voix de celui qui était en face résonnait dans l’arène comme un hurlement de guerrier aveuglé par le sang et la haine.Cobain devenait plus agressif à chaque battement de rythme, il sautait sur place, tournoyait et hurlait toujours plus fort. Pas une seule note n’était correcte, pas un seul moment était chanté, rien ne sonnait juste ; rien ne faisait sens. Le baron qui était amoureux de composition et du génie créatif des hommes ne put que s’incliner face à cette prestation. L’homme qui se trouvait face à lui était devenu un navire qui brisait les vagues durant la tempête. La foule ruisselait, les gens hurlaient, sautaient, se bousculaient dans tous les sens. La musique, il fallait la vivre, la chanter avec ses tripes. L’humain dans un dernier fracas et hurlement mit un énorme coup de pied au pied du microphone qui vint s’écraser au sol. Micro dans une main, majeur tendu vers le dieu de l’autre.- Alors Samedi ! On s’en bat les couilles que tu saches bien jouer ! On est juste là pour tout donner ! Viens me bouffer si tu l’oses fils de pute !Une défaite cuisante, une rouste, une branlée même. Il n’y avait pas réellement de mots pour décrire l’échec cuisant qu’avait été la composition du Baron Samedi. En réalité, le public n’avait même pas entendu le dieu, il avait même été oublié. La seule personne qui avait su dominer cette scène en cet instant présent, c’était Kurt Cobain, et il était impossible de lui refuser cette victoire. Heimdall, éberlué par ce round en avait perdu ses mots. Jack sècha les quelques larmes causées par son fou rire précédent et commenta- Ladies and Gentlemen ! Ce combat se promet riche en rebondissement, sans appel et d’une manière plus qu’écrasante, le vainqueur de ce deuxième round est Kurt Cobain !Apollon, tout aussi impressionné qu’Heimdal ne put cependant s’empêcher de s’écrier à son tour- J’ai moi même connu un homme de cette trempe ! Tout aussi vulgaire, cependant je n’ai aucune honte à le dire, cet homme était incroyable, bravo !Le dieu vaudou sentait la colère l’envahir et lui monter à la tête, non seulement il s’était purement faire ridiculiser ; mais en plus de ça on félicitait l’humain pour sa victoire. Le sinistre personnage serrait les poings et les dents en attendant l’annonce du prochain duel. Quelques instants à peine suffirent. Un nouveau papier était sorti de l’urne, Heimdall lut à haute voix- Metal et angoisseLes deux musiciens avaient déjà regagné leurs studios en silence. À peine arrivé devant son piano, le baron ne sortit pas une mais bien deux têtes de son manteau. Les agitant comme de vulgaires babioles, les expressions des visages décrépis se tordaient de douleur avant de briller et de laisser couler ce fameux nectar. À peine la mixture atteignait la langue du féticheur que ce dernier se voyait composer comme un fantôme de l’opéra. La vision qui était donnée à la foule était grotesque et saisissante, il était impossible de rester de marbre face à un spectacle si étrange.Du côté humain en revanche, l’ambiance semblait étonnamment calme et détendue. Peut-être comptaient-ils faire l’impasse sur cette composition ci, après tout la prestation précédente avait du les épuiser. Il allait être essentiel pour ce round ci de réfléchir méthodiquement et surtout d’employer diverses stratégies ; la plus logique était de se concentrer sur ses domaines de prédilection et de laisser les autres à l’adversaire. L’humain et la valkyrie en avaient déjà fait les frais, une heure de composition pour un premier morceau qui de toute manière ne pouvait pas faire le poids. Kurt Cobain était déjà en train de réfléchir en se parlant à lui même- C’est pas gagné, là on est sur quelque chose d’autrement plus difficile que faire un album ou un concert. On doit faire les deux en même temps, avoir l’inspiration, les capacités sur la scène et en plus de ça réussir à rester concentrés pour proposer de bonnes compositions. Le tout… Sans même pouvoir donner de réelle logique à ce qu’on créé à cause des thèmesIl semblait plutôt irrité par cette situation. Pour un artiste aussi libre que lui, il fallait avouer qu’être privé de sa fougue musicale et l’obliger à construire certains morceaux était tout sauf naturel. La valkyrie de son côté s’efforçait à chercher des données et écouter divers morceaux, elle proposait ses idées au blond.- Avec le thème de l’angoisse on devrait se baser sur des images visuelles fortes, les inspirations de base du Black sabbath par exemple. Si on se base sur du black metal on choquera plus qu’on angoissera, les deux sensations sont distinctes.Observant le plafond, l’humain rétorqua.- Il faut s’intéresser à des sonorités particulières, on peut s’inspirer de Celtic frost c’est plutôt avant gardiste et lourd en terme de sons.La composition des humains avançait à son rythme. De son côté le baron se démenait comme un diable, l’angoisse, c’était son sujet et il était hors de question qu’il se laisse battre à son propre jeu ; surtout pas contre une âme qu’il convoitait tant. Les touches du clavier de piano se faisaient malmener, toujours plus longtemps, des notes qui trainaient de plus en plus. Puis le baron posa les yeux sur un nouvel instrument, l’orgue.Après de longues minutes, les deux partis étaient à nouveau chacun sur scène. La tension se faisait crescendo, il fallait encore définir qui jouerait le premier cette fois ci. Heimdall au centre de l’arène décida de déterminer l’ordre de passage à pile ou face. Bien que uniquement les sentiments de la foule soient pris en compte, il était probable qu’un choc ou une surprise causé par une première composition puisse faire pencher la balance. Cette fois ci, c’était le baron qui commençait.Abattant ses doigts sur l’orgue, le gentleman essayait d’alourdir le plus possible le poids des notes. L’ambiance était sinistre, sombre, on se serait cru en pleine nuit d’un mois d’hiver. Le ciel semblait grisé par d’étranges nuages, la lune brillait et perçait faiblement le tableau. De longues et menaçantes branches venaient boucher la vue et gâcher le chemin. Le son éraillé et sur le fil, la voix lourde et chargée rendait l’ambiance quasiment irrespirable. À la fin de sa composition, le baron se releva, satisfait. Kurt Cobain semblait légèrement souriant, il glissa quelques simples mots à sa Valkyrie- On va aussi gagner ce round, je t’expliquerai pourquoi juste après, j’ai son point faible.Montant les marches de son estrade, l’humain se positionna et commença à jouer un morceau. Pas un mot, tout semblait lent, trop lent même. La guitare était chargée, saturée, les notes se faisaient rare. Si la chanson de Samedi évoquait une sombre forêt inquiétante et angoissante, l’humain évoquait quelque chose de bien plus terrifiant ; Le vide, le vide et se retrouver face à soi même. Sa voix était chevrotante, chargée et en même temps étonnamment claire. Le public semblait être en train d’écouter un homme qui chantait ses misères et le désespoir qui le rongeait. Un homme au fond d’un trou qui semblait sans fond. Cet homme ne réalisa trop tard que ce trou, c’était lui qui le creusait. Un frisson d’effroi saisit l’assistance à la fin de la performance. Tandis qu’Heimdall annonçait la nouvelle victoire du camp humain, Cobain s’exprima.- T’as utilisé l’âme de Schuldiner et de Gray hein ? C’est à partir de ce moment là ou t’avais perdu. C’était trop gourmand. Schuldiner s’inspire trop du classique et du jazz pour matcher avec le style de Gray qui est bien plus lourd et violent. Ta vision mettait mal à l’aise, mais elle n’angoissait pas pour autant. Tant que tu ne joues pas avec tes tripes, tu ne joueras tout simplement pas.Le baron n’ajouta aucun mot, il se contenta d’entrer à nouveau dans son studio, dans le silence. Ça ne présageait rien de bon. Cet homme était tacticien, malin, le genre à toujours obtenir ce qu’il désirait. Le genre à toujours parvenir à ses fins. Une angoisse commençait à saisir le coeur de son adversaire. Et si le baron faisait exprès de perdre ces combats et se réservait pour la suite, dans le but de faire baisser la garde de Cobain. Si le baron faisait une impasse sur ces épreuves ci, les considérant comme peu utiles et perdues d’avances. Alors que Jack s’apprétait à tirer un nouveau papier qui énonçait la prochaine épreuve, le regard de l’humain plus bas l’interpella- Comment puis-je vous aider, sir Cobain ?
- Pouvez vous m’indiquer le nombre de genre musicaux et d’épreuves ?
- Je crains que ce soit chose impossible. Le Baron l’ignore lui même… Dites vous seulement que la musique est née avec les hommes, en même temps que leurs sentiments.Cette simple réponse suffisait déjà au blond. C’était désormais une certitude, il y avait bien plus de thèmes, de sous genre et de sentiments possibles. Dans ce cas, quelle était la raison qui faisait que les sentiments et genre musicaux tirés jusque là étaient aussi larges ? Alors qu’il réfléchissait, il fut coupé dans son élan par le gentleman commentateur- Musique éléctronique, joie.Pas de chance pour l’humanité, ce genre là était difficile. Alors qu’il entrait dans son studio, il gribouillait un espèce de plan. Curieuse, Þögn sautillait derrière lui pour essayer de lire par dessus son épaule. L’individu semblait soucieux, il ne voulait pas que la caméra de sécurité voit ce qu’il écrivait.- Je pense que le combat est divisé en quatre manches. Les quatre premières compositions sont des thèmes larges et sentiments simples, les quatre suivants plus intermédiaires, et la fin, bien plus dure.La valkyrie semblait pensive, une question lui vint cependant à l’esprit- Ok mais on a 13 battle, pas 12.
- Y’aura forcément un thème libre à un moment, c’est une manche bonus.C’était une forme de logique implacable, mais purement basée sur l’instinct. Alors que l’humain se relevait et se dirigeait vers un synthétiseur pour jouer, la demoiselle lui saisit le poignet et endormi les forces de son partenaire ; le forçant à tomber à genou par terre, incapable de répliquer ou de se relever.- Kurt, j’ai besoin que tu me dises ce qui se trame avec le baron. C’est évident que vous vous connaissez, c’est hors de question que je reste là comme une cruche à suivre tes indications sans rien faire. Si je ne peux pas te faire confiance, alors pas de Volund. De toute façon on peut bien faire impasse sur cette épreuve, la musique éléctronique ça ne parle ni à toi, ni à moi.Le musicien soupira et se laissa davantage tomber en arrière, couché sur le sol, il regardait le plafond de la petite salle.- T’as pas tort… Le Baron et moi on a fait un marché le jour ou j’ai essayé de rejoindre l’autre côté la première fois. Sa promesse est toujours la même, beaucoup pensent qu’il offre du talent musical aux gens mais c’est pas le cas. Il fait quelque chose de bien plus dangereux que ça. Il change le cours du destin.La valkyrie pencha la tête sur le côté, dubitative- Il change le destin ?Le musicien continua son explication. Le Baron Samedi était un dieu qui faisait bon nombre de marchés, mais sa réelle passion, c’était la musique. Sachant que les musiciens les plus talentueux étaient souvent maudits par un manque de succès remarquable, il avait décidé de changer les choses. Le baron s’était infiltré dans la société humaine et par nombre de petits incidents, il faisait s’élever chaque musicien malchanceux vers le chemin de la gloire. Mais le prix lorsqu’on pactise avec ce dieu qu’on rencontre à la croisée des chemins, c’est que ce destin artificiel ne sera plus le nôtre, il sera entre ses mains.- Et tu vois, c’est pour ça que la plupart des musiciens vraiment célèbres, et bah on clamse avant 40 ans, parce que c’est lui qui décide qu’on en a assez fait et que donc on doit rejoindre sa collection.Une zone d’ombre persistait. Comment Kurt Cobain était le seul rescapé de cette étrange collecte ? Alors que la demoiselle s’apprêtait à interroger son acolyte sur le sujet, ce dernier ne répondait plus et semblait composer quelques notes.- Je t’expliquerai la suite plus tard, on fait peut-être une impasse relative sur cette épreuve mais ce n’est pas non plus une raison pour ne rien proposer du tout, qui sait sur un malentendu, ça peut passer.De son côté le dieu obscur avait déjà consommé une nouvelle âme, une nouvelle tête pleine d’idées et de concepts inédits venait le nourrir afin de l’approcher davantage de la victoire. Plus le temps avançait et plus la foule était captivée par ses capacités de composition peu importe les outils. Depuis la révélation d’Apollon, savoir que cet étrange personnage connaissait et maitrisait l’utilisation de chaque variété d’instrument forçait le respect.L’heure s’était écoulé, le quatrième face à face allait avoir lieu. Rien de notable ou même d’impressionnant du côté humain. Les commentateurs souriaient en voyant la performance, ou du moins, l’absence de performance de la part de Kurt Cobain ; la musique était agréable, mais n’était pas vraiment intéressante. Ainsi il avait compris, il était impossible de se donner entièrement dans cette épreuve, il y en avait pour au bas mot une journée entière si on comptait les compositions, les prestations, les notations. Le tout devait être accompli d’une manière irréprochable, sans pause ; et aucun cerveau n’était capable de maintenir une telle concentration sur un laps de temps aussi long et sans une once de repos. Samedi l’avait compris dès le début de l’affrontement, c’était en tout point un dieu plus malin qu’il voulait bien le laisser croire. Le résultat de cet affrontement était sans appel, le dieu l’avait emporté avec l’aide de l’âme d’Avicii, et ce, haut la main.Nouveau papier retiré de l’urne, Heimdall souriait au moment d’annoncer le prochain défi.- Rock psychédélique. Bad trip.Cobain souffla légèrement en entendant ce résultat, il avait vu juste. Chaque demande allait devenir plus précise et plus exigeante que la précédente. Retournant dans son studio accompagné de la petite demoiselle, il se décida à lui révéler toute l’histoire qui le liait au baron samedi et comment il avait évité d’être la pièce maitresse de sa collection.Tout le terrorisait. Déjà plus jeune, il était sensible, fragile, anxieux. Jamais il n’aurait du rencontrer le succès, mais la rencontre avec cet étrange ange noir, ses douces paroles ; l’adolescent fut convaincu. Il changerait le monde de la musique, de fil en aiguille, le succès commençait à sourire petit à petit. Cependant, il le savait, ses jours étaient comptés, chaque nouvelle croix sur le calendrier était une nouvelle journée de torture. Chaque lever de soleil causait d’atroces douleurs abdominales au chanteur, au début c’était l’herbe qui l’apaisait, à la fin, même l’héroïne ne lui faisait plus d’effet. Essayer une cure de désintox, bien sûr, ça ne marcherait pas dans tous les cas ; il savait très bien qu’il allait mourir de toute façon.Des regrets ? Bien évidemment que le chanteur en était rempli, sa fille, sa pauvre petite fille ; il ne la reverrait plus. Il aurait préféré ne jamais connaître le succès, il aurait préféré faire quelques comptines dans son coin, afin qu’elle seule puisse les entendre. Ses comptines étaient des hits, ses chansons et son désespoir étaient les plus grands succès du billboard.Ses proches le pensaient paranoïaque, il ne souriait plus, il ne riait plus. Plus de blagues, plus d’humour noir, plus de cynisme. Le temps passait et il se renfermait, les nuits se faisaient en pointillés, chaque étoile qui brillait un peu trop fort le réveillait en sueur. L’ange viendra, l’ange le tuera, il sera dévoré. Le contrat était parfait, toutes les causes de décès possibles étaient écrites en bas de page. Quoi qu’il arrive, Kurt Cobain reviendrait au Baron Samedi.Quelques semaines avant qu’il ne quitte le monde des hommes, Kurt Cobain avait reçu la visite d’une étrange femme aux cheveux noirs de jais. Les plumes de sa robe blanche voletaient à chacun de ses pas, la figure posa ses deux yeux verts dans les prunelles du chanteur. Si Samedi était l’ange noir qui avait allongé sa vie, elle serait l’ange blanc qui la terminerait en bonne et due forme. Serrant son fusil contre lui, l’humain paniquait- Qui êtes-vous ?!La femme sourit légèrement- Alors c’est toi l’âme que Samedi observe avec tant d’appétit. Je suis Brunhilde, ainée des valkyries, j’ai besoin que ton âme reste intacte. Le 5 avril, dans quelques semaines… nous mettrons terme à tes souffrances. Un jour tu devras vaincre le baron à son propre jeu.Paniqué, acculé, le musicien ne put se résoudre à refuser l’offre, il hocha simplement la tête, résigné. Il allait de toute manière bientôt quitter ce monde, avoir une date et savoir que son âme ne serait pas entreposée dans un musée macabre le soulageait plus qu’autre chose.Nombreuses sont les théories du complot régnant autour de la mort de Kurt Cobain. Selon de nombreux rapports, il aurait été impossible que ce dernier se tire une balle dans la tête sans utiliser ses pieds ; hors, le chanteur avait conservé ses chaussures. Dans cette étrange petite pièce, l’humain partageait ses derniers instants avec la Valkyrie qui lui donnait quelques instructions- La seule manière de rompre ton contrat avec Samedi c’est d’être tué par un autre être divin. Je ne sais pas quelle utilité tu auras pour mon objectif, mais je préfère éviter de laisser une autre âme au Baron.Brunhilde leva le fusil vers le chanteur assit contre un mur. Ce dernier alluma simplement son lecteur CD, Layla d’Eric Clapton se jouait, souriant amèrement l’humain prononça quelques mots- J’adore cette chanson… J’hésitais même à donner ce nom à Frances.Admirant les volutes de fumée de sa dernière cigarette, observant les formes danser dans le rayon de lumière qui venait percer le store mal fermé. Kurt Cobain avait écrit cette dernière lettre, pleine de tristesse, de colère et d’espoir. Envers l’humain, envers lui, envers les autres. Une lettre que Brunhilde avait lue. Tout deux aimaient et détestaient l’humanité, il était hors de question qu’un dieu fanatique et collectionneur hérite de cette vie, ainsi, la dernière note qui la marque, fut celle du coup de feu. Brunhilde brûla le dossier de Cobain après coup.
----- CHAPTER BREAK -----
Eternal Dance Une égalité parfaite jusqu’alors. Le combat avançait, pour autant il était difficile de déterminer qui avait l’avantage lors de cette confrontation. Dans son studio, Cobain composait déjà, comme en transe suite à l’annonce. Du rock psychédélique, il avait tout pour réussir à composer un morceau d’un niveau encore rarement atteint dans le domaine. Retouchant certaines notes, le chanteur éméttait déjà ses propres théories à voix basse au fur et à mesure que les secondes passaient.- On va sans aucun doute perdre ce round là.La valkyrie fronça légèrement les sourcils, confuse. Si il était sûr de perdre, pourquoi se donnait-il autant ; et surtout, quelle était la raison qui le persuadait de sa défaite ? Le chanteur éteignit sa cigarette dans un cendrier, soufflant les restes de fumée engouffrés dans ses poumons.- Il va utiliser l’âme de Morrison et de Hendrix.La valkyrie haussa les épaules, désabusée et blasée par l’annonce de son compagnon. Même avec ces informations en compte, rien ne présageait une défaite pour le blond. La demoiselle déglutit avant de poser la question fatale- Et pourquoi on va perdre ce round ?Le musicien plongea son regard dans celui de son assistante avant de répondre- Quand il est reparti de la scène tout à l’heure. Il était calmé, et quand le baron est calme, c’est qu’il sait quoi faire. Si il sait quoi faire avec deux autres membres des 27, on a aucune putain de chance.Þögn sentit le sang lui monter à la tête d’un coup ; elle cogna son petit poing contre la table- Et alors, pourquoi tu t’emmerdes à composer ?!Un sourire dément s’afficha sur le visage de l’autre- Parce que je suis un putain de musicien.Dans le studio du baron le calme était toujours aussi présent. Guitare en main, il jouait quelques accords, composait quelques solos. Naturellement Kurt Cobain avait raison, Samedi avait fait son choix, et deux âmes l’accompagnaient. Au bout d’une quarantaine de minutes, la porte s’ouvrit, de la fumée s’évacuait alors qu’une figure totalement débraillée titubait à droite à gauche en direction de l’arène. Heimdall était bouche bée- Chers spectateurs il semblerait que… Il semblerait que le baron samedi soit ivre !L’humain ouvrit la porte de son studio en vitesse, si un combattant avait terminé sa composition, l’autre devait sortir à son tour, c’était une battle, si on jouait, l’autre devait être face à nous. Un gros chrysanthème rose venait décorer la poche de costume du dieu vaudou. Transpirant, haletant, le regard vide et vague, le dieu se mit à jouer une étrange mélodie. Insensée, terrifiante, et pourtant magnifique ; il était dur de correctement décrire le spectacle qui se déroulait. Chancelant, bringuebalant, titubant, le baron chantait. Il chantait sans y mettre les formes, il jouait sans s’inquiéter de sa guitare, tout ce qui l’intéressait c’était de décrire. De décrire la montagne de tête qui gravitait autour de lui, cet essaim vrombissant et assourdissant. Il en avait peur, et pourtant il le savait, dans cette ruche, le miel y était savoureux.La composition humaine fit pâle figure comparée à celle du dieu. Cobain avait décidé d’être entièrement sobre, si il prenait une substance pour cet affrontement ci, il aurait une maigre victoire à un coût bien trop élevé. Le musicien proposa une incroyable performance, mais les sensations qu’il transmit s’approchaient plus d’un profond désespoir que d’un concret bad trip. Nouvelle manche pour le baron. Celui ci, encore émeché parvint à enchaîner quelques pas non sans mal vers l’humain- Merci mon gars, tes conseils étaient vachement sympas… Donc comme je suis tout aussi sympa, je vais t’en donner un en retour ! La musique ça se vit, mais la vie on n’en n’a qu’une. Plus t’essaies de t’affranchir de ton destin merdique… Et plus…Le baron se mit à éclater de rire, incapable de finir sa phrase. Il posa simplement sa main sur l’épaule de son rival avant d’ajouter une nouvelle phrase insensée- Même le destin se change, mais tout a un prix… Les humains ont perdu quand ils ont commencé a vendre leur musique.L’étrange dieu retourna dans son studio avant même l’annonce du prochain round. Les multiples drogues qui affectaient son corps commençaient à se dissiper. Samedi souffla un grand coup avant de regarder le plafond de son local. Les dieux eux même étaient soumis à leur destinée, il fallait bien vivre, il fallait bien mourir. Sans ces deux certitudes, rien n’avançait, le monde était plat, la terre ne tournait pas. Cependant il était un dieu qui détestait cette notion de destinée plus que quiconque, et c’était Samedi.Composant son nouveau morceau, le thème portée sur la musique de cabaret lui semblait particulièrement tranquille grace à l’âme de Amy Winehouse. Perdu dans ses pensées au fur et à mesure qu’il composait. Samedi se remémorait de cette histoire ; l’histoire du dieu qui faute de pouvoir changer son destin jouait avec celui des autres.Il y a bien longtemps, quand ni hauts de forme ni costumes n’existaient. Le baron était une figure divine tout ce qu’il y avait de plus banale. Les gens ne prêtaient que peu attention à lui ou à ses intérêts. Il était amusant, blagueur, charmeur, en réalité le dieu avait toutes les qualités faisant de lui quelqu’un d’on ne peut plus appréciable et agréable. Toujours de bonne humeur, toujours avenant, mais surtout toujours espiègle, là ou samedi arrivait, la fête commençait. Et une fête n’en n’était pas une sans musique, naturellement, le dieu était virtuose. Ses compositions avaient tout pour charmer autant que lui ; cependant le destin est cruel, aucun dieu ne semblait apprécier son travail. Creux, vide, fade, sans intérêt ; Samedi était bon en tout, mais Samedi était dénué de la plus grande capacité des musiciens, l’imagination. Les humains en bas jouaient mal, mais chacun de leur mouvement, chacune de leurs idées, chacun de leurs morceaux donnaient envie de danser. Samedi les enviait, Samedi les rejoignit.Arrivée sur le monde des hommes, dansant et jouant avec eux ; le dieu s’était intégré et imposé comme une figure de culte certes, mais d’un culte joyeux et amusant. Une jeune femme attira son attention plus particulièrement, c’était elle qui dansait le mieux ; elle qui semblait la plus apte à comprendre sa musique. Chacun de ses mouvement, chacun de ses pas, son fin sourire, Samedi avait trouvé sa muse, Samedi savait enfin créer et jouer. Elle souriait au dieu à chaque discussion, sentait le sol frémir à chacun de ses jeux. Ce n’est que bien plus tard que Samedi comprit, il n’avait jamais osé lui parler. Comme à son habitude, elle sourit quand elle vit le dieu, puis, après avoir observé ses mots. Elle lui répondit en bougeant les mains. La danseuse était née sourde et muette. Comment appréciait-elle la musique ? Via les vibrations. Comment souriait-elle malgré tout ? Car les gens s’amusaient. Il n’y avait pas besoin de lire les lèvres sur les quelles on venait poser les siennes. Elle l’aimait, il l’aimait, et tout ça était bien suffisant. Ce n’est qu’après quelques années qu’une petite fille leur vint, la mère avait quitté son amour et le monde durant l’accouchement, mais ce n’était pas une fatalité. Le dieu la retrouverait au Valhalla, il fallait seulement attendre, attendre que sa fille grandisse. Joyeuse, pétillante, curieuse, la fillette comblait son père, chaque fois qu’elle apprenait un nouveau pas de danse, il se souvenait de celle qu’il aimait. Ce monde était le sien, il était le leur.Après quelques années, le baron appela sa fille, elle ne se retourna pas ; elle perdait l’audition à son tour, le mal de sa mère lui avait été transmis. De désespoir, incapable d’accepter que sa fille ne puisse plus l’entendre chanter ou l’aimer. Le baron posa ses deux mains sur les oreilles de sa descendance, elle put lire sur les lèvres de son père« Layla… Entends moi... »Son sourire rayonna, elle avait pu entendre son père une dernière fois avant de mourir. Même si il s’agissait d’une demi déesse, jouer avec le destin de quelqu’un ne se fait pas gratuitement. Tout ce qui était donné avait un prix. Tout ce qu’on prenait devait avoir une contrepartie ; Son ouïe contre sa vie. Elle est morte un dimanche, enterrée un lundi, le destin continuait son chemin, une nouvelle semaine commençait ; un dieu détestait cette réalité. L’âme de la petite fille la haut était bannie, trop humaine pour les dieux, trop divine pour les humains. Sa malédiction était trop lourde, ceux qui jouaient avec le destin étaient exilés, privée d’avenir, il ne lui restait que la musique.Le vaudou soupira légèrement, le temps était écoulé. Avoir laissé dériver ses pensées ne lui était pas favorable, un nouveau round gagné pour l’humanité. Heimdall rappela les scores, non sans commenter les performances- Chers spectateurs ! Le match est on ne peut plus serré, trois partout ! Le sixième round vient de se terminer, quelle sera la suite ! Messieurs ?Le britannique porta l’urne au dieu étincelant qui sortit un nouveau papier de l’urne. Il ne put s’empêcher de sourire légèrement, imaginant déjà ce qui adviendrait de ce thème- Vieux blues, amour.Cobain claqua de la langue, visiblement plutôt contrarié par cette annonce et ce résultat. Sa Valkyrie semblait tout aussi soucieuse, la légende des crossroads, le premier contrat célèbre du baron. Tout dans le blues renvoyait à cette fameuse légende de la croisée des chemins. Essayer de l’affronter ici, c’était l’affronter sur son chemin de prédilection. L’homme entra simplement à nouveau dans le studio et observa son matériel, songeur. Au bout d’un moment, il posa les yeux sur sa partenaire, une idée lui était venue.- Þögn… Commence à créer des beats de rap et enregistre des adlibs. Je vais essayer d’enregistrer des sons naturels et différents riffs. On aura pas ce round mais on peut très bien avoir les suivants, autant se garantir une longueur d’avance. Pour l’instant on a jamais eu plusieurs fois le même thème alors…- ça veut dire qu’on peut déduire les prochains !- Tout juste… On a pour l’instant eu aucun dérivé du rap, pas de reggae non plus. Il y a beaucoup de sous genre au rock et au metal…L’humain créait déjà une liste compilant une grande partie des genres musicaux manquants à l’appel. Cet affrontement musical n’en n’était un qu’en apparence. La réalité c’était que le point le plus important de ce duel, c’était la gestion de son temps.Samedi dans son propre studio créait déjà sa prochaine composition à l’aide de l’âme de Robert Johnson. Plus le temps passait, plus les compositions du dieu vaudou devenaient étranges, il devenait quasiment impossible de reconnaître la pâte des artistes dont il se servait. Ces derniers lui apportaient quelques motifs tout au plus, quelques idées, mais désormais les chansons semblaient siennes. Tout en répétant les mêmes accords, le baron se parlait à lui même comme pour s’aider à réfléchir.- C’est pas un battle… Ils sont malins, si c’était une battle on aurait juste choisi nos meilleures chansons ou improvisé. Ils nous laissent une heure par composition, on peut en utiliser moins si besoin… ça veut dire…Les pensées su baron s’entrechoquaient dans son esprit. Il était aisé d’oublier via son caractère amusant et extraverti que le dieu était on ne peut plus malin et fourbe. Tous ces contrats, tous ces pièges, toutes ces créations, il maitrisait tout ce qu’il touchait, destins comme instruments.- On a le droit de faire des reprises, donc on peut très bien foutre en l’air une heure à composer autre chose ou gagner de l’avance. Le fait qu’on aie treize combats et que tout se décide au nombre de victoire est une garantie. On a le droit de perdre six fois, on a six impasses donc six heures libres… Cobain l’a bien compris, il a commencé les impasses assez vite, je pensais le battre sans avoir à jouer sur la tactique et l’horloge ; son talent n’est pas surestimé… La situation actuelle m’est-elle vraiment favorable ? Il sait qu’il n’a aucune chance de gagner ce round contre moi donc il avance sans doute d’autres morceaux en fonction des thèmes suivants et de la difficulté grandissante. Donc…Un sourire dément vint se dessiner sur le visage du dieu vaudou. L’araignée commençait à tisser sa toile, ses huits pattes joueraient la mélodie de la mort. Samedi élaborait un plan en même temps qu’il élaborait sa musique. La meilleure méthode pour vaincre Cobain, c’était de le faire tomber dans le désespoir. Aussi talentueux soit-il, ce dernier était particulièrement sensible à une chose : quand rien ne se passait comme prévu.- Si je gagne c’est bien beau, mais lui aura pu prendre de l’avance sur les autres morceaux… C’est donc au final plus risqué pour moiLe baron sortit de nouveaux instruments et composaient d’étranges mélodies, de nouvelles musiques. Chaque partition se voyait griffonnée de diverses nouvelles notes, frénétiquement. De temps en temps le dieu passait sur un ordinateur pour changer quelques arrangements, appliquer quelques effets. D’autres fois on le voyait utiliser les pédales d’effets de diverses guitares. Bâtons de pluie, harmonica, djembé, guitare, harpe, platines... Tous les instruments y passaient, et le temps était écoulé. Les dieux musiciens sortaient et rejoignaient leur scène.Cobain de son côté se contenta de performer une reprise de Lucille par BB king. La performance était bonne, très bonne et agréable. Elle avait tout ce qu’on pouvait demander d’un morceau de blues classique. Le hic était là, le morceau avait tout d’un morceau de blues classique, trop classique même. Cobain le savait, il avait du faire ce sacrifice, s’attendant à ce que Samedi gagne cet affrontement.Le dieu s’avança avant de s’asseoir sur un tabouret, une vieille guitare en main, le micro abaissé à son niveau. Quelques accords à peine joués et Cobain comprit qu’il avait vu juste, cette musique c’est le domaine de Samedi ; plus encore lorsque ce dernier utilise l’âme de Johnson. Après un moment, une sueur froide vint glacer l’échine du blond, il s’abaissa vers sa valkyrie.- On est foutus bordel.- Pourquoi donc ?!- C’est pas une composition… Il reprend simplement Me and the devil blues de Robert Johnson.La valkyrie eut un sursaut en comprenant ce que cette reprise signifiait- Il a compris l’importance de l’impasse et a fait la même chose que nous ! Il savait que de toute façon il remporterait ce combat quoi qu’il arrive !Observant la panique dans le regard et les mouvements de ses adversaires ; le baron ne put s’empêcher de sourire, beau diable qu’il était. Cette chanson lui était dédiée, cette chanson était autant la sienne que celle de Johnson, c’était leur chanson. Chaque note trainante, chaque soufflement aigu et chevrotant de sa voix sonnait comme l’arrivée du train de la mort en gare. Le thème était amour, la reprise du dieu était différente. Il chantait cet air de diable comme si il était lui même éprit de cette situation, amoureux de ce pacte et de l’enfer qui l’attendait. La sérénade se terminait, une victoire pour le Baron.Heimdall ne tarda pas à rugir dans son Gjalahorn- Incroyable ! Qui aurait cru que les deux combattants joueraient la sécurité en se contentant de simples reprises ! La victoire semble cependant sans appel ! Samedi reprend la tête ! Quatre à trois pour le dieu !Le dieu solaire ne put s’empêcher de glousser légèrement. Ainsi cet affrontement avait atteint ce niveau aussi rapidement ? Les deux combattants étaient on ne peut plus sagaces ; cette guerre musicale n’en n’était une seulement quand il s’agissait de composition et de représentation. Pour le reste, il fallait avant tout utiliser sa tête, savoir ou étaient ses forces et ses faiblesses. Le coup de Cobain était bon, mais celui du baron était meilleur- Impressionnant ! Magnifique même ! Quel combat, chers spectateurs, vous pensez peut-être que ce round était anodin voir même plus mauvais que les autres, mais un réel tournant est arrivé !Jack en pleine réflexion finit par interrompre Apollon- Les hommes mentent, pas leur musique. Si on ne joue pas avec l’âme, on ne joue pas. Mais n’oubliez jamais ce qui teinte l’âme des hommes.Il était assez aisé de comprendre qu’il s’agissait d’un conseil déguisé. Un conseil à l’intention du dieu comme de l’humain. Mentir était aisé, réussir à convaincre était bien plus dur. Il fallait garder en tête que même en se fardant, même en induisant son adversaire en erreur ; la musique qui sera joué sera quant à elle révélatrice de la vérité. Un nouveau thème arrivait, l’anglais saisit un papier- West Coast. Rébellion.Chacun des deux musicien se dirigea à nouveau à l’intérieur de son cercueil insonorisé. Cobain ne put s’empêcher de sourire et de rigoler. Il prenait déjà une guitare et écoutait les quelques beats créés par Þögn. Il ajustait le morceau tandis que la demoiselle le regardait, pleine d’interrogations.- Une guitare pour la west coast, t’es sérieux ? C’est ton époque pourtant, c’est évident qu’il va utiliser du Tupac, on est mal barrés !- T’as beau être aussi bon rappeur que tu veux, il te faut un bon beatmaker avec. Samedi rappera bien, il aura des bonnes idées. Mais c’est pas comme si on devait affronter Dr.Dre et Tupac en même temps. On a nos chances, j’ai encore un atout dans ma manche.La valkyrie sautillait sur place en pestant- Encore à faire un plan sans rien me dire !- Tais toi et observeLe guitarise apposa ses deux paumes à plat sur les cordes de sa guitare avant d’en bouger une et de jouer avec les micros de l’instrument avec l’autre. La valkyrie eut un éclair dans les yeux- Tu scratches avec ta guitare ?!- Eh ouais, c’est la technique de Morello, ok c’est du metal alternatif avec des codes de rap, mais ça reste un groupe de Los Angeles dans cette période ; ça peut nous aider dans une compo west coast.Déjà les deux compagnons créaient et peaufinaient leur musique et les quelques samples qu’ils avaient préparés à l’origine. De son côté, Samedi s’attelait à faire du mieux possible. Soupirant et s’énervant, le souci était on ne peut plus simple. Certes avoir des rappeurs extrêmements talentueux était pratique pour cette épreuve ; mais les Pharell Williams et les Dr Dre n’ont jamais croisé sa route. Visiblement ces créateurs aimaient trop l’ombre pour vouloir se montrer. Après de longues minutes, les deux partis se retrouvaient à nouveau. Samedi observa l’humain face à lui avant de sourire légèrement- Au diable ton âme… Tout ce que je veux maintenant c’est gagner.L’humain se mit à sourire à son tour avant d’offrir un magnifique doigt d’honneur au dieu face à lui- Alors vient chercher la victoire, elle sera encore plus dure à avoir que mon âme !Les deux adversaires jouaient l’un après l’autre. La performance de samedi était impeccable techniquement. Une légère ambiance de plage, de balade en voiture au soleil couchant quand on regarde les palmiers se dessiner. Rythme lent, apaisant qui tranchait avec les paroles ultraviolentes de sa création. Le baron avait bien intégré et retranscrit les compositions de la west coast.De son côté Cobain commença par un rythme de guitare étonnamment très étouffé et lancinant. L’humain avait déjà utilisé son atout, il avait une pédale à effet spéciale, cette dernière changeait le son, lui donnant un aspect plus lo-fi. La naturelle aggressivité de son instrument semblait adoucie, le plus grand choc fut le rap. Ce n’était pas lui qui tenait le micro, c’était la valkyrie. Plus adepte des mouvements post punks inspirés du rap en général, cette dernière était bien plus à l’aise dans cet exercice. Loin de l’ambiance d’une balade en voiture à côté de la plage de santa monica, cette ambiance envoyait le spectateur droit dans un quartier de centre ville ou deux groupes venaient s’assoir sur des chaises de jardin à l’arrière de leur maison, fumant de l’herbe.Heimdall semblait dubitatif vis à vis des deux créations- Il semblerait qu’aucun n’aie respecté l’aspect rébellion du thème ! Que devrions nous faire ?Apollon vint agiter le doigt, signifiant son désaccord- Tu te méprends mon cher ami ! Tout deux ont respecté le thème, l’ambiance du rap west coast a naturellement cet aspect plutôt détendu, c’est au paroles qu’il fallait s’intéresser ! Les deux candidats ont parfaitement respecté les conditions !La victoire cette fois ci revint à l’audace créative de Cobain, le résultat était revenu à égalité. Quatre pour le dieu, quatre pour l’humain. Huitième round terminé ; les deux combattants se fixaient, calmes, tranquilles. Heimdall prit un nouveau papier avant d’annoncer à haute voix la nouvelle épreuve- Chant de guerre viking. Sur les flots.Les deux ‘sicos tressaillèrent en entendant cette annonce. Cette fois ci il semblait que le commentateur se jouait d’eux, le viking amusé les défia- Trop difficile ? La musique n’a jamais été chose facile ! Ce qui compte, c’est ce que les gens ressentent !Cobain et Samedi échangèrent un regard déterminé chacun leur tour. Il fallait créer presque de zéro, connaître les quelques idées de base et proposer quelque chose d’inédit, quelque chose qui basculerait le round. L’humain entra en vitesse dans la pièce, il pouvait évidemment compter sur sa valkyrie pour la composition. Cependant, par ego, Kurt Cobain refusa ; il était musicien, c’était sa création, il voulait en être capable, il voulait créer quelque chose.De son côté, le baron observait nombre de tambours. Il était pensif, quand on parlait de champ viking, les compositions étaient simples. Du chant et des percussions, quasiment exclusivement des percussions. La vraie difficulté de ce thème ci, c’était les flots. Comment retranscrire avec précision le bruit des vagues, la sensation de l’écume qui vient fouetter au visage devant l’horizon bleu. Les deux musiciens allaient devoir trouver une solution efficace à leur calvaire, car l’heure tournait.Du côté humain, Cobain opta sur un bruit de vent constant, frappé de temps en temps par un coup violent de tambour. Son objectif était simple : simuler une tempêteLe baron de son côté avait opté pour une solution plus classique et simple. Des bruits de vagues sur le sable, la mer qui venait et repartait, encore et encore.Énième face à face, le neuvième tour de leur combat allait commencer. Les deux ennemis déglutirent. Ils savaient que ce combat arrivait à son terme, ils savaient que bientôt, le vainqueur serait désigné. Quatre round à égalité, celui qui obtenait la prochaine victoire serait de plus en plus assuré de sa victoire.La performance divine était on ne peut plus apaisante ; on y descellait un drakkar, une veille de départ, puis une aventure le vent dans le dos. Les hommes se bousculaient sur le navire, observaient l’horizon, respiraient l’air marin.A contrario, l’autre groupe donnait l’impression de décrire la suite de cette aventure. Le tonerre s’était mis à gronder. Le ciel se déchirait, on envoyait des cordes au pauvres diables jetés par dessus bord par une vague scélérate. On s’attachait au mat du navire, ramant de toutes nos forces. La colère de la mer était insondable, on l’aimait autant qu’on en avait peur.A la fin de leurs composition, les deux musiciens se saluèrent mutuellement d’une simble courbette. Pour la première fois, Cobain fut celui qui brisa le silence- Alors maintenant tu arrives et tu sais composer sans aide extérieure ?Le baron se mit à sourire avant de répondre- ça risque d’être difficile pour toi si je lies ce nouveau talent aux âmes en ma possession petit.Les points étaient départagés, les résultats se faisaient proches. Mais la victoire vint à l’humain, le round passait à cinq manches en sa faveur contre quatre pour son adversaire. Cette victoire même si nécessaire laissait un goût amer. Celui d’une victoire arrachée à quelqu’un qu’on ne pourrait sans doute plus battre par la suite.Le baron était devenu bien meilleur, le baron avait enfin compris. Certes les humains étaient inspirés, mais c’est quand il pensait à sa famille qu’il jouait le mieux. Le final du combat arriverait sous peu, il ne restait plus que 4 thèmes.
----- CHAPTER BREAK -----
Heimdall parvint à retrouver l’attention du public après quelques toussotements. Toujours concentré sur l’affrontement sous ses yeux, le dieu se retourna vers ses collègues commentateurs. L’humain frisa légèrement le bout de sa moustache avant d’émettre son jugement.- Pas de doute ! Nous nous dirigeons vers l’apothéose de ce combat et du génie créatif de ces deux participants !Le dieu du soleil sourit et acquiesça vivement avant d’ajouter.- Quelles âmes ! Quelle beauté ! C’est bien cela la musique, je ne peux être qu’en émoi face à ces performances !Le nordique saisit fermement son cor pour annoncer le nouveau thème, celui du dixième affrontement.- Vous l’avez remarqué ! La difficulté a augmenté, alors pourquoi ne pas aller jusqu’au bout des choses ?! Le thème sera donc rap français ! A la recherche du bonheur !Deux légers rictus pour les combattants, l’un semblait heureux de cette annonce, l’autre agacé. Cobain entra en vitesse dans son studio avant de lancer à sa Valkyrie- Impasse ! On sait pas parler français, alors le rapper, laisse tomber ! Le baron a sans doute une âme pour l’aider sur ce sujet, et en plus beaucoup l’affilient au bayou et à la Louisiane.Le chanteur se laissa tomber sur son fauteuil, le poing serré, se mordant les lèvres. Il paraissait enragé, non pas de laisser une victoire, il était enragé de ne rien pouvoir composer pour ce thème. Þögn sourit calmement avant de prendre la parole pour apaiser le musicien.- Si on ne peut pas performer sur cette création, alors concentrons nous sur la suite ! Nous avons un point d’avance, au mieux le baron reprendra l’égalité, voilà tout ! Je suis autant frustrée que toi, mais ne nous laissons pas abattre !Le chanteur hocha vivement la tête avant de se diriger vers ses instruments pour composer différentes mélodies et se préparer.De son côté le Baron créait ses paroles, composait la musique lui même. Étonnamment il avait appelé une âme experte dans ce thème, mais il voulait mettre ses mots sur sa musique. Ainsi, l’âme de Nepal se contentait de corriger ses mots, les réajuster, perfectionner le français du musicien. Au bout d’une heure, les deux créateurs se firent à nouveau face. C’était sans appel, le baron avait gagné ce face à face ; il était évident que Cobain avait fait l’impasse sur cette chanson ci. Tout le monde pouvait s’accorder à dire que le musicien américain avait su se débrouiller. Malheureusement, face à Samedi, se débrouiller, c’était bien trop peu : il fallait exceller. Claquant légèrement de la langue, le musicien révisait déjà ses musiques dans la tête, tapotait du pied, balançait la tête. Il était dans sa bulle, imperturbable, impossible de décrocher quoi que ce soi de lui. On voyait même sa main se balancer toute seule comme si elle grattait les cordes d’une guitare. La valkyrie sourit, elle lui transmettra le prochain thème, le génie de Cobain était déjà en ébullition ; il était incapable d’entendre quoi que ce soit d’autre.Apollon sortit un nouveau papier de la gigantesque urne placée face à lui.- Quel affrontement mesdames et messieurs ! Mais tout doit avoir une fin, cinq contre cinq, plus que trois rounds ! Vous aussi vous êtes en délire et je vous comprends beauties ! Le prochain thème est donc !… Comptine, au bord du lit.Les deux combattant sentirent leurs mâchoires se décrocher, prêtes à tomber au sol. Cobain avait perdu sa concentration, le baron semblait grave et lançait un regard assassin aux dieux postés plus haut. Ils savaient pour sa fille, ils savaient pour celle de Kurt Cobain également. La plus grande difficulté qu’un homme pouvait affronter, c’était de créer a partir de ses regrets sans se laisser submerger. Divin comme humain, les deux rivaux avaient baissé la tête, la mine attristée, leurs enfants, ils n’avaient pas pu partager leur vie avec eux.Sans un mot, ils étaient retournés dans leurs studio. Étrangement silencieux et calmes. Le dieu vaudou n’avait invoqué aucune âme pour l’aider à créer sa musique. Cobain ne parlait pas malgré les nombreuses interpellations de son duo. Ce round là s’attaquait à leur fierté en tant que père et pas seulement à leur esprit musical. Les minutes passaient, le blond avait opté pour une petite guitare classique, avec les cordes en nylon et en plastique. Le son serait plus doux et plus aigu, tout ce qu’il fallait pour composer une comptine. Arpégeant les cordes il balançait tout doucement la tête en fredonnant un air très doux et lent. Þögn ne pouvait s’empêcher d’apprécier le moment, balançant la tête, elle était confiante vis à vis de cette victoire. La petite demoiselle avait passé sous silence tous les sons alentours, elle chantait d’une voix cristalline, pure ; un air parfait pour rassurer et faire sourire un enfant alors que ce dernier nous quitterait l’espace d’une nuit.Le dieu vaudou avait opté pour un petit tambourin qu’il secouait tout doucement, rythmant légèrement sa chansonnette par des petits à-coups du pieds. Sa manière de jouer pouvait faire croire à une rocking chair qui tanguait d’avant en arrière. Au fur et à mesure du jeu, il voyait un paysage qu’il avait rêvé de voir toute sa vie. Il la tenait, c’était sa mélodie, la mélodie quasi parfaite, teintée d’émotions, sa mélodie.L’heure était passée en un clin d’oeil, aucun des combattants n’avait réalisé que c’était déjà le moment de proposer cette mélodie au monde. Les portes s’ouvrirent au même moment, les deux compositeurs semblaient on ne peut plus sérieux. L’humain se posa sur son tabouret et commença à doucement gratter les cordes en balançant la tête. Sa valkyrie postée devant lui, malgré son allure toujours aussi rebelle et mignonne avait un air particulièrement doux et digne. Malgré son apparence juvénile, elle dégageait toute l’aura d’une mère souriant gentiment à sa progéniture. Au fur et à mesure de la chanson, une image d’un couple côte à côte chantonnant au pied du lit de leur enfant se dessinait. On pouvait même apercevoir aux derniers instants le couple éteindre la lumière avant de doucement refermer la porte. Pas un cri, pas un hurlement, pas un sifflement. Le public se contenta d’applaudir à l’unisson, comme une seule personne, choquée par cette création.Vint le tour du baron, le dieu se posa sur un tabouret à son tour et commença à battre du pied. Aucune violence n’émanait de ce geste pourtant d’ordinaire utilisé pour marquer le choc dans une musique. Au fur et à mesure que son pied tapotait le sol avant le talon et le bout de sa voûte plantaire. Le baron agita légèrement le tambourin ; il cinglait et tintait gentiment, une fois le rythme correctement placé, le baron siffla. Il siffla en regardant droit vers le ciel, un mélodie ininterrompue. Sa voix aussi rauque que douce résonna au rythme des secouements de tambourin ; les clochettes offraient un aspect mystique à sa composition. Les participants l’entendaient, sa musique n’était pas parfaite, sa voix se gorgeait de sanglots de temps à autre. Ils les voyait, il voyait sa femme tenant sa fille dans les bras en la berçant, souriant au vibrations que son époux émettait pour endormir leur enfant.Fin de cette représentation ci, la foule se contenta de réagir de la même manière que pour Kurt Cobain. Un tonnerre d’applaudissements sans autre forme d’acclamation. Les commentateurs n’osaient pas dire un mot ; murés dans le silence, observant leur machine qui peinait à quantifier et comparer les émotions suscitées par les deux musiciens. Heimdall se ressaisit avant d’annoncer le vainqueur de ce round- Avec le score de six contre cinq… Samedi reprend la tête de l’affrontement !Cobain ne sembla pas le moins du monde choqué ou déçu. Il semblait même étonnamment apaisé. L’homme plongea ses yeux bleus dans le noir profond du regard ennemi.- Tu as un enfant n’est-ce pas ?Le baron sourit amèrement avant de répondre- Oui… Une fille, comment le sais-tu ?Cobain se mit à éclater de rire avant de répondre- Parce que c’est évident ! Il n’y a qu’un père pour composer comme ça ! Et comment s’appelle-t-elle ?Après un temps d’arrêt, perdu dans ses pensées, le vaudou répondit- Layla.Cobain arrêta de rire, regardant le ciel lui aussi- J’adore ce prénom…Il quitta la scène sans un mot, de nouveau dans son studio. Sa valkyrie morte d’inquiétude le secouait dans tous les sens en criant, comme devenue folle.- Kurt ! Kurt ! Kuuuuuuuuurt ! Tu te rends pas compte ?! Il est à une victoire de gagner cette rencontre ! On a été battus par une musique qu’il a composé tout seul ! Tu sais ce que ça veut dire ?Le musicien, particulièrement calme haussa simplement les épaules avant de répondre.- Bah ça veut dire qu’on affronte un musicien et un bon musicien, tu penses sérieusement qu’on peut perdre sachant ça ?Þögn fronça les sourcils et gonfla les joues. Elle se sentait rougir de honte, balançant des petits coups de poings sur les épaules du chanteur, elle pesta à sa manière.- Idiot ! Idiot ! Idiot ! Qu’est ce qui te prends de te la jouer aussi cool et détendu seulement maintenant !Après un long soupir, elle regagna son calme ; le prochain thème, ils le gagneraient, c’était sûr. L’humain s’assit et composait déjà sans un mot. La valkyrie semblait dubitative, pourquoi composait-il déjà de la musique alors qu’ils n’avaient pas eu le thème de cet affrontement ? La réponse lui parvint naturellement, elle ouvrit la bouche, choquée.- Ne me dis pas que ?!L’humain ricana en balançant la tête en arrière pour la regarder- J’ai fait touuuuutes ces impasses pour cette chanson ci, y’avait belle et bien un thème libre, bonne pioche.Kurt Cobain révisait et mettait toutes ses créations et autres maquettes musicales ensemble. Depuis le début, chaque plan musical, chaque pont, chaque riff, solo, refrain. Tout avait été composé dans l’optique de cet affrontement ci. L’humain pointa du doigt un papier- Là dessus t’as les paroles et tes partitions, je vais faire le chant et la guitare, la batterie est déjà enregistrée, tu feras la basse et la suite du chant ça te va ?La demoiselle hocha vivement la tête, elle était émerveillée par son rôle et la création de son acolyte. C’était définitif : cette musique était la meilleure jamais créée par Kurt Cobain. Un simple titre était écrit sur le haut de la partition « Bean »Le baron samedi en revanche semblait en grandes difficultés pour sa création. Certes le dieu était devenu un excellent compositeur, il était capable de créer de la musique de lui même sans réel problème. En revanche, il avait toujours besoin d’être dirigé, il avait besoin d’un thème. Créer à partir de quasiment rien de cette manière était presque contre nature pour lui. Au mieux il pouvait créer quelques mélodies mais elles auraient sans doute sonné superficielles.C’est après une nouvelle heure que la troupe se rendit sur scène. Douze heures de musique sans interruption. Le public avait eu droit à bon nombre de pauses, pouvait faire ce qu’il voulait durant les compositions. De la même manière les commentateurs vaquaient à leurs occupations. Cependant, tout le monde se retrouvait pour le résultat. Cobain comme Samedi semblaient éreintés, épuisés. La gorge en feu, les doigts engourdis, la tête brumeuse. D’une certaine manière, ils étaient d’accords, c’était la meilleure sensation possible. Le public discutait du thème libre, de ses inquiétudes. Goll écoutait attentivement les fans de Nirvana qui avançait que ce round serait sans aucun doute gagné par Cobain. Du côté des dieux, bon nombre d’entre eux protestaient, notamment Hermes. Le baron était certes mauvais compositeur par le passé, mais cet affrontement lui aura permis d’atteindre de nouveaux sommets.Le vaudou était le premier à jouer pour cette représentation. Il n’y avait aucune honte à l’avouer ni à le reconnaître. Il était excellent en tout point, jamais par le passé ce créateur n’aurait pu proposer de telles performances. Son talent général s’était aiguisé, il avait même laissé son long manteau dans sa loge. Il n’avait pas besoin de tête, pas besoin d’âmes, il était là pour créer, là pour chanter. Après une longue performance, les acclamations résonnèrent dans toute l’arène. Ça y’est, le Baron Samedi était devenu un vrai musicien. Mais est-ce qu’être un musicien suffisait face à Kurt Cobain ?L’humain balança un grand coup son bras, un son déchirant retentit de sa Fender. Marchant et trottinant en petits cercles alors qu’il jouait l’introduction de son morceau, son ennemi le comprit ; c’était un tout autre niveau. Après un grand saut et un hurlement dans le micro, sa valkyrie chantonnait un étrange refrain. De nombreuses personnes du public semblaient dubitatives, qu’est ce qu’était ce genre musical ? Trop lourd et effréné pour du grunge, trop doux pour du punk, trop atypique pour de la pop. Kurt Cobain avait créé un nouveau genre. Le duo avec sa valkyrie se complétait normalement, quand il criait, elle chantait, quand elle hurlait, il fredonnait. Un coup de guitare déchirant avec une distorsion saturée donnait une réponse de la basse en slap. La mélodie semblait éternelle, le public jusqu’alors hésitant vis à vis de son opinion sur cet amas musical commençait à frénétiquement balancer la tête. Bientôt on voyait les humains comme les dieux sauter sur place, se pousser, hurler des paroles incompréhensibles tout en dansant ; C’était ça le vrai pouvoir de la musique. Après de longues minutes, la mélodie était terminée, les deux musiciens étaient éreintés. Avant même qu’Heimdall prenne la parole, Apollon hurlait déjà dans son micro- Cette mélodie ?! Elle est… Elle est… C’est la meilleure chanson de Kurt Cobain ! La composition la plus à l’image de cet homme ! Inutile de l’annoncer le vainqueur de l’avant dernier round est…Jack l’éventreur ne put s’empêcher de couper le dieu du soleil comme ce dernier l’avait fait précédemment. Peut-être par pur volonté d’ennuyer son collègue, ou alors par patriotisme humain, nul ne le sait.- Kurt Cobain !Heimdall grommela, le voilà qui se faisait à nouveau voler son travail. Après avoir secoué la tête, le dieu crieur annonça le dernier thème.- Dernier combat ! L’égalité ne peut rester, ils sont des musiciens hors pairs, mais c’est bien cette mélodie qui les départagera ! Le thème est donc ! Musique d’ambiance, nouvelle rencontre !Étonnamment, alors que Samedi commençait à quitter la scène, Kurt Cobain ne bougea pas. Heimdall, Apollon et Jack haussèrent le sourcil, puis la foule commença à créer un brouhaha. Alors qu’Heimdall allait parler et demander si Kurt Cobain allait bien. Il fut interrompu par un petit riff de guitare.Le baron sentit son visage se tordre dans un rictus qu’il n’avait encore jamais affiché par le passé. Ce dernier essuya vivement son visage, faisant disparaître son maquillage de crâne avant de hurler en courant vers la scène.- Kurt ne fais pas ça ! Kurt je t’en supplie !Des larmes commençaient à s’accumuler au coins des yeux du dieu vaudou. Bientôt elles perlaient. Il voulait monter sur cette scène pour empêcher l’humain de chanter ; mais il savait que cette tentative serait vaine ; Þögn avait passé sous silence les cris et les forces du dieu. Il ne pouvait que se contenter d’observer et d’écouter. Il ne pouvait qu’écouter la dernière musique du plus grand musicien de tous les temps.Après quelques instants d’introduction et un riff réalisé à la perfection. Kurt Cobain commença à chanter quelques paroles- What'll you do when you get lonelyAnd nobody's waiting by your side ?You've been running and hiding much too longYou know it's just your foolish prideAu fur et à mesure que les mots s’accumulaient, le Baron Samedi ne pouvait qu’essayer de crier, les mots ne portaient pas, il était à genoux, incapable de se relever pour interrompre ce requiem de mort. Il sentir les larmes s’intensifier d’autant plus et une partie de lui se briser lorsque Kurt Cobain hurla- Laaaaaylaaaaaa !You've got me on my knees !Laaaaylaaaaaa !I'm begging, darling, please !Laaaaaaylaaaa !Darling, won't you ease my worried mind ?La chanson d’Eric Clapton était longue. Particulièrement longue, pour une chanson moderne. Sept longues minute de Kurt Cobain qui chantait le nom de la fille du baron, sept longues minutes de l’humain qui faisait un chant du cygne. La valkyrie qui jusque la demeurait silencieuse et n’agissait pas se posa derrière le piano pour ajouter la suite de la mélodie. Fredonnant l’air à son tour. Toute la force, les cris, les pleurs du baron qu’elle avait passé sous silence étaient transmis dans cette musique. Il jouait avec Kurt Cobain.Après de longues minutes. La touche finale de la musique était arrivée. L’humain prononça les dernières paroles de cette chanson, il ponctua cette mélodie.- Laaaaylaaaaa !- Darling, won’t you ease my worried mind ?!Notes finales, tombé de rideau. L’humain se laissa tomber sur sa chaise, regardant les dieux, un sourire satisfait sur le visage.Heimdal encore sous le choc ne put s’empêcher de bégayer avant de commenter et de donner son verdict final.- P-pour non respect du thème… Kurt Cobain… Perd le dernier round ! Cet affrontement est gagné par le Baron Samedi ! Le vainqueur du troisième round de ce ragnarok est le Baron Samedi !Alors que les forces du baron lui revenaient et qu’il s’apprêtait à se jeter sur Kurt Cobain, l’humain rigola avant de répondre .- J’imaginais que ça ferait plaisir à ta fille de l’entendre… La musique ne doit respecter aucune putain de règle. Tu sais ce qu’on dit. Mieux vaut brûler…Le baron stoppa l’humain en concluant la phrase à sa place.- Franchement que s’éteindre à petit feu.Le blond afficha un grand sourire sur son visage malingre et cerné.- Exact ! Ta dernière chanson, tu la fera écouter à ta gosse.L’humain et sa valkyrie disparaissaient, leurs corps se fragmentant, s’écroulant ; les poussières de leurs âmes et de leurs corps s’éparpillant dans l’air. La petite valkyrie afficha un sourire amer doublé d’un air désolé à sa grande sœur en larme dans les gradins ; c’était son choix, celui d’une musicienne.Le baron n’avait plus besoin de collecter les âmes des musiciens pour faire écouter leurs mélodies à sa fille. Les seules chanson dont elle avait désormais besoin c’était les siennes ; il avait gagné son marché avec Zeus, sa victoire allait lever la malédiction qui planait sur sa descendance. Elle quittera son statut d’exilée, de pestiférée. Bientôt la famille du dieu pourra se réunir et chanter ces retrouvailles. Samedi quittait la scène et le stade, fumant une cigarette du paquet de l’humain.Ni Apollon, ni Jack, ni Heimdall n’avaient ajouté d’autre commentaire. Après la musique, le silence devait régner. La dernière chose qui résonna dans ce stade était un tonnerre d’applaudissementle troisième round du Ragnarok était terminé. Les dieux l’avaient emporté.
----- CHAPTER BREAK -----
Tombé de rideaux. Le baron l’avait emporté, le troisième round du Ragnarok était terminé ; les silences encore lourds dans l’arène ou la musique retentissait il y a encore quelques minutes seulement. La seule chose qui résonnait était le bruit de ses pas dans ce long couloir sombre et froid. Plusieurs silhouettes se dessinaient en face du dieu. Plongeant ses yeux d’ébène dans le regard de ses interlocuteurs, le vaudou se gratta l’arrière de la tête en soupirant.- Zeus mon vieux pote. J’espère que tu vas tenir parole maintenant. Ma fille.Le plus vieux sourit largement avant de rire comme à son habitude.- Que j’aime ta capacité à ne jamais oublier tes objectifs mon cher petit Samedi ! J’ai déjà envoyé Hermes la chercher… Et faire une autre course pour moi. Toujours est-il, félicitations pour cette victoire !Le dieu Grec s’approcha un peu, mains dans le dos. Alors que la figure chétive du vieillard passait à côté du Baron Samedi, le vaudou ressentit une énorme pression au moment ou son aîné ouvrit la bouche.- Nous avons peut-être fait la paix avec l’humanité. Mais il est hors de question de perdre face à elle. Peu importe le prix.Bruit de déglutition, la combat avait épuisé Samedi autant physiquement que psychologiquement, entendre cette dernière phrase eut un impact bien plus important qu’il ne l’aurait pensé. Le dieu du tonnerre, amusé se retourna, sourire au lèvres.- J’espère te voir pour notre petite réunion d’après combat, j’ai quelqu’un à vous présenter !C’est sur ces mots que Zeus disparu, laissant le baron se diriger vers la sortie en grommelant.- Déjà une réunion avant même de voir ma gosse…Du côté des loges de l’humanité, l’ambiance était bien plus à la tristesse et au deuil qu’à la joie ou la terreur. Un poing s’écrasa contre le mur, une fois, puis deux, puis trois. Goll hurlait de tristesse, de rage et de désespoir la mort d’une nouvelle de ses sœurs. Elle était si impuissante, si incompétente, mais le pire c’est qu’elle n’arrivait pas à digérer cette défaite. Elle savait que ce combat devait être gagné, elle savait que Cobain et sa petite sœur auraient du être victorieux. Ce foutu esprit libre, cette âme d’artiste, c’est bien ça qui leur avait coûté la vie et la victoire. Serrant son poing endolori et teinté de sang, la valkyrie s’apprêta à l’écraser à nouveau contre le mur, quitte à se le briser. Ses dents se fissureraient à cause de la douleur, ses paupières se déchireraient sans doutes à cause de ses pleurs ; mais peu importe, sa sœur était morte par sa faute.Au moment ou le poing de la demoiselle se dirigeait à nouveau vers le mur pour entrer en collision avec ce dernier, un bruissement de tissu se fit entendre. Une main bien plus large et ferme avait agrippé celle de la valkyrie. Malgré la violence apparente de ce geste et la poigne de fer qui avait capturé son l’ssaut de la demoiselle, la valkyrie ne ressentit que de la douceur dans ce geste. Tandis qu’elle relevait la tête pour mieux apercevoir la personne à l’origine de ce geste ; une voix puissante et autoritaire retentit.- Ressaisis-toi !Un homme en hanfu gris se trouvait face à la valkyrie, l’autre main dans le dos. L’humain relâcha doucement la main de la demoiselle avant d’essuyer le sang qui tachait le poing de cette dernière. La stature droite et digne de cet homme d’apparence mure forçait le respect. Ses cheveux poivre et sel soigneusement tirés vers l’arrière tranchaient avec ses traits sereins et apaisés. Goll aperçu les quelques cicatrices qui parsemaient la main de son locuteur ; même douces, ces dernières étaient caleuses, couvertes de corne. La petite guerrière sentit quelques hoquets brouiller sa respiration, les sanglots étaient coincés dans sa gorge, elle peinait à articuler ou parler, les yeux embués de larmes, elle pleura.- Sun Tzu… C’est ma faute ! Je n’aurais pas du les envoyer, j’aurais du savoir que les choses se termineraient de cette manière ! Je…Le stratège coupa la Valkyrie dans son torrent de larmes et sa marée d’excuses- Entrez dans votre chambre pour y pleurer, nous en discuterons seulement après coup.Pas un mot de plus, l’asiatique ouvrit simplement la porte et fit signe à la demoiselle d’entrer dans la pièce avant d’y aller à son tour et de refermer la porte derrière lui. Après un claquement qui fit sursauter la demoiselle, l’homme sourit légèrement.- Excusez mes gestes brusques, c’était le seul moyen en ma possession pour vous obliger à reprendre vos esprits. Vous ne pouvez pas vous permettre de pleurer au milieu du couloir. Que vos alliés penseront-ils ? Que vos ennemis comprendront-ils ? A partir du moment ou vous aviez décidé cette guerre, vous aviez décidé de souffrir en secret, les choses sont ainsi faites. Cependant, acceptez mes excuses, rien de tout ça ne serait arrivé si je vous avais mieux conseillée.Goll s’essuya les yeux encore rougis par ses précédents pleurs.- Je pense que nous nous trompons tout deux. Le regard de ma sœur a la fin, je le connais très bien… C’est celui qu’elle faisait lorsqu’elle avait pris une décision. Elle était heureuse, c’est tout ce qui compte.Après un fin sourire et un hochement de tête, le général humain ajouta simplement sa réflexion.- La guerre est froide est cruelle. Les sentiments de ceux la vivant sont ardents, assurez vous de garder votre passion aussi brûlante que le sang froid.La petite Valkyrie acquiesça vivement avant de parler avec plus de calme.- Sun Tzu, vous le savez, le prochain combat est le vôtre. Je suppose que vous avez déjà prévu bon nombre de stratégies pour vous assurer la victoire ?- Bien sûr, tenez.L’humain ne tendit qu’une simple pile d’une dizaine de documents écrits dans une police ridiculement petite. La valkyrie sembla sous le choc, même outrée par ce que Sun Tzu lui présentait.- Seulement dix pages ?! Vous savez qui vous allez affronter pourtant ! Vous avez décidé de ne suivre aucun stratégie ? Vous…L’humain leva simplement la main pour stopper la valkyrie.- Lisez le titre des documents.Goll plissa les yeux avant de s’exécuter, sa respiration s’accéléra, ses yeux s’écarquillèrent.- Non… C’est… C’est impossible vous n’avez pas pu.Se levant en vitesse, la demi déesse se mit à courir en direction d’une nouvelle salle qu’elle ouvrit, remplie de piles de documents, de parchemins, de schémas. Elle déglutit, paniquée par cette découverte.- Impossible… Impossible…elle reprit sa course vers une autre salle, même résultat, remplie à ras-bord de documents. Puis une autre, puis encore une… A la fin, plus d’une dizaine de salles était remplie de documents et autres schémas en tout genre. Dans la pièce d’origine, l’humain savourait en silence son thé, en face d’une nouvelle personne.- Ma chère Grimhildr, votre thé est divin. Les notes de jasmin rendent le tout plus floral et apaisant. Excusez ma curiosité, avez vous déjà terminé de ranger et de classer tous les documents ?La valkyrie hocha simplement la tête avant de tendre une copie des documents que Sun Tzu avait offert à Goll auparavant, chaque ligne était cochée. La porte s’ouvrit en fracas, la cheffe de la sororité des déesses à bout de souffle parvint à poser une question entre deux respirations.- C’était vrai ?! Ces dix vulgaires pages ne sont qu’une liste du nombre de salles que vous avez remplies de stratégies ?! Il y en a des cent-L’humain reposa la tasse sur la table avant de se relever dans un calme olympien.- Cent vingt huit salles. Plus exactement.Le souffle court, la valkyrie se prit la tête en haletant et en répétant frénétiquement.- C’est de la folie…L’homme rit avant de répondre naturellement.- Les meilleures stratégies sont souvent celles qui semblent les plus folles.Le stratège alors debout, mains dans le dos emboîta le pas vers la sortie, suivi de sa future partenaire.- Excusez moi très chère Goll, je dois me retirer, il ne nous reste plus qu’à préparer notre tenue pour cet affrontement, il serait dommage de se montrer sans y mettre les formes. Le combat commencera bientôt, ne vous inquiétez pas, vous ne perdrez pas de nouvelle sœur.Des bruits de chaînes se faisaient entendre, de lourdes portes en acier claquaient. Le paysage était celui d’une prison ; désolé, sale et bercé par les nombreux cris de désespoir ou de rage proférés par les détenus. Une silhouette en costume trois pièce se dessinait au centre d’un long couloir, escortée par deux gardes.- Vous savez seigneur Hermes depuis que le seigneur Beelzebuth est devenu chef de la prison, on ne compte plus aucun travers dans la gestion de cette dernière ! Tout est fait à heure fixe, tout est parfaitement huilé, ça me coûte de le dire, mais ce dernier est même plus compétent que feu le seigneur Hades lorsqu’il s’agit de la gestion de ce genre d’infrastructures.Le garde énumérait bon nombre d’avantages, la sécurité n’avait jamais été aussi poussée au sein du tartare, les gardes aussi entraînés. La moindre fourmi ne pouvait pas entrer dans la prison sans recevoir une batterie de tests, d’interrogatoires et autres check ups complets. Le dieu grec fit une moue puis répondit, légèrement amusé.- Connaissant celui que vous gardez au fond… Je ne peux que comprendre la volonté de Beelzebuth à faire de cette prison une forteresse impénétrable.Le garde sembla un peu angoissé par cette annonce et la mention de ce prisonnier en particulier.- Vous nous excuserez par ailleurs. Nous devrons vous laisser seul avec le détenu, notre juridiction et le règlement nous interdisent formellement les visites à plusieurs, même lors des repas, nous devons y aller seuls.- Et faire un rapport et une vérifications complets avant et après y être allés je suppose ?- Comment le savez vous ?- Simple intuition…Après le passage de nombreux escaliers, de couloirs interminables, ce périple qui semblait avoir pris plusieurs heures de marches arriva doucement à son terme. Le soldat se cramponna à sa lance et reprit sa raideur naturelle.- Nous sommes arrivés seigneur Hermes ! Je ne peux malheureusement pas entrer avec vous dans cette salle ! Cependant excusez mon impertinence… Êtes vous sûr que c’est une bonne idée de libérer cette personne ?- Non.- Mais alors pourquoi le faites vous ?!- Car le seigneur Zeus trouve ça amusant.Une raison aussi puérile. L’absurdité de ce raisonnement, l’immaturité du seigneur Grec avait scotché le garde sur place. Incapable de donner une réponse entre deux bégaiements, il venait de réaliser que le plus important des dieux dirigeants était prêt à jeter la paix et la sécurité de tous les mondes aux oubliettes par simple envie de s’amuser. Hermes sourit avant de parler à nouveau au garde.- Ne vous inquiétez pas, même dangereux ce prisonnier n’en n’est pas moins rationnel. Il est peut-être même moins inquiétant en liberté que le seigneur Zeus si vous voulez mon avis.Après un rire un peu crispé et gêné, le garde posa son badge sur la porte de la cellule. Elle s’ouvrit, Hermes fit un pas à l’intérieur du sas, la première porte s’était déjà refermée au moment ou la deuxième s’ouvrait. Quelques pas supplémentaire et le dieu Grec se trouvait face à lui, l’ancien dieu dirigeant qui avait essayé de détruire le monde tel qu’il était connu. Odin, ancien chef du panthéon nordique apposa les yeux sur cet étrange invité, pas un mot, pas un son, il était comme toujours muré dans son mutisme. Contraint par la situation, Hermes fut le premier à lancer la discussion tant bien que mal.- Je suppose que vous savez pourquoi je suis ici ? Eh bien voyez vous déjà mon cher Odin, le chemin n’est pas de toute repos pour arriver jusqu’à chez vousUne voix caverneuse et aussi profonde que l’abîme dans la quelle se trouvaient les deux intéressés résonna dans une autorité plus que naturelle.- Au faits.Le dieu messager ne put s’empêcher de sourire davantage. Un millénaire au fin fond du tartare, la pire prison d’Helheim et par extension des différents monde n’avait pas pu ébranler Odin.- Savez vous depuis combien de temps vous êtes ici ?Le dieu nordique se tut et ne fit pas un geste, la vague lueur dans ses yeux était suffisante pour qu’Hermes comprenne. Odin avait compté chaque seconde depuis son incarcération, et ce depuis presque un millénaire.- Vous savez donc pourquoi je me trouve ici face à vous ?Toujours la même réponse, un silence digne de celui d’un cimetière. Pas de mouvement, une simple silhouette inerte et stoïque face à Hermes.- Bon, alors ça me gagne beaucoup de temps ! C’est une excellente chose. Vous vous doutez sans doute qu’un nouveau Ragnarok a lieu ! Logique, ça fait environ 1000 ans que vous êtes enfermés au fin fond ce ces geôles. Cependant le seigneur Zeus a une proposition plus qu’intéressante pour vous !Au moment ou ce nom fut prononcé, l’air avait changé. La pression se faisait bien plus dense, Odin, toujours aussi stoïque semblait dégager une aura plus que sinistre ; il semblait que la moindre mention de Zeus suffisait à l’enrager. Pas impressionné pour un sou, Hermes, toujours aussi détendu continua son monologue.- Vous pouvez être libéré de cette prison. Si vous l’emportez conte l’humain face à vous, vous serez libre, sinon c’est retour en prison pour le prochain millénaire. Enfin, si on a besoin de vous lors du prochain millénaire.Le dieu leva la tête, son air toujours aussi sinistre. Il ouvrit la bouche une deuxième fois pour poser un dilemme au messager divin.- Une fois libre, tout recommencera.- Oh mais je m’en doutes bien vous savez ! Cependant voyez vous…La propre aura d’Hermes semblait grandir, il semblait plus grand, plus fort, plus imposant et surtout, plus terrifiant. Il continua son dialogue- Penser que nous nous sommes tournés les pouces en l’espace de mille ans est une grossière erreur. De plus, j’avais déjà évoqué cette possibilité au seigneur Zeus et le connaissant… Vous vous doutez bien de sa réponse ? Ce dernier m’a tout simplement ri au nez en me répondant je cite : « Eh bien qu’il essaie ! Ça me fera bouger un petit peu, ça promet d’être drôle ! »Le dieu nordique n’ajouta pas un mot, il se releva simplement. Toujours aussi grand, toujours aussi impressionnant, même les mains enchaînées, il s’avança vers le grillage de sa cellule, son visage face à celui d’Hermes.- Sortons.Le dieu grec sourit à nouveau avant d’ouvrir la porte de la cellule et de guider Odin vers la sortie, chose plus qu’étonnante, il était devant le prisonnier, parfaitement calme. Impossible de savoir si Hermes faisait ça par pure folie ou par un excès de conscience quelconque, mais une chose est sûre ; Odin se contenta de suivre son nouveau guide et ce, sans dire le moindre mot.Hermes faisait la conversation pour deux. Après avoir saisit sa tablette et balayé quelques fois dessus, il donna cette dernière au dieu nordique qui la saisit à deux mains pour en lire le contenu. Ce programme listait bon nombre d’informations utiles pour le prochain combat. Qui était son adversaire, le lieu de leur affrontement, les règles de leur affrontement, diverses photos et autres données en tout genre. Alors que le vieillard tendit la tablette à son guide, ce dernier ne tarda pas à remarquer qu’Odin tremblait ; il tremblait de rage. Son ragnarok, cette fête normalement sacrée, censée amener destruction et lui permettre de créer une ère nouvelle, de faire revenir les dieux primordiaux. Cette fête sacrée était devenue une vulgaire fête de village ou deux camps s’amusaient à diverses joutes pour passer le temps et y gagner quelques cacahuètes tout au plus. Plus d’effusions de sang, plus de combats en un contre un, seulement les démonstrations vulgaires et orgueilleuses de différents domaines pour savoir qui était le meilleur. Malgré son silence sa colère manquait de faire trembler les murs et même de fissurer ces derniers. Il allait non seulement être incapable de se battre contre l’humain en face de lui, on se servait de lui comme d’un vulgaire pion sur l’échiquier et en plus de ça… Il serait contraint de respecter les règles de ce foutu ragnarok.Après un long trajet, Hermes ouvrit la porte, c’était la salle de réunion d’avant combat. Zeus, comme à son habitude, toujours aussi fier et heureux ne put s’empêcher de pousser un petit soupir de soulagement à la vue d’Odin. Plus d’un millénaire sans le voir, et pourtant, même face à celui qui avait manqué de détruire le monde, le dieu Grec ne sourcillait pas. Le maudit vieillard semblait même amusé par cette situation, heureux de voir qu’il avait réussi à ramener une des plus grandes menace au monde dans cette salle.- Eh bien eh bien ! Cher ex-leader nordique comment ça va depuis ta tentative de coup d’état ?! Tu te demandes qui a repris ton ancien poste ? Ton fils voyons, c’est évident ! Il est à peu près aussi loquace que toi cela dit, encore un trait de famille… M’enfin, je vois à ton regard plein de colère que tu es totalement prêt, c’est une bonne chose !Un pas, deux pas, Odin fonçait sur Zeus à tout allure. Tandis que le dieu nordique allait essayer d’aussitôt tuer son ennemi, le dieu de la foudre gonflait à vue d’oeil, redevenant une montagne de muscles. Arrêtant le poing du furieux dieu déchu, le vieillard secoua sa main, légèrement engourdie par le choc.- Ma foi ! Tu n’as pas perdu de ta puissance, c’est une bonne chose ! Excuses moi mon cher, tu méritais sans doute un meilleur accueil, mais voilà les seuls dieux venus à cette réunion, elles ne sont pas très populaires, Hermes je te laisse faire l’appel !Le messager s’inclina avant de sortir une petite liste- Guan Yu… Mort. Thot, encore à l’infirmerie. Baron Samedi, je m’en doutais, il est déjà parti retrouver sa fille.Zeus leva légèrement les yeux au ciel avant de commenter.- On peut bien lui laisser ça.Hermes continua son énumération- Odin est sous nos yeux. Quetzalcoatl… m’a dit qu’il préférait bronzer et se promener. Ishtar et Tiamat sont parties prendre le thé. Janus remplace toujours Thot à son poste. Asmodeus et Belial sont…Une nouvelle voix se fit entendre.- Encore en train de forniquer.Hermes leva les yeux- Wukong, toi à une réunion, voilà qui est plutôt rare.Le dieu simiesque se gratta légèrement la tête, ébouriffant davantage ses cheveux noirs déjà en épis. Il mangeait une pêche en même temps qu’il parlait, ses lunettes de soleil au bout du nez, en train de se balancer sur son siège, pieds sur le bureau.- J’me faisais chier. Et j’avais la flemme de faire chier les autres.Zeus ne put s’empêcher de rire légèrement.- Et je suppose que tu es passé devant la chambre des deux démons.- Ouais, et ça pue la mort autant le dire. J’aime pas ces types, ils sont glauques, crades, et surtout complètement fous. Mais bon, par rapport au gusse que vous avez ramené du pays des merveilles je suppose qu’on est plus vraiment à ça près. Pas la peine de faire l’appel, les autres sont pas là de toute façon, faut être honnête, on en a relativement rien à foutre de vos réunions. On veut juste aller se battre.L’aîné des grecques ne put s’empêcher de rire légèrement, ses muscles pulsaient et s’épaississaient à vue d’oeil.- C’est l’esprit gamin, mais soyez patients. Ça arrivera.Le singe termina sa pêche avant de lever la tête vers le plafond, recrachant le noyau droit vers ce dernier pour y planter la graine.- J’venais juste vous dire. L’humain en face de nous, je l’ai déjà vu à l’oeuvre. Si vous pensez gagner face à lui uniquement parce que vous avez fait revenir le seigneur du mal ; M le maudit, Sauron, Voldemort ou peut m’importe les copyrights, vous vous foutez le doigt dans l’oeil. Le mec que vous allez affronter même moi j’aimerais pas me retrouver contre, c’est pas une histoire de perdre ou gagner hein. Si tu gagnes face à lui, c’est jamais une victoire totale. Et si tu perds, tu peux être sûr que ta défaite sera totale, et ce avant même de le réaliser.Odin ne put s’empêcher d’afficher un sourire dément. Finalement ce ragnarok et la possibilité d’écraser cet humain à son propre jeu avait un on-ne-sait-quoi plutôt charmant.Sur la grande scène, le paysage avait encore changé ; Heimdall expliquait déjà les règles et les modifications de l’arène avant l’arrivée des deux combattants.- Cher public ! Bienvenue pour le quatrième tour de ce Ragnarok ! Ce combat ci opposera deux stratèges hors pair, deux personnages à la sagesse insondable ! Mais avant de présenter nos deux combattants, permettez moi de vous présenter le terrain ! Bienvenue sur la maquette ! De chaque côté, une balustrade ou les deux combattants se trouveront. Chacun dispose d’une réplique miniaturisée de ce paysage créé de toute pièce ! À l’intérieur de cette arène se trouve : une montagne, une forêt, une ville, une rivière, une plage et une baie ! Ça vous paraît grand me dites vous ?! Et pour cause, pour ce combat nous avons vu les choses en grand ! Dix kilomètres carrés où manoeuvrer ! Et avant de vous présenter les règles, permettez moi de vous présenter les combattants !- Du côté des humains ! Considéré comme le plus grand stratège de l’histoire, général hors pair ! Même après des siècles son ouvrage est encore lu et honoré ! Le légendaire Sun Tzu !Un tonnerre d’applaudissements retentit, de nombreux généraux et stratèges de la Chine antique s’inclinaient pour honorer l’arrivée du roi des tacticiens. Le pas droit, assuré, les mains dans les longues manches de son hanfu, l’homme et sa valkyrie dans une tenue plus florale et délicate s’inclinèrent tout deux pour présenter leurs salutations. Heimdall poursuivit.- Et du côté des dieux… Le traitre… Le dieu qui aura tenté l’impossible, le pire des crimes ! Celui qui il y a un millénaire aura failli détruire le monde ! Odin ! Qui sera le meilleur stratège ?! Nous le saurons très vite ! Mais permettez moi de vous dicter les règles avant toute chose !Le commentateur sortit un parchemin de son manteau avant de le dérouler à une main et de meugler dans le micro qu’il tenait avec l’autre.- Vous avez cent points ! Un fantassin coûte un point ! Un lancier coûte deux points ! Un archer en coûte trois ! Un cavalier en coûte non pas quatre mais bien cinq ! Et un navire en coûte cinquante ! Vous pensez que c’est trop peu pour organiser une armée ?! Ne vous inquiétez pas, chaque dix minutes une zone à points est déterminée ! Le camp avec le plus de soldat dans la dites zone gagne dix points par minute de présence ! Facile non ? Evidemment, il vous est tout bonnement interdit d’attaquer directement votre adversaire, seul vos soldats peuvent le tuer ! Vos soldats ou la déroute de son armée ! Vous avez bien compris le règlement ?Sun Tzu leva la main en toute politesse avant de se lever de son siège pour prendre parole- Admettons qu’un fantassin coûte un point, si je veux faire de celui ci un archer par la suite. Est-ce possible ?- Oui bien sûr !- D’accord mais combien cela coûtera-t-il, deux points supplémentaires, ou dois-je payer les trois points prévus à l’origine pour acquérir ce genre d’unité ?- Deux points seulement, ça compte comme une montée en grade, un peu comme dans la réalité !Le stratège de l’humanité se contenta de hocher la tête, satisfait par la réponse. Heimdall attendit quelques secondes avant de reprendre de plus belle.- Pas d’autre objections ?! Non ? Eh bien que le quatrième round de ce Ragnarok, commence !
----- CHAPTER BREAK -----
Les stratèges devaient commencer à allouer leurs points. Plusieurs stratégies étaient valides, la réelle question et difficulté était de savoir la quelle serait efficace contre l’adversaire. Sun Tzu était comme à son habitude en pleine réflexion ; debout face à sa maquette, les mains dans le dos, il faisait les cent pas. Prendre l’initiative était autant une bonne tactique qu’un grand risque. Regardant sa Valkyrie, il prit parole.- Ma chère Grimhildr, tes opinions ?La valkyrie dignement habillée et particulièrement sereine leva une main pour se saisir le menton, réfléchissant elle aussi.- Des informations à ma disposition, Odin n’est plus en mesure de voir le futur depuis le dernier Ragnarok, son œil de jade ayant été détruit.Du côté des dieux, nombreux encore étaient ceux frappés par l’incompréhension de voir ce personnage en guise de combattant, trop dangereux, trop fort. De leur côté les divinités grecques semblaient particulièrement calmes ; en observant le combat Zeus soupira.- Ce combat va être d’un tel ennui, si long… Je préfère quand les adversaires se tapent dessus.Hermes de son côté regardait simplement la tablette en sa possession, observant les thèmes des prochains combats ?- Vous risquez d’être servi bien assez vite. Les prochains combats s’annoncent… quelque peu zélés.Le plus vieux se redressa d’un coup, terriblement joyeux, il ressemblait à un chien qui entendait son maître ouvrir la porte- Ho ho ho !De son côté, Ares, dieu de la guerre semblait étonnamment silencieux, et pour cause, ce dernier tenait un petit bloc note dans ses mains, il était prêt à griffonner et écrire, Hermes se pencha pour mieux observer.- Que fais-tu mon frère ?- J’étudie. Lors du dernier Ragnarok je n’ai malheureusement pas été le plus utile, et je reste dieu de la guerre ! Je me dois d’apprendre plus de stratégies pour diriger mes troupes.Sun Tzu posa les yeux sur sa valkyrie avant de sourire légèrement.- Pourrais-tu faire le tour du terrain en vitesse pour m’en transmettre plus précisément les aspérités ?La valkyrie hocha la tête avant de se transformer en faucon. Les longs manches de son hanfu se transformaient en ailes, sa position se voûtait. Bientôt elle volait autour du terrain en perçant ce dernier de ses yeux d’aigle.- La forêt semble légèrement plus dense que sur la maquette… La ville possède un petit recoin dans le segment B12. Le sable de la plage a été semé grossièrement, il y a beaucoup de trous ça et là, le terrain est accidenté. Les montagnes semblent parsemées de petite grottes et autres recoins.Tout en écoutant les dires de sa partenaire, le stratège chinois venait apposer quelques pions ça et là. Des jaunes, des rouges, une troupe de trois pions avançait d’une certaines manière, l’autre les prenait à revers. Au bout de quelques instants, il soupira bruyamment.- Être le premier à agir est une bénédiction quand on peut prendre l’adversaire par surprise, mais dans ces cas là…Heimdall de son piédestal descendit à la rencontre de chacun des tacticiens pour entendre leur décision finale vis à vis du choix des points et mieux définir la première zone. En premier lieu, il se dirigea vers le dieu nordique- Seigneur Odin, vos choix ont-il été faits ?Silencieusement, le dieu nordique hocha la tête avant de montrer sa maquette. Heimdall hocha la tête, un choix censé, tout ce qu’il y avait de plus rationnel. De l’autre côté, à l’annonce de Sun Tzu, le dieu haussa un sourcil- es-tu sûr de ton choix, humain ?- On ne peut plus sûr. Je choisis d’invoquer cent fantassins.- Soit…Répliqua le dieu en se grattant la tête, quelque peu déboussolé et confus par l’annonce du combattant. Heimdall reprit son petit véhicule pour se redresser au sommet de l’arène et rugir dans son cor.- Les choix ont été faits ! La première zone à points sera donnée d’ici dix minutes ! Pour l’instant sachez que… Les points utilisés par les deux combattants sont de… Cent chacun. Aucun n’a décidé de garder des points de réserve pour le début de ce round !Depuis les gradins, Goll semblait anxieuse, serrant les mains comme pour prier. La demoiselle ne pouvait se résoudre à voir une troisième de ses sœurs mourir de cette manière, ç’aurait été bien trop douloureux à supporter. À côté d’elle, Cao Cao regarda le ciel avant de poser les yeux sur les troupes que Sun Tzu venait d’invoquer- Valkyrie. Penses-tu réellement que Sun Tzu sera défait ?La valkyrie secoua vivement la tête avant de répondre- Non ! Mais je ne peux m’empêcher de rester inquiète.- Observe leurs visages. Eux ne le sont pas. La victoire sera leur.Chaque soldat était équipé de transmetteur, toutes leurs informations étaient disponibles au stratège. Leur ages, poids, tailles, armes de prédilection, liens et situations familiales, états de santé. De plus il était possible de communiquer directement avec chacun d’entre eux. Sun Tzu fit une moue en hochant de la tête.- La guerre a bien changé. Il semblerait en revanche qu’une chose demeure. L’information semble toujours aussi importante et précieuse.Après quelques instants, le tacticien appuya sur un bouton lui permettant de s’adresser à tous ses soldats en même temps- Mes chères troupes… Vous allez couper du bois !Silence aussi complet que pesant dans l’assistance. Couper du bois ? Pour quelle raison ? Pour quoi faire ? Dubitatifs et hésitants, les soldats se mirent à la tâche, Les arbres tombaient peu à peu, Sun Tzu leur précisait les quels abattre et les quels ne pas toucher. Sa Valkyrie s’approcha- Général Sun Tzu, pourquoi avoir opté pour cette stratégie, vous voulez leur faire construire des pièges ?- Pas exactement. Le terrain est déjà trop accidenté, les embuscades seront plus efficaces que des pièges. De plus les zones à points changent d’emplacement, un piège se retournera vite contre nous. Non ce qu’il faut faire… C’est nous adapter.La valkyrie pencha la tête avant de réaliser.- Oh… Je vois !…Les soldats fabriquaient de nouvelles armes. Des branches taillées en pointes devenaient des lances de fortune, du bois souple devenait un arc. Il n’y avait pas besoin d’acheter des unités avec des points, il suffisait seulement de bien équiper les siennes. Sun Tzu continuait de donner des indications à ses hommes, les uns après les autres.- Que les hommes plus à l’aise avec les arcs les prennent, conservez le bois et ne vous en servez pas pour faire des flèches. Servez vous d’herbes sèches, pour les lances, vous serez en première ligne, soyez prêts.Tandis que cette machinerie infernale prenait place, Odin de son côté avait opté pour une approche totalement différente. Son choix s’était porté non par sur un nombre écrasant qui améliorerait son équipement, mais bien sur des troupes d’élites. Le nordique, posé dans son siège réfléchissait en silence« Même sans mon œil de Jade, il est assez évident de savoir ce que fera l’ennemi. Le combat vient de commencer, il est encore trop risqué d’aller se montrer dans le plus simple appareil, il n’a donc aucune raison de se diriger vers la première zone de points. Il fera sans doute une impasse sur cette dernière, je n’ai vu aucun navire de son côté, il a sans doute choisi de faire une armée plus grande. L’idiot, il aurait du comprendre que le navire est le meilleur choix. Tant que ce dernier est sur l’eau, l’équipage se renouvelle. Il suffit donc d’envoyer progressivement des hommes en dehors du navire et de nouvelles troupes apparaîtront comme par magie. Ce n’est pas une vraie guerre, c’est un simple jeu, il suffit de savoir comment contourner les règles. »La stratégie d’Odin semblait bien plus élaborée. Ce dernier avait alloué quinze points pour des cavaliers. Le nombre semblait quelque peu réduit, mais il n’en n’avait pas besoin de plus, trois cavaliers lui feraient office d’éclaireurs. En comptant le navire, le dieu nordique avait déjà dépensé soixante-cinq points pour au final peu de troupes. Étonnamment, il ne dévia pas de cette trajectoire. Les trente-cinq points restants furent distribués ainsi : cinq archers et dix lanciers. L’objectif du dieu était on ne peut plus simple. Effectuer un mini siège et un assaut éclair pour obtenir la première zone de points.Au bout de dix minutes, Heimdall vint à nouveau hurler dans son cor- Mesdames et messieurs ! La première zone de points est définie ! Cette dernière se trouvera… Dans la ville !La chance sourit au dieu nordique, non seulement ce dernier prévoyait de prendre cette première zone, mais en plus, la ville se trouvait plus proche de son lieu de départ que de celui de Sun Tzu. C’est naturellement après quelques instants seulement que la zone était envahie par les troupes du viking. Les points commençaient déjà à s’accumuler au fur et à mesure. Il était possible d’obtenir cent points toutes les dix minutes à condition de conserver la zone tout du long. Si on y ajoutait les troupes obtenues via le navire de guerre ; Odin qui partait avec un certain désavantage numérique le comblerait en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.De son côté, Sun Tzu… Ne faisait rien, l’humain n’agissait pas, ne disait rien, n’objectait et n’ordonnait rien. De nombreuses voix inquiètes s’élevaient dans les gradins. Seul Cao Cao se mit à rire avant de donner sa vision des choses- Sun Tzu est malin, il sait qu’il n’aura pas l’avantage en début de combat. Il ne cherche pas seulement à ce que ses troupes fabriquent et améliorent leur équipements. Il attend un angle d’attaque, la zone parfaite, mais surtout… Ce type est un vieux renard.Goll pencha légèrement la tête, intriguée par cette fin de citation du stratège.- Pourquoi dites vous ça ? Je le sais stratège et malin, mais je ne le pense pas aussi malicieux.- Si tu penses ça petite, c’est que tu es déjà tombée dans son piège. Ce type est flippant, je n’ai jamais vu quelqu’un autant s’intéresser et connaître l’âme humaine et qui en même temps… Peut traiter une vie comme un vulgaire pion si cela s’avère nécessaire ou être un moindre mal.La valkyrie avala sa salive, légèrement anxieuse. Cet homme qu’elle voyait un peu plus loin, parfaitement calme, toujours doux et avenant avec elle… était-il réellement capable de telles atrocités ? Pourtant elle avait bien vu les cicatrices sur ses mains, lui aussi avait combattu, lui aussi connaissait l’horreur. Un nouvel interlocuteur interrompit la valkyrie dans ses réflexions. Un homme ressemblant fortement à Sun Tzu, bien que plus frêle et plus jeune.- Il ne vous ment pas, il vous apprécie réellement, vous comme ses troupes. Pour lui, la mort est tragique peu importe la personne, alors il préfère jeter un soldat aux lions si il peut en sauver dix autres de cette manière. Ce qui le rend terrifiant, c’est qu’il connaît l’importance des liens humains.Les mains jointent dans les manches de son hanfu, le jeune homme ne put s’empêcher de sourire avant de s’asseoir au côté de la valkyrie est de Cao Cao.- Messire Cao Cao.- Il aurait été étrange de ne pas te voir ici mon cher Sun Bin.Les deux hommes se saluèrent poliment tandis que la Valkyrie ne sentait que trop bien la tension qui émanait de chacun d’entre eux. Certes, jamais ces deux hommes ne s’étaient connus de leur vivant. Cependant à travers de nombreuses manœuvres, nombreux entraînements dans l’au delà. Les deux étaient en quelque sorte devenus rivaux. Et l’instigateur de toutes ces joutes, tous ces faux affrontements, toutes ces rencontres… N’était nul autre que cet homme.À chacun de ses pas, les troupes reculaient, à chaque marche d’escalier descendue, les spectateurs se confondaient en excuses. Une réelle marée humaine était en train de naître, il avait comme séparé la mer d’hommes en deux. Le roi, arborant un long manteau qui venait cacher l’absence d’un de ses bras s’arrêta derrière la valkyrie et les deux autres stratèges, déjà à genoux en train de d’honorer leur souverain.- Hao !La valkyrie se retourna vivement, récupérant un sourire éclatant, presque prête à se jeter au cou de l’humain avant de se retenir.- Qin Shi -… Pardon… Empereur.Corrigea-t-elle avant de s’incliner légèrement à son tour. Après quelques instants, le roi de Chine ne put s’empêcher d’éclater de rire comme à son habitude.- Voyons Goll ! Nul besoin de t’incliner face à nous, tu as bien pris soin de nous par le passé !Le roi de Chine s’assit finalement derrière le groupe comme si il était un spectateur tout à fait classique ; comme si il n’avait jamais participé au Ragnarok. Ignorant son statut de roi, de quasi divinité et surtout de sauveur de l’humanité. Les gradins semblaient tout de même particulièrement inquiets et anxieux de voir un homme d’une telle stature s’asseoir en plein milieu de la voie, comme si de rien n’était. Sun Tzu de son côté finit par se retourner, arborant un faux sourire qui cependant ne masquait pas son irritation ; il était particulièrement crispé.- Oh mon cher roi… Pourriez vous pour une fois s’il vous plaît apparaître discrètement sans essayer de voler la vedette, il y en a ici qui essaient de se concentrer !Le roi de Chine était déjà en train de boire un hydromel que lui avait fait parvenir Hermes par gage d’amitié. Retournant son visage caché en partie par son bandeau vers le stratège, il répondit amusé ;- Oui, oui ! Hao ! Fais ce que tu as à faire Sun Tzu !Le stratège se retourna vers le combat grommelant et pestant contre son roi.- Faire ce que j’ai à faire ouais bien sûr, je fais que ça de toute façon pendant que lui s’amuse et se la joue, les rois, toujours à en faire des caisses…Le stratège se tapota légèrement les joues pour récupérer sa concentration et se plonger à nouveau dans le combat qu’il était censé diriger. La zone de point arrivait bientôt à son terme, aucun de ses hommes n’avait bougé, chacun avait amélioré son équipement en silence. Le paramètre le plus important et intéressant n’était cependant pas leurs équipements. C’était les liens que ces derniers étaient en train de créer. À attendre fébrilement l’assaut, créer des armes pour se défendre, les hommes s’étaient trouvés de nombreux points communs suite à cette situation. Sun Tzu hochait calmement la tête, son plan se déroulait comme prévu. Heimdall reprit la parole pour annoncer la fin de la zone de points, mais surtout pour annoncer la suivante- La prochaine zone de point se trouvera… Dans la prairie !La clairière était une zone particulière, aussi simple que dangereuse. D’un côté la simplicité et l’étendu de verdure rendait la vision particulièrement aisée, il était difficile d’y mettre quelconque piège. Odin avait significativement fait grossir ses troupes pour mieux vaincre. Alors que ses troupes se dirigeaient vers la zone de points, les combattants virent de nombreux étranges chariots de fortune rouler droit sur eux. Dans chaque chariots se trouvait un archer et quelques lanciers, comment avançaient-ils ? Les soldats les plus forts poussaient ces étranges machineries de toutes leurs forces. Les troupes d’Odin, premières arrivées sur la zone se mirent en formation pour bloquer les flèches tirées avant de réaliser que ce n’était que de l’herbe.Sun Tzu de son côté riait joyeusement.- Et là ils sont foutus.Odin, toujours aussi calme n’émit qu’un simple ordre.- Dispersez vous et prenez les à revers.Bien que silencieux, le dieu nordique sentait à nouveau sa réflexion et sa stratégie se remettre en marche, il était pensif.- Les archers étaient là pour pousser mes troupes à se regrouper. L’objectif est on ne peut plus simple vu la trajectoire des tirs. Il voulait regrouper mes troupes sur la voie de leur chariot pour entrer en collision, briser ma formation et que les lanciers transpercent les soldats tombés à terre. Si il a opté pour cette option, c’est car il ne peuvent pas manipuler ces chariots comme ils le souhaitent. Ils ne peuvent pas tourner, en aussi peu de temps c’est déjà impressionnant d’avoir réussi à les faire rouler ; alors les diriger… Les plus forts et robustes poussent les chariots, il suffit de les tuer eux en priorité.Après quelques observations et instants de réflexion, Odin calculait le nombre de soldats qui se trouvait face à lui. Il était évident que Sun Tzu n’avait choisi que des fantassins au vue des équipements de ses troupes. C’est alors que le dieu nordique se releva en hâte, furieux ;- Il en manque cinq !Une voix résonna dans le dispositif d’Odin, Sun Tzu avait découvert qu’on pouvait directement communiquer entre stratèges lors de cet affrontement. Une aubaine, si une guerre est physique, elle est avant tout psychologique. Le vrai danger de ces affrontements, c’est bien de voir à quel point l’esprit humain pouvait regorger de stratagèmes pour terrifier et bloquer l’ennemi. Le dieu nordique entendit simplement une voix quelque peu amusée.- Cher adversaire, êtes vous familier des trente-six stratagèmes ? Bruit à l’est… Attaque à l’ouest.Odin se retourna vers la mer pour y affronter une vision qui aurait terrorisé et fait abandonner n’importe quel tacticien lambda. Cinq soldats seulement avaient suffit, une vulgaire erreur d’inattention avait été décisive. Le navire de guerre était en feu, 5 hommes sur une barque y jetaient barils d’huile, et transformaient le gigantesque navire en feu de joie. La tactique était parfaite, la barque s’était dirigée dans un angle mort du bateau. Les cinq soldats étaient partis chercher des barils d’huile dans la ville quand les troupes d’Odin venaient de la quitter ; ils avaient volé des mandrins et autres forets. La cale aurait pu seulement être trouée et le bateau couler ; mais ce stratagème n’était pas assez sûr. Les trous auraient pu être colmatés, mais la vraie raison de cette attaque et de ce choix d’attaque était différent. Sun Tzu affichait un large sourire en observant le feu qui montait.Il y avait en réalité plusieurs raisons qui avaient poussé le stratège humain à opter pour un tel acte. La première était sans doute la plus simple et la plus logique : il voulait être sûr que le bateau ennemi coule. Les autres raisons étaient bien plus terrifiantes. En diffusant le feu par la cale du bateau, les flammes monteraient naturellement, mais surtout, la fumée viendrait s’accumuler. Rendant toute tentative d’endiguer les flammes impossible. L’huile se mélangeait à l’eau, venait coller à la peau des matelots qui brûlaient vifs, les quelques rescapés ou bloqués dans la cale mourraient d’asphyxie à cause de la fumée qui s’y logeait. Quelques soldats seulement avaient réussi à sauter par dessus bord pour regagner la berge à la nage.La dernière raison qui avait poussé Sun Tzu à opter pour cette stratégie était sans doute la plus violente et la plus terrifiante. Le feu attirait le regard, il attirait les yeux, mais surtout, le feu est un signal. Les troupes de de l’humain savaient que la stratégie était victorieuse et avait payé, les troupes du dieu savaient que leur navire de guerre avait coulé. D’un côté du champ de bataille, les cris se faisaient plus forts, les coups plus lourds, la confiance et la motivation prenaient le pas sur l’inquiétude. De l’autre côté en revanche, l’assurance de prime abord s’était rapidement faite surpasser par un désespoir passager. Sur un champ de bataille cependant, il ne suffit que d’un seul instant de perte de contrôle pour perdre un doigt, un bras, une jambe, un organe, la tête, la vie.Certes le coup moral que Sun Tzu avait apposé à son adversaire était aussi violent qu’important. Cependant, la victoire n’était pas offerte sur un plateau pour autant. Le dieu nordique avait accumulé bon nombre de points, même si son navire avait été coulé, ce dernier lui avait fourni bien des hommes. Et les points accumulés par la première zone lui avaient conféré un certain confort. Sa formation avait donc naturellement évolué elle aussi. Odin aurait pu faire le choix de grossir ses troupes, mais il avait opté pour une fonction totalement différente. Ce dernier avait décidé d’améliorer chaque fantassin offert par le bateau en cavalier. Le coût était donc de non pas cinq points pour un cavalier, mais quatre points. Au rythme d’un fantassin par minute environ, et ce depuis le début du combat, environ vingt hommes lui avaient été offerts. vingt hommes transformés en cavaliers pour non pas cent points mais bien quatre vingt points. Et ces vingt points de différence avaient permis à Odin un choix plus que rationnel : amener vingt nouveaux fantassins. Ni lui ni Sun Tzu ne serait victorieux lors de cet affrontement, la seule chose qui comptait, c’était bien d’être celui avec le plus d’hommes sur la zone.Sun Tzu claqua de la langue, les cavaliers ennemis avaient compris le stratagème derrière ses chariots, bientôt ils seraient pris en tenaille et ses hommes se feraient décimer par la vingtaine de soldats adverses à dos de chevaux.- Renversez vos chariots ! Utilisez les comme boucliers pour freiner la course des chevaux, faites les cabrer et tomber l’ennemi !Le stratège humain reporta son regard sur sa valkyrie, faisant un léger mouvement de tête pour lui indiquer de partir prévenir la petite embarcation encore bloquée en mer de revenir au plus vite. L’homme s’assit et semblait en pleine réflexion, il devait trouver un moyen de contrer cette situation pour gagner cette zone. Les armes ennemis, de bien meilleure qualité brisaient les armes de fortune créées par les troupes humaines. Après quelques instants de réflexion, Sun Tzu se releva et annonça.- Si vous avez des cordes, jetez les au chevaux, inutile de tendre des pièges, les fantassins trancheront les liens ! Visez les pattes des chevaux ! Envoyez les cordages au cavaliers pour les faire tomber !Quelques cavaliers tombaient, les soldats leurs fonçaient dessus pour venir les abattre. Quelques chevaux tombaient, se blessaient, se cabraient. Des troupes de Sun Tzu hésitaient à voler les montures, arrêtés par les plus anciens.- Ne faites pas ça, jamais ces chevaux ne vous écouterons.Chaque stratégie s’était avérée victorieuse à sa manière. Désormais, plus que la raison et la tactique, il fallait croire au coeur de l’homme. Il fallait croire à l’envie des soldats de revoir leurs famille, il fallait croire que ces derniers se battraient jusqu’au bout. Bien plus que ces croyances, il fallait espérer, espérer que la passion des hommes, que sa volonté à vivre soit la plus forte. Sun Tzu l’avait vu de nombreuses fois sur le champ de bataille ; nul homme ne veut mourir, encore moins loin des siens, encore moins en s’étant senti inutile au monde. Si ce sentiment était naturel chez tout humain, chez tout soldat, il était sans doute le même pour les troupes divines. Aucun des soldats ennemis ne semblait vouloir céder, aucun soldat ennemi ne semblait prêt à mourir. Mélangeant chocs et tumultes, les deux stratèges le savaient, les mots ne parviendraient pas, les troupes n’entendraient pas. La seule chose qu’ils pouvaient observer, c’était la confiance quasi aveugle que les guerriers offraient à leur dirigeants. Lorsque cet état de fanatisme frappe l’homme, il n’est plus capable de raison, il ne réfléchit plus, il se contente d’exécuter même le plus cruel des ordres. Le son du fer qui s’entrechoque, le goût du sang dans la bouche, la sensation de la peau qui se déchire, la vision des yeux de l’adversaire ne voulant pas mourir, l’odeur des tripes et de l’horreur. Aucun des cinq sens ne fonctionnait correctement, il était naturellement impossible d’appeler ces guerriers à retrouver le sens de la raison.Après de nombreuses minutes teintées par le mutisme des deux stratèges et par le son d’une bataille qui faisait rage. L’issue se dessinait peu à peu. Visiblement la motivation obtenue par les hommes de Sun Tzu, l’énergie emmagasiné dans cette forêt, les liens créés entre soldats, mais surtout le nombre avaient eu raison de la majorité des troupes divines. Les soldats d’Odin furent résignés à la retraite. La zone appartenait aux hommes.
----- CHAPTER BREAK -----
Gagner la bataille ne signifie pas gagner la guerre ; Sun Tzu le savait. cependant, il savait également à quel point une bataille gagnée pouvait renverser le cours d’une guerre. Satisfait, l’homme mûr lissait sa barbiche grisonnante, s’asseyant à nouveau pour réviser certains de ses plans. Le stratège chinois semblait discuter et débattre avec sa Valkyrie de la suite de l’affrontement, en réalité, tout deux estimaient. Chaque paramètre imaginable était pris en compte, vent, ressources, taille du champ de bataille, nombre de soldats restants dans chaque camp pour l’instant. Il fallait s’assurer de certaines variables pour mieux assurer la victoire de ce round. Prenant quelques notes, l’humain posa les yeux sur la valkyrie qui l’accompagnait.- Chère Grimhildr ; penses tu que cette bataille a été remportée trop facilement ?La valkyrie remonta sa paire de lunettes le long de son nez, observant la miniature se trouvant face à eux. Après un long silence, elle releva ses longs cheveux pour les attacher dans un chignon bien structuré.- Je ne le pense pas, c’est certain. Si on considère cette partie comme un jeu d’échec… Alors je ne serais pas étonnée de réaliser qu’Odin a sacrifié son cavalier pour mettre le roi en échec.À choisir, n’importe qui aurait préféré être en position de défense que d’attaque. Lors d’un siège, la position stratégique est une grande aide, lors d’une invasion, le défenseur connaît son terrain. En réalité, il n’est aucun moment ou être l’attaquant est une situation favorable. Dans la guerre, quand on attaque, c’est car on est contraints de le faire, l’essence de la stratégie, c’est rendre cette attaque moins risquée.La question se posait donc : Odin avait choisi un certain nombre d’hommes, il en avait promu certains, en avait dispatchés d’autres, mais un paramètre était à prendre en compte ; y’avait-il eu des survivants lors de l’assaut de son navire ? Le moindre soldat pouvait faire pencher une balance d’un côté comme de l’autre.Du côté divin, le vieillard restait comme à son habitude purement impassible. Ce dernier avait déjà appelé à la retraite de ses troupes et étudiait les possibilités de contre attaque. Certains soldats semblaient déjà pester leur retraite forcée, certains jugeaient cette dernière bien trop précipitée. La voix du dieu résonna au travers de l’équipement de ses hommes.- Retournez y, et mourrez.Ce n’était ni une demande ni une menace, c’était une affirmation tout ce qu’il y avait de plus macabre. Si nous devions décrire les méthodes de Sun Tzu et Odin, ces dernières seraient aussi différentes que tordues. D’un côté l’asiatique était du genre à dévoiler la stratégie à tout le monde et en expliquer le but. Nombreux étaient ceux à trouver cette méthode idiote, cependant, Sun Tzu était persuadé de son intérêt et de son efficacité. Donner à un vulgaire soldat autant d’informations, c’est prendre le risque de se faire trahir et de voir l’intégralité de son château de carte s’écrouler.Sauf si le roi qui gouvernait ce château était Sun Tzu. La moindre carte semblait blindée, le château qui tanguait au gré du vent devenait plus lourd que le plomb. Si jamais un adversaire n’avait su faire usage de ces informations correctement, c’est car Sun Tzu était passé maître dans l’art de la guerre d’information.à ses yeux, toute guerre avant de faire jaillir le sang faisait jaillir la salive et l’encre. Si via ces deux fluides plus ternes, on avait l’ascendant sur l’ennemi, alors jamais l’écarlate ne venait teinter le sol. Sun Tzu révélait bien une stratégie à chacun de ses hommes ; cependant, aucune d’entre elle n’était la même. À l’un il disait qu’il contournerait par la montagne. À l’autre, il disait qu’ils traverserait la rivière. Ainsi, chaque bavard était identifié, chaque stratégie était victorieuse. Affronter Sun Tzu ce n’était pas affronter une stratégie et une armée en même temps ; c’était affronter une centaine de stratégies pour tout autant d’armées. Le point central et terrifiant de cette méthodologie, c’était le coeur des hommes, Sun Tzu le connaissait à la perfection. Donnez à un humain une mission, un objectif, une possibilité, ne lui laisser entrevoir que cet espoir ; et ce dernier tuera et mourra pour y parvenir. Donner des milliers de raisons à ses soldats, c’était leur offrir des milliers d’espoirs.Odin quant à lui optait pour une stratégie nettement plus académique et cruellement efficace. La ressource que sont les soldats était facilement compréhensible. On les faisait s’entraîner, une fois, dix fois, cent fois au maniement du sabre. Au bout du millionième mouvement, alors on leur mettait une lance entre les mains pour qu’ils recommencent ; puis un arc. Les soldats n’ont pas besoin de savoir ou de croire en un objectif. Les soldats n’ont besoin que d’un savoir et d’une croyance, celui qui les dirigeait gagnera ; celui en qui ils devaient croire gagnera. Amasser, entrelacer, bousculer les pensées humaines de connaissances différentes, d’espoirs différents, c’était signer la mort de l’armée. L’armée est une entité, elle ne constitue qu’un individu, lui forcer l’individualité, c’est déchirer cet individu de l’intérieur ; personne n’a jamais rien gagné les boyaux à l’air.La foule de guerriers divins se tut instantanément après le haussement de ton de leur général. Cet homme avait trahi le Valhalla, il s’était joué des dieux, et c’était justement pour cette raison qu’il fallait l’écouter. Si les esprits les plus brillants des cieux pouvaient être bernés, si même les meilleures stratégies se voyaient contrées ; c’était de son fait. Le dieu nordique, toujours assit derrière son bureau regrettait une chose cependant. Il était incapable de descendre dans l’arène se battre lui même, non pas pour épargner la vie de ses hommes. Son seul intérêt était de foncer droit sur son ennemi pour lui ôter la vie de ses mains.Sun Tzu soupira bruyamment, Grimhildr, inquiète, se pencha légèrement.- Seigneur Sun Tzu, un problème ?Le roi des hommes dans les gradins termina son verre d’hydromel puis, se mit à rire plus ou moins discrètement. Après quelques instants à se gausser il lança à l’intention du représentant de son espèce et de son pays.- Tu t’es fait avoir pas vrai ?Pas une réponse, l’assistance vit seulement Sun Tzu sauter de sa balustrade, une étrange épée aux hanches en train de courir droit vers la forêt. Goll plutôt intriguée s’apprêtait à ouvrir la bouche lorsqu’un déluge de flèches vint l’interrompre. L’ancien perchoir de l’humain était criblé des flèches ennemies. Paniquée, la valkyrie se retourna vers les autres spectateurs, espérant vivement que ces derniers sauraient lui fournir une explication vis à vis de cette situation. Cao-Cao d’ordinaire plutôt enjoué avait froncé les sourcils, se recourbant sur lui même les mains jointes au niveaux des lèvres.- Odin n’est plus dans sa base depuis bien longtemps.La valkyrie pencha la tête.- On a le droit de faire ça ?
- Bien sûr qu’on a le droit, as-tu entendu une règle l’interdisant ? La seule interdiction qu’on possède c’est celle de tuer l’adversaire nous même. Il semblerait que chacun des combattants ait opté pour une stratégie différente… Sun Tzu vise la déroute, Odin lui veut tuer Sun Tzu le plus vite possible.Goll ne put s’empêcher d’avaler sa salive, anxieuse du futur de cet affrontement. Il était certes interdit d’affronter son adversaire fer contre fer. Cependant Odin n’avait plus rien à perdre, la folie avait déjà perverti son esprit depuis bien longtemps ; qu’était un millénaire de plus au tartare si il pouvait venir à bout de son adversaire lui même. Au pas de course, Sun Tzu déchirait des petits lambeaux de son Hanfu qu’il dissimulait et parsemait au gré du vent. Les vêtements amples étaient une réelle plaie lors d’un combat, il valait encore mieux les déchirer pour induire l’ennemi en erreur. L’humain se mordit le pouce, il était en constante réflexion, ses bruits de respiration saccadés se bousculaient en même temps que ses pensées.- Il a fait exprès de perdre cette zone, il voulait être sûr que j’envoie toutes les troupes… Il a fait reculer les siennes aussi vite pour qu’elles servent de support à la tentative d’attaque éclaire menée plus tôt.Le plateau encore attaché dans le dos de l’humain, ce dernier se réfugia sous un arbre plus voûté que les autres. La logique aurait voulu le pousser à se cacher dans une grotte, mais l’ennemi voulait le tuer, non le capturer ; la caverne aurait été enfumée. Sun Tzu plaçait des pions ça et là sur son petit plateau, essayant de démêler la fâcheuse situation face à la quelle il se trouvait actuellement. Une inspiration, une deuxième, plus longue, plus profonde.- Grimhildr. Temps ?- Ils devraient nous trouver d’ici cinq minute environ seigneur.- Amplement suffisant.Se massant les tempes de la main droite, le stratège humain avançait un pion, puis un deuxième, contournait une troupe. Une idée lui vint.- Combien de temps depuis que nous possédons la zone ?- Environ 3 minutes- Et tu tiens depuis deux minutes environ… Donc… économisons une marge d’une minute… Nous aurions cinquante points.Le stratège sortit en vitesse un boulier depuis sa sacoche, commençant à renverser et malmener chaque perle avec fracas. Il se fichait d’être repéré, il savait que ce n’était qu’une question de temps, il fallait une réponse, non une cachette.- 3 cavaliers. Les 35 points restants pour améliorer les fantassins présents sur le champ de bataille en lanciers. De préférence les plus grands d’entre eux en priorité.Trois cavaliers apparaissaient face à l’humain et sa valkyrie, aucun mot ne fut échangé, ils avaient tous les deux compris ce que Sun Tzu espérait. Un cavalier se dirigea vers un sens, un à son opposé et le dernier dans une autre direction, toutes différentes de celle d’où l’ennemi allait parvenir. Le choix était facile, deux cavaliers avaient un passager supplémentaire, un était seul. Pour Odin il n’y avait que deux choix possibles. Le géant nordique se pencha vers l’abri ou s’était réfugié son ennemi, se penchant légèrement, il observa chaque détail. Ses hommes le suivaient.- Seigneur Odin ! Nous venons vous rapporter la situation ! Comme prévu l’ennemi domine toujours la zone de points, trois cavaliers sont partis, deux accompagnés de figures encapuchonnées, un était seul. Devrions nous les poursuivre ?Le dieu nordique se mit à sourire en observant un détail avant de se relever face au soldats, oppressé par la toute puissance que dégageait leur maître. La nature dépérissait, les feuilles tombaient, les pétales de fleurs pourrissaient, tout semblait partir en fumée. Les soldats sentaient leur jambes flageoler, servir cet homme était sans doute plus terrifiant qu’affronter celui qui se trouvait face à eux. Le chef de la petite escouade reprit parole, droit et sérieux.- Nous attendons vos ordres !Odin se doutait d’une supercherie. Jamais Sun Tzu n’aurait jamais choisi un troisième cavalier sans raison. Rien ne le poussait à laisser un cavalier seul si ce n’était pour un piège. Quelque chose avait trahi l’humain, les traces de pas auprès de l’abri. Certaines d’entre elles n’appartenaient ni à la Valkyrie ni à Sun Tzu. Ce dernier était sans doute parti seul sur un cheval, laissant le cavalier poursuivre le chemin à pied. Il fallait donc sans aucun doute poursuivre le cavalier solitaire. Cependant, Odin n’en fit rien.- Dirigez vous au centre de la zone.Les soldats s’inclinèrent en guise de respect, aucun n’osait discuter cet ordre qui semblait si étrange, leur ennemi était là, tout près, à portée de main et pourtant ; il leur avait dit de battre en retraite. Le dieu nordique se dirigea lui aussi simplement vers le centre de la zone, à cheval. Il pensait, il réfléchissait sans interruption. Plusieurs cas de figure étaient disponibles, le premier était celui qu’il avait envisagé de prime abord, Sun Tzu était seul sur un cheval. Le deuxième était un double bluff, Sun Tzu était bien monté sur un cheval avec un soldat et avait fait descendre le dernier cavalier avant de le faire remonter pour brouiller les pistes. Et enfin, la dernière et plus préoccupante théorie était la suivante : Sun Tzu et sa Valkyrie étaient sur un cheval, deux cavaliers étaient sur un autre et enfin un cavalier était resté seul.La présence d’un cavalier chevauchant seul rendait bien plus compliquée l’issue et l’avenir de la bataille, et en cas de conflit, plusieurs règles étaient aussi simples que primordiales. Suivre un ennemi est parfois un risque trop grand ; Si nous n’avons pas d’informations suffisantes, il ne faut pas le poursuivre. Sun Tzu l’avait très bien compris, plutôt que de tomber sur un piège, Odin préférait laisser cette opportunité filer au vent.La deuxième zone du champs de bataille allait bientôt disparaître, le dieu nordique encore à cheval comptait ses points et ses troupes restantes. Heureusement pour lui, ses soldats avaient effectué une retraite assez rapide pour éviter de perdre grand nombre d’homme, le coup le plus dur, c’était bien l’assaut du navire. Le vieux dieu pianota sur les touches de son étrange tablette pour mieux voir les profils et surtout le nombre de soldats sous ses ordres. Sun Tzu en avait plus, finalement le nombre aurait peut-être raison de la compétence, d’autant plus que l’humain avait désormais cent points supplémentaires grâce à sa zone.Une idée vint courber les lèvres du dirigeant viking, cette torsion musculaire ressemblait plus à un rictus qu’à un simple sourire. Il avait compris comment semer la discorde dans les rangs ennemis, cette guerre ne verrait aucune gestion d’armée ; elle serait un concours du stratagème le plus tordu et terrifiant. Pour la première fois, le dieu fut loquace.- Volez les armures, enfilez les, démembrez les corps, conservez les morceaux jusqu’à mon commandement.Les troupes nordiques tressaillaient de dégoût et de peur face à cet homme. La guerre était chose horrible, et le meilleur stratège était sans doute celui qui se complaisait le plus dans cette horreur. Les soldats s’exécutaient, les épées faisaient office de couteaux, les pointes de lances déchiraient les jointures ; les carcasses désarticulées étaient malmenées comme des marionnettes inanimées, les morceaux de corps balancés comme des fagots de bois. Un nouvel ordre vint glacer le sang des soldats- Collectez le sang.L’herbe verte de l’ancienne zone de points se voyait colorée d’un rouge profond et écarlate, de pleines choppes plongeaient dans le liquide bordeaux. Des caillots et autres grumeaux se formaient, certaines plaies avaient commencé à cautériser à l’air libre, le sang se solidifiait et se gélifiait. Un tonneau entier fut rempli par le sang des pauvres victimes adverses.- La moitié, mettez du sang sur les armures, les autres, gardez les intactes.Aucun soldat ne comprenait la réelle raison qui poussait leur dirigeant à agir de cette manière, et pourtant, cette terrifiante tactique allait marquer un tournant inédit à cette étrange guerre.En haut des gradins, Zeus observait le spectacle sous ses yeux sans réagir ; il savait de quoi était capable Odin, et visiblement un millénaire enfermé au fin fond du tartare n’avait en rien atténué la perversité qui rongeait l’esprit du dieu nordique. Ares avait cessé de prendre des notes, dégoûté par le spectacle se déroulant sous ses yeux, il était dieu de la guerre, pas des massacres. Hermes ne put réprimer le sourire qui venait se plaquer sur ses lèvres, une remarque lui vint même à haute voix.- Ce qui m’intrigue n’est pas tant le stratagème du seigneur Odin que la réponse de cet humain… Qu’en pensez vous, seigneur Thor ?Au côté des déités grecques, une immense silhouette au cheveux longs et rouges observait le combat, bras croisés. Toujours aussi silencieux, le dieu nordique était absorbé par la scène qui se déroulait sous ses yeux ; après quelques instants, le guerrier du tonnerre se décida à répondre à Hermes.- Les deux sont dangereux. La différence, c’est que nous connaissons l’étendue et la profondeur de la folie qui ronge père. Pour cet humain en revanche…Heimdall annonça la nouvelle zone à point via son cor, hurlant dans ce dernier de toutes ses forces- La prochaine zone de points se trouve sur la plage !Odin ne put contenir son sourire, ce dernier emboîta tranquillement le pas en direction de la zone nouvellement annoncée, faisant signe à ses troupes de le poursuivre vers la grande étendue. Au loin un nouveau navire était en train de flotter sur l’étendue bleu, cette fois ci, c’était à Sun Tzu de régner sur les mers.De son côté le combattant humain révisait à nouveau certaines de ses stratégies, pesant le pour et le contre vis à vis de ce qui se passerait par la suite. Sa fuite précipitée lui avait été plus dérangeante que prévue, quelques minutes et toutes les informations qui allaient avec étaient inaccessibles. Ces quelques minutes avaient suffit à entraver certaines de ses stratégies. L’humain observait ses hommes se diriger vers la zone de points, à l’arrivée, ils étaient seuls. Sun Tzu emportait à nouveau des points, une sensation cependant l’empêchait de rester calme. Après une poignée de minutes, des bruits de pas se faisaient entendre, certains de ses hommes, ensanglantés courraient vers ses troupes en tenant des morceaux de bras et de jambes de leurs compagnons d’armes. Sun Tzu ordonna à ses troupes de tirer, sachant pertinemment qu’il s’agissait d’un stratagème adverse, il connaissait par coeur le nombre de soldat sous ses ordres. Cependant, personne ne tira, le doute s’était emparé du coeur de ses hommes. Les quelques secondes avant de réagir suffirent aux troupes et cavaliers d’Odin de fondre droit sur le groupe ennemi qui tenait la position. Le stratège chinois s’empressa d’ordonner une retraite vers le bateau à son armée. Il devait abandonner cette zone, c’était un cas de force majeure.L’humain observa les nombreuses barques se diriger vers son navire, soupirant, cette bataille là était perdue. Quelques instants plus tard, une immense silhouette aux cheveux longs et blancs vint s’asseoir à côté de Sun Tzu, son adversaire prit parole.- Insecte. Tu m’avais pris un navire n’est-ce pas ?- Exact, mes dents ont troué la coque comme s’il s’agissait d’une pomme.- Vous vous êtes reproduits bien vite.Sun Tzu écarquilla les yeux avant de se retourner vers l’ennemi qui lui faisait face. Puis vers le bateau qui commençait à sombrer petit à petit. Il y avait bien trop de soldats qui étaient retournés vers le navire. Cette minuscule inattention à cause de la situation précédente ne lui avait pas permis de réaliser que de nombreux ennemis s’étaient immiscés parmi les siens. L’embuscade était parfaite, le piège s’était resserré sur lui sans qu’il ne le réalise. C’était la raison qui avait poussé le dieu nordique à garder une moitié des armures intactes. Forcer l’ennemi à observer un macabre spectacle lui avait empêché de réaliser que l’enfer était déjà à ses côtés. Déjà les troupes d’Odin avaient massacré l’équipage et s’empressait de mettre le feu au navire, trouant la coque. Le dieu se releva, s’interposant entre les yeux de Sun Tzu et le paysage de son navire qui rejoignait le fond au côté de celui de son ennemi.- Je pourrais te tuer, insecte. Mais tu ne vaux pas un millénaire au tartare.Odin méprisait cette règle, il voulait plus que tout tuer cet ennemi de ses propres mains, le voir agoniser. Cependant, la personne qu’il voulait le plus voir agoniser se trouvait là haut : Zeus. Le dieu nordique quitta son interlocuteur, nombre de leurs hommes bataillant en arrière pour espérer prendre la tête du général ennemi. Sun Tzu, seul, observant les quelques planches de son bateau flotter sur la mer d’azur serra les poings. Il s’était fait avoir à son propre jeu, et en beauté en plus de ça. Ce maudit combat de petits stratagème savait mettre les nerfs à vif, la situation était aussi insupportable que stressante, chaque mort était une tragédie, chaque vie perdue était sa responsabilité.Le général chinois observa quelques instants le champ de bataille, il savait qu’il ne pouvait pas se permettre de perdre une seul seconde. Cette situation, il en avait déjà connu une semblable ; encore jeune, Sun Tzu avait vu un nombre incalculable de membres de sa famille mourir au combat. Son père, son oncle, ses cousins, son grand frère ; pourtant, jamais Sun Tzu n’avait été triste ou perturbé par ses morts. Ce qui le dérangeait en réalité était une raison toute autre, une réflexion particulièrement simple « Pourquoi ne voient-ils pas ce que je vois ? ». Quand un ennemi s’apprête à battre en retraite, bien souvent, ce dernier fait un dernier mouvement plein d’orgueil. Quand un ennemi va attaquer, bien souvent, il assure ses arrières en premier lieu. Quand un ennemi veut contourner, bien souvent, il revérifie la quantité de vivres en sa disposition. C’était de la stratégie, la plus simple et vulgaire possible, pour autant, personne ne semblait la comprendre. La seule personne qui en était capable était un enfant de cinq ans seulement, Sun Tzu. Au fur et à mesure du temps, pendant ses études, à travers les jeux avec d’autres enfants, Sun Tzu les lisait, Sun Tzu comprenait. Sans même avoir à leur parler, il comprenait immédiatement comment un enfant mentait, comment ses sourcils se fronçaient quand il disait la vérité. Tout le langage humain, qu’il soit verbal ou corporel lui paraissait évident et logique, tout humain était un livre ouvert. Quoi de plus normal que de s’intéresser à la guerre dans ce cas. Chacune de ses stratégies était efficace, jamais Sun Tzu ne connu la défaite. Pragmatique, le jeune homme savait même comment gagner une guerre sans avoir à la mener. Comprenant bien assez vite que l’humain était idiot, tout au long de son ouvrage, Sun Tzu le répéta « Le meilleur moyen de gagner la guerre, c’est de ne pas la faire. » Des millénaires plus tard, son récit était encore étudié pour massacrer la personne qui se trouvait en face de nous. Sun Tzu du faire face à une réalisation aussi horrible qu’évidente : Comprendre l’humain aussi facilement et aussi bien avait fait de lui un être tout sauf humain. Sun Tzu était en réalité incapable de pleinement comprendre l’humain car Sun Tzu ne ressentait aucun de leur plaisir. La simplicité n’existait pas pour le plus grand stratège de l’histoire, tout était mué par d’autres objectifs et de sombres desseins.Grimhildr apposa sa main sur l’épaule du stratège. Inquiète la valkyrie se contenta d’un silence et d’un regard compatissant, il n’y avait pas besoin de mots. L’humain saisit la main de la valkyrie et mêla ses doigts à ceux de la guerrière.- Excuse-moi Grimhildr, je hais la guerre et pourtant. Je me dois d’à nouveau prendre les armes.La valkyrie sourit simplement avant de disparaître petit à petit avant de prendre la forme d’une épée dans la main couverte de cicatrices. Ces quelques mots résonnèrent dans la tête du vieil homme.- Un stratège préfère la victoire à la survie de ses troupes. Tu n’es pas un stratège Sun Tzu… Tu n’es qu’un homme, c’est bien là ta plus grande force.Pour la première fois les mots de la valkyrie résonnaient dans le coeur de l’humain. Serrant la poignée de l’épée, le vieillard sentait sa jeunesse lui revenir, sa passion l’animer à nouveau. Sun Tzu lacéra les manches de son hanfu, resserra la ceinture de ce dernier avant de trancher net le chignon qu’il arborait si fièrement. Sa fine moustache et sa barbiche encore intactes l’humain se mit à courir à toute allure droit sur le champ de bataille. La sueur venait perler le long de son front, son souffle s’accélérait, ses longues mèches grisonnantes venaient danser le long de son visage et de ses tempes. La silhouette ferme et sévère du vieillard apportait un certain réconfort à ses troupes ; si il était une règle qui interdisait au combattants de s’en prendre directement à leur adversaire, il n’était aucune règle leur interdisant de participer au combats au côtés de leurs troupes. L’épée dansait au rythme de ses pas, les effluves de sang jaillissaient sur l’habit noir de l’humain, quelques gouttelettes venaient s’emprisonner entre ses quelques rides. Sun Tzu continuait sa charge, nombre de ses hommes venaient le pousser pour lui éviter certains coups, si ils mourraient, c’était désormais avec fierté, fierté d’avoir fait partie de son armée. Une main guidait la lame, l’autre s’agitait pour donner des indications à ses hommes alors que sa voix leur ordonnait diverses manœuvres. Le meilleur stratège de l’humanité avait finit par embrasser sa nature.
----- CHAPTER BREAK -----
Odin observait depuis un relief la tournure que la bataille était en train de prendre ; son adversaire avait potentiellement fait le pire et le meilleur choix en même temps. Dans un affrontement ou aucun lieu n’était réellement sûr, la meilleure sécurité c’était de toujours rester en groupe. Cependant cette sécurité venait avec un coût bien particulier : divulguer sa position. Si Sun Tzu était à l’avant en train d’affronter bon nombre d’ennemis et qu’il braillait ses ordres en même temps ; alors ce dernier ne pouvait préparer aucun autre stratagème. La victoire était courue d’avance pour le dieu nordique.Toujours aussi calme, Odin plaça son poing devant sa bouche, il réfléchissait. Quel serait le meilleur prochain mouvement, quelle serait la meilleure décision ? D’une certaine manière il pouvait demander à ses troupes d’insister lors de l’affrontement en cours afin de prendre la tête de Sun Tzu ; de l’autre il pouvait demander à son armée de multiplier ses efforts pour amener l’ennemi à la déroute.Il ne fit aucun des deux choix. Le dieu de la sagesse toujours à cheval ordonna simplement.- La montagne.Le choix de faire retirer ses hommes en direction des reliefs était de loin le choix le plus pertinent pour un stratège. La montagne permettait bon nombre d’avantages non négligeables. Le premier c’était la hauteur, être en hauteur permet de mieux voir le champs de bataille. Le deuxième c’est le cas de figure du siège, faire tomber des roches sur les ennemis est moins énergivore que gravir une façade escarpée. Le troisième c’était les flèches, tirer vers un ennemi plus bas que nous offre un meilleur accès à sa tête, de plus, les flèches ennemies quant à elle ont bien plus de mal à atteindre. Le dernier avantage et sans doute le plus important lorsqu’il s’agit de tels reliefs, c’était la discrétion ; se cacher dans une grotte, dans une caverne, un avant poste, la montagne offrait de nombreux petits retors qui pouvaient s’avérer centraux pour une bataille de ce genre.Une question demeurait cependant, quelle était la raison qui poussait Odin à choisir cet emplacement et pas un autre ? La réponse était simple et tenait en trois facteurs, le premier c’était la déduction ; sur toutes les zones de points disséminées, il en restait trois n’ayant pas été utilisées, la mer, la montagne et la forêt. La mer était trop proche de la plage pour être désignée, alors il ne restait que deux choix. La deuxième raison, c’était le hasard. Il y avait une chance sur deux que la prédiction d’Odin tombe juste, son œil de Jade l’aurait grandement aidé lors de cet affrontement. La dernière raison, c’était la stratégie. Si il y avait le choix entre la forêt et la montagne, il fallait choisir la montagne. C’était la position stratégique parfaite, une forteresse naturelle. Il était bien plus facile de descendre de la montagne à la forêt que d’escalader de la forêt à la montagne.Pour cette raison la décision et le choix furent sans appel. Tous les soldats se dirigeaient vers la montagne à l’exception des cavaliers. Les chevaux étaient incapables de gravir ces falaises, ils serviraient donc d’attaquant éclairs servant à ralentir l’avancée ennemie.Sun Tzu de son côté savait très bien la situation dans la quelle il s’était empêtré, cependant, il n’était pas défait pour autant. Ses compagnons d’armes comprenaient très bien quel était son plan, le tacticien et la petite armée se dirigeaient aussitôt vers la forêt lorsque la zone de points avait atteint le temps limite. Le tacticien prit parole.- Prenez les morceaux restants de bateaux ayant coulé jusqu’ici, nous les planterons derrière nous entre les arbres ! Cela empêchera l’ennemi de nous prendre par derrière ou à revers ! Ou tout du moins ça le ralentira !Le général s’empressa d’accompagner ses hommes en se chargeant de bon nombre d’éclats de navire pour aider ses troupes. Les spectateurs humains comme divins observaient tous les faits et gestes du camp des mortels. Cao Cao et Sun Bin ne pouvait cacher leur sourire, Goll s’agitait en les observant l’un puis l’autre avant d’exprimer son inquiétude- Je ne vois pas ce qui peut vous faire sourire autant ! La situation est dramatique ! Si Sun Tzu lui même se voit obligé d’aider ses soldats, c’est qu’il est en grand danger !Ce fut au tour de l’empereur des hommes de rire aux éclats avant de répondre.- Hǎo ma vieille amie, tu fais en partie erreur ! Son sourire, c’est celui d’un homme qui malgré les dangers a la victoire entre ses doigts ! Il n’est pas affaibli, il ne feint pas la faiblesse non plus il…Les deux stratèges parlèrent en même temps que l’empereur, la conclusion des trois humains était la même.- Il rayonne de puissance, on ne voit que lui.Les dieux de leur côté avalaient leur salive, inquiets de voir un homme si mesuré et calme couvert de crasse ; les ongles arrachés et noircis, la sueur créant des sillons entre les traces de suie et de poussière. Sa chevelure grise en bataille, sa barbiche et sa moustache en désordre, l’humain repassait sa chevelure en arrière, quelques mèches retombaient au devant, troublant très partiellement sa vision.Plus rien en lui n’évoquait la noblesse, plus rien en lui ne rappelait sa stature. Il était voûté, les bras remplis de fagots de bois, les vêtements déchirés, dénudé de toute parure, une simple épée argentée attachée aux hanches.Heimdall rugit dans son Cor pour annoncer la nouvelle zone de points, le résultat scellera sans doute l’issue de cet affrontement, pourtant plus que cette annonce, le publique était obnubilé par les deux combattants. L’un encore sur son cheval, immaculé montait doucement le long de la montagne, accompagné de nombreux hommes érigeant diverses barricades et se préparant au combat. De l’autre, un combattant essoufflé et sali qui s’enfonçait dans la pénombre de la forêt ; disséminant de nombreux morceaux de bois comme si il était le petit poucet.Zeus, frappé d’ennui soupira bruyamment. Cet affrontement était long, mais surtout, il ne voyait que très rarement des attaques directes. Tout était détourné, en bref, tout ce qu’il détestait. Le vieillard se retourna vers Hermes.- Dis moi Hermes, le combat se terminera-t-il bientôt ?Le majordome quant à lui, totalement absorbé ne put s’empêcher de sourire légèrement- Si j’en juge ce que mes yeux veulent bien me laisser apercevoir… Ce combat risque de se terminer très bientôt. N’est-ce pas, seigneur Thor ?Le dieu de la foudre, toujours aussi mutique et taciturne ferma brièvement les yeux avant de les reporter vers les déités grecques.- Ce round est une exécution plus qu’un affrontement n’est-ce pas ?Hermes ne put s’empêcher d’afficher un rictus chargé de contentement à la suite de ces mots.- Comment l’avez vous compris ?- Mon père n’a ni pouvoir, ni œil de jade, ni arme divine. Basiquement, tout ne repose que sur sa sagesse. Mais vous le savez aussi bien que moi.- Il est fou.Hermes répondit simplement, les yeux plongés dans ceux du dieu nordique, pressé de savoir comment ce dernier réagirait à cette conclusion. Le dieu au longs cheveux rouges reposa ses yeux sur le champ de bataille.- en effet. Il est fou. Et ce ragnarok est le meilleur moyen de se débarrasser de lui.Zeus se releva, le vieillard tremblotant joignit les mains derrière son dos et fit quelques pas vers Thor.- Y vois-tu un problème Thor ?L’autre secoua doucement la tête, parfaitement calme.- Aucun, la mort aurait du emporter mon père depuis bien longtemps.Le vieillard se contenta de hocher la tête avant de se retourner vers l’arène.- Crois-moi, si j’avais pu le tuer de mes mains, je l’aurais fait.Zeus avait payé un lourd tribut lors du dernier Ragnarok. En temps normal le dieu dirigeant n’aurait vu aucun problème à envoyer Odin en Nilfheim, quitte à causer une énième guerre. Cependant cette fois ci la situation avait été différente. La mort de ses deux frères et d’un de ses fils adoptif pour le bien d’un plan visant à détruire l’intégralité des trois mondes avait poussé le vieillard à être bien plus ferme. Pour la première fois de l’histoire de son règne, Zeus eut fait le choix de la sagesse, il fit emprisonner Odin un millénaire pour affaiblir son esprit et son âme.Odin observa ses hommes, son pari avait été remporté, la zone de points se situait sur la montagne. A chaque point obtenu, le dieu Nordique les allouait aussitôt pour obtenir plus d’archers. Une drôle de guerre était en place, le nordique observait les troupes humaines dans la forêt en contrebas créer un espèce de petit fort en boue et en bois. Une bâtisse bien misérable mais qui au moins les mettait à l’abri des attaques des quelques cavaliers restants. Le dieu nordique en était sûr, il gagnera cet affrontement suite à sa décision.Odin savait d’ores et déjà que Sun Tzu avait préparé un piège, ou au moins une contre attaque. La moitié des troupes de l’humain était absente, selon ses cavaliers, cette moitié s’était dispatchée en plusieurs petits groupes et se dirigeait vers la montagne sous différents angles. Il suffisait de défendre les différents pans de la montagne pour empêcher les soldats adverses d’y accéder.Un grand fracas retentit, quelques soldats tombèrent en contrebas, un rocher les avait emportés. Aussitôt, le dieu nordique demanda un rapport, attaque ennemie ? Cause naturelle ? Après tout la création de leurs passerelles et autres protections avaient du fragiliser certaines parois de la montagne, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’un éboulement survienne. Les soldats observaient les grottes, envoyaient des torches et de la paille à l’intérieur, espérant enfumer les potentiels ennemis si il y en avait. Rien, personne n’était là, il s’agissait bien d’un éboulement, rien de plus grave.Puis un deuxième fracas. Un troisième. Un quatrième. Odin se retourna en vitesse pour observer le haut de la montagne. Une troupe entière s’y trouvait. Fou de rage le nordique se retourna pour observer la forteresse en contrebas, rien n’avait changé. Saisissant une paire de jumelles à un de ses hommes, il réalisa : l’épée attachée à la hanche de Sun Tzu n’était plus la même. Sa Valkyrie l’avait quitté il y a un moment déjà. Alors que Odin et ses troupes surveillaient sans cesse la terre et la forteresse des hommes, ils n’avaient jamais levés les yeux. Peut-être auraient-ils remarqué qu’un aigle géant transportait un à un la moitié des troupes de son ennemi.Un hurlement bestial retentit et résonna à travers la montagne. L’armée d’Odin se faisait massacrer, ils devaient battre en retraite en toute hâte. La moitié de ses soldats avait déjà été décimée. Jamais plus il ne retournerait dans cette prison, pas une seconde de plus, hors de question d’y songer. Dans cette cellule le temps passait lentement, horriblement lentement, il ne pouvait posséder aucune information de l’extérieur, aucune activité, rien. Il vivait un constant vide, une seule occupation lui était possible, compter. Il comptait les secondes, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les mois, les années, les décennies, les siècles… Le millénaire. Aucune marge d’erreur, une horloge interne parfaite. Sa cellule était recouverte d’inscriptions sur les murs, les barres représentants les jours se chevauchaient, un immonde gribouillis avait fini par pendre forme. Les traits étaient droits, puis avec le temps une légère courbure. Encore plus tard, la barre était tremblante, puis c’était des ronds parfaits. Après quelques années supplémentaires, les ronds se brisaient, un vague zigzag prit place. Le dernier siècle des grands gestes élancés venaient marquer le mur, rien n’était droit, chaque inscription trahissait quelque chose : les tremblements causés par les rires de folie du détenu.Un nouveau hurlement se fit entendre, une gigantesque lance apparu dans la main d’Odin. Zeus se releva hâtivement.- Il a réussi à invoquer Gungnir ?! Je la croyais brisée ?Thor répliqua.- Elle l’est. Tout autant que son esprit.L’arme semblait avoir un manche entièrement ramolli, la pointe était irrégulière, la forme changeante. Parfois la lame faisait la taille du manche, d’autres fois elle disparaissait presque. Le manche était tantôt en bois, tantôt en fer. Une chose était cependant inchangée, les nombreuses têtes qui tombaient au sol, alliées comme ennemies. Peu importe la déroute, peu importe les soldats, tout ce qui compte, c’est qu’il survive. Il foncera tuer Zeus de ses mains, il trouvera un moyen de régner à nouveau sur les cieux, un moyen de faire revenir Yggdrasil.Arrivé face à Sun Tzu, le dieu nordique leva son arme, prêt à l’abattre sur le pauvre malheureux face à lui. Une fois le bras levé la pointe braquée sur le tacticien humain. Odin s’arrêta net avant de se retourner. Il n’avait même pas été tué par un ennemi, un de ses soldats avait pris son courage à deux mains et planté sa lame à travers le dos de son chef. Il savait que c’était un grand crime, qu’il n’aurait jamais du faire ça, que c’était de la folie. Mais la meilleure méthode pour arrêter la folie qui se passait sous ses yeux, c’était d’en faire preuve à son tour.Dans un râle de douleur, Odin laissa tomber sa lance avant que ses genoux rejoignent cette dernière au sol. Le dieu dans un dernier effort leva la main vers Sun Tzu comme pour l’empoigner.- Je te tuerai… Je vous tuerai… Tous…Ses yeux ne voyaient plus l’homme qui se situait face à lui, sa vision était trop trouble. Il sentait son corps doucement pencher et chanceler, bientôt il eut la sensation d’une chute libre. Bras encore levé et tendu le corps du dieu nordique s’écrasa au sol avant de disparaître en milliers de petits fragments.La valkyrie reprit forme humaine en regagnant le sol au côté de Sun Tzu, elle sourit à son partenaire- Me donner le commandement de l’armée après avoir vu le bateau couler, c’était de la folie.- Il semblerait que notre folie ait eu raison de celle de l’adversaire.Un tonnerre d’applaudissement retentit du côté des hommes comme du côté des dieux. Ils ne pouvaient ni mentir ni le cacher, bon nombre d’entre eux préféraient savoir Odin mort que vif. Thor lui même semblait sourire légèrement, comme soulagé de savoir que son père l’avait enfin quitté, qu’il pouvait laisser ce passé derrière lui.Heimdall souffla la victoire de l’humanité dans son Cor- La victoire pour le quatrième round du ragnarok revient à l’humanité !Goll ne put s’empêcher de sauter de joie en prenant ses compagnons dans les bras.- Il l’a fait ! Il l’a fait !Cao Cao et Sun Bin se laissèrent faire, rigolant joyeusement. Qin Shi Huang se leva à son tour et posa son poing sur le coeur, souriant.Sun Tzu en contrebas serra son poing en le dirigeant vers ses tribunes, un grand sourire sur les lèvres. Le roi de Chine ne put s’empêcher de penser à haute voix- Il semblerait qu’en plus du combat, Sun Tzu ait gagné une chose qui lui faisait défaut… Son humanité.L’humanité avait remporté le quatrième round du Ragnarok. Le score était de deux à deux.
----- CHAPTER BREAK -----
Une égalité parfaite, un scénario similaire s’était déjà produit lors du Ragnarok précédent il y a un millénaire. Cependant, à la différence de la première édition de ce tournoi, dieux et humains semblaient satisfaits de ce résultat. L’humanité ne risquait aucunement de disparaître et les dieux voyaient ce tournoi comme un divertissement, un moyen de faire paraître leur cruelle éternité bien moins longue.Goll sauta de joie avant de prendre sa sœur dans les bras, cet affrontement avait été une victoire totale pour l’humanité. Non seulement le score était revenu à l’égalité, mais surtout, le tacticien du genre humain avait survécu. Ce paramètre était tout sauf négligeable, la survie de Sun Tzu assurait la possibilité de varier ses stratégies et de surtout se garantir de nouvelles victoires. Cependant, le prochain round allait devoir s’effectuer sans la présence de ce dernier, éreinté par son combat, recouvert de nombre de blessures différentes, ce dernier du se rendre à l’infirmerie pour panser ses plaies et y prendre un repos bien mérité.Du côté des dieux, personne ne semblait réellement amer ou même déçu de ce résultat ; en réalité, beaucoup l’attendaient, beaucoup l’espéraient. Les manigances d’Odin avaient été un réel traumatisme pour bon nombre de dieux, des familles avaient été brisées, des disparus jamais retrouvés. Savoir qu’un danger aussi important que celui ci était enfermé au fin fond du tartare leur était insupportable, comment vivre en observant l’épée de Damoclès au dessus de sa tête.Thor ne semblait nullement perturbé ou dérangé par cette situation, le dieu nordique l’avait lui même dit. Odin devait disparaître, ce dieu était trop dangereux, ce monstre qui était son père avait commis trop lourd péché, pas même sa vie n’aurait su laver ou absoudre ses agissements. Le viking se releva simplement avant de quitter les loges, visiblement désintéressé par le futur de ce ragnarok ou par ce que les dieux grecs pouvaient lui raconter. Zeus se retourna vers Hermes, les mains jointes à l’arrière de son dos.- Mon cher Hermes, la suite des opérations.Annonça le vieillard avant d’immédiatement se diriger vers le couloir à son tour, direction la salle de réunion. Cependant, en plein milieu du chemin, le dieu dirigeant se stoppa net. Un coup d’oeil derrière lui, puis à gauche, à droite, le paysage était changeant, le couloir se répétait dans un étrange kaléidoscope. Les issues se multipliaient avant de disparaître, les peintures devenaient insensées, ne respectant plus aucune proportion ou logique. Le sol semblait se détendre, se distordre comme un étrange chewing-gum. La lumière des dizaines de lustres semblait rebondir et se réverbérer sur des matières qui d’ordinaire n’étaient pas capables de refléter cette dernière ; la logique même semblait quitter cette partie du monde. Zeus se mit à rire, un simple ricanement, au fur et à mesure, la démence semblait prendre le pas sur son amusement, le petit vieux en tremblait.Bientôt son corps était pris de spasmes. Le dieu des cieux tomba à genoux, se tenant la tête, ses dents claquaient à toute allure, ses yeux étaient livides. Il se sentait mourir, puis revivre, puis mourir à nouveau, sans interruption, des centaines de fois. Son esprit semblait être arraché de son corps avant d’être renvoyé en puissance à l’intérieur de ce dernier. Les dorures du couloir semblaient de plus en plus brillantes, la chaleur des bougies accrochées au lustres brûlait comme mille soleils, le couloir entier était baigné d’or. Bientôt les étranges distorsions que subissait le paysage se transposaient sur le corps du dieu. Ses doigts se démultipliaient, se tordaient, des ignobles monceaux de chair venaient s’y accumuler dans des bruits de craquements. Les immondes gargouillis causés par ces centaines de doigts qui venaient se greffer aux autres, parfois perpendiculairement, parfois dans le prolongement du membre d’origine forçait Zeus à admirer ses mains avec fascination et dégoût. Sa bouche se tordait à son tour, sa langue retombait, pendait, voyait des espèces de ventouses s’y dessiner. Incapable de contrôler ce nouveau membre, le vieillard était contraint à lécher ses milliers de doigts qui faisaient ressembler ses mains à des paniers d’osier.Son corps éclatait, se restructurait, disparaissait, son coeur était un poisson au dents acérés, puis un sabot arraché. La douleur le saisissait dans tous ses éclats, son dos se déformait pour former une carapace, puis le son vint.Des pas, des centaines de pas, des milliers, la marche de la mort elle même semblait se diriger vers le dieu, ce dernier sentait sa fin s’approcher. Ses dents claquaient de plus en plus, la terreur mêlée à ses rires déments à moitié étouffés et noyés par l’immonde limace ventousée qu’était devenue sa langue. Les visions s’accéléraient, visages éclatés, fracas des vagues contre la roche, carcasses cuisant au soleil, planètes s’entrechoquant, bouc recouvert de balanes. Un hurlement perça ses visions d’horreur, tout redevint normal, et Zeus le vit, posé devant lui.Particulièrement droit, l’individu face à Zeus semblait gigantesque, sa cape ruisselait comme des cascades d’or. L’étrange figure se tenait bras croisés, silencieuse, dans toute sa dignité et sa force. Sa cuirasse de bronze immaculé assombrissait la dorure de sa cape soigneusement brodée de motifs païens. Zeus leva finalement la tête pour voir un visage couvert par un étrange masque d’un métal inconnu. Une couronne de lauriers venaient coiffer cette étrange vision. La figure se pencha légèrement pour mieux observer le pauvre diable à genoux. Les deux trous creusés pour les yeux laissaient entrevoir deux petits cercles jaunes. Se relevant, encore suant et tremblotant, Zeus, haletant, parvint à articuler quelques mots.- Hastur… Tu sais que… Je déteste ton sens de l’humour…- Il sait.La réponse résonna dans la tête du grec, la figure n’avait pas bougé d’un seul pouce, et pourtant Zeus sentait à nouveau la surpuissance du personnage se trouvant face à lui. La réalité elle même semblait trembler en constante peine et délire face à l’existence de cette anomalie. La créature face à Zeus défiait toute possibilité, toute logique, elle n’était pas la mort, elle était pire. Reprenant doucement son souffle, le plus décrépi s’égratigna et s’efforça de reprendre la conversation tant bien que mal.- Pas besoin de réunion je suppose, tu sais ce qu’il te reste à faire ?- Il sait.La même réponse, sans équivoque et sans une once d’hésitation. Hastur décroisa finalement les bras avant de faire un pas. Le sol tremblait déjà, la réalité semblait se fendre petit à petit, se réverbérant et reflétant la même image partout, comme un miroir brisé. Tout autour du pied du dieu semblait mourir, même les objets inanimés, défiant toute logique, Hastur amenait la mort elle même sur l’inorganique. Quelques pas supplémentaires et le dieu perdu avait dépassé Zeus qui semblait encore plus croulant qu’en temps normal. Le dieu grec ne put s’empêcher de penser à voix haute.- Heureusement que c’est le plus raisonnable des égarés…Après quelques instants pour se ressaisir, le Zeus reprit le pas pour quitter cet affreux couloir. À l’opposé de l’arène, dans un autre couloir, la cheffe des valkyries se dirigeait vers la chambre du prochain participant. Il fallait vite prévenir ce dernier que son combat allait arriver, est-ce que Goll croyait en la victoire de cet individu ? La question n’était même pas envisageable, tout le monde le savait. L’humanité faisait sans doute face à l’adversaire le plus dangereux de ce Ragnarok, et pourtant, la valkyrie demeurait persuadée que cet humain était capable de remporter la victoire face à Hastur.En face d’elle, de l’autre côté du couloir, une figure se dessinait petit à petit, elle se dirigeait droit vers la demoiselle. Goll ralentit ses pas avant de s’arrêter totalement, de toutes les personnes qu’elle pouvait rencontrer, il fallait que ça soit celle ci. L’homme face à elle était aussi élancé que svelte, sa taille fine était décorée par ses longs cheveux blonds bouclant légèrement, ce personnage était incroyablement beau. Son nez était long et fin, sa mâchoire était parfaitement tracée, la longueur de ses cils presque blancs épousait parfaitement la finesse de ses yeux. Les lèvres pulpeuses de l’individu s’ouvrirent pour engager la discussion avec la guerrière.- Eh bien chère Goll, as-tu oublié les bonnes manières ?- Non messire Belial, j’étais seulement surprise de vous voir ici.Goll feignit un sourire et la sérénité face à ce qui se trouvait face à elle. Elle se sentait déjà trembler, elle le savait, au moindre faux pas, elle serait morte. Au moindre mouvement, elle serait morte. A à la moindre envie du démon, elle serait morte. En réalité, le nombre de scénarios ou sa mort était imminente surpassait de très loin le nombre de scénarios lui permettant la survie. Les deux yeux profondément rouges du démon se posèrent à nouveau sur la demoiselle.- Est-ce mon tour ?La valkyrie déglutit, elle allait mourir. Ce n’était pas le tour du démon, si elle lui mentait, il saurait, c’était le démon du mensonge en personne. Si elle lui disait la vérité, elle mourrait, cette dernière déplairait le démon. Cependant, il fallait bien faire un choix.- Non messire, ce sera le prochain affrontement.- Bien.Une longue et lourde épée apparut entre les deux mains tendues du démon. Sa paire d’ailes noires se déploya hors de son dos, couvrant l’intégralité du couloir, empêchant la demoiselle de fuir. Sans un mot, le démon leva son arme avant de l’abattre de toute ses forces en direction de Goll. Un grand son métallique retentit, Belial serra légèrement les dents avant d’ouvrir les yeux. Il aurait du entendre un cri d’effroi et de douleur, puis le sang couler au sol, il aurait du se délecter de cette mélodie, et pourtant… Rien ; Seulement un bruit métallique. L’intégralité de ses globes oculaires vira au rouge, faisant disparaître ses pupilles et iris.- Salomon !Un homme légèrement plus petit que le démon avait la main levée et tendue face à la lame ; cette dernière s’était coincée entre deux des doigts du roi humain. Pas une blessure, pas une goutte de sang, ni une égratignure, l’humain avait simplement arrêté l’entaille du diable. La barbe de quelques semaines de Salomon bougea légèrement, révélant le large sourire que l’humain aux longs cheveux noirs et ondulés affichait.- Eh bien Belial. On t’a sorti de ta bouteille à ce que je vois ! Comment vas-tu depuis le temps ?Un cri de rage ni humain ni animal retentit. La belle apparence de l’ange déchu, sa magnifique façade s’écroulait face à l’humain. Ses dents poussaient à vue d’oeil, son crâne se déformait petit à petit, sa peau alors nacrée se voyait couverte de bubons et autres cloques. Au bout de quelques instants, un gigantesque démon au sabots et pattes de chèvres se cramponnait au manche de son épée. Ses doigts griffus ressemblaient davantage à des pattes de lion qu’à des mains d’homme, ses ailes étaient arrachées et scarifiées, versant des litres de sang sur le sol ; un sexe immonde et animal pendait entre ses deux jambes. La peau rouge et tuméfiée du démon empestait, ses deux larges cornes de taureaux faisaient baisser sa tête pour mieux observer Salomon dans les yeux. Son visage semblait à vif, arraché, écorché, il n’avait plus de nez, des dents de poisson des abysses crevaient certaines parties de ses lèvres. Belial avait été obligé de revêtir sa vraie apparence, aucun démon n’y faisait exception, si un prêtre les appelait par leur nom, ils devaient se montrer sous leur véritable jour. Or, la personne se trouvant face au démon était sans doute l’humain le plus marqué par la foi de toute l’histoire. Dans un bruit semblable à des milliers d’instruments désaccordés jouant une affreuse cacophonie, le démon exprima un effroyable grincement.- Tu as rendu tes pouvoirs aux dieux Salomon, notre affrontement aura un résultat bien différent cette fois ci.L’humain ne put s’empêcher de sourire avant de serrer la lame de l’épée et de briser cette dernière à main nues sous le regard ébahi de la valkyrie et du démon.- Je leur ai rendus leurs pouvoirs, et j’ai eu des millénaires pour en acquérir de nouveaux. Je ne serai pas ton adversaire, et tu ne seras pas le miens, le destin en a décidé autrement. Et de toute manière, hors de question d’affronter quelqu’un qui empeste autant. Tu infecte ce couloir de l’odeur âcre du sang, des tripes, le tout mêlé à des relents de semence frelatée.Le démon ne put s’empêcher de sourire à la réflexion de l’humain. Son intérêt avait été piqué, il se contenta de balancer derrière lui les restes de son arme avant de répondre.- Je m’occupais à l’attente de mon combat.Dans une course hâtive, le corps entouré d’un drap, Asmodée, ses cheveux courts et blancs encore en pagaille se pressait au côté de son confrère démoniaque. Le draps auraient du être blancs, et pourtant… cette atroce cape de fortune y voyait des motifs atroces, de toutes les couleurs : rouges, marrons, jaunes, verdâtres. L’odeur empestait, Goll n’osait même pas imaginer l’intérieur de la pièce ou se trouvaient les deux démons. Asmodée attrapa l’avant bras de Belial, visiblement agacé par la situation.- Tu m’avais promis de me baiser, de m’arracher les membres, de me tuer et de m’aider dans mes recherches. Je te sais démon du mensonge, mais le marché n’a pas encore été respecté.L’immense démon mordit de toutes ses forces le bras qui venait de saisir le sien, y arrachant un énorme lambeau de peau qu’il mâchouilla avant d’avaler en émettant un étrange ronronnement. Asmodée, parfaitement stoïque attendit la réponse de l’autre. Salomon semblait impassible, il souriait même face à cet effroyable spectacle tandis que Goll se retenait de vomir. Belial finit par se retourner et quitter le groupe d’humains, reprenant son apparence angélique, sans dire un mot. Salomon soupira avant de rire et de se retourner vers la Valkyrie.- Eh bien, heureusement que j’étais là, si Sun Tzu ne t’accompagnes pas tu sembles bien perdue petite !- Je ne dirais pas que je suis perdue seigneur Salomon ! Simplement que je suis bien incapable de me défendre face à un tel monstre.La demoiselle fit un sourire amer, elle le savait, elle était faible. Goll se remémorait un lointain passé, sa sœur avait affronté les mêmes dieux auparavant, avait connu les mêmes craintes, les mêmes menaces. Relevant sa main encore tremblante la valkyrie s’efforça de reprendre un souffle correct avant de sourire à nouveau à son sauveur.- Merci de m’avoir sauvée, un peu plus et le Ragnarok se serait terminé plus tôt que prévu ! Au passage, êtes-vous sûrs de ne pas vouloir participer à ce round ?L’humain secoua simplement la tête de droite à gauche pour exprimer son refus avant de reprendre parole.- Je suis certes à même de tenir tête au moindre dieu de notre réalité mais… Cette créature provient d’un monde et d’un cosme bien différent du notre. Même si ton choix initial semble plus faible que moi, il est bien plus capable d’affronter Hastur que ma personne.La valkyrie se contenta de répondre par un grand sourire. Son instinct ne l’avait pas trompée, la seule personne capable de vaincre Hastur était bien lui. D’un pas décidée, suivie par Salomon, la demoiselle se hâta en direction d’une porte. Une fois face à l’entrée, Goll posa les mains sur les hanches, observant et appréciant la structure de cet édifice. De nombreuses petites gravures et dorures décoraient la lourde porte de pierre ; des formules dans différentes langues et alphabet venaient parcourir cette étrange stèle. Au centre, quatre triangles différents trônaient sur cette étrange pièce ; l’un était debout, un renversé, un debout et barré au centre, le dernier renversé et barré au centre. La Valkyrie souffla sur un des triangles, colla de la poussière sur un autre, colla sa paume encore moite sur un troisième et enfin alluma un briquet près du dernier. Salomon observa la scène silencieusement avant de s’interroger quand la porte commençait à s’ouvrir comme par magie.- Une porte bloquée par les quatre éléments alchimique n’est-ce pas ?- Exact, le comte n’aime pas être dérangé durant son travail.Les deux compagnons s’engouffrèrent dans cette salle hors du temps. Tout y était anachronique, des vieux livres et parchemins trônaient sur des épaisses bibliothèques faites de fer ; d’autres récits plus récents étaient apposés sur des bibliothèques anciennes en bois sculpté. Les myriades de carillons tintaient au coups de vents apportés par l’ouverture de la porte, un coucou sortait frénétiquement d’une vieille horloge. Les centaines de pendules tous déréglés tintaient en coeur, une odeur d’encens venait s’infiltrer dans les narines. Salomon se gratta la barbe en observant les tapisseries murales représentant tantôt des scènes de son règne, tantôt des joutes tout droit venues du moyen âge. Il était impossible de donner quelconque culture ou inspiration à ce qui se trouvait dans cette pièce, des maneki neko étaient en face de masques africains ; des vajras pendaient après d’étranges attrape rêves. Si dans un coin on observait le tricorne d’un corsaire, de l’autre côté des herbes séchées décoraient un vase ming. Observant les centaines de curiosités enfermées dans des bocaux de formol eux même cernés par des bocaux d’ingrédients chimiques en tout genre, Goll ne pouvait que retenir sa respiration face à ce fantastique et étrange spectacle. Au plafond, une colossale sculpture tentaculaire semblait menacer de tomber droit sur les deux infiltrés. Au bout d’un moment, l’odeur de l’encens fut remplacée par celle du tabac ; une silhouette se dessinait enfin.Une fine cigarette entre les lippes, une jeune femme au cheveux d’argents attachés à la va vite lisait un journal, les quelques mèches retombant sur le côté de son crâne donnait l’impression d’observer une cascade argentée. Ses lèvres étaient très légèrement rougies, tranchant avec la pâleur quasi nacrée de son visage aux traits doux, la longueur de ses cils presque blancs ondulait au rythme des pages qu’elle tournait. Sa chemise blanche à froufrous était partiellement ouverte, révélant la finesse de ses clavicules. Les jambes croisées et posées sur sa table, la jeune femme reprit la cigarette entre ses doigts fins et fit tomber quelques cendres avant de saisir son verre à demi rempli d’alcool pour en boire une petite gorgée. Sans bouger les yeux ou la tête de sa lecture, elle interrogera simplement les deux importuns.- Puis-je connaître la raison de votre visite ?Goll sembla confuse, la valkyrie prit quelques instant de réflexion avant de répondre elle même par une question.- Excusez moi, il semblerait qu’il y ait une erreur, je recherche le comte de Saint-Germain- Il n’y a pas d’erreur.La valkyrie haussa les sourcils et écarquilla les yeux à cette étrange déclaration. Secouant légèrement la tête, Goll insista.- Il me semble que si, j’avais bien recruté un homme, il vous ressemble certes, mais vous n’êtes pas cette personne.La femme d’argent expulsa la fumée de la cigarette logée entre ses lèvres avant de reposer son livre et d’écraser le mégot dans un cendrier. Son verre de whisky encore entre les doigts, elle se releva avant de faire quelques pas vers Goll. Salomon était de taille moyenne, Goll quant à elle faisait environ la même taille que Brunhilde, cependant, la personne face à eux semblait presque faire une tête de plus, cette femme était anormalement grande. Avec stupéfaction, les deux invités observèrent la figure qui se trouvait face à eux changer d’apparence ; sa mâchoire semblait grossir, prendre une forme plus anguleuse. Les traits de son nez s’épaississaient, l’écart entre ses yeux différait, la forme de son crâne se modifiait. La finesse de sa taille disparaissait au profit de la largeur de ses épaules. Des poils poussaient sur ses bras qui s’épaississaient à vue d’oeil. Un homme au longs cheveux d’argent posa ses deux yeux azurs sur la valkyrie.- Et moi je te garantis qu’il n’y a pas d’erreur, Goll. Vous portez tous et toutes bien trop d’attention au sexe et au genre, homme ou femme... Qu’importe ; nous sommes ce qui nous est le plus utile. C’est à cause de ces règles arbitraires que ce monde peine à s’ouvrir à toute éventualité.Goll hocha doucement la tête, comme absorbée et dubitative face au discours du plus grand alchimiste de l’histoire. Si Brunhilde avait par le passé présenté Tesla comme le seul sorcier de l’humanité, il était bien une personne qui méritait ce titre au sens littéral, et cette personne, c’était Saint-Germain. Cet individu semblait avoir transcendé et transgressé tous les tabous de l’histoire humaine, immortalité, hermaphrodisme, clonage, alchimie, sorcellerie. Le comte observa le petit groupe encore stupéfait de son tour de passe passe. Encore éberluée, Goll secoua vivement la tête, elle avait oublié la raison initiale de sa venue- Comte ! C’est à votre tour d’aller dans l’arène, votre adversaire semble être arrivé récemment au Valhalla !- Je sais, cependant, nous ne pouvons pas partir maintenant.- Et pourquoi donc ?Le comte ne put s’empêcher d’afficher un léger sourire en coin.- Parce qu’elle n’est pas encore là. Voyons, ma chère, es-tu bien sûre d’être la personne qui dirige les opérations ?Goll fronça les sourcils avant d’ouvrir la bouche, stupéfaite par sa propre erreur.- Svipul !- Exact, je ne peux partir ou mener cet affrontement sans ma partenaire.- Je suis d’accord mais… Où est-elle ?Mains jointes au niveau de son ventre, le Comte demeurait silencieux, une étrange lueur se dessina derrière lui, une lumière perçante vint comme briser un miroir dans la zone vide à l’arrière du comte. Le papier de la réalité sembla se déchirer, ouvrant un passage vers un espace encore inconnu. Alors que Goll et Salomon se décalaient légèrement pour essayer d’y voir l’intérieur le comte ouvrit la bouche.- Je vous déconseille de regarder l’intérieur de ce monde si vous tenez à rester saints d’esprits.La valkyrie se ravisa aussitôt tandis que Salomon reporta son regard sur Saint Germain. Goll avait définitivement fait le bon choix en décidant de faire participer cet étrange personnage au ragnarok ; Salomon était persuadé d’être capable de faire face à ses visions, mais il ne les aurait sans doutes pas aussi bien affrontées que cet homme.Après quelques instants, une silhouette sortit de cet étrange passage entre deux mondes. Une valkyrie arborant un tricorne et un long manteau noir se présenta face au groupe. Ses longs cheveux roux se coinçaient à l’intérieur de son étrange attirail, les quelques tâches de rousseur sur les joues de la demoiselle lui donnaient un aspect un peu moins sévère. La nouvelle venue s’empressa d’accourir auprès de Goll pour la prendre dans ses bras.- Tant d’années ! Sais tu combien de temps cela m’aura pris pour retrouver le Comte et récupérer tout ce qu’il m’avait demandé pour pouvoir remporter ce combat ! Oh Goll, ma chère sœur !La cheffe des valkyries ne put s’empêcher de serrer sa sœur en retour, cachant son visage à l’intérieur du cou de cette dernière. Le froid glacial de l’espace venait presque geler ses joues et pourtant, elle sentait la chaleur de sa cadette la réchauffer, elles avaient déjà perdu tant de sœur lors de ces affrontements. Au bout de quelques secondes les deux frangines se séparèrent ; Goll sourit alors.- Tout est prêt dans ce cas ?Le groupe se contenta de hocher la tête, Goll emboîta le pas en direction de l’arène. Reprenant son apparence féminine Saint Germain observa quelques peu cette nouvelle arène, respirant profondément avant de se parler à elle même.- Je te retrouverai mon amour…De l’autre côté des gradins, des bruits de pas résonnaient, le publique était déjà pris de sévères maux de crânes, certains rigolaient, d’autres pleuraient, la démence les gagnait déjà. Chaque bruit de pas semblait entrer à l’intérieur de leur tête, chaque pas leur parlait directement, et le message était sans appel :« Il est là. Fuyez. »De part et d’autre des gradins, les deux combattants étaient prêts, les deux combattants attendaient simplement le top départ, le feu vert qui annoncera le début du cinquième round du Ragnarok et peut-être la disparition du monde tel qu’on le connaissait.
----- CHAPTER BREAK -----
Le monde entier avait sombré dans le silence, un mutisme du à l’inquiétude ambiante ; ce combat serait sans doute le plus dangereux de ce ragnarok, le plus terrifiant. Du haut de son estrade, Heimdall observait l’arène qui serait témoin du massacre qui arriverait bientôt. Sentant la sueur perler le long de son front, le dieu reprit sa respiration avant de serrer son Gjallahorn.- Mesdames et messieurs… Pardonnez moi d’avance, pour des raisons on ne peut plus évidentes, je ne pourrai pas commenter ce combat, personne ne le pourra. La seule chose que je puis faire est de vous présenter chaque combattant et les particularités de ce round. Si ne serait-ce que regarder ce combat vous semble trop dangereux, n’hésitez pas, sortez du stade.Le souffle légèrement court et perturbé, le nordique ressaisit sa respiration et prit un instant de repos. Après quelques secondes et un bruit de déglutition trahissant la boule d’anxiété qui nouait sa gorge, Heimdall poursuivit son discours.- Il n’y a pas de règles spécifiques concernant ce combat, il est impossible d’apposer des règles à de tels êtres. Les règles habituelles du Ragnarok… Non, les règles de l’ordre naturel des choses n’affecte pas ces deux êtres ; la victoire ne sera déclarée que lorsqu’un des combattants aura abandonné ou sera considéré comme hors combat. Pour des raisons de sécurité, un des deux combattants, au courant de sa nature a utilisé divers artefacts et a été accompagné de certains de ses fidèles ; résultant en un bouclier qui devrait inhiber et réduire les effets de la présence et de l’affrontement de ces deux participants. Je me répète chers spectateurs, si ce combat vous paraît insoutenable. Partez.Nul n’osait ouvrir la bouche, l’angoisse et l’atmosphère électrique de l’arène avait laissé tout le public à couteaux tirés. Après quelques instants supplémentaires, Heimdall annonça l’arrivée d’un des deux nouveaux combattants de ce round.- Du côté de l’humanité. Le seul humain n’ayant pas été ramené d’entre les morts. Il a découvert le secret de l’immortalité, il sait parler toutes les langues humaines, il sait transformer le plomb en or… D’origines nobles inconnues, sa vie n’est entourée que de mystères et de légendes, quand est-il né, qui est-il réellement… Mesdames et messieurs, voici le comte de Saint-Germain !La silhouette élancée de Saint Germain s’avança et rejoignit la lumière, de nombreux bruits et discussions tranchèrent le silence dès qu’ils virent l’apparence du Comte. Ce comte était en réalité une femme ? La silhouette de ses habits blancs et clairs, ses cheveux argentés ondulant au gré des légères brises de vent, elle s’avança, le pas droit, l’allure franche. Une longue cape noire venait serrer son cou et masquer ses épaules, quiconque observait cette allure aurait eu l’impression de croiser un corsaire qui venait de poser pieds à terre. Saint Germain leva la main à l’attention du public et après un claquement de doigt fit apparaître une rose rouge entre ses doigts, sans doute sa manière de saluer ses admirateurs, ou son adversaire.Une fois le tumulte arrivé à son terme, Heimdall humidifia légèrement ses lèvres et non sans un tremblement dans la voix se résolu à introduire le deuxième combattant de ce round. Aussitôt les rires amusés et les sourires dus à l’arrivée de Saint Germain laissèrent à nouveau place à un silence pesant.- Nombreuses sont les légendes contant leur existence… Nombreux sont ceux à les avoir entrevus, absents sont ceux à en être revenus indemnes. Dieux comme humains semblent interdits de pénétrer leur domaine… Certains les appellent les perdus, cependant, nombreux sont ceux à décrire une lueur jaune les guider, mesdames et messieurs… Laissez moi vous présenter le roi, le seul dieu perdu ayant accepté de nous offrir contact, Hastur, le roi jaune !Une partie du publique se voyait déjà prise de tremblements, terrifiés par la figure qui venait d’être présentée. Quitter le stade pour sa propre sécurité ? C’était tout bonnement impossible, humains comme dieux étaient tout bonnement cloués aux sièges. La présence et l’existence même de cette chose semblait rendre la gravité comme cent fois plus lourde. Puis un pas, ce dernier résonna dans le corps entier de chaque être vivant, comme une basse trop lourde. Chaque pas semblait plus lourd que le précédent, et quand l’or arriva, la foule se déchaîna.Un deuxième soleil semblait avoir émergé, la figure de centurion romain continua ses pas et sa marche sans marquer la moindre considération ou hésitation. A peine son apparence eut été visible que les conséquences se faisaient déjà ressentir. Certains hurlaient de douleur, certains tremblaient, certains riaient, certains avaient tout simplement régurgité le contenu de leur estomac. En réalité, personne n’était clairement indemne ou en pleine possession de ses moyens face à l’arrivée du roi jaune.La dure et effroyable réalité était cependant là. Le bouclier érigé par les artefacts d’Hastur et ses fidèles était parfait en tout point. Hastur avait même fait l’effort de choisir une apparence connue et compréhensible pour les dieux et les humains, par pure pitié. La seule personne qui ne sourcilla et ne réagit pas le moins du monde face à l’arrivée du dieu perdu fut Saint Germain. S’allumant une nouvelle cigarette, la dame plaça le tube entre ses lèvres encore rougies par son maquillage ; elle souffla les volutes de fumée grise avant de reprendre le tabac entre les doigts légèrement tramblotants et fixer Hastur.- N’es-tu pas capable de retirer ton masque face à ton aimée ?- Ne t’inquiètes-tu pas du sort du public ?- Ils ne verront rien, tu le sais tout comme moi.Le Centurion jaune vint lever une de ses deux mains à son visage, ses doigts caressant le masque doré qui venait épouser les formes d’un visage humain et parfaitement neutre. Après quelques instants, ses doigts vinrent se loger sous cet étrange casque de métaux précieux ; il l’enleva. Nouveau tumulte entre les spectateurs, ces derniers se mirent à débattre longuement de ce qui se trouvait sous leurs yeux.- C’est le visage d’une vache avec un troisième œil !- N’importe quoi ! C’est une pieuvre sertie de diamants !- Vous êtes aveugles ? C’est un globe d’or !- Moi je ne vois qu’une bouche avec des yeux sur chaque dents !Cependant, chaque pauvres spectateur se tut face au spectacle qui se produisait sous leurs yeux. Bien incapable de réellement comprendre la nature de ce qui se trouvait sous leurs yeux, ils ne purent qu’observer la situation de la combattante humaine. Ses yeux bleus azur s’embuaient de larmes qui venaient couler le long de ses joues de nacre. Se mordant les lèvres, le rouge de ces dernières s’intensifia lorsque le sang vint en perler tout le long, se mélangeant à ses larmes. Dans un chagrin épouvantable, la voix remplie de sanglots, Saint Germain semblait subir toute la tristesse du monde, une tristesse mêlée à une rancoeur sans borne.- Après des millénaires d’absence… Des millénaires à m’avoir abandonnée… Tu oses encore m’afficher un sourire si amer ?La silhouette d’or ne bougea pas, bloquée dans son mutisme. Hastur ne parlait pas non pas car il n’avait rien à dire, il était silencieux car il savait que rien n’aurait été bon à dire. Après quelques instants, à observer le visage de Saint Germain encore couvert de larmes Hastur s’avança de quelques pas. À chaque approche de ce dernier, l’humaine sentait ses poings se serrer davantage, sa mâchoire se fendre. Lorsque Hastur arriva finalement à portée de la Comtesse, cette dernière ne put se retenir plus longtemps.- Pourquoi ?! Pourquoi je ?!…Les mots ne parvenaient pas à sortir. Des lames de rasoir venaient s’engouffrer dans la gorge de Saint Germain. Plaçant ses deux mains au niveau de cette dernière, l’humaine serra, elle serra si fort qu’on aurait pu croire qu’elle s’arracherait la trachée d’elle même. La douleur était invivable, son corps tremblait, les larmes ne s’arrêtaient plus, une goutte d’eau salée sur le sol, puis une goutte de sang. Elle avait l’impression d’éclater en milliers de morceaux, des millénaires de recherches, d’enquêtes, d’études en tout genre n’avaient toujours pas permis à Saint Germain d’être suffisamment préparée à cette rencontre. Elle n’arrivait pas à se le pardonner, son coeur se tordait dans tous les sens, sa poitrine lui faisait mal, son âme lui donnait l’impression de la quitter. Elle parvint à articuler quelques mots supplémentaires.- Je… Je ne peux pas me le pardonner…Les yeux rivés sur le sol, observant les gouttes de sang et les larmes se mélanger, l’humaine n’arriva même pas à regarder son ennemi plus longtemps dans les yeux. Le seul et unique fait de le fixer était trop douloureux, trop violent. Sentant chaque morceau de son être se vider de sa substance, chacune de ses forces l’abandonner, elle leva les yeux une nouvelle fois, prête à être éblouie par le doré. La pâleur nacrée de son visage n’était plus, tant de rougeurs et de peines l’avaient coloré ; ses joues étaient creusées par les larmes, ses yeux d’azur semblaient danser et trembler dans cet océan infini et intarissable. Ses longs cheveux d’argent se bousculaient pour mieux cacher les aspérités de sa figure. Une main vint se poser sur une de ses joues, elle était chaude, bouillante même. Elle ne pouvait pas l’accepter, elle ne pouvait pas se le pardonner, elle ne pouvait encore moins le comprendre. La sensation de cette main sur la joue, de ce pouce qui venait caresser la forme de ce visage ne put l’empêcher de sourire légèrement, de sentir les larmes l’abandonner pour de bon alors que les dernières gouttes allaient à la rencontre des doigts étrangers. Après de longs souffles encore chargés de sanglots et quelques toussotements, l’humaine plongea l’abîme de ses yeux dans les dorures pleines de tendresse qui venaient la fixer. Posant ses longs et fins doigts sur la main qui venait l’épouser, dans un murmure, elle trouva la force d’articuler quelques mots- Pourquoi je t’aime encore et toujours… Ton sourire, ton maudit sourire. Je suis la seule à le voir, je suis la seule à le comprendre… Pourquoi encore aujourd’hui, pourquoi…L’immense roi doré profita de ces quelques instants. La figure qui se trouvait face à lui semblait si frêle, si fragile. Et pourtant il le savait, cette figure était sans doute la seule de tout ce tournoi, non de tout ce stade ; elle était la seule à pouvoir lui amener la mort, la seule à pouvoir tuer ce qu’il était. Était-ce par amour, par haine ou par quelconque sentiment aussi énigmatique et mystique que leur nature ? Personne n’aurait été à même de répondre à cette question, pas même le tout puissant et le tout sachant Hastur. Ouvrant sa cavité buccale, ou tout du moins ce que les commun des mortels aurait considéré comme tel, le roi des perdus se contenta d’une seule phrase.- Tu m’as tant manqué.Observant ce sourire toujours aussi sincère et amer, l’argentée ne put retenir les larmes lui monter à nouveau aux yeux. L’immortalité, le seul intérêt de l’obtenir, c’était lui ; le seul intérêt qu’elle avait eu à briser le plus grand tabou de l’histoire des hommes, c’était pour accompagner une entité qui elle ne connaîtrait jamais la mort. Laisser cette étrange figure seule au milieu des étoiles dans une réalité ou les étoiles elles même viendraient à s’éteindre avant, c’était un sort bien trop cruel. Quelques mots seulement purent sortir des lippes de l’humaine.- Es-tu prêt, mon amour ?Le centurion retira finalement sa main de la joue de Saint Germain, son sourire quittant peu à peu son visage. Hastur observa quelques instants la personne se trouvant face à lui avant de simplement répondre dans une expression cette fois ci nettement plus déterminée.- Je suis prêt, ma mort.La foule encore soufflée et muette face au spectacle qui se déroulait face à elle reprenait ses esprits peu à peu, le combat allait donc commencer. L’assistance se tourna vers Heimdall, le dieu hurleur était bien silencieux, tant par étonnement que par incompréhension. Pour être honnête, la peur avait également coupé la langue du commentateur, il ne s’imaginait en aucun cas couper cet instant de réunion entre ces deux êtres. Cette fois ci, à la position et la détermination des deux figures en contrebas, il prit son cor pour y rugir.- Que le combat commence !Une gigantesque vague vint s’abattre sur Hastur. La texture de l’eau était différente, plus lourde, une véritable mer de plomb, ce liquide étrange et frémissant, ne respectant aucune règle de la physique prit une apparence bien plus sinistre quand on y regardait de plus près. En réalité, cette eau n’était constituée que de différents animaux et monstres marins en tout genre. Au centre de cette étrange marée organique, immaculée, semblant comme séparer la mer en deux, Saint Germain se tenait là. Levant les mains comme un chef d’orchestre macabre, chacun de ses gestes dirigeait les torrents de boyaux et de dents acérés.De l’autre côté, les nombreuses bestioles venaient s’entrechoquer et s’écraser contre le corps doré du dieu perdu. Émettant cette sombre lumière toujours plus intensément, le sang des horribles monstres venait sécher avant de s’évaporer au contact de son corps. Hastur ne bougea pas d’un centimètre, il subissait l’attaque de plein fouet, sans même riposter.Au bout d’un moment, Saint Germain joignit les mains, la mer de boyaux, se faisait dévorer, progressivement, plusieurs silhouettes gigantesques remplaçaient petit à petit chaque morceaux éclaté de poisson crevé qui venait empester tout le stade. Une figure blanche se dessinait, un cachalot, blanc, colossal. Puis après quelques secondes, tout le monde réalisa, cette chose, ce n’était pas un cachalot. De nombreuses têtes de requins sortaient de ses branchies, de sa gueule béante un épouvantable grincement permettait à un colossal serpent de fondre sur sa proie. Plus aucune règle tangible n’était respectée dans cet espace, l’air était ardent et pourtant si dense qu’on pouvait y nager, respirer de l’eau aurait même semblé être normal. Une lame d’air causée par un coup de queue du titan repoussa Hastur. Saint Germain leva le bras en serrant le poingLa terre se déchira dans un effroyable fracas, une deuxième de ces bestioles goba cru le dieu doré. Saint Germain disparu en même temps, à l’intérieur du corps de cette étrange baleine, les deux combattants se fonçaient dessus. Des centaines d’énormes crabes accouraient autour d’Hastur pour le déchiqueter entre leurs immenses pinces ; l’humaine profitait de chaque potentielle ouverture pour directement frapper son ennemi. À chaque fois qu’un de ses membres s’approchait du corps ennemi, la finesse et la souplesse de son apparence féminine laissait place à la rigidité de membres plus masculins. Après quelques instants de massacre, les crabes claquaient leurs pinces et semblaient s’agglutiner dans une masse sombre, l’odeur était pestilentielle. Des boyaux pendaient, au sol, de nombreux œufs de la taille d’un homme adulte tombaient et s’écrasaient comme des grappes de raisins trop murs. Cette espèce de boule de carapaces rouges et de chair luisante roulait et se tassait petit à petit, engluée dans ses fluides purulents et ses réjections sordides. Au bout d’un moment, une entitée vint déchirer cet effroyable placenta.Un individu au bras semblables à des pinces recouvertes de balanes découpa certains des endroits de sa propre mère pour s’en dégager. La mâchoire pendante, remplie de restes de morceaux d’oeufs éclatés, il fixa longuement les deux combattants. Des petits soubresauts et frissons venaient saisir son corps, son visage d’apparence quasi humaine se tordait pour mieux imiter les expressions faciales des deux êtres s’entre-tuant en face de lui. Les yeux complètement noirs de la bestiole étaient de temps en temps obscurcis par ses paupières inversées. Après quelques secondes d’observation, cette dernière sauta finalement sur Hastur, pinces pointées directement sur le dieu, prêtes à le cisailler. Le dieu leva deux doigts vers la créature avant de les claquer. La réalité se brisa à nouveau, la bestiole ne bougeait plus, elle semblait se dupliquer, puis rétrécir, la petite armée bien rangée fonçait droit sur les deux silhouettes.Hastur pointa ses deux doigts tout droit sur Saint Germain, les petites bestioles grossissaient à vue d’oeil et avaient toute changé de forme. Certaines avaient des ailes de faucon, d’autres des pattes de chèvres, quelques spécimens cornus étaient affublés de vêtements humains tandis que d’autres étaient nues.L’intérieur du monstre marin commença à trembler de plus en plus, les fluides vitaux étaient montés jusqu’au chevilles du dieu et de l’humaine. Prise de spasmes la bestiole sauta dans tous les sens, la petite armée comme les deux autres se retrouvaient comme en plein milieu d’une mer hostile. Après quelques instants, le monstre des mers éclata tout simplement, le sang, les boyaux et les fluides avaient jailli sur les murs protecteurs des fidèles d’Hastur. Le public ne voyait plus rien si ce n’est du sang mélangé à des teintes verdâtres et quelques morceaux différents qui glissaient comme collés le long d’une vitre.Couverts de fluides non identifiés, Hastur comme Saint Germain se fixaient, parfaitement muets. Les deux reprenaient petit à petit leur apparence d’origine, immaculées, comme si tout ce qui venait de se passer n’était qu’un mauvais rêve, comme si rien n’était jamais arrivé. Le doré finit par briser le silence, un son amusé vint s’émettre, les spectateurs eux, n’entendaient que le crissement de milliers de criquets s’essayant au violons.- Tu as fait de gros progrès ces derniers millénaires.- Je sais que c’est loin d’être suffisant pour te tuer.- Eh bien… Je t’ai laissé l’initiative de la première attaque…Saint Germain ne répondit plus, la grise se mit en garde, silencieusement, elle était prête à toute éventualité, prête à toute horreur. Les gradins retenaient leur souffle, personne n’avait parlé depuis l’annonce du début du combat, et pour cause, personne n’aurait su quoi dire face à ce spectacle.Hastur comme dans une position de prière colla les paumes de ses deux mains, une armée mécanique semblait se dessiner derrière lui. En réalité, quand on y regardait de plus près, chaque pièce mécanique semblait engluée et forcée dans les différents tas de chair. Les silhouettes ressemblant à de la viande hachée peinaient à tenir en place sans déborder de leurs armures de fortune, certaines arrachaient même leurs pièces d’autres entités pour s’en fabriquer des armes ou pour colmater leurs trous. Cette apparence de chaos ambulant était totalement volontaire, Hastur le savait, créer de telles abominations n’était pas suffisant, il fallait leur donner une forme d’intelligence pour mieux affecter l’adversaire.Saint Germain saisit sa longue cape et secoua la main, cette dernière prit l’apparence d’un fin et long ruban noir. L’humaine saisit ses longues mèches grises pour les regrouper à l’arrière de son crâne, l’étrange ruban vint sceller ses cheveux dans une queue de cheval. Les manches de ses chemises retroussées jusqu’après ses coudes, sa cigarette encore entre les lèvres, elle prit une nouvelle garde, déterminée à subir les prochaines attaques.L’armée de cyborgs de fortune émettait de nombreux cliquètements en s’avançant progressivement de la demoiselle. Les canons retentissaient, leurs lances dorées perçaient le ciel, Saint Germain sentait le métal précieux se tordre et se déchirer au fur et à mesure qu’elle accourait vers son ennemi.Ne se laissant nullement impressionner ou décontenancer, Hastur balaya son armée entière d’un revers de bras. Les nombreuses entités venaient se regrouper pour former un immense harpon d’or, certaines des parties de l’arme de fortune ressemblaient à des petits membres gigotant comme des vers. De nombreuses bouches béantes au sein de l’arme dorée émettaient divers stridulations, les autres étaient enfermées et plaquées par l’or. Hastur leva le bras, son arme lévitant au dessus de ce dernier, au bout de quelques instants, une nouvelle fracture eut lieu. La réalité, cette toile impeccable se faisait déchirer ; des lambeaux de cette croûte venaient tomber au sol, ouvrant sur un espace indescriptible, d’autres harpons venaient rejoindre Hastur, dansant autour de lui.Saint Germain leva la tête, un sourire dément et admiratif venait s’imprimer sur son visage qui prenait une apparence de plus en plus masculine. Si Hastur utilisait déjà ce genre de stratagèmes, alors ce dernier prenait ce combat au sérieux. L’humain sentit les harpons lui foncer dessus à toute allure, le transpercer, les milliers de petits bras et petites bouches lui arrachaient nombre des morceaux de son existence, les grognements résonnaient dans son cerveau. Saint Germain cependant ne bougea pas, les seules blessures qui venaient marquer son corps semblaient se résorber, avant de progressivement disparaître. Certains harpons avaient même tout simplement quitté cette réalité.Hastur leva la tête avant de voir ces fameux harpons disparus pendre au dessus de lui. La pluie de lames s’abattit sur le dieu qui semblait grossir à chacun des coups. Hastur recula la main, l’intégralité de sa masse s’y transféra et dans un balayage en direction de Saint Germain, des bruits de verre qui s’éclatait retentirent. Saint Germain voyait le monde comme une mouche, tout semblait dispatché, chaque images se reflétaient et se dupliquaient sous des milliers d’aspects, permettant d’observer chaque détail de cette immense main. Alors que la contre attaque se préparait, sa vision se brouilla, plus de nuance de rouges, puis une vision à quasiment trois cent soixante degrés, puis des couleurs ultraviolettes. Le spectacle qui faisait face à Hastur était on ne peut plus clair, les yeux de Saint Germain changeaient de forme, d’apparence, parfois ceux d’un cheval, parfois ceux d’une chèvres, d’autres fois humains, la fois suivante, ceux d’un chat.Ces changements de visions perturbèrent suffisamment l’humain qui après le coup reprit une apparence féminine et roula au sol. Certains de ses os brisés et organes percés, Saint Germain se releva, puis cracha du sang sur le sol. L’argentée secoua les mains et bougea quelques peu ses membres, les appendices tordus reprenaient leurs formes, les marques de brûlures et autres coups disparaissaient.- N’as tu pas honte de lever la main sur ta femme ?Hastur dans un rire qui ressemblait bien plus au cri de milliers d’animaux changea d’apparence, son armure ne contenait plus des bras mais des tentacules, une figure ressemblant à une queue de paon se dessina dans son dos, chaque partie dissociée était un nouvelle appendice couvert de ventouses. Le dieu répondit simplement.- Préfères-tu que ce soient ces membres ci ?La combattante répondit en riant simplement, son corps se métamorphosant à son tour. Ses lèvres féminines demeuraient sur un visage plus anguleux. Ses bras s’étaient épaissis, sa poitrine demeurait sur un physique nettement plus masculin, les yeux rivés sur son adversaire, elle répliqua.- On passe au choses sérieuses ?La suite… M’est impossible à décrire. Aucune âme, pas même la mienne ne peut se résoudre à vous conter la suite de ce combat, en réalité, aucune âme n’aurait pu le voir, le comprendre. Le décrire et vous l’expliquer est donc chose impossible…Eh bien dans ce cas, l’affrontement sera total. Mon aimé compte bien se battre sur tous les plans, ici y compris, et honnêtement, je savais très bien que les choses se termineraient de cette manière. Je dois seulement faire attention à ne pas renverser de la cendre sur cette page… Ah, Hastur… Des millénaires à t’attendre, des millénaires à expérimenter, ses millénaires à trouver un moyen. De toutes les étoiles, tu es la plus brillante et la plus jaune, il serait bien cruel de te laisser seul au confins de l’univers.Ma chère mort, te voir aussi pleine de vie après tant de millénaires ne peut que me combler de bonheur, cependant cet affrontement ne se résoudra pas seulement par écriture interposée. Nos lettres doivent vouloir tuer, nos mots ne pas seulement chanter les louanges de l’individu s’étant emparé de notre coeur, du moins, ce que vous considérez comme tel… Quelle étrange sensation est-ce que ce sentiment, tout le monde le partage, tout le monde en souffre.Mon cher amour, avant toute chose, avant de poursuivre cet affrontement. il me semble que la meilleure des décisions serait de décrire au petits lisant ce texte et observant notre affrontement notre passé. L’histoire de l’humaine qui tomba amoureuse d’une étoile, l’histoire d’une étoile qui tomba sur terre.Magnifique décision, cependant ne t’attends pas à ce que je reste bras croisés si tu essaies à nouveau de t’offrir le beau rôle.
----- CHAPTER BREAK -----
Il y a bien longtemps, avant même que l’on couvre les pyramides d’or ; avant même qu’elles ne viennent à l’idée des hommes, j’étais encore bien jeune, je devais fêter ma vingtième année. À cette époque déjà, nombre de dieux nous surveillaient, certains même faisaient apparition parmi nous. Cependant, même jeune, lorsque je leur demandais ce qu’étaient ces myriades d’étoiles, scintillantes et brillantes ; je n’avais jamais les mêmes réponses. Parfois on m’expliquait qu’elles étaient des fragments d’astres, parfois la création de certains dieux, parfois les restes d’une très ancienne puissance au confins de l’univers ; jamais une seule de ces réponse n’aura su me satisfaire.Une nouvelle vint, je devais me marier, fille du chef de notre village, j’avais eu la chance de conserver ma liberté quelques années de plus que les autres femmes. Je ne savais pas qui était mon époux, déjà à l’époque les femmes n’étaient que peu considérées et les jeux d’alliance faisaient légion. Il serait sans doute un autre gamin idiot d’un village voisin, plusieurs marmots me déchireraient les entrailles avant de venir me déchiqueter la poitrine avec leurs gencives encore dénuées de dents. La perspective ne m’enchantait guère.Alors voilà, j’étais à nouveau partie observer le ciel nocturne, si je fuyais, je n’aurais pas pu survivre seule, et de toute manière c’était mon destin, il fallait bien m’y résoudre. Mes longs cheveux noirs se mêlaient à la voûte céleste nocturne, chaque mèche se faufilait dans l’herbe ou j’étais venue me coucher observer les petits points lumineux danser. Peut-être par désespoir de cause, je me mis à mimer les prières que les villageois faisaient, espérant qu’un dieu viendrait me libérer.Les étoiles brillaient, une plus fort que les autres. Elle semblait également dangereusement se rapprocher, à vive allure ; c’était donc ça ma libération, une mort certaine, après tout c’était une solution comme une autre. Au moment de fermer les yeux, sachant ma fin inéluctable, je fus contrainte de les ouvrir pour mieux observer cet étrange spectacle.Tu étais là, apeurée et tremblotante malgré la résolution et le courage que tu essayais de feindre et que tu essaies toujours de feindre via ces mots. Tombé du ciel, j’étais face à une demoiselle, la première à ne pas mourir, perdre la raison ou se transformer en abomination face à moi. La seule chose que j’observais, c’était tes cheveux d’ébènes qui s’argentaient, de la même couleur que la pleine lune de cette nuit.Je n’étais pas sûre de bien comprendre ce que tu étais, une étrange figure de plusieurs membres, faite d’une roche brillante encore jamais vue. Ta fourrure blonde luisait et brillait encore, les centaines de petits globes jaunes me perçaient du regard, j’étais prête à crier et pourtant.Tu es restée plantée là à m’observer, de longues minutes. Ce n’est qu’au bout d’un moment que j’ai commencé à prendre une apparence plus humaine, ta première phrase m’est encore restée en tête après tant d’années « Les prières font tomber les étoiles ».J’étais encore jeune et naïve il faut bien avouer, tu étais encore plus scintillant et brillant une fois en face de moi, j’étais étonnée de savoir que les étoiles étaient en réalité vivantes elles mêmes. Et c’est alors que nous l’avons décidé, par pure curiosité l’un envers l’autre. Moi car j’étais face à une étoile, toi car je ne brûlais pasNous avions décidé de fuir tous les deux, sans jamais hésiter, sans jamais regarder derrière. Tes cheveux gris ne t’ont pas dérangés le moins du monde, tu trouvais même que la couleur se complétait bien avec la mienne. Je t’apprenais des concepts que jamais un autre humain n’aurait pu comprendre, tu étais brillante, curieuse, toutes les qualités pour quelqu’un qui en était capable.Quelqu’un qui était capable de tuer une étoile. Toutes les étoiles ne sont pas vivantes, certaines sont mortes depuis bien longtemps, seulement, le temps que l’information nous parvienne, nous la voyons encore vivante. Et les plus anciens dieux perdus, ceux qui ne sont même plus des étoiles, ceux qui sont devenus l’univers en lui même me le disaient… Un jour ou l’autre, je serai la seule étoile à briller dans le ciel.C’est alors que nous est venue cette idée, l’idée de tuer une étoile, plus le temps passait, plus je t’aimais. Devenir immortelle n’était pas un problème, la vieillesse ne m’affecterait plus, la maladie ne m’impacterait plus ; la seule chose pouvant me tuer, c’était toi. Le problème demeurait cependant, comment te tuer ? T’imaginer seul, scintillant au milieu d’un espace froid et insensible, dans une dérive éternelle, seul passager des cieux ; la vision m’attristait plus que de raison, si personne ne peut admirer les étoiles, c’est comme si elles étaient déjà mortes.Alors le temps passait, les jours comme les années. Tout paraissait si fugace, si rapide et si lent en même temps. Un seul battement de cil en ta présence me donnait l’impression de t’avoir aimé des siècles durant, un baiser semblait durer un clin d’oeil, un clin d’oeil si insignifiant que je m’efforçais de faire durer l’instant en les fermant de toutes mes forces. Pour que quelques secondes me paraissent plus longues, ne serait-ce qu’une seconde de plus.Jamais moi qui ne m’intéressait au temps qui passait, au cours des choses n’était tant accroché à un concept si malléable. Quand chaque nuit tu fermais les yeux pour des songes qui duraient quelques heures à peine, j’en venais presque à supplier le soleil de revenir, j’étais même prêt à devenir ce soleil. Seulement pour te voir rouvrir les yeux, me voir à nouveau, te voir à nouveau.Plus le temps passait. Plus je t’aimais.Hastur, excuses moi un instant.Que se passe-t-il ?La suite de l’histoire te fera passer pour un salaud.Je le sais.Peut-être n’avais-tu pas compté ni les années ni les jours, moi si. Nous sommes restés ensemble durant plus de cent quatre vingt seize ans.Cent quatre vingt seize années et cent quatre vingt neuf jours pour être précis.Au cours de ces dix huit ans, rien ne m’avait jamais rendue plus heureuse que ta présence. Te savoir à mes côtés chaque matin alors que j’ouvrais les yeux. Le jour tu étais en effet mon soleil, et la nuit une étoile à mes côtés. Qui aurait pu penser que je serais tombée amoureuse d’une étoile ; toutes tes habitudes, la manière dont tu t’exprimais, le rythme de tes pas, la manière dont tu t’inquiétais de comprendre le fonctionnement des croyances humaines. Nous étions en éternel voyage, parfois en Asie, d’autres fois sur les mers. Je me souviens de tes mèches blondes ébouriffées par la bruine marine, du sable de la même couleur que tes yeux.Comment aurais-je pu oublier cette habitude que tu avais de serrer un de mes bras plus fort que l’autre durant ton sommeil, cette manie que tu avais de mordiller mon poignet dans tes songes comme pour t’assurer que j’étais encore là. L’argent de ta chevelure qui ondulait comme les vagues que nous traversions, et cette décision que tu m’as confiée au confins du monde, alors que tu venais de briser un énième tabou humain.Fabriquons nous une maison, créons notre famille. Je n’ai plus peur de savoir mes entrailles tordues par notre engeance, je n’ai pas peur de voir mon corps se déformer pour porter cet enfant. Je ne crains plus de voir ma poitrine se faire déchiqueter par un nourrisson faisant ses dents. Je n’ai plus peur de le voir grandir, tomber, s’écorcher les genoux, pleurer en me tendant ses petites mains potelées, à la recherche de réconfort. Te sachant si attentionné, il suffisait que cet enfant me ressemble un tant soi peu pour que tu sois le premier à accourir le porter dans tes bras, le serrer, le consoler. Et alors seulement le voyant rire et me tendre les bras, cherchant tout de même le réconfort de sa seule et unique mère, je me serais finalement sentie moi même. Assez courageuse pour affronter ce qui m’a toujours apeurée, car tu étais à mes côtés.…Alors, les mots te manquent ? Tu ne gagneras pas cet affrontement de lettres interposées en te murant dans le silence.…Jamais nous n’aurons réussi à avoir cet enfant. Te souviens-tu du nombre de fausses couches… Du nombre d’enfants morts dans mes bras, à peine nés.Quatre vingt quatre fausses couches, vingt et un morts nés.Hastur… Quand bien même l’alchimie m’avait offert la vie éternelle. Quand bien même tes capacités couplées au miennes empêchaient mon corps de souffrir, quand bien même nous aurions pu créer des homunculus, des êtres vivant dans une petite fiole ; jamais aucun d’entre eux n’aurait pu être notre enfant. Je me souviens encore de chacun de leurs noms, j’entends leurs petits pleurs s’affaiblir avant de s’étouffer. Ils scintillaient comme des étoiles avant de s’éteindre aussitôt. Hastur, par pitié je… Je t’en supplie… N’as-tu pas partagé cette peine ? Ces grands sourire que tu faisais lorsqu’un des enfants parvenait finalement à sortir de mon ventre, qu’une de ses petites mains venait serrer ton doigt. Je te voyais, toi, ton bonheur, j’étais comblée ; et pourtant, aucun n’a survécu… Je restais alitée, des jours durant, refusant de manger, refusant de pleurer. Je te suppliais juste à nouveau, une fois de plus, Hastur, laisses moi être mère.Nanna… Je ne peux pas, excuses moi, je ne peux pas t’accorder ce vœu.Alors pourquoi, hein, veux-tu bien me le dire ? Tu es mon étoile chanceuse, l’amour de ma vie, la plaie de mon éternité ! Réponds !Car le fruit d’une liaison entre un humain et un dieu perdu n’est pas censé vivre.Je l’ai toujours su, et pourtant, je voulais essayer. Car c’était possible, je le sais, encore aujourd’hui, au plus profond de mon coeur, j’en suis sûre, c’est encore possible. Jamais une humaine n’aurait du être capable de voir une étoile d’aussi près. Et pourtant, je l’ai vu, j’ai pris sa main, j’ai goûté ses lèvres. Hastur, mon amour, le but de l’alchimie à toujours été de briser les règles, d’interdire l’existence des tabous. Un jour, je le sais, ça aurait fonctionné.Au prix de combien de vies ? Nanna, tu le sais aussi bien que moi, ils étaient vivants. Quand tu perdais un de ces enfants avant même que la grossesse n’arrive à terme, quand il venait à mourir dans tes bras, épuisé par son propre corps, sa propre énergie. Quand une énième malformation causée par mon sang maudit venait l’endormir dans un long sommeil. Tu souffrais, tu souffrais un martyr que nul autre n’aurait été capable de supporter. Et tu me demandais de recommencer, de continuer, encore et encore. Le cimetière de notre chair, nos centaines d’enfants, nos petits, ils étaient tous morts avant même d’avoir le droit de nous sourire, avant même de connaître un doux sommeil entre leurs deux parents. Je ne le pouvais plus, je ne le supportais plus ; te voir chaque jour regarder ces petits vêtements que tu avais appris à confectionner, te voir les serrer en pleurant. Te voir trembler encore la nuit car leurs souvenirs te hantaient. Savais-tu, l’avais tu remarqué, chaque nuit tu pleurais leurs noms, chaque nuit tu venais tendre un bras comme pour les porter. Tu ne te serrais plus à mon bras, tu ne mordais plus mon poignet, tu cherchais désespérément des enfants n’étant jamais venus dans ton sommeil.Je sais, je ne le sais que très bien, mais une question reste sans réponse encore à ce jour Hastur, pourquoi m’as tu abandonnée ?Je ne pouvais plus, te voir souffrir, te voir perdre le sourire ; tout devenait trop dur. L’amour restait, mais plus rien ne semblait briller, l’argent laissait passe à la grisaille, l’or s’érodait. Chaque lueur d’espoir ranimée dans tes yeux au moment de m’annoncer une nouvelle grossesse, je ne supportais plus de la voir s’éteindre. Alors je suis parti, je suis parti pour que tu m’oublies, j’avais accepté mon destin. Je serai cette étoile, seule dans le ciel, car être seul est bien moins douloureux que de te voir te laisser mourir dans ton éternité.Tu mens toujours aussi mal, même à l’écrit, je ressens ta plume trembler. Je me souviens parfaitement du jour de ton départ. Je me souviens de n’avoir vu que l’obscurité à mon réveil, tu n’étais pas là, les larmes qui avaient roulé le long de mes joues, tu les avais encore séchées. Et pourtant à mon réveil, rien, tu n’étais plus. Je me souviens de mes mots, du désespoir qui venait m’enlacer, de ma gorge nouée. Lorsque je m’étais relevée avec fracas, renversant notre chevet, jamais je n’aurais pensé que prononcer ton nom aurait pu me déchirer à ce point le coeur. Alors j’ai couru, peu m’importait mes pieds qui venaient saigner à cause de ma course, les coupures et autres éraflures causées par les ronces ne me faisaient même plus mal. J’hurlais ton nom, mes cordes vocales pouvaient bien se déchirer, ma gorge s’éclater, rien ne comptais plus. Je te voulais toi, je voulais retrouver ta lumière, je voulais ressentir sa chaleur à nouveau. Tout se brisait, je sonnais comme une crécelle, la voix tremblante, empreinte de mes pleurs, teintée par l’irritation de mon souffle encore brûlant.À ce moment, il me coûte de le dire, le fait même de ne pas pouvoir être mère ne me semblait qu’un caprice ; je pouvais supporter de ne pas avoir d’enfant, mais je ne pouvais pas supporter ton absence. Alors je courrais, je te cherchais, encore et encore, je cherchais à faire disparaître cette douleur, car je le savais, aucune nuit ne serait éternelle, car tu éclairerais toujours le ciel. Je me souviens encore des derniers mots que tu m’avais soupirés avant mon réveil définitif.« Je te reviendrai. »Alors réponds Hastur, étoile maudite. Où étais-tu passé durant ces millénaires, pourquoi me fuyais-tu ? Pourquoi n’es-tu pas revenu ?Quand j’étais parti, le jour ou j’ai pris cette décision sans même t’en parler, je n’avais qu’une idée en tête : réaliser ton rêve. J’étais parti rejoindre les miens, je n’avais pas fui, je ne t’avais pas abandonnée, je demandais conseil ; conseil au cosmos lui même. Le cerveau endormi, l’âme perturbatrice, le corps interminable. Le Nyarlathotep fut celui qui m’interrogea, ma vie parmi les humains, la raison de mon absence, mais surtout, pourquoi j’étais retourné au plus profond des réalités, au frontières du rêve, à la porte du cauchemar. Yog-Sothoth s’adressa à moi, lui, le cosmos lui même avait vu, il savait, ces deux maigres siècles que nous avions passés ensembles, il le savait, au regard de notre éternité, ils n’étaient rien, et pourtant, jamais l’éternité n’aurait su plus me combler que ces quelques années. Mon père me demanda donc, est-ce que cette humaine comptait autant à mes yeux ; et c’est lorsque je répondis qu’Azazoth, encore assoupi fit résonner sa voix dans mon propre esprit. Il m’était impossible de devenir humain à tes côtés, la seule solution était de t’élever au rang de déesse perdue. Et pour cette raison, il fallait te tuer, te délivrer de cette enveloppe charnelle ; et te tuer m’était impossible, tout autant que te voir souffrir d’attendre un enfant qui ne serait jamais venu. Te tuer pour te faire devenir ce que j’étais, c’était volontairement te transformer en monstre. Je suis égoïste, encore plus que l’homme devenu riche, je ne voulais pas devenir cette main de Midas, celle qui t’emprisonnerait dans cet or éternel. J’étais lâche, bien trop lâche, alors même que je te demandais de trouver une lame capable de percer mon étoffe, je me vois bien incapable d’érafler ta peau.Tu aurais du revenir. Même si tu refusais de me tuer de tes mains, tu aurais du me revenir. Tu me l’avais promis, j’aurais pu ne pas être mère, mais ne plus te voir était bien plus cruel. Sais-tu combien d’année ai-je passées à essayer de trouver un moyen de te retrouver ? Tous ces portails entre dimensions, ces strates de réalités que j’ai creusées. Et maintenant, après des millénaires entiers, je te vois rejoindre ce Ragnarok et revenir comme si rien ne s’était passé ? Comment suis-je censée réagir ? En fait non, je le sais, puisque même après cette éternité, je t’aime toujours…Je ne pouvais plus fuir. Je t’avais fait une promesse, et j’étais obligé de la tenir, après tout ce temps, je sais que notre relation et notre futur sont désormais impossibles. J’aurais du te revenir aussitôt, t’aimer comme je l’ai toujours fait, j’aurais du te faire confiance. Mais te voir souffrir de ne pas pouvoir porter cet enfant, te voir souffrir de pourchasser ce bonheur qui ne se décidait pas à venir m’était insupportable. Je voulais voir cet enfant Nanna, je le voulais de tout mon coeur ; le voir s’accrocher à tes longs cheveux, se reposer dans tes bras, les yeux alourdis par la fatigue. J’aurais aimé le voir grandir, sourire, rire, pleurer, j’aurais aimé plus que toi voir à quel point cet enfant t’aurait ressemblé. Le voir grimacer en voyant des petits pois qu’il aurait tout comme toi détestés, voir ses cils papillonner quand il réfléchissait à un problème difficile avant d’éclater de joie en y trouvant la solution. Son sourire, si éclatant, pardonnes mon langage, mais j’en ai plus rien à foutre. Je n’ai même plus les mots pour t’exprimer à quel point j’aurais aimé vivre ça, à quel point j’aurais aimé être ce père. Ce sourire, ce foutu sourire que vous auriez partagés, mais putain Nanna est-ce que tu réalises seulement les choses, tu oses m’appeler, moi, une étoile ? Tu irradiais de lumière ma vie, mon existence, aussi luminescent que je puisses être, je ne voyais qu’un espace froid, solitaire, et plongé dans la pénombre ; et tu es arrivée dans ma vie, et tu m’as prouvé que l’argent brillait encore plus que l’or, rien que d’imaginer une autre petite étoile naître et me remplir de bonheur comme tu le faisais m’aurait été suffisant. Mais voilà, j’ai tout raté, je t’ai fait souffrir, j’ai entaché cette lumière, j’ai brisé ce sourire, je l’ai noyé de larmes, tu penses l’or pur et pourtant, il en est loin.Hastur, même après des millénaires, tu es toujours le même… Et tu sais, je n’ai peut-être pas tant changé moi même, tu penses qu’il est trop tard et pourtant. Nous avions et nous avons toujours l’éternité qui se dessine face à nous. La seule chose qui a changée, c’est le devoir. Pardonnes moi mon aimé, mais sous aucun prétexte je ne peux me permettre de perdre ce combat, l’humanité compte sur moi, ses milliers d’enfants comptent sur moi.Permets moi d’être égoïste une dernière fois ; je te vois déterminée et prête, je te le demandes donc une nouvelle fois, es-tu prête à m’affronter jusqu’à la mort, et si ma lame en vient à t’ôter la vie, accepteras-tu de rejoindre les dieux perdus toi aussi, abandonnant ta nature humaine à jamais ?Oui, je le veux.Bien, en attendant le retour de notre narrateur, il semblerait que c’est à nous d’écrire notre propre combat.La chaleur irradiait cette arène, les cieux encore brûlants, les flopées de petits soleils brillants au firmament, tu les vois tout comme moi. Ils sont cruels, égoïstes et bien trop précieux, les cieux se déchirent, la voûte du réel se plie sous leur volonté. De leurs orbites purulents elles tombent, ces abominations, damnées, déformées, elles sont prêtes à te dévorer, cuisante au soleil, leur chair se collant au fer rougi de cette cuirasse funeste. Ces centaines de rayons maudits font disparaître ombres et ténèbres, tout est dévoilé, rien ne sera caché, le plus profond de l’âme elle même se révèle. Les milliers d’yeux de chacun de ces astres clignent à l’unisson, les ailes d’ors percent leurs dos dans un déchirement fracassant, leurs fluides jaunes et brûlants comme la lave coulent. Leurs sombres et éclatantes ailes d’un battement ne font que brûler et figer sur place leur engeances, viles et disgracieuses, leur masse de chair fond, se mêlant au métal censé les protéger. Vois cette armée, chéris là, crains la. La masse informe se dévore elle même, se reconstruit, des organes s’éjectent tandis que des milliers de bouches béantes au dents se chevauchant viennent régurgiter leurs bras encore cramponnés à leurs lances. Rampant comme une nuée de criquets voraces chaque petit membre s’emploie à greviller le sol, s’attelant à faire avancer ce géant affamé.Nobles astres, mirez l’arrivée de la lune, quand bien même votre lueur semble insondable, vous ne serez plus qu’un anneau d’or une fois ces masses rocheuses passées devant votre fierté. Alors, dans ces multiples collisions, quand les morceaux de pierres stellaires encore en fusion viennent accidenter le terrain, les marées montent. La lune est pleine, l’éclipse inquiète les bêtes, chaque instant ou la lumière du jour s’évanouit, les monstres rôdent. Entends les, admires les autant que tu les crains, mais prends garde, le plus grand danger ne vient pas forcément des flots ou des roches. La carapace de sédiment de ces astres fait un beau cocon ne penses-tu pas ? Leur coquilles se fissurent, leurs griffes sortent de leur prison pour saisir les astres et les broyer dans leurs mains de nouveaux nés. Bientôt, ils se laisseront pendre après leur œuf céleste avant de s’écraser lourdement au sol, indescriptibles intelligibles, la seule chose que nous remarquerons sera leur présence, leur existence. La seule chose qui subsistera sera la peur et le dégoût.Comment se ponctuera cette collision, la masse de chaire arrivera-t-elle à pourfendre, les horreurs nouvellement nées, empalant ces dernières par leurs cris, assourdissant ces dernières de leurs fers. La masse sera-t-elle dévorée et digérée ? Cette réalité se fragilise, l’existence de tels êtres suggère l’existence de leurs parents. Ce crâne gigantesque, l’amas de chair s’y incruste, englué à un de ses orbites, l’oeil devenu fou s’empresse de pointer un regard inquisiteur aux petits monstres lunaires. Si ils sont nés, c’est bien car le destin l’a décidé, car leur mère les as pondus. Alors retournez dans la gueule du gigantesque crocodile, demeurez en sécurité, partez et ne revenez jamais.T’affronter s’avère toujours aussi compliqué mon amour, il semblerait que ce combat dure depuis une éternité, seulement je l’ai bien vu, aucun membre du publique n’a cligné de l’oeil. Tu peux me l’avouer désormais, depuis que nous avons saisi nos plumes, il ne s’est même pas en réalité déroulé une seconde de leur monde.Je te savais romantique, tu disais toi même vouloir qu’un baiser ne dure ne serait-ce qu’une seconde de plus, alors la voilà, voilà ton répit.Vil flatteur, nous avons toujours l’éternité pour rattraper le temps perdu. L’impatience te perdra, vois-tu seulement les astres continuer de danser, de s’alterner les uns après les autres dans un clignotement qui donne la nausée. Chaque instant où nos faces se font frapper par le jour puis la nuit. Ils grattent le papier de notre réalité, ils mangent la terre sous nos pieds, ils se reproduisent dans l’humidité de l’air, emportés par les spores de ce vent nouveau. Ce géant organique est en train de prendre vie, tu devrais profiter de ce spectacle et l’admirer un peu plus longtemps, il sera sans doute celui qui, dans sa grande bonté t’ôtera la vie. Contemples la manière dont les champignons copulent à grande vitesse, dont les petites grenouilles pullulent en leur centre. Ce golem de vie sera celui qui t’amènera à la mort, toi grignoté par les milliards de petits individus qui s’entrechoquent dans ce corps nouvellement créé ; pareil à notre existence au sein de ton propre père, Yog-Sothoth. Ma chère et tendre, tu as fait de nombreux progrès en ces quelques millénaires, créer une forme de vie aussi complexe t’aurait été impossible par le passé. Cependant n’oublies pas, seuls les mots s’affrontent actuellement. Oserais-je ajouter cet unique point, ce point annulant toute précédente initiative. Le champ se meurt, la terre est stérile, le jour et la nuit reprennent leur cours, ton étoile demeure.
----- CHAPTER BREAK -----
Lorsque la terre se faisait mourante, que la stérilité prenait place, les nombreuses créations des deux êtres semblaient se dissoudre peu à peu. Saint-Germain claqua de la langue, les yeux ancrés dans les deux orbites jaunes de son amant.- Y’a-t-il seulement une issue à cet affrontement ?Le dieu semblait être une centaine d’entités à la fois, un squelette difforme en pleine prière, un monstre tentaculaire recouvert de bouches, un homme à la tête de chèvre ; pourtant, tout le monde apercevait très clairement les deux orbes dorées au niveau du crâne de l’individu. Ce dernier sembla pencher la tête.- Y’a-t-il seulement une issue à l’amour si ce n’est le vivre ?L’humaine soupira légèrement. Je pris une nouvelle cigarette entre mes lippes et l’allumait en surveillant les mots du narrateur, cet idiot n’avait toujours pas compris, essayer de nous décrire était futile, était-il seulement possible de décrire une valse vieille de plusieurs millénaires ? Non ; et cependant malgré le tempo lancinant, malgré les répétitions, un pied devant, un sur le côté, un devant, un sur le côté. Tout semblait différent, et ce en chaque instant. Après quelques moments, je me décidai, je courrai, plus vite, toujours plus vite, il n’y avait plus de roses, plus d’épines, plus d’amertume, j’étais légère, bien plus légère. Sentant mes muscles s’épaissir, ma carrure devenir celle d’un homme, mon coup frôla le visage du dieu.À nouveau à l’écrit, et cependant, il m’est impossible de ponctuer tes coups cette fois ci. Ton poing me frôlant, ta respiration qui se saccade, les gouttes se sueur qui perlaient, le temps est ralenti, en effet, chaque seconde en ta présence est une éternité. Me voilà là, à nouveau à admirer les courbures de tes lèvres, tes mèches argentées dansant au gré de l’air. Ce coup ne porta pas, je ne le sais que trop bien, me voilà à me prendre au jeu et à répondre de la même manière, mon poing vient trancher le long de ta joue. Je vois le liquide rouge en perler le long, son cours dévié par ton sourire qui s’agrandissait.Nous ne sommes qu’à l’introduction, nos créations s’entretuent, nos sorts se contrent, pourtant, tu le sais parfaitement bien, jamais nos langues, jamais nos écritures ne pourront le transmettre ; jamais ces langages ne surpasseront la communication entre nos deux corps. Chacune de tes réactions, chacune de tes mimiques, je les connais, ta garde qui se relâche légèrement avant d’asséner ton coup, je ne peux m’empêcher de sourire. Nous nous battons autant que nous dansons, laisses moi lever cette jambe, je sens tes côtes craquer sous le coup, ton sourire se crisper alors que tu encaisses le choc. Tes dents se serrent, ton regard ne quitte pas le miens, ton souffle s’accélère… Plus ! Donne-m’en plus !Accélérons encore le rythme, j’entends tes pieds tapant contre le sol, tes épaules se lever et s’abaisser au rythme de ton souffle ; mes pieds tracent un sillon sur la terre à cause du choc. Un petit pas, un deuxième, tu t’élances, corps et âme, tu es en l’air, encore en train d’obscurcir les astres par ta présence, ta jambe me fonce droit dessus. Me voilà à te rejoindre en l’air à nouveau, je sens mes doigts plonger dans ta peau nacrée, ma poigne qui t’enserre alors que je viens t’écraser au sol de toutes mes forces, ton squelette se brise dans un puzzle incompréhensible et pourtant, moi seul peut le résoudre.Le bruit de la roche se mêle à celui de mes organes s’éclatant et à mes os se brisant, pourtant ce bruit semble bien sourd. Je suis occupée, bien trop occupée, tes coups sont plus raides, ta vitesse ne fait qu’augmenter, tu es prêt à te donner entièrement à ce combat, à te livrer comme jamais tu ne t’étais livré jusque là. Hors de question de mourir maintenant, ces os, ces organes, je suis immortelle, ils s’en remettront. Continuons, poursuivons, combien de temps s’est écoulé, un centième, une seconde, des minutes ? Au diable le temps, je ne t’ai pas vu des millénaires durant et pourtant, c’est comme si je ne t’avais jamais quitté. Encore couchée sur la froide terre, ta jambe vient s’écrouler proche de mon visage, je roule, mes deux bras me poussent, en un saut, je me relève. Montre-m’en plus, cette frustration, cette colère, jamais personne ne t’a autant tenu tête, jamais personne ne t’a autant aimé. Un nouveau coup te parvient, puis un autre, nous n’essayons même plus de nous éviter, seulement de nous tuer. Ton bras se tord, ta mâchoire se dévie, je sens une goutte de ton sang maudit me gicler sous l’oeil comme une larme.Tes coups s’alourdissent, ton visage s’empourpre, plus une de tes mèches n’est à sa place. Je me souviens de cette expression, de cette contemplation, comment ne pas y répondre, comment ne pas la nourrir, tes poings viennent marquer ma peau. Rien ne fait dévier ton regard, un coup sous ton menton et tes perles bleues roulent, toujours à la recherche de mes yeux. Même assombri ce regard ne fait que me percer. Chaque seconde, chaque once de mon existence, j’en ai rêvé, je l’ai espéré : t’affronter, tu es ma moitié, tu es moi, et je ne serais jamais autant moi même qu’en étant à tes côtés. Les coups pleuvent, je ne sens même pas la douleur, les millénaires sans te voir étaient bien pires. Plus encore, cette douleur me semble même libératrice, ce sourire sur tes lèvres, cette sensation, ton souffle brûlant qui vient contre ma peau, ils me manquaient tellement, faites que cet instant dure encore un petit peu plus longtemps…Nous sommes obligés de nous séparer une nouvelle fois, le combat ne peut pas durer de cette manière, le plaisir serait trop vite gâché, je me dois encore de te faire payer ces millénaires d’absence. Regarde-moi, la terre se brise à nouveau, pour l’instant aucune de mes créations n’aura pu venir à bout de ton existence, pas même ma baleine, pas même mon golem, pas même la lune. Je sais très bien que la seule capable d’arrêter ton souffle à tout jamais, c’est bien moi ; pourtant Hastur, tu le sais parfaitement, tu ne dois pas me tuer, tu ne dois remporter ce combat sous aucun prétexte.Tu t’inquiètes à nouveau pour celui censé être ton ennemi, je sais que rompre cette promesse te semble insupportable. J’ai vu des étoiles naître, d’autres mourir, je les verrai à terme toutes naître et toutes mourir jusqu’à être la dernière… Cependant. Il y a quelque millénaires, lorsque tu m’as promis de me tuer, de ne pas me laisser seule étoile dans les cieux. Aussi beau ce geste fut-il, je me permets d’en retirer son tiret, un perdu ne peut en tuer un autre, nous sommes condamner à errer pour l’éternité.- Si il n’y a aucune issue à l’amour, il n’y en a aucune à l’univers ou l’éternité. Tu es tout ça à la fois Hastur, cependant… N’espère pas m’arracher cette victoire aussi facilement.Sa longue cape noire volant malgré l’absence de vent, l’air autour de la figure de Saint Germain semblait se déchaîner, la terre précédemment déjà craquelée comme la coquille d’un œuf semblait prête à faire naître une nouvelle horreur.- Mon amour, as-tu poursuivi ta lecture des œuvres humaines en mon absence ?- Naturellement.- Permets moi une paraphrase… « L’oiseau cherche à se dégager de l’oeuf. L’oeuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L’oiseau prend son vol vers Dieu. »Des entrailles en fusion, déplumé, complètement décharné, un oiseau tout droit naquit, tout droit sorti des enfers claquant son bec, grelottant. De ses immenses ailes tombaient des morceaux de chair, des plumes gigantesques encore couvertes de roches et de boue. L’affreuse bestiole à demi morte hurla une peine qui ébranla les spectateurs à travers la barrière, bon nombre d’entre eux tomba dans les pommes aussitôt. Saint Germain semblait minuscule au côté de ce vaisseau de fortune, certains l’auraient qualifié d’oiseau de malheur, ils avaient raison. Rien en cette bête n’était naturel, il pouvait voler quasiment sans plumes, il aimait autant la chair et le sang que les graines, de longues oreilles de boeuf pendaient le long de son crâne. Un goitre rougeâtre pendait le long du torse de l’oiseau, ce dernier se gonflait à chacune de ses respirations, son bec de toucan claquait, révélant à chaque ouverture des rangées de dents acérés. Les longues cannes de l’animal peinaient à supporter son poids trop important, ainsi, il se voyait obliger de battre des ailes en permanence pour mieux conserver son équilibre.Hastur observa l’animal, silencieux. Saint Germain cachait sans doute d’autres cartes dans sa manche, certaines peut-être encore plus dangereuses ; cependant, entre son amour et sa fascination, un autre sentiment venait doucement à bousculer les précédents, Hastur commençait à avoir peur. Bien évidemment, cette émotion était parfaitement naturelle, même pour un dieu de sa stature. L’animal qui se faisait dévorer sans connaissance du prédateur n’était pas apeuré. Hastur se savait en permanence à l’intérieur de la bouche béante de ses créateurs, ce ragnarok, ces individus, son histoire d’amour, tout ça leur semblait dispensable, en réalité, certains n’en n’avaient même pas conscience. Hastur soupira doucement, ses yeux brillants ancrés dans l’immense globe noir de l’animal qui lui faisait face ; l’affreuse bestiole ouvrit le bec, une masse noire et goudronneuse semblait en sortir.Saint Germain, où était-elle passée ? Un instant d’inattention et Hastur ne voyait déjà plus son adversaire, peu à peu, l’oiseau décharné qui vomissait cet étrange pétrole semblait s’amincir à vue d’oeil. Bientôt ses longues pattes de flamants tremblotaient, il se mettait à mourir encore debout. Dans cette masse noire en fusion, un œuf blanc immaculé coinça la gorge de l’animal, il gonfla comme un ballon de baudruche. Les membres commençaient à se distordre, les pattes griffaient le sol alors qu’il s’efforçait encore à demi conscient d’expulser cet œuf. La peau se déchirait, on voyait les veines gonfler à travers les quelques parties de peau non recouvertes par les plumes. Les veines noircissaient, puis la peau, ses yeux s’exorbitaient un des deux yeux vint même s’arracher de son logement, pendant le long de son crâne.Après quelques instants qui parurent des siècles, la gorge de l’animal se déchira, laissant platement tomber l’oeuf au milieu de cette masse noire encore bouillante. Hastur ne bougea pas d’un cil face à ce spectacle, il aurait pu l’interrompre et pourtant, autant par respect que par fascination, il avait observé les derniers instants de ce géant insolite. Le dieu perdu posa les yeux sur l’oeuf qui se mettait à trembler peu à peu. La crasse noire n’adhérait pas à la coquille qui vibrait légèrement, la température insoutenable de l’arène aurait du cuire le contenu et pourtant, les vibrations se faisaient de plus en plus puissantes. Puis les tremblements, l’oeuf tanguait à droite et à gauche, pris de violentes convulsions. Après quelques instants, la coquille se fendilla, une craquelure se dessina, puis une seconde. L’étrange fresque s’agrandissait au fur et à mesure du temps, l’oeuf jusqu’alors immaculé se voyait couvert de stigmates ; puis, un trou. Un trou minuscule perça vers l’air libre, un liquide transparent, aussi gluant que pestilentiel perla le long de l’étrange cocon ; un doigt difforme agrandit le trou, les quelques petits morceaux de coquilles venaient s’écrouler sur le sol. Bientôt un deuxième doigt venait gratter avec le premier ; au bout d’un moment une main sortit, recouverte d’une étrange membrane qui se déchirait dans des gargouillis ignobles. La deuxième main saisit l’autre côté du trou, et après quelques instants et vibrations, les myriades de doigts de diverses tailles serrèrent leur refuge ; l’oeuf se déchira en deux alors que le mouvement des deux bras venait écarteler la coquille.A l’intérieur, une silhouette inédite respirait péniblement ; recouverte d’un mélange de membrane, de liquide gluant et d’une lymphe mêlée à un liquide amniotique, ses deux orbes bleues figées dans le regard circonspect d’Hastur.- Nanna… Tu étais prête à aller aussi loin pour me tuer ?L’étrange silhouette se contenta d’afficher un sourire carnassier en guise de réponse ; ses centaines de dents se chevauchaient, aucune ne semblait appartenir au même corps. Des crocs acérés, des canines oblongues, des incisives parfaitement plates cachées par d’autre molaires rectangulaires. L’espèce de chimère leva ses jambes humaines hors des restes de coquille. Quelques petits morceaux solides encore accrochés et agglutinés par les liquides de naissance de l’être glissaient le long de sa peau nacrée. Le haut du corps recouvert de plusieurs plumes, deux ailes affreuses étaient logées dans le dos de la créature, une se logeait entre son cou et son épaule, l’autre sur une de ses omoplates, un troisième appendice malformé était logé vers un de ses reins. Les mèches blanches de Saint Germain étaient encore collées à sa nouvelle peau, la poitrine nue elle observa quelques instants Hastur avant d’émettre un rire rauque- Pardonne-moi, j’aurais préféré garder cette forme pour toi seul, les spectateurs devront en profiter eux aussi.Le dieu jaune ne put s’empêcher de sourire légèrement en retour. Hastur réalisait peu à peu sa naïveté, il avait osé demandé à Saint Germain si cette dernière était prête à l’accompagner dans l’éternité, à devenir un monstre avec lui. La réponse aurait du lui parvenir et lui sonner comme une évidence depuis bien longtemps auparavant ; elle était déjà prête à devenir la plus grande des ignominies possibles si cela lui permettait de rester à ses côtés un peu plus longtemps. Le dieu se résolut à enlever sa cuirasse de bronze étrange, ce combat prenait des proportions bien plus sérieuses. Son armure prit la forme d’une simple épée romaine tout ce qu’il y avait de plus banal, la la poignée se tenait à une main, le pommeau était rond et permettait à l’arme de ne pas glisser, le dieu s’avança pas à pas, prêt à se battre à nouveau.Une nouvelle silhouette se dessina aux côtés de Saint Germain, le regard grave, une demoiselle aux vêtements noirs et au cheveux roux se tenait là, tenant sur les bras une paire de botte, un tricorne, un manteau noir et un pantalon de la même couleur. En un claquement de doigt, l’ensemble était arboré par l’humaine, ses longues ailes avaient percé des trous à travers le manteau.- Excuses-moi Svipul, j’espérais pouvoir vaincre mon amour à moi seule…La Valkyrie s’inclina légèrement avant d’afficher un franc sourire, les yeux fixés sur le dieu.- Dans l’idéal mes simples recherches et découvertes de ces derniers millénaires auraient suffit… Il semblerait que votre aimé soit plus coriace que nos espérances.L’humaine sourit avant de basculer la tête en arrière, ses centaines de dents et son étrange sourire ne semblait même pas déranger sa partenaire de discussion.- Je ne suis pas tombée amoureuse de lui pour rien.La combattante argentée posa sa main sur la joue de la valkyrie, comptant doucement les nombreuses tâches de rousseur qui venaient parsemer son visage, elle remit en place les cheveux de sa partenaire comme une mère l’aurait fait.- Une fois ce combat terminé, je t’aiderai à trouver quelqu’un digne de toi Svipul.La valkyrie se mit à rire à son tour, le regard déterminé.- Après vous avoir suivie si longtemps et après avoir connu votre histoire… Peu importe qui prétendra à ma main, cette personne aura intérêt à s’y prendre tout aussi bien.Saint Germain dans un dernier sourire sentit la valkyrie traverser son corps et disparaître peu à peu. Après quelques instants, la demoiselle tenait et serrait une lance comme on en voyait des centaines. Tournicotant légèrement cette dernière, elle lança un regard vers le dieu.- Désolée de ne pas t’affronter seule, je te présente ma partenaire, Svipul ! Son nom veut dire variable et…La demoiselle lança son arme de toutes ses forces, cette dernière sembla se hérisser de nombreux piquants avant de se déchirer en plusieurs lances distinctes, certains fragments vinrent érafler et blesser Hastur qui eut tout juste le temps d’esquiver le plus gros de l’attaque.- Me permet de me battre de cette manière.A peine la phrase fut prononcée que Nanna se trouvait déjà face à son ennemi, ses ailes, son nouveau corps, sa vitesse avait atteint un nouveau stade. Un coup de paume ascendant atteignit Hastur au menton, ce dernier répliqua d’un coup de glaive qui vint trancher une partie des habits ennemis. Encore en perte d’équilibre et penché vers l’arrière, Saint Germain saisit l’opportunité en levant la main au ciel, le javelot apparu à nouveau entre ses doigts, elle l’abattit de toutes ses forces sur le torse divin. La lame d’Hastur venait bloquer la lance dans un fracas métallique, les deux corps tremblotaient suite à la violence du choc. Le dieu repoussa l’assaillante qui recula de quelques pas et, les yeux toujours scellés dans les siens sourit.- Rendons cet affrontement à nouveau plus personnel, qu’en penses-tu ?!Ma lame est un prolongement de mon corps, je peux prendre l’apparence que je veux, mais elle… Ce n’est pas aussi facile. Ces ailes, ces affreuses ailes, je les hais, j’ai l’impression qu’elle va s’en servir pour essayer de rejoindre les astres, je ne veux pas la voir devenir Icare, je me dois de les trancher. Alors j’avance, je cours même, mon pied vient rencontrer son ventre, la poussant de toutes mes forces, je la vois reculer à cause du choc, je dois compter mes pas, la pointe de sa lance vient de frôler mon visage. Je dévie la lame avec mon arme, je retourne lui foncer dessus, tournant mon glaive comme un poignard, en un saut je viens abattre la lame contre sa nuque, le manche de sa lance prit à deux main bloque l’avancée de mon bras et de mon arme.Il s’agite, l’excitation de cet affrontement nous monte à la tête, pourtant, plus le temps passe, plus ses mouvements sont précis, plus sa force augmente ; comment faire. Le voilà qui me fonce à nouveau dessus, je n’ai pas l’opportunité ou la chance de réfléchir ; comment le repousser, on le croirait prêt à me dévorer rien que par ses yeux. Le bruit du métal qui s’entrechoque se fait plus lourd, plus assourdissant, les coups s’enchaînent, ce rythme est en train de devenir infernal, je dois faire quelque chose si je veux prendre l’avantage lors de cet affrontement. Je recule, ma lance disparaît, une main griffue commence à remplacer la mienne, c’est donc la solution ? J’accours à nouveau à ses côtés, il fonce, lame pointée sur moi, la main vient accrocher et s’agripper à la lame, l’empêchant de la lâcher. Mon autre poing s’abat sur son visage, encore et encore.Ses décisions sont bonnes, comme à son habitude, cependant, elle semble oublier un léger détail. Ma lame fond, elle disparaît de sa main, coulant comme du sable entre les doigts. Peu à peu, le sable me remonte le long des jambes, glisse le long de mon torse et vient s’accumuler dans ma bouche. Un canon de fusil sort de mes mâchoires et tire immédiatement, sa main levée au dernier moment comme un bouclier de fortune réduit l’impact du choc.À nouveau repoussée, je me sens fatiguer peu à peu, j’ai forcé le rythme de l’affrontement pour avoir une chance d’en finir au plus vite ; me voilà devant le fait accompli, le temps ne jouera pas en ma faveur.Je fonce à nouveau, le sable a déjà repris sa forme d’origine, le glaive essaie de plonger dans une de ses cuisses pour la ralentir, sa gigantesque main difforme balaie mon assaut, mon visage se retrouve balafré par les griffes. Je sens mon sang couler ma vision être gênée, j’ai l’impression qu’une partie de mon nez et de mes lèvres a été arrachée, je ne peux pas me permettre de me soigner pour l’instant, la meilleure défense, c’est l’attaque.Je suis devenue un monstre et je blesse l’élu de mon coeur, le repos ne me sera sans doute jamais accordé désormais, je me savais insolvable de toute manière. Quitte à l’être, je préfère encore le savoir à mes côtés ou mort ; la main griffue disparaît pour me permettre de reprendre mon arme initiale. En garde, baissée, ma main gauche guide la lame, ma main droite pousse l’arme et la ramène en arrière encore et encore. Chaque léger estoc semble le blesser ou l’affecter peu à peu, je commence enfin à prendre le dessus sur cet affrontement, cet avantage est miens ! Cependant je ne la voit pas s’éteindre, cette flamme dans son regard, l’énergie dans ses yeux, il n’a pas renoncé, ni à moi, ni à son rêve.Le sang rouge, je sens ma cape jaune brodée se tâcher, cette couleur, ce pourpre, il me sied à la perfection. J’aime tant voir l’or et le le pourpre de mon corps se mêler et affronter l’argent et le bleu du tiens. Pourquoi arrêterais-je mon sang de couler pour toi, nous qui voulions créer à partir de notre chair et de notre sang. J’accours à nouveau, presque hagard, la lame apparaît et disparaît comme une petite tempête sableuse et métallique autour de ma main. Le glaive vient essayer de te taillader la jambe, puis un petit marteau essaie de te frapper au flanc, puis une ceste vient tenter de s’écraser contre ton visage, puis…- Tu es tombé. Tu n’as plus l’énergie de m’affronter Hastur, tu vas mourir, j’ai tenu ma promesse mon amour… S’il te plaît, cesse de te débattre, je n’en peux plus…Hastur respirait péniblement, couché sur le sol, ventre à terre, le dieu sentait les secondes se compter, le sablier de sa vie péniblement arriver à sa fin, il allait mourir… Jamais il ne pourrait à nouveau l’embrasser, la serrer dans ses bras, sentir son souffle lorsqu’ils s’aimaient, prendre la main de leur enfant, leurs sourires, sentir la chaleur de leur foyer, la voir briller à nouveau, plus que lui n’aurait jamais pu briller. L’humaine prit le corps quasi inerte de son aimé et le bascula, elle voulait voir une dernière fois son visage, aussi abîmé fut-il. Sans concession, malgré leurs apparences monstrueuses, elle vint poser ses lèvres sur les siennes.Hastur sentit son poing se serrer, le regret l’envahir, la colère et la haine de soi prendre le pas sur sa raison. Ses mains, ses lèvres, ses yeux, son sourire, leur futur, leur promesse, leurs enfants. Il devait la rendre heureuse, il allait la rendre heureuse, et peu importe si tout deux devenaient des monstres. Le dieu abattit de toutes ses forces un de ses deux poings contre le sol, l’entièreté de l’arène sembla se fracturer. Narrateur, ce combat est le miens, c’est à moi de conter cet instant, lisez moi bien, écoutez moi bien. J’emmerde les règles, j’emmerde le récit, j’emmerde la narration, j’emmerde tout ce qui existe. Nanna, est tout ce qui compte… Prenez mon corps, prenez ma raison, prenez mon âme, prenez mon existence si il le faut après coup. Mais laissez moi la rendre heureuse, je dois la rendre heureuse ! Cet enfant je lui ai promis ! Elle est ma femme, et je l’arracherai au mains de l’humanité et du récit si il le faut !Elle recule, terrifiée, elle connu le roi jaune, bientôt elle réalisera l’égoïsme du tyran. Ma bouche se déforme, un pelage doré vient couvrir mon corps, les appendices tentaculaires se multiplient, ma mâchoire devient une gueule de loup, encore couché, la douleur me saisit, mon corps se tort dans tous les sens, mes os se restructurent. Quel apparence j’ai ? Peu m’importe, je peux bien être un loup, un poulpe, un rhinocéros ou même une chèvre, tout ce qui m’intéresse désormais c’est elle. Je n’ai pas besoin d’exister, je n’ai pas besoin de vivre.- Contemple-moi Nanna, je viens te délivrer de cette enveloppe humaine, non pas pour toi, non pas pour nous… Je le fais pour moi, je le fais par égoïsme.L’étrange figure dorée semblait voler, les blessures n’étaient plus, un coup des deux adversaires s’entrechoqua, l’arène trembla autant que le sol déjà fracturé semblait s’écrouler.
----- CHAPTER BREAK -----
Les monceaux d’arène s’affaissaient petit à petit face à la violence des chocs occasionnés par les échanges entre adversaires. Saint Germain s’employait à tournoyer sa lance, et à repousser Hastur du mieux qu’elle pouvait ; le dieu semblait une toute nouvelle entité, indescriptible, incompréhensible.Les spectateurs ne pouvaient qu’observer les myriades de membres difformes essayer de s’accrocher à l’humaine. Tantôt des espèces de branches raides et cassantes, tantôt des immenses tentacules ; à quelques moments on observait même des mains constituées de centaines de doigts essayer d’agripper la jambe de la combattante.L’humaine s’adressait à sa Valkyrie tout en déviant les attaques et en tranchant les membres ennemis.- Svipul, il va falloir changer de stratégie ! La lance seule ne suffira pas !- Je sais… plus je me divise, plus les attaques ennemies se multiplient en retour.La lance disparut des mains de l’humaine qui leva les deux mains, les yeux rivés sur la figure dorée en face d’elle.- Je suis Nanna ! Connue sous le nom de Saint-Germain l’immortelle ! Mais tout ça n’importe que peut ! Je suis avant tout l’amour de ta vie !La Valkyrie prenait peu à peu l’apparence d’une longue rapière argentée que Saint Germain saisit d’une main, balayant l’air. Ses cheveux argentés, la blancheur de sa peau, ses ailes aussi décharnées qu’immaculées ; si ses habits noirs étaient la nuit, la blancheur de son existence en était la lune.Face à elle, en contrebas : l’étoile. Dans une position bestiale, l’être tentaculaire voyait son apparence changer à chaque seconde, un tic lui offrait une tête de rapace, un tac montrait un visage doré. Tremblotante, l’étrange entité pointa son doigt crochu vers l’ennemi et dans un râle profond articula péniblement un simple mot.- Na...Nna.Personne n’eut réellement compris ce qui se passa après coup, tout ce dont les gens se souviennent, c’est d’avoir eu l’impression de voir un sourire ; un sourire terrifiant. Deux petits soleils venaient créer les yeux de cette masse sombre, et au beau milieu de ce cauchemar, un croissant de lune vint montrer ces centaines de perles jaunes, certaines tombaient, d’autres se déchaussaient. La seule vue de ce sourire fut la chose la plus terrifiante que certains spectateurs virent de leur vie.Saint Germain semblait s’embellir à chaque instant du combat, sa nouvelle apparence, ses dents qui se chevauchaient, ses ailes décharnées et malformées donnaient une impression de fragilité et de pureté. Plus le temps passait, moins ce combat ressemblait à quoi que ce soi, un des spectateurs se surprit à dire à voix haute.- On dirait deux dessins d’enfants en train de se battre…Le choix des mots n’aurait put être plus parfait. À bien y regarder, même moi narrateur, je ne voyais plus qu’une chose. Une petite fille souriante s’approchant de son ami, son sourire doux, ses longs cheveux qui roulaient et ondulaient à chaque pas. Petit à petit sa main qui semblait être un gribouillis sembla s’approcher et se tendre vers son ami. Le pauvre était en train de pleurer, si elle ressemblait à un ange au proportions ratés, lui ressemblait à un amas de monstruosité. Aucun enfant censé ou sain d’esprit n’aurait pensé à dessiner cette créature, la rendant encore plus grotesque. Le pauvre démon encore en train de pleurer n’osait pas regarder la main qui lui était tendue, le pauvre enfant pleurait de plus en plus, il se répétait encore et encore.- J’ai peur… Je ne veux pas être tout seul…Comment en vouloir à cet individu, cette météorite était tombée face à une enfant, la brillance de cette étoile égaya sa vie. Avant qu’elle entre dans la sienne, il se promenait au travers des étoiles, les regardait naître et s’éteindre, même ce spectacle semblait être devenu morne. Il surveillait, notait, rapportait à ses créateurs et c’était tout. Bien souvent, il se surprenait à regarder un des peuples d’en bas, légèrement envieux.C’est quand il arriva à ses côtés qu’il comprit, il devait mourir. Le seul intérêt des étoiles, c’était d’être regardées, cependant, les admirer, seul au centre de l’univers était la plus grande des tristesses, elle lui fit comprendre ; les étoiles devaient se regarder à deux.Le regard compatissant de la fillette qui gardait cette main tendue semblait peser de plus en plus sur les petites épaules malformées du monstre. Au bout d’un moment, les yeux encore embués de larmes, il releva la tête pour la fixer, elle était si jolie, si brillante, il prit cette main dans un faible sourire.- Mon amour te tuera.Si le commun des mortels avait vu ces deux enfants se rassurer, la réalité de l’arène était tout autre. Le sang giclait à flots, l’humaine faisait danser sa lame tranchant un à un chaque assaut du dieu perdu. Hastur se démenait, fou de tristesse et de rage, pourquoi voulait-elle le tuer, pourquoi était-elle obsédée par cette promesse, pourquoi voulait-elle protéger l’humanité. Elle voyait le commun des mortels, égoïstes et idiots comme les enfants qu’elle n’avait jamais eus ; sa fierté de mère la poussait à se battre, et retirer cette mère à ses enfants était sans doute une chose bien trop cruelle.Qu’importe, le dieu était égoïste, c’était bien une des seules choses qu’une étoile pouvait se permettre, à passer l’éternité au centre d’un espace vide et froid, espérant désespérément un peu de réconfort, on voyait tous les autres désirs comme ridicules et puérils une fois comparés aux nôtres. Un nouvel assaut se préparait, la rapière de l’humaine cinglait et visait avec détermination chaque point faible ennemi.Le dieu s’obstina, il l’avait dit lui même, il n’en n’avait plus rien à faire, il avait décidé de supprimer toutes les règles, toute raison, tout tabou. Tout ce qu’il voulait c’était la voir sourire à nouveau un peu plus, il voulait la sentir, ses lèvres, sa peau. Il voulait la voir essoufflée, ses mèches qui se collaient à ses joues. Il voulait la voir élever cet enfant qui n’était jamais venu, il voulait la voir rayonner à chaque petit vêtement qu’elle lui confectionnait.On dit bien souvent que ce qui affecte le plus la vie, c’est les petites choses, les banalités ; c’était vrai. Voir une supernova était ennuyant, cependant chaque jour ou elle ouvrait ses yeux bleus, chaque instant ou son regard se plongeait dans le sien, chaque sourire qu’elle lui offrait, c’était comme vivre mille feux d’artifices. Ce coeur monstrueux se torturait à battre de plus belle à chaque fois que sa voix vibrait légèrement ; Pourquoi les humains se fascinaient tant face à une sphère brûlante et scintillante ? Elle était là, bien plus simple et bien plus complexe à la fois, chaque atome qui la constituait, son petit coeur d’oiseau qui battait à chaque fois que leurs lèvres se touchaient, ses joues qui rougissaient quand il la fixait trop longtemps ; ses doigts comme ses cils, longs et fins. Pourquoi préférait-on admirer les étoiles au bleu azuré et espiègle de Nanna ? La lune était aussi belle qu’énigmatique, chaque fois qu’elle souriait, ses yeux se plissaient légèrement, laissant s’échapper un simple rayon de lumière. Si le soleil brillait, si les étoiles brillaient, ce n’était pas pour être admirés, c’était pour que leurs lumières se reflètent sur la lune, pour que cette dernière brille à son tour. Avant elle, il ne croyait en rien, il n’espérait rien, elle lui fit connaître le plus grand des péchés, celui d’aimer et de reprendre goût à la vie ; la véritable cruauté de cette histoire, c’est qu’elle ne s’en n’était jamais rendue compte.Reprenant son souffle, le dieu reprit une position plus digne de son rang, les appendices disparurent, la bestialité n’était plus, il observa celle qui lui faisait face pendant quelques secondes et serra son arme. Cet échange de coup serait sans doute le dernier, par respect, il me semble plus pertinent de leur laisser ponctuer cette histoire de plusieurs millénaires.Me voilà, à nouveau face à toi au lieu d’être à tes côtés. Si j’étais si en colère, ce n’était pas car tu es parti, c’était contre moi même, je t’aimais et je t’aime encore malgré tout, tu m’as fait souffrir comme jamais je n’avais souffert auparavant, et en même temps, jamais je n’aurais pensé un jour être heureuse d’avoir souffert. Ma rapière se doit de viser ton coeur, tu mourras de la plus belle des manières, de la main de la créature que tu trouvais être la plus belle.Une solution existe, je ne comptes pour rien au monde perdre, tu m’avais fait cette promesse et ton honneur t’embarrasse bien trop pour que tu songes même à rompre ce contrat. Tu quitteras ton humanité pour me rejoindre, tu renaîtras à nouveau, et nous nous aimerons à nouveau ; les choses auront changé c’est sûr, mais je serai là.Ma rapière entre en collision avec ton glaive, je pense que j’ai commis une terrible erreur. À favoriser une arme plus longue et douce, j’ai fini par m’éloigner de toi, tu n’as jamais eu peur de m’aimer, jamais cet amour n’aura fragilisé, jamais il n’aura douté. Ton arme a brisé la mienne, ton glaive a atteint mon coeur, félicitations mon amour… Tu as gagné.Un silence de mort régnait sur l’assistance, cette fois ci, le combat était-il terminé ? Les deux combattants avaient-ils trouvé le mot final de cette relation ?Je t’ai tuée. Ton corps perd petit à petit sa chaleur, je te sers dans mes bras, désespérément, c’est idiot… Tu vas revenir. Mais quiconque a aimé sait ; il sait comment la moindre douleur que l’autre ressent nous parvient au centuple. Te tuer de mes mains était sans doute encore plus douloureux que mourir, et pourtant, idiot que j’étais, je t’ai fait promettre de me prendre la vie un jour ou l’autre. Pardonne-moi Nanna, j’étais encore trop jeune, trop vert de tous ces sentiments.Heimdall sonna la fin du combat, l’humanité avait perdu un nouveau round, le score était passé à trois pour les dieux, et deux pour les humains.Malgré la fin du combat, personne ne bougea, personne n’osa demander à Hastur de quitter l’arène, il était trop occupé à remettre en place les mèches de cheveux de Saint Germain, à l’observer, ses yeux bleus ne s’ouvraient plus. Elle mourrait à petit feu, sa respiration faiblissait, dans ses dernières forces, alors que le sang envahissait peu à peu sa gorge, elle eut l’énergie de dire les simples mots qu’elle ne put dire à Hastur le jour de son départ. Dans un sourire torturé, elle ouvrit la bouche.- à bientôt…Elle ne respirait plus, Saint Germain était morte. Toutes les histoires d’amour ne se terminent pas mal, Saint Germain avait quitté l’humanité, cependant une nouvelle étoile était née, Hastur n’avait plus qu’à la chercher, à la trouver, la lune était bien trop seule au centre de l’univers, alors elle est partie. Ils avaient brisé tant de tabous, tant de règles, ce Ragnarok ne ferait pas défaut, ce Ragnarok n’était qu’une étape supplémentaire à leur amour, leur mariage était scellé, ancré à tout jamais. L’humaine comme la valkyrie étaient parties, loin, bien loin. Et pendant ce laps de temps, dans cet univers gigantesque, Hastur allait devoir les retrouver, désormais, chaque étoile pouvait être la bonne, chaque étoile pouvait être elle, ainsi, chaque étoile le ferait sourire ; il l’avait quitté plusieurs millénaires, il prendra peut-être quelques millénaires à la trouver à nouveau. Le dieu doré se leva, le visage de son aimée encore scellé dans son esprit.Après quelques instants à observer les cieux, à la recherche d’une lune disparue, le dieu se retourna, enfila à nouveau son masque doré. Sa cape dorée était encore recouverte d’éclats de sang, véritable fresque de ce combat ; déchirée en toute part, cette cape serait peut-être le tissu avec le quel il recouvrira les épaules de son aimée quand il la retrouvera.- Désolé humains, je vous ai pris une victoire, mon égoïsme vous aura coûté l’existence d’un des êtres les plus incroyables de votre histoire. Je vous dis au revoir, la voûte céleste ne disparaîtra pas demain, peut-être verrez vous deux étoiles danser.
----- CHAPTER BREAK -----
Le combat terminé, la lune ayant quitté les cieux, le narrateur ayant reprit sa place, ce récit peut reprendre son cours normal. La foule de spectateur était encore sous le choc, incapable de comprendre ce qui s’était produit sous leurs yeux ; ils le savaient cependant, le résultat était indiscutable, Saint Germain avait perdu.Goll, les yeux embués de larme ne pouvait s’empêcher de renifler bruyamment en admirant la voûte céleste, sa sœur avait disparu, mais elle ne l’avait pas sentie mourir ; elle le savait, quelque part, elle avait suivi sa maîtresse. Essuyant les quelques larmes qui roulaient encore sur ses joues d’un revers de manche, la Valkyrie gonfla le torse en prenant une inspiration, et poussa un soupir un peu rauque. Elle se retira de l’arène, marchant dans les longs corridors, elle pianotait frénétiquement sur sa tablette, essayant de trouver des solutions pour les prochains affrontements.- Il faudra que je redemande conseil à Sun Tzu et quelques corrections vis à vis de ces stratégies, plus de la moitié me semble erronée maintenant…La demoiselle s’étira un peu, son cou émit quelques craquements quand elle roulait la tête pour trouver une meilleure position. Au moment ou elle leva la tête un visage familier, bien plus grand qu’elle penchait sa tête pour la regarder, derrière elle, un grand sourire sur les lèvres.- Tout va bien Goll ?Un hurlement retentit au travers du couloir, la jeune guerrière se tenait la poitrine de toutes les forces, respirant bruyamment. Les yeux écarquillés, elle pointa d’un doigt accusateur l’importun.- Seigneur Salomon je vous ai déjà dis plus d’une centaine de fois que ce genre de farces ne m’amuse guère !Le roi jouait avec une de ses longues mèches noires en écoutant le sermon de la cheffe des valkyries, comment faire écouter un tel individu, Salomon était bien assez fort et sage pour faire ce qu’il voulait où il voulait. L’humain avait tout de même réussi quelque chose de particulier, Goll avait retrouvé son calme et voyait ses pensées enfin devenues plus claires. Arborant son éternel sourire, le combattant s’approcha légèrement avant de répondre.- à trop se murer dans tes pensées tu en oublies le monde autour de toi. Et de toute manière...Salomon prit une expression plus sombre et sérieuse, il hocha simplement la tête dans la direction de sa correspondante. La guerrière détacha ses longs cheveux et ancra son regard dans celui de l’ancien roi ; que voulait-il dire par là ? Silencieuse, la demoiselle n’était pas assez sotte pour demander à haute voix la nature du problème, elle fronça simplement les sourcils pour lui signifier qu’elle l’écoutait attentivement. Le grand homme reprit une expression plus joyeuse avant d’indiquer d’un simple geste de la tête quelque chose qui se trouvait derrière lui. Pendant leur étrange conversation, ce dernier parlait à voix haute pour effacer tout soupçon.- Et de toute manière tes réactions sont vraiment amusantes ! Allez, viens ! On va rejoindre le prochain combattant !Après quelques grandes enjambées, il se retrouva à côté de Goll, tout deux marchèrent vers le fond du couloir avant de bifurquer. Salomon parla le premier, en soupirant.- T’as pas remarqué que t’avais les affreux de Belial qui te collaient au train pendant quasiment toute ta petite promenade ?- Si bien sûr, mais que vouliez-vous que je fasse, je ne peux pas les affronter seule ; et les connaissant si j’avouais les avoir remarqués, ils n’allaient pas partir poliment comme des gamins qui perdent à un deux trois soleil.- Et c’est exactement la raison qui fait que tu ne dois pas partir toute seule ou t’aventurer ici sans personne sur qui compter. Si je t’avais pas trouvée c’est toi qu’allait perdre la partie.- De toute manière c’est absurde, il sera le prochain combattant divin, il n’a rien à gagner à faire pression sur ma personne, il espère que je vais l’écouter et vous désigner comme combattant peut-être ?Le roi au longs cheveux noirs se gratta son début de barbe avant d’éclater de rire à cette pensée. Il connaissait Belial, il était tout à fait plausible que le démon voulait mettre une forme de pression à la valkyrie pour cette raison ; mais au fond de lui même, il savait, il savait très bien ce que le démon espérait.- La dernière fois ; il a vu que tu as eu peur.Goll eut un léger soubresaut avant de s’exclamer, visiblement énervée par cette pensée.- Certes ! Mais c’est complètement idiot ! Il n’a rien à y gagner alors pourquoi même cette id…Salomon leva un doigt devant les lèvres pour signifier à la demoiselle de se calmer légèrement.- Nul démon en Helheim est aussi épris du vice que Belial. Je pensais que tu le savais, notre logique ne s’applique pas à lui, si il voit un moyen de nuire, ça sera plus fort que lui, il foncera dessus. Il n’est certes pas idiot, mais parfois, même le plus intelligent des hommes se laisse envahir par ses instincts, le dernier combat en est la preuve.Visiblement peinée par cette pensée et cette réalité, la demoiselle rumina et grommela dans sa barbe, il n’y avait rien de plus énervant pour un décisionnaire comme elle que de se retrouver face à une entité qui se moque du bon sens et de la logique. Face à cette absence de réflexion en face, le doute était plus que naturel, il était inévitable, encore plus après une défaite. Goll serra légèrement le poing et s’adressa au roi.- Seigneur Salomon, faisons une supposition. Admettons que le combattant actuel était inapte à partir combattre Belial ! Prendriez vous sa place ? Réussiriez vous à vaincre Belial ?A la grande surprise de la valkyrie, Salomon sembla pensif, il réfléchit quelques secondes avant de rebaisser les yeux vers le regard impatient de son interlocutrice.- Bonne question, il est vrai que j’ai rendu les pouvoirs divins qui m’avaient permis de le vaincre il y a un bon bout de temps…La valkyrie sembla désemparée, cette annonce ne pouvait que l’inquiéter, comment vaincre un adversaire que Salomon lui même n’était pas sûr de battre ? Le roi ne releva pas l’expression de la valkyrie qui sombrait peut à peu dans l’angoisse et continua son récit.- Ajoutons à ça qu’il est globalement bien plus fort qu’il ne l’était il y a quelques millénaires en arrière… Avouons que les péchés de l’humanité et l’expansion de l’espèce l’ont au final quand même bien gavé…Goll se sentait fondre petit à petit, décrivait-il réellement un ennemi ou un boss de fin de jeu vidéo ?- Ouais en définitive, si je devais donner l’issue du combat contre lui…La valkyrie reprit espoir, les yeux brillants de hâte à la réponse finale de Salomon. Le roi, serra la mâchoire, un œil clos tout en se grattant la tête, perdu dans ses pensées, il conclut enfin son petit monologue.- Il faudra que je prenne une bouteille un peu plus grosse cette fois ci.Elle écarquilla les yeux sous le choc de cette révélation, la bouche légèrement entrouverte, la déclaration de Salomon l’avait frappée comme un vrai coup de tonnerre. L’humain ne put s’empêcher d’éclater de rire en voyant la réaction de la valkyrie. Il fit quelques pas, s’éloignant d’elle et fit un signe de la main sans se retourner en guise d’au revoir.- Ne t’inquiète pas petite ! Je fais parfaitement confiance au combattant qui va l’affronter !La demoiselle soupira, Salomon était un homme mystérieux. Il était évident qu’il possédait toute l’apparence et toute la prestance d’un roi, sûr de lui, confiant. On lui attribuait bien volontiers les qualités du jeune lion encore fougueux comme la sagesse du vieux singe ; pourtant une impression permanente semblait se dégager de l’individu. Il était imprévisible, inquiétant, on aurait pu croire qu’il incarnait lui même cette image de pomme, cet interdit. Il semblait en permanence en possessions de quelconques connaissances et capacités que personne ne devrait ne serait-ce qu’apercevoir. On avait autant envie de suivre cet homme aveuglément que de le fuir, l’avoir à ses côtés était rassurant, cependant il incarnait cette prestance que tous les grands hommes possédaient ; On préférait le savoir allié qu’ennemi, pourtant le savoir à côté de nous faisait craindre sa présence, le savoir notre ennemi aurait presque été plus rassurant que le voir à nos côtés : mourir de sa main aurait été de sûr plus rapide et moins angoissant. Se faire capturer par les fidèles de Belial était bien plus terrifiant mais bien moins oppressant.Goll reprit sa marche en direction de la chambre du prochain combattant. De l’autre côté de l’arène, les dieux se félicitaient de leur victoire sans grande conviction. La réunion habituelle avait lieu, Zeus, en bout de table discutait de la suite des événements.- Personne ici n’est étonné de la victoire d’Hastur je suppose ? Je dois bien avouer que je ne l’aurais pas imaginé autant en difficulté lors d’un combat.Thot arborait quelques bandages au niveau de la tête, encore quelques peu marqué par son affrontement passé, le dieu scribe continuait d’écrire le fil de la discussion pour garder des traces de cette dernière. Sa plume grattant le papier, il se mit à parler en même temps.- Il était compliqué de considérer son adversaire comme réellement humain après tout… Et soyons honnêtes, affronter l’amour de sa vie ne doit pas être chose aisée.Zeus semblait plutôt dubitatif face à cette déclaration. Thot soupira avant de ponctuer, l’air railleur.- Oui, ça on le sait quand on est fidèle à sa partenaire seigneur Zeus.Le vieillard émit un léger « peuh » amusé avant de continuer la réunion, observant les quelques dieux présents autour de la table ; aucune des déesses anciennes ne s’était montrée, les deux démons non plus. En réalité les seuls personnes présentes étaient ses fils, le dieu serpentaire, Thot et Sun Wukong. De toute manière, il était dur de savoir si Sun Wukong était effectivement présent, il pouvait s’agir d’un de ses clones, ce dernier n’était pas mentalement présent puisqu’il semblait jouer sur une console portable ; Zeus soupira.- Bon, pouvons-nous nous accorder sur une chose. Que Belial gagne ou perde cet affrontement, nous n’en tireront que du positif.L’assemblée entière hocha la tête. Le dieu médecin serra légèrement son sceptre orné d’un serpent avant de se hisser et de prendre la parole.- Je ne peux qu’agréer, honnêtement, je préférerais même que ce dernier soit défait. Chaque guerre l’impliquant amène aux pires atrocités, en tant que médecin, j’ai du soigner certaines choses tout bonnement abominables, inexplicables et surtout… Inexcusables. Le bloquer à Helheim n’y change rien, même Beelzebuth semble en difficulté lorsqu’il s’agit de le gouverner !- Et bam ! Top un bébé !Silence dans l’assistance, tout le monde observait le singe, pieds posés sur la grande table, bras levé, l’air triomphant ; il rabaissa le bras avant de reprendre sa partie, comme si rien ne s’était jamais passé. Zeus se retourna vers Ares.- As-tu quelque chose à ajouter, après tout Belial a été un des anges guerriers que tu diriges encore aujourd’hui.Le dieu de la guerre sembla quelque peu hésitant avant de se décider à prendre la parole.- Je ne sais pas si vous avez déjà lu mon rapport de l’époque ou si vous vous en souvenez… Permettez moi de vous rafraîchir la mémoire. Lors d’une guerre contre les démons d’Helheim, il y a plusieurs millénaires déjà, une jeune recrue m’avait été apportée pour ses excellents résultats ; en réalité dès sa première bataille il se voyait déjà à la tête d’une escouade de plusieurs hommes. Si seulement j’avais su à l’époque, je l’aurais tué de mes mains. Belial ne se démarquait pas réellement par sa force mais plus par son sang froid et sa capacité exceptionnelle à écouter les ordres à la lettre. Je sais que dit comme ça, ça paraît étrange, mais vous comprendrez bien assez vite. Il avait lui même choisi les hommes qui l’accompagneraient, et pour être honnête, il avait choisi les plus mauvais membres de la garnison, les plus flemmards, les plus insubordonnés. On avait gagné cette bataille malgré de lourdes pertes, la partie de l’armée avec qui il était affilié avait malheureusement été massacrée.Le singe bailla avant de couper Ares dans son récit, désintéressé.- Alors quoi, c’est un mec qu’a vu ses potes mourir et qu’a vrillé c’est ça ? On en voit des tas des types dans son genre, je vois pas pourquoi on en fait tout un plat.Ares secoua la tête, nullement dérangé par l’intervention du dieu simiesque.- Non, c’est bien pire. Une partie des soldats m’était revenue, ils étaient tous terrifiés et ne savaient pas quoi faire, tous me disaient que Belial était devenu fou. Alors je me suis rendu sur les lieux ; ça empestait la mort, mais ce qui m’étonnait, c’était les corps que je retrouvais, les anges comme les démons semblaient ne pas s’être battus avec des armes. Au début je voyais quelques traces de morsures et quelques écorchures, bientôt des morceaux littéralement arraché à coup de crocs ou à la force des bras. Et au bout d’un moment, après avoir piaffé dans des petites mares de sang, j’ai du lever la tête pour le voir, c’était littéralement un ange de la mort. Il était là, parfaitement calme, assit sur un tas de corps mutilés, certains à moitié bouffés, il me fixait, assit en tailleur, en train de croquer dans une aile blanche couverte de sang. Ses yeux étaient complètement morts, il se contentait de mastiquer. J’ai bien du me résoudre à lui demander ce qu’il se passait ici, et c’est là que j’ai compris. Cet ange serait une des plus grosses épines dans le pied du Valhalla, mais je ne pouvais me résoudre à le tuer, nous devions le juger. Quand je lui ai demandé la raison derrière cette folie, il m’avait répondu avec le plus grand naturel et calme possible qu’il avait choisi les pires soldats de cette armée pour les punir lui même d’avoir de si mauvais résultats ou d’être aussi insubordonnés. Au début je me suis dit qu’il était devenu fou, puis j’ai compris que Belial sortait de toutes les descriptions qu’on pouvait faire de la folie, il était parfaitement sensé, mais à sa manière. Après quelques instants, toujours en train de manger l’aile d’un de ses camarades, il a juste relancé la discussion en me disant : « La raison principale, c’est que je me suis toujours demandé quel goût avaient les ailes des anges, pas toi ? ». Et il termina son repas comme si de rien n’était, jamais je n’aurais imaginé être capable d’avoir peur d’un visage aussi beau et pur.Asclépios se releva à son tour, puis, disposa quelques documents sur le bureau, tous des rapports.- Belial est intelligent, il avait attendu toute sa vie pour cette opportunité, mais l’odeur du sang, la vue de la chair à vif auront trop éveillé son appétit. Regardez les rapports, survivants comme morts. Premier cas, trente huit morsures. Deuxième cas, deux morsures seulement mais la moitié du bras arraché à coup de dents. Troisième cas, vingt-trois… Quatrième cas, onze et deux doigts en moins… Cinquième cas, aucune morsure mais les ailes arrachées et entièrement dévorée… Je suis formel, l’idéal serait sa mort.Zeus se gratta la tête, quelque peu embêté par ces histoires et ces rapports, les lois du Valhalla interdisaient des peines capitales, pour cette raison Belial avait été envoyé là ou était sa place, au fin fond d’Helheim, sous la surveillance de feu Hades. Zeus soupira et se releva, mettant fin à cette discussion, il fallait désormais prévenir l’enfant terrible du début de son tour. L’ancien observa les papiers qui lui avaient été transmis avant de se retourner vers Hermes.- Hermes… Peux-tu contacter la Valkyrie et lui demander si elle est vraiment sûre de la victoire de cet humain ?- Bien sûr seigneur Zeus, mais pourquoi cela ?Le regard du plus vieux s’assombrit avant de se plonger dans les yeux de son fils.- Il veut affronter une armée entière… En réalité non, le mot qu’il a employé est « dévorer ».Hermes fit un léger rictus avant d’envoyer un message à Goll, espérant une réponse concise de la part de cette dernière. Tout le monde avait à gagner quant à la disparition d’un tel fléau, et le Ragnarok était le seul moyen de réussir à avoir raison de lui, il en était parfaitement conscient. Le dieu messager observa la réponse avant de s’adresser à nouveau au vieillard.- Elle accepte d’envoyer une armée face à lui en plus du combattantZeus soupira, il savait très bien ce que voulaient dire ces choix, il y avait de fortes chances pour qu’aucun combattant de cette armée ne revienne vivant de ce combat, et si certains y survivaient, à jamais ils seraient hantés par le spectre de ce monstre.La valkyrie mit en veille son téléphone avant de le ranger dans sa poche, continuant son avancée en direction de la nouvelle chambre. Elle aperçut au loin une silhouette familière et s’approcha naturellement.- Bonjour Gunnr, encore en train de monter la garde ?Assise en tailleur devant la porte, une demoiselle au visage affublé de diverse peintures de guerre, arborant un képi vissé sur ses cheveux blonds parfaitement tressés leva les yeux vers sa sœur avant de se relever. Une fois debout, elle fut contrainte de baisser la tête pour mieux observer son aînée. Gunnr était tout bonnement colossale, grande et athlétique. Sa posture de garçon manqué la rendait encore plus androgyne qu’elle ne l’était déjà, elle croisa les bras au moment de répondre à Goll.- Exact, il a dit ne pas vouloir être dérangé.- Laisse moi deviner, Diogène un peu trop ivre et envahissant.- Diogène un peu trop ivre et envahissant…- Ouais, j’aurais pas du mettre sa chambre à côté, je crois qu’il cuve encore, on devrait être tranquilles un certain moment.La guerrière sourit légèrement, amusée par le commentaire de sa grande soeur. Le regard concerné, elle la regarda quelques instants avant de poser une question- C’est à nous n’est-ce pas ?- Oui Gunnr.La grande dame se mordit légèrement la lèvre inférieur, anxieuse. Après quelques gestes faussement assurés elle ne put se contenir plus longtemps, et, la voix tremblotante dit à sa sœur.- J’ai peur de mourir… Je sais que je ne devrais pas, que je suis la valkyrie guerrière, mais je n’ai jamais vu une seule guerre sensée, une seule guerre nécessaire, une seule guerre ou les gens sont heureux, j’ai juste peur d’en vivre une à nouveau, de me retrouver à nouveau couverte de sang et de tripes ; de toquer à la porte des mères et des veuves. Elles savent très bien ce que ça veut dire, il n’est pas là, mais elles me supplient quand même… Et moi je peux à peine dire que jamais le corps n’a été retrouvé.Goll, les yeux toujours plantés dans ceux de sa sœur eut un sourire particulièrement doux et nostalgique, cette dernière lui faisait énormément penser à Thrud. La jeune cheffe répondit simplement.- Vous affrontez sans doute un des combattants les plus terrifiant, c’est normal d’avoir peur. Mais tu sais tout comme moi que ce que tu supportes moins que cette peur, c’est la lâcheté.Gunnr reprit un visage plus sérieux avant de respirer profondément, elle ouvrit la porte. Au centre de la pièce, un homme inconnu se reposait sur son lit, ce dernier écoutait de vieilles chansons en lisant un livre, l’air distrait. Sa chambre était tout ce qu’il y avait de plus classique, un lit fait au carré, un vieux tourne disque, quelques livres, un nécessaire de toilette. Une chambre parfaitement militaire et banale. Gunnr s’avança et l’interpella.- Pierre, c’est notre tour.L’homme se releva, il était noir de peau, l’air souriant et calme, il mit une cigarette entre ses lèvres avant d’allumer cette dernière. Il se gratta un peu la tête avant de se décider à prendre la parole, l’air un peu groggy.- Désolé d’encore poser la question Goll, mais t’es sûre que c’est une bonne idée de m’avoir choisi ?- On ne peut plus sûre Pierre. Je connais ton histoire, j’ai lu les rapports et tu es le profil idéal pour ce combat !- Pourtant des héros de guerre il y en a beaucoup, je suis un nom parmi tant d’autres, un parfait inconnu.- Tu sauras, mon cher que le vrai héroïsme ne se mesure pas en acte grandiloquents mais en petits actes quotidiens, en ça, tu es excellent.Le jeune homme siffla, impressionné par l’éloquence de sa désormais supérieure. Pierre Ndiaye de son nom était quelqu’un tout ce qu’il y a de plus banal. Un prénom français populaire, un nom de famille sénégalais populaire, un physique entretenu mais sans grande prétention, un air rêveur et un visage qui inspirait la sympathie, tout chez lui était avenant, ses gestes doux et calmes, son flegme naturel. Enfilant les derniers détails de son attirail de soldat il souffla un coup en regardant le plafond, Goll le regarda quelques instants.- As-tu peur ?- Si je n’avais pas peur, je ne serais pas humain.Une réponse simple pour un homme simple, il sourit simplement à la demoiselle avant d’emboîter le pas, droit comme un militaire, il se dirigeait vers l’arène.Du côté des dieux, ces derniers étaient face à la porte du démon. Hermes se décida à toquer, attendant un quelconque signe de vie. Rien, après quelques instant à toquer à nouveau, une voix se fit entendre, celle d’Asmodeus.- Oui bah deux minutes on récupère une apparence acceptable pour éviter de vous traumatiser, vous pourriez au moins nous remercier !Hermes répondit par un soupir, les deux démons étaient toujours fourrés ensembles, on se foutait très bien de leurs activités, et de toute manières, ces dernières ne les regardaient qu’eux. Belial finit par ouvrir la porte, son apparence avait quelque peu changé. Le démon était toujours aussi beau, ses cheveux légèrement dorés étaient en pagaille, son nez parfaitement droit et long venait trancher son visage. Contrairement à la première fois, le démon semblait nettement plus musclé. il sourit gentiment à ses locuteurs.- Vous avez préparé une armée pour me contenter n’est-ce pas ?Hermes et Zeus acquiescèrent en silence. Le démon se trouvait particulièrement ravi par cette annonce, le dernier massacre auquel il avait pris part remontait à bien longtemps, il se retourna vers Asmodeus, l’air contenté.- Te rends-tu compte Asmodeus ? Tant de repas, tant de restes, tant de saveurs et de cris ! Pour une fois que l’humanité excelle en quelque chose, je vais pouvoir en profiter !Le monstre à l’apparence d’ange parlait du massacre de nombre de vies comme il parlait d’un feu d’artifice, beau, chatoyant et plein de panache. Couvert par une simple toge blanche, le démon emboîta le pas vers l’arène, fier comme un prince. Hermes par curiosité ne put s’empêcher de lui poser une question- Messire Belial, pardonnez ma curiosité, d’ordinaire vous arborez avec fierté diverses peaux en tout genre, parfois encore sanguinolentes. Pourquoi avoir opté cette fois ci pour une simple toge blanche ?- Hermes, tu es une personne de goût, et je te sais intelligent. Tu te doutes bien que c’est une manière de tromper l’ennemi, il faut paraître doux comme un agneau, inoffensif ! As-tu seulement déjà observé et profité de la terreur dans le regard d’une brebis se faisant dévorer par un membre de son espèce ?- Non, je dois avouer ne jamais l’avoir vu.- Eh bien il y a un début à tout, tâche de bien observer cette petite fête !Toujours aussi satisfait, le démon voyait la lumière commencer à frapper son visage, il était arrivé devant l’entrée de l’arène, sans hésiter plus longtemps, il posa un pied sur la terre ferme. Il observa quelques instant le décor qui venait se dérouler sous ses yeux, le démon fit une moue en applaudissant légèrement. - Eh bien chapeau, ça c’est un champ de bataille ou je ne m’y connais pas.De longues tranchées avaient été creusées dans l’arène, la terre était sèche et aride en plus d’être rouge, on comprenait assez naturellement que ce paysage résultait du mélange des guerres humaines et des paysages désolés d’Helheim. Belial parfaitement dans son élément observait toute la place, joyeux de voir que toutes ses demandes avaient été respectées, le démon remit ses cheveux en place avant de s’avancer vers le centre de l’arène, excité par le massacre qui allait venir- Ah, j’ai hâte !
----- CHAPTER BREAK -----
Du côté de l’humanité, l’atmosphère était au joyeuses retrouvailles, on serrait chaleureusement les mains, les accolades étaient légions, les soldats souriaients. Après bon nombre d’années sans s’être revus, ceux qui avaient partagé les derniers instants de leur vie tous ensembles se retrouvaient dans la mort, affublés des mêmes manteaux gris bleus et couverts par les mêmes casques. De nombreux petits groupes s’étaient formés, certains préparaient déjà leurs campements, d’autres révisaient et inspectaient l’état de leur équipement. Pierre retourna son fusil et le planta non sans mal dans le sol aride qui constituait la majorité de l’arène, il observa un petit groupe qui s’approchait de lui, souriants et joyeux ; l’humain retira son casque en les saluant.- Marcel ! André ! Louis ! Comment vous allez les gars ?Le plus bourru du groupe, Marcel fumait un cigare qui frisait son épaisse moustache, remettant son casque correctement en place, il s’appuyait à l’aide de ses deux mains caleuses sur son fusil. L’homme retira son havane et répondit dans un léger sourire.- Difficile d’aller mal quand on est morts ! Ça fait plaisir de te revoir vieux brigand.Les deux autres jeunes hommes, un peu plus pâles se ressemblaient à s’y méprendre, Louis et André n’étaient cependant pas jumeaux, l’aîné recoiffait tranquillement sa tignasse à l’aide d’un peigne qu’il venait de tremper dans de la cire. Rangeant son attirail dans ses énormes poches, il serra la main de son ami nouvellement venu.- Si j’avais pu passer l’éternité sans avoir à retourner dans cet enfer, j’aurais pas dit non, mais te faire faux bond m’aurait un peu gêné.Se grattant légèrement l’arrière de la tête, embarrassé, Louis, le plus jeune s’empressa de conclure la phrase de son frère.- Je pense que c’est un peu le cas de tout le monde ici, on savait qu’un copain allait se battre, on a aussi notre honneur de soldat à protéger vois-tu, on allait pas refuser l’appel du drapeau !Amusé, le sénégalais sortit son paquet de cigarette et mettait un des tubes entre ses lèvres, Marcel rapprocha son briquet pour l’aider à allumer. Après quelques instants à admirer les volutes de fumées qui dansaient dans l’air, Pierre répondit.- Vous savez, rien ne vous obligeait à venir. A l’époque on se battait pour notre survie, pour nos familles, certains pour avoir la nationalité. On a plus rien à prouver à personne.Les trois autres compères, un bras croisés et les deux autres mains sur les hanches échangèrent quelques regards avant de sourire et d’éclater de rire à tour de rôle.- Oh le frimeur ! On va t’apprendre à rouler des mécaniques, on a rien à prouver certes, mais on se battra quand même. Tu crois quand même pas que tu vas t’attirer toute la gloire de cette victoire mon salaud ?Joyeusement, chaque membre du petit groupe s’amusait à bousculer un peu leur compagnon pour relâcher un peu les esprits. Pierre malgré son amusement et sa joie ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter, il le savait, la plus part de ces hommes mourraient aujourd’hui et il était le seul à avoir une valkyrie et un volund qui pouvait potentiellement le tirer d’affaire. Prenant son courage à deux mains, il se mordit les lèvres.- Vous trois, vous savez que la plus part d’entre nous ne reviendra pas de cet endroit, que quasiment tout le plan est basé sur moi alors pourquoi vous !…Louis émit un léger « tss » agacé avant de répondre plus ou moins sèchement.- Mais boucle-la un peu nom de dieu. Tu te souviens des risques et du bordel qu’on a semé à l’époque ? C’était hors de question qu’on te laisse tomber ici.Pierre termina sa cigarette avant de la jeter par terre, il baissa la tête en rigolant légèrement, écrasant le mégot au sol.- Ouais…De l’autre côté de la gigantesque arène, Belial s’était naturellement assit à même le sol, le démon observait les humains s’agiter au loin, il aurait pu désobéir, aller directement les attaquer, prendre l’initiative. Après tout, il n’était obligé de respecter aucune règle, pas même celle du top départ. Cependant, le démon n’en fit rien, il demeurait ainsi, à patienter tout tranquillement en admirant les quelques fourmis humanoïdes grouiller dans tous les sens.Heimdall saisit son cor et prit la parole, si les humains et le démon n’avaient pas réagi le moins du monde ni fait une entrée triomphale, ils méritaient d’être présentés envers et contre tout.- Du côté de l’humanité ! De toute origines, de toute histoires, les morts de ce que les humains appellent la grande guerre ! Le bataillon des soldats inconnus !Bon nombre des participants à la grande bataille levèrent leurs tasses en acier cabossé pour saluer la foule et les spectateurs. Heimdall poursuivait sa présentation.- Du côté des dieux ! Est-il réellement pertinent ou même acceptable de le qualifier comme un des nôtres ?! L’être le plus vil, le plus épris du vice que notre histoire ait connue ! Trahison, meurtre, mensonge, crime de masse, cannibalisme, tortures en tout genre ! Le démon le plus dangereux du Valhalla ! Belial !Les huées et cris de colère avaient surpassé de loin les acclamations et autres applaudissement. Enchanté par cette délicate attention, Belial se leva, dans toute sa dignité et sa splendeur. Le démon à l’apparence angélique fit quelques grands gestes et révérences résultant en des huées encore plus fortes. La haine du public, la colère des dieux, la peur des humains, Belial respirait le tout à plein poumons, il se permit même d’applaudir légèrement comme pour remercier ce qu’il considérait comme un éloge de la part de Heimdall et des acclamations de la part de la foule. Le démon fit signe au commentateur de descendre à son niveau, il voulait prendre la parole.Zeus Depuis le haut des gradins ne put s’empêcher d’afficher un rictus dégoûté, il était lui même exubérant et un showman invétéré, mais, dans le cas de Belial, c’était presque maladif.- ça y’est, il commence…Heimdall n’avait pas le luxe de refuser cette demande, le démon aurait pu le tuer depuis le sol et ce, sans même s’inquiéter des conséquences, non pas car il n’y en n’aurait pas mais seulement car ces dernières semblaient peu intéressantes. Descendant son petit véhicule, Heimdall se retrouva au niveau de Belial qui prit simplement son cor avant de lui tapoter amicalement le sommet de la tête pour le remercier.- Mesdames et messieurs ! Dieux et déesses, humains et humaines ! Permettez moi de vous remercier de votre présence pour ce petit spectacle, mais permettez moi également de remercier vos huées ! À mes chers futurs ennemis, je n’ai pas grand-chose à vous dire autre que cette fameuse expression : Que le meilleur gagne !Déjà certains membre du public remettaient en cause leur jugement et leurs actions à l’encontre de Belial, déjà certains soldats relâchaient légèrement leur garde, après tout ; ce démon n’avait ni l’apparence ni le comportement du monstre assoiffé de sang qu’on leur avait annoncé un petit peu plus tôt. Après un grand sourire sincère, Belial reprit son petit discours en levant le doigt au ciel, comme frappé par une idée soudaine.- Oh ! Excusez moi par ailleurs ! Cette arène me semble un peu trop triste, j’ai donc une petite idée qui saura même convaincre les plus dubitatifs d’entre nous. Vous savez ce qui rend un spectacle toujours plus intéressant ?…Sentant la foule suspendue à ses lèvres pulpeuses, le démon dans un petit sourire narquois répondit tout bas.- C’est l’immersion.Belial leva le bras une nouvelle fois et claqua des doigts. L’arène entière changea d’apparence, des démons et autres monstres infernaux erraient au milieu du terrain, des centaines d’âmes torturées se faisaient attaquer et dévorer. Belial se contentait de commenter la scène qui se déroulait sous les yeux du publique dans un certain lyrisme, comme si il guidait un groupe de touristes au travers d’un musée.- J’aime beaucoup les créations de l’humain nommé Jérome Bosch ! Je me suis un peu inspiré de ses idées mais aussi du vrai hellheim. Par exemple au loin, vous pouvez voir une paire d’oreilles géantes reliées par une flèche, elles écrasent quelques malheureux. Des flammes gigantesques dévorent le terrain, l’eau est une vraie boue noire, certains monstres difformes ont des membres qui sont des instruments de musique, profitez de leur cacophonie.Puis, après un dernier sourire, Belial ponctua son récit.- Evidemment, je me suis aussi inspiré de vos créations, vous les humains ! Quelques barbelés, les masques à gaz déchirés, les cadavres estropiés et déformés tant par les shrapnels que par les mortiers ! Franchement, même en tant que démon, je ne peux que vous applaudir mes chers, dans le palmarès de l’horreur, vous êtes maîtres !Dans les gradins, Goll serrait les poings, elle hésitait à intervenir, l’attaque de Belial était on ne peut plus basse, ce dernier essayait déjà de ruiner le moral ennemi, en plus de ça, il était en train de se repaître de la peur qui ressurgissait au fond de quelques soldats. Au moment ou la valkyrie s’apprêtait à se lever pour protester, une nouvelle voix se leva depuis le haut de l’arène.- Dépêche toi d’aller te battre foutu démon avant de finir là dedans !Un énorme bidon vide s’écrasa au pieds du démon. Ce dernier releva la tête avant de sourire, l’air aussi furieux que joyeux.- Salomon !L’humain rit avant de faire un petit geste d’adieu, il se retira sans hésiter plus longtemps. La foule ne put se retenir, de nombreux rire se firent entendre, causant la colère du démon qui serrait les poings, non pas à cause de l’humiliation, mais parce que le son de gens joyeux et amusés lui était insupportable.Heimdall repartit rejoindre le haut de l’arène dans son petit véhicule volant, inquiet de savoir ce que le démon aurait pu faire dans un accès de colère. Il ne fallait pas attendre et sonner le début de la bataille. Le petit dieu nordique se décida finalement.- Que le sixième combat de ce ragnarok… Commence !Le demon ne bougea pas, il observa une première équipe de nombreux soldat lui foncer droit dessus en hurlant, certains tiraient, d’autres, plus décidés allait sans doute essayer de le tuer à coup de baïonettes. Alors qu’une balle arrivait au niveau du démon ce dernier fit une simple pichenette qui renvoya cette dernière en plein coeur du soldat qui avait eu le malheur de la tirer. Déjà le sourire du démon grandissait légèrement, un premier mort, les prémices des centaines d’autres qui allaient suivre.- Ô chers humains ! De combien d’homme est constituée votre armée ?!Un soldat, plus téméraire que les autres rugit au moment d’essayer de planter la lame attachée au bout de son fusil dans la chair démoniaque.- Nous sommes dix mille ! Peut-être même plus ! Et nous aurons raison de toi !Le démon prit le canon de l’arme dans une de ses mains et le broya à la simple force de sa poigne avant de regarder le pauvre humain qui se débattait, la peur gagnant progressivement son regard.- Eh bien vous êtes déjà tout ça moins deux !Sur ces mots, le visage et la tête du démon se mirent à se distordre, son visage semblait fondre, sa mâchoire s’ouvrait et se disloquait progressivement dans un angle tout sauf naturel. La tête gigantesque à la bouche béante goba la tête du soldat qui tomba raide, mort sur le coup, le démon recracha quelques touffes de cheveux. Le corps inanimé encore entre les mains, Belial fourra sa main dans les entrailles encore bouillantes, et dans un gémissement de plaisir non dissimulé serra la colonne vertébrale qu’il venait d’atteindre. Les bruits de gargouillis immondes, la force herculéenne du monstre et son plaisir non dissimulé à profaner un cadavre de la sorte avait stoppé nette la course des soldats qui venaient assaillir l’ange déchu. L’individu tira de toutes ses forces sur la colonne qu’il venait d’atteindre, balançant ses quelques mèches blondes à cause de l’à-coup, le reste du corps, un mélange de purée organique et informe retomba sur le sol mollement. Le démon admira légèrement sa trouvaille avec un air sérieux et la balança légèrement sur le côté, elle était devenue une épée entièrement blanche. Belial sourit à nouveau et pointa sa lame en direction du groupe qui se trouvait face à lui, ses cheveux d’ors étaient déjà tâchés par le sang des hommes, bientôt sa toge blanche changerait elle aussi de couleur. Ses yeux rouges scintillaient autant que son sourire éclatait, sur un ton enjoué, il commanda à ses ennemis.- Eh bien maintenant, allons-y !Un simple mouvement latéral trancha l’escouade entière qui avait foncé sur le démon, les corps tombaient comme des pommes trop mûres, certains avaient perdu un bras, d’autres étaient simplement blessés. Il fallait sonner la retraite, Belial ne les poursuivit pas, il se contenta de sourire davantage. Dans ce no man’s land nouvellement créé, au beau milieu du champ de bataille boueux ou quelques abominations venaient dévorer les cadavres encore frais, quelques bêtes poursuivaient les survivants encore en fuite. Le démon s’avança, agrippa un des monstres qui couinait de douleur et de peur sous le regard sadique du vrai monstre de ce champ de bataille ; sans hésiter plus longtemps, Belial tua la bête de sang froid avant de soulever son grotesque cadavre, il le balança un peu plus loin.Terrifiés, les humains ne pouvaient qu’observer ce que le démon était en train de faire, bon nombre d’entre eux tremblaient déjà.- Bordel de merde… Affronter les boches c’était déjà quelque chose, mais au moins on les savait a peu près humains…Plus loin, il empilait les cadavres et les morceaux, uns à uns, il croquait de temps à autres dans un morceau qu’il trouvait, jugeant nonchalamment la qualité de ce qu’il goûtait.- Hmmm, la peau un peu trop dure pour celui là, pas assez de gras en plus de ça…Un nouveau corps sur la pile, un petit monticule gonflait déjà, Belial se hissa en haut de sa petite colline de chair et patienta, en paix total avec son être et ses atrocités. On pouvait le sentir en pleine réflexion, non pas pour une stratégie mais pour profiter le plus possible de ce qu’il considérait comme un joyeux événement. Le démon se murmurait à lui même- ça serait dommage de déjà aller dans leurs tranchées, ils ont encore espoir de fuir, si je gâche ça dès le début cette chasse n’aura plus aucun plaisir. Je pourrais peut-être en violer un ou deux pendant que j’y suis… Les cadavres sont encore chauds, c’est plutôt plaisant.Après un instant de réflexion, le démon eut un eurêka.- Oh mieux encore, je vais m’économiser les plus beaux morceaux et je les donnerai à Asmodeus ! Il pourra me faire des trucs incroyables avec, j’ai hâte !Il reprit, sa réflexion, un peu plus bas.- Bon toujours est-il que maintenant ils veulent plus sortir, va falloir que je les déloge.Belial se releva et descendit de son perchoir, le démon prit quelques fusils qu’il planta autour de lui, une arme encore en main, un malheureux avait sorti sa tête pour voir ce que le démon préparait. Les compagnons de l’humain virent la petite gerbe de sang gicler avant que son corps s’écroule au beau milieu de la tranchée.- Merde… Regroupez les blessés et amenez les vers l’arrière ! L’ennemi nous tire dessus !Au moment de se retourner, le supérieur hiérarchique vit un soldat tomber sur les fesses, pointant le ciel du doigt avec un regard horrifié.- Il attaque !Un gigantesque cadavre de bête leur fonçait droit dessus, Belial s’amusait à leur envoyer quelques corps, un des monstres s’écrasa aux abords d’une tranchée, le soldat s’inquiétait de savoir le monstre encore en vie, en levant la tête, ils comprirent : l’enfer leur était venu.Du ventre de l’abomination, des têtes venaient rouler les unes après les autres, agglutinées comme des œufs de crapauds, la grappe de visages humains avait été fourrée de force à l’intérieur du cadavre de la bestiole. Certains soldats sentaient la rage les gagner tandis que d’autres vomissaient leurs entrailles à la vue du spectacle. Ils n’avaient pas le temps de réagir, un deuxième cadavre colossal leur parvenait à nouveau, hors d’eux, plusieurs hommes accouraient vers le corps de la bête pour en extirper les potentiels restes de leurs compagnons. Le plus avisé hurla.- C’est un piège ne vous en approchez pas !…A peine sa phrase terminée, les soldats virent les grenades dégoupillés de leurs compagnons à l’intérieur des entrailles de la bête, l’explosion survint, la première rangée fut décimée par le choc, la deuxième brûlée par les flammes, la troisième projetée par le souffle. Les plus chanceux s’en sortaient avec seulement quelques contusions, les moins chanceux étaient morts sur le coup, criblés des fragments d’os du monstre qui avait explosé.- Le fils de pute…Belial s’avançait peu à peu, rétrécissant progressivement l’écart entre lui et les humains, l’ange déchu avait apposé un casque au dessus de sa tête. Il semblait amusé, comme un enfant qui jouait à faire la guerre avec ses copains d’école.Pierre observait de loin le massacre du monstre qu’il était censé abattre ; ses sentiments se mélangeaient dans une mixture infâme, le dégoût le gagnait, d’autres fois la colère prenait le dessus, mais le plus souvent, c’était la peur qui venait le saisir, lui comme tous les soldats. Les percées et autres assauts suicide étaient bien moins terrifiant que cette créature qui les narguait au loin. Voir les corps s’écrouler à cause des balles était devenue monnaie courante lors de cette guerre, les cadavres rongés par les vers, les plaies recouvertes de boue. L’esprit humain qui figeait des sourires et des rires abominables quand la raison les quittait, les nombreux cris qui appelaient à l’aide non pas leurs amantes mais leurs mères.L’humain observait ses compagnons, tous aussi bouleversé que lui. Tous hochaient la tête, ce n’était pas encore le moment d’y aller, ils n’étaient pas censés affronter le démon aussi vite ; Pierre s’agitait.- Mais putain, pourquoi suivre ce plan ! On voit bien qu’ils vont se faire massacrer, y’a aucune chance qu’on arrive à battre ce truc à la régulière.La voix de Gunnr résonnait en lui et se réverbérait aux soldats alentours, comme un cri de guerre, comme une promesse d’espoirs.- Chers soldats ! Vos sacrifices ne seront pas vains, chacune de ces morts est un drame, mais ayez foi ! Cette stratégie a été mise en place par ma sœur et Sun Tzu lui même ! Jamais ces derniers ne nous auront trahis ou fait faux bonds ! Levez les armes, préparez vous, que chaque drame vous rende plus forts !Un cri résonna autour du soldat, puis se transmis comme une fièvre, l’engouement de la foule prenait le pas sur la raison des hommes, il n’était plus question de bonnes manières, plus question d’être soi même. Il fallait simplement tuer ce qui se trouvait face à eux, guérir le monde de cette peste.Un nouveau bataillon se regroupa et fonça en hurlant à pleins poumons sur le démon, certains en brandissant des sabres, certains en essayant de lui tirer dessus. Peu importe si nos cadavres étaient projetés par les mortiers, peu importe si le démon mépriserait et souillerait nos corps et notre chair. Chaque corps qui tombait hurlait au démon toute sa rage et sa haine à son encontre. Chacun des hommes se présentait, pour que chaque poids d’un nom tombé au combat affecte le démon, qu’il s’en délecte ou non. Chaque poids des lettres de sang qui écrivaient cette sombre histoire alourdissait l’âme des survivants, l’humanité devait vaincre.- Je m’appelle Paul !- Bernard, fils de pute !- Dimitri ! Crève !- Alphonse ! Foutue charogne !- Je suis Georges !- Maurice !- Emile aura raison de toi !Pierre ne pouvait s’empêcher de sentir les larmes lui monter, aucun de ces hommes ne devait mourir, aucun de ces dix mille humains n’aurait du répondre à cet appel, pourtant… Ils étaient, là, ils étaient venus ! La majorité ne le connaissait même pas, la plus part des soldats n’étaient même pas au courant de qui tenait le volund, peut-être était-il déjà mort, mais peu importe.Les cris de rage et de motivation retentissaient jusqu’au tréfonds des arènes du Valhalla. Plus aucun nom n’était audible, un simple cri bestial avait retentit au plus profond des âmes humaines et divine, un simple mots eut été entendu dans cet affreuse cacophonie.« Humains. »Oui, ils l’étaient tous, à travers leurs joies, leurs peines, leurs désespoirs, leurs colères. Belial massacrait ces pauvres petits noms les uns après les autres dans une joie qu’il n’essayait même pas de cacher ou de feindre, on l’entendait répondre à chaque appel par un numéro, le numéro des humains qu’il avait tué de ses propres mains, sentant leur vie doucement s’échapper de leur corps.- Troisième ! Quatrième ! Cinquième !Après de longues minutes, sans que la marée humaine ne semble se tarir, le démon atteignait déjà plusieurs centaines de morts, pourtant pas un seul, pas une âme, pas un soldat ne voulait faiblir. Il était Belial, le démon de la colère, l’ange de la guerre ; personne ne connaissait effectivement ses capacités, personne ne connaissait son passé, tout ce qu’on savait, c’est que l’horreur était sa passion et que jamais on ne le pardonnerait.Le monstre était recouvert de sang et d’entrailles en tout genre, il avait déchiré sa toge. Complètement nu, brandissant des armes de fortunes, croquant dans des soldats encore vivants, il sentait le nectar rouge lui radoucir la gorge. L’odeur ferreuse, celle des corps encore frais, Belial criait depuis sa montagne de cadavre qui grandissait de plus en plus.- Plus ! Plus ! Donnez m’en plus !Bientôt la montagne se faisait si grande que les soldats se retrouvaient obligés d’escalader à mains nues les corps de leurs compagnons tombés un peu plus tôt. Certains étaient dégoûtés de voir le cadavre d’un ami, d’un frère, d’un simple inconnu. D’autres encore sentaient leur haine et leur colère les consumer d’autant plus, ce démon était responsable de toutes ces morts et pourtant, pas un brin de conscience ne semblait le tourmenter ; il se nourrissait de cadavres, il se roulait dans son propre plaisir. Ses cheveux blonds viraient peu à peu au rouge, l’hémoglobine lui collait à la peau, Belial était recouvert de sang qui séchait peu à peu, le monstre depuis les gradins ne ressemblait plus qu’a un vague trait de rouge sur une montagne de corps gris. Un simple trait rouge qui pourtant prenait les vies de centaines de petits traits gris.Le spectacle rendait malade plus d’un spectateur, certains dieux méprisaient encore l’humanité, mais pour eux c’était insoutenable, comment tolérer un tel spectacle, comment y assister. Et pourtant, personne n’osait quitter l’arène, tout le monde le savait, détourner les yeux des derniers instants de ces milliers d’illustres inconnus était sans doute le pire affront qu’on pouvait faire à leur courage.Goll se mordait les doigts de toutes ses forces, la Valkyrie se balançait encore et encore, sa propre faiblesse la rendait malade, c’était elle la fautive, elle avait envoyé des milliers de pauvres malheureux à leur propre mort. Pourtant, pas un mot de ressentiment ne venait de leur bouche, pas un reproche n’avait été fait, tous avaient répondu présent, tous avaient souri au moment de rejoindre le champ de bataille.Pierre le savait, cette guerre n’était en rien celle qu’il avait connue, elle était plus désespérée, peut-être même plus horrible encore. Pourtant, aucun soldat ne s’abandonnait au désespoir, aucun n’appelait à l’aide, aucun n’espérait fuir, tous fonçaient droit à la mort la tête haute, tous criaient leurs noms avec ferveurs, puis avec le temps… Tous criaient les rêves qu’ils avaient eu de leur vivant, qu’ils fussent concrétisés ou non, les noms étaient devenus trop légers, les espoirs frappaient davantage.- Ouvrir une forge !- Devenir Maréchal ferrant !- Retrouver ma femme !- Embrasser mes gosses !- Boire un canon avec les copains !- Apprendre à lire !Belial se contentait de hurler en retour des obscénités à chaque rêve humain.- Bouffer ! Violer ! Jouir ! Massacrer ! Torturer ! Profaner !En serrant le poing, Pierre se mit à hurler de toutes ses forces au loin, détruit par sa propre incapacité à tuer le démon pour l’instant.- Te vaincre !Bientôt, à l’unisson, tous les soldats se mirent à hurler- Te vaincre !
----- CHAPTER BREAK -----
« Te battre » Ces mots hurlés par des milliers d’hommes avaient résonné du coeur de l’arène aux extrémités du Valhalla ; comme un seul homme affrontant l’horreur de ce monde et sa cruelle indifférence, la pléthore de soldat grimpait ce mont de cadavres pour tuer la dite horreur. L’Homme n’était pas seul à affronter un univers glacial, l’Homme était multiple et entrait en collision contre l’incarnation de violence et de rage la plus crasse possible.Dans la mare de sang qui coagulait et commençait à s’accrocher aux bottes, les soldats entendaient et sentaient les cadavres et leurs membres craquer, se déchirer sous le poids qui se faisait toujours plus lourd ; combien étaient morts, et combien allaient mourir à nouveau ?Au sommet de ce monument funèbre Belial demeurait, ange de malheur. Peu à peu le démon, trempé et noyé dans le plaisir et l’excitation laissait libre cours à ce qui était censé être sa vraie nature, sa vraie apparence. Dans d’affreux déchirement, sa peau encore maculée de sang semblait s’ouvrir au niveau du dos, peu à peu deux petits bubons de chair venaient percer sa chair, il s’en fichait, même en réalité cette douleur lui était un énième plaisir. Au bout d’un certain temps, des ailes commençaient à se déployer, maculées de de petits lambeaux sanguinolents. Le démon était de plus en plus brutal et violent avec chaque futur cadavre, de temps à autres on entendait hurler en contrebas.- Plaquez votre corps contre les parois !Belial dans son massacre projetait et envoyait voler morceaux de corps après morceaux de corps ; certains soldats encore en train d’escalader la montagne de chair recevaient divers organes et autres membres les gênant dans leur ascension. Certains d’entre eux, les moins chanceux voyaient cette escalade se terminer brutalement après avoir reçu un fragment de thorax en plein visage. Le dégoût se ressentait sur le visage de chaque humain qui devait se plaquer contre les restes empilés de ses compagnons, au fur et à mesure de cette course aussi insensée qu’infernale, tout devenait plus compliqué. Les corps étaient de plus en plus ensanglantés, s’accrocher devenait difficile, chaque prise poissait, au début il s’agissait de corps entiers, au fur et à mesure du temps, un morceau de main, une jambe dépassant légèrement devenaient les seuls moyens d’arriver au sommet.Il était de plus en plus difficile de différencier les soldats humains du démon qui se trouvait face à eux, tous arrivaient couverts de sang, de morceaux d’entrailles, la seule chose encore discernable chez eux, c’était leurs yeux. L’éclair dans le regard des nombreux ennemis du démon se faisait de plus en plus terrifiant, les sourcils arqués étaient prêts à déchirer le visage de chaque figure ; même la face recouverte de boue noire et de sang bruni était incapable de l’éteindre, ce feu, ce feu de haine et de détermination. Tout brûlait en eux, leur coeur, leur colère, leur désir de venir à bout de ce monstre ; leurs orbites plongées au fond de leurs visages brillaient comme des braseros, à peine une torche semblait s’éteindre qu’un nouveau combattant saisissait à pleines mains les flammes, quitte à se brûler lui même.En contrebas, les encore milliers de soldats restant discutaient, certains même se bousculaient pour escalader cette montagne le plus vite possible, sachant pertinemment que cette ascension serait le dernière. Marcel, à côté de Pierre était assis sur une roche en admirant le ciel obscurcit par la montagne qui ne cessait de croître et par les vapeurs sanguines qui venaient rougir le paysage, l’air était lourd, l’atmosphère devenait petit à petit irrespirable, l’homme posa les yeux sur son ami.- Tu sais, après la grande guerre, y’en a eu une autre Pierre.- Ouais… Je sais, c’est comme si on était morts pour rien.- Je suis pas d’accord.Le moustachu avait rétorqué fermement, après avoir retourné ses yeux vers la montagne ; il continua son discours.- Chacune de ces vies est précieuse, et pendant la deuxième guerre, l’humain a fait encore plus d’horreurs que lors de la première. Mais tu vois ; y’a eu des gens qui en cachaient d’autres dans leurs greniers. Y’en a qui se moquaient de l’autorité, y’a eu plus d’insubordonnés qu’on en a jamais eu pendant notre guerre. Pour de plus en plus de gens, l’humain primait sur les ordres.Au bout milieu des cadavres, des corps qui étaient éjectés, les deux amis côte à côte continuaient leur discussion, peut-être pour mieux exprimer leur volonté, peut-être pour pouvoir faire abstraction du cauchemar dans le quel ils allaient sans doute mourir. Remettant une nouvelle cigarette entre ses lèvres, Marcel poursuivit son récit.- Enfin bref, tu vois… Y’a eu des héros, des gamins qui devaient pas mourir non plus, certains de quinze ans, parce qu’ils étaient pas d’accord avec toute cette merde. Y’a eu des allemands qui étaient contre leurs régimes, y’en a eu qu’on essayé envers et contre tout de sauver le plus de monde possible.Pierre admirait les corps s’entasser les uns après les autres, il observait attentivement chaque petit détail des visages endoloris, encore pris par la haine et la colère. Certains semblaient plus apaisés que d’autres, comme si leur dernière volonté avait été reconnue, comme si ce sacrifice n’était pas vain. Le soldat sentait ses mains trembler, sa mâchoire se serrer à chaque bruit lourd d’un corps qui s’écroulait au sol. Il pria son ami de poursuivre, tout en admirant le triste spectacle qui se produisait un peu plus loin ; les yeux capturés par la marre de sang qui voyait parfois quelques dents, quelques yeux flotter comme des pathétiques petit bateaux emportés par le courant qu’était la folie de ce massacre.- Et donc Marcel, qu’est ce que t’essaies de me dire ?L’autre sourit un peu tristement en inspirant la fumée de sa cigarette.- Tu vois, même si les connards de là haut te traitaient de sale nègre. Même si on s’est fait fusiller pour mutinerie et trahison. Je t’ai jamais considéré comme autre chose qu’un ami, et tu sais pourquoi ?Pierre secoua la tête, reposant son regard sur Marcel.- Parce que quand dans la marseillaise ils gueulaient « aux armes citoyens » t’avais le fusil entre les mains comme nous tous. Tu sais, y’a un couplet pour les enfants, et je trouve horrible de faire chanter ça à des gosses ; le couplet dit qu’ils retrouverons les restes de leurs aînés et qu’il n’auront aucune hésitation de les venger ou de les suivre. C’est ce qu’on fait contre ce monstre, mais moi je veux pas que des gosses me vengent. Je veux pas non plus qu’ils me suivent.Pierre observa un peu plus longtemps Marcel qui tremblotait en retirant sa cigarette de la bouche, le bourru leva la main au visage, épongea légèrement la sueur sur son front et discrètement les larmes qui lui venaient aux yeux. Marcel avait du abandonner ses enfants peu avant la guerre, un de ses fils était mort lors du conflit suivant, laissant à son tour un orphelin.- Nous venger ou nous suivre… Bougres de cons… Pourquoi faire ? Vous pensez que vos parents vous élèvent pour crever peut-être ?Il soupira légèrement avant de reprendre ses esprits et de calmer sa voix chevrotante, posant une main sur l’épaule de Pierre.- Plus tard ils ont fait une chanson pendant la deuxième guerre, dedans ils chantaient « ami si tu tombes, un ami, sort de l’ombre à ta place ». Il est pas question de nous venger, de mourir, de nous suivre, seulement de terminer un combat qui en vaut la peine… J’aurais aimé que cette chanson devienne notre hymne national.Pierre écoutait son ami, attentivement, jamais le plus âgé des deux hommes avait été aussi loquace, on lui savait seulement deux fils, une femme un peu plus jeune que lui et sa volonté à toujours laisser les plus jeunes derrière lui pour partir à leur place.- Bref, quoi qu’ils en disent, peu importe le drapeau au final. On est humains et c’est ce qui compte, ce combat, si je pars… Termine-le pour moi, pour que jamais nos enfants aient à le vivre à nouveau.L’homme se releva et jeta sa cigarette presque terminée, il fit quelques pas en direction de la montagne de corps, admira quelques temps le paysage, le sang qui coulait et se mélangeait petit à petit, perlant d’un appendice à un autre. Pierre observait cette silhouette sans rien dire, il ne pouvait rien dire ; sa voix était trop engorgée de larmes pour ne serait-ce que demander à Marcel d’y réfléchir. De toute manière, ces hommes avaient signé ce retour, ils étaient obligés d’y aller, ils le savaient. Le devoir l’emportait sur leurs sentiments, et cette fois ci, ils savaient la cause de cette guerre juste. Après quelques instants, Marcel se retourna une dernière fois pour regarder Pierre et rigoler un bon coup, son torse se levant à chacun de ses esclaffements ; il prit son paquet de cigarettes et les envoya à son acolyte.- Tiens, si tu sais pas quoi faire d’autre que me regarder avec un air de merlan crevé, tu peux bien garder mes clopes jusqu’à ce que je revienne !Pierre claqua de la langue et émit un léger « tsss » amusé en observant son aîné blaguer avec un air si détendu. Marcel se retourna et de commencer à escalader le mur de corps. La seule réponse que le soldat entendit fut la suivante :- Si tu reviens pas dans l’heure tu retrouveras le paquet vide !Marcel ne reviendra jamais. Il était monté tout en haut, avait hurlé son nom et ses rêves comme chaque homme avant lui, et il est mort anonymement, dans une violence sans égale, comme chaque homme avant lui. Marcel était un soldat inconnu, comme des centaines de milliers d’autres ; une dizaine de milliers seulement était présente durant cet affrontement, et pourtant, chaque vie qui s’éteignait sous les yeux de la foule devenait plus insupportable.Pierre prit une des cigarettes du paquet de son ami et l’alluma, la main tremblante, ses dents grinçaient, il avait un mal fou à utiliser son briquet, Gunnr apparu à ses côtés pour prendre le briquet et allumer. Pierre la remercia d’un hochement de tête.- Tes runes ne sont toujours pas activées ? J’en peux plus, je veux y aller, je m’en fous de crever, je vais devenir fou à force d’attendre. Après Marcel ça sera qui ? Louis, André ? Oh et puis on s’en fout en fait, peu importe qui c’est, ils vont encore y aller et crever pour rien c’est ça ?Gunnr hocha négativement la tête, l’air triste et abattu, la valkyrie peinait à retenir son émotion et répondit dans quelques tremblotements de voix.- Non, mes runes ne se sont toujours pas activées Pierre… On ne peut qu’attendre encore un peu plus longtemps, c’est le plan de ma sœur…L’humain enrageait, il se mordait le poing frénétiquement, assit les jambes écartées, ces dernières ne s’arrêtaient pas de trembler par l’angoisse et les milliers d’émotions et de pensées qui venaient dévorer son esprit. Attendre, encore, il ne faisait que ça, il ne faisait qu’admirer chaque mort qui survenait à cause de son inutilité, si seulement il pouvait y aller, quitte à en mourir, tant pis, le combat serait terminé et ses amis survivraient. Au fond il le savait, il ne devait pas y aller, jamais il n’aurait été pardonné, jamais il n’aurait pu accepter de laisser ces milliers de vies sacrifiées partir en vain, alors Pierre attendait, inlassablement. De temps en temps il sentait quelques vêtements bruisser contre lui, voyait des silhouettes se diriger elles aussi droit dans la gueule béante de l’enfer. Le gigantesque cairn de cadavre menaçait petit à petit de s’écrouler, le sang qui ruisselait, les corps qui s’écrasaient sous le poids toujours plus lourd, la structure bancale de la création ; le mélange de raisons aussi diverse que variées força une chute vertigineuse. Certains survécurent, d’autres non, soit écrasés sous les centaines de cadavres, soit morts d’une chute libre bien trop haute. Au beau milieu de la montagne devenue une mer de morts, une paire d’ailes éclot comme une fleur printanière, Belial avait bien évidemment survécu, il s’amusait comme un fou. Le démon semblait presque prêt à faire un ange de neige dans le sang et les restes humains.Bien que les soldats connaissaient la position de l’ennemi et voyaient ce dernier immobile au milieu de cette vision d’horreur, aucun n’osa bouger. Belial était trop occupé à profiter de ce qu’il était en train de vivre en ce moment, le démon avait fermé les yeux, il jouissait le plus possible de chaque petit instant en ce lieu. Le bruit du sang qui ruisselait et perlait de quelques restes inanimés, le goût de la chair tendre qui venait se déchirer entre ses dents, c’était un véritable paradis pour le plus violent et fou des démons. L’ange déchu, toujours étendu entre les centaines de morts, sentait les caresses que les peaux encore tièdes venaient apposer sur la sienne. Chaque gouttelette le faisait frémir, dans cette félicité que jamais il n’aurait pu espérer un jour, il était presque sur le point de s’endormir dans le plus grand des bonheurs. L’odeur de la mort, les quelques réflexes cadavériques qui faisait doucement frémir quelques appendices mal dévorés, le démon souillé et maculé de tant d’entrailles et autres boyaux se releva. Aucun soldat ne daignait bouger en sa présence, tous attendaient une seule chose, qu’il se décide à recommencer son massacre pour foncer l’affronter.Le corps parfaitement sculpté, la divinité passa sa main dans ses cheveux blonds trempés et rougis par le liquide vital de ses ennemis, sa respiration faisait hausser et baisser sa poitrine. Personne ne semblait prêt à l’avouer ou le reconnaître, mais cette figure et cette scène pouvait s’apparenter a une peinture, et plus la laideur de l’âme du démon venait frapper et hurler sur chaque personne qui posait les yeux sur ce dernier, plus la beauté macabre de cette scène venait sauter aux yeux. Belial était aussi beau qu’il était laid, et le démon comptait devenir encore plus beau à l’issue de ce massacre.Heimdall qui avait d’ores et déjà abandonné l’idée de commenter le combat précédent s’était retrouvé incapable de commenter ce combat là également. Si lors du cinquième round, décrire les deux êtres d’amour qu’étaient Hastur et Saint Germain était chose impossible et taboue ; commenter le sixième combat était tout bonnement hors de question. Jamais Heimdall ou quiconque n’aurait pu se résoudre à poser des mots sur un tel massacre et de tels horreurs. Ainsi, ni le dieu nordique, ni les spectateurs de l’arène n’osaient élever la voix ni hausser le ton, ils se contentaient d’observer totalement impuissants l’étrange et terrible spectacle qui se produisait en contrebas. Seul les dieux grecs arrivaient encore à parler et commenter le combat tant bien que mal ; Ares se mordait les lèvres.- Je sais que les humains sont censés être nos adversaires, mais je suis bien obligé de le reconnaître… J’aurais préféré tuer ce monstre tant qu’il en était encore temps.Hermes se voulait compatissant, le frère du dieu de la guerre fit une légère moue avant de répliquer.- Très cher frère, tu as toujours été très respectueux des règles, tu n’as pas fait une erreur en décidant d’amener Belial à la justice des dieux. Le tort vient de son âme profondément pourrie…Le plus vieux du groupe se contenta d’observer ses deux fils converser, l’air amer. Depuis la mort d’Hades, Belial était devenu incontrôlable, le dieu des enfers était le seul à avoir réussi à tenir l’ange de la mort en respect, et ce dernier avait quitté le Valhalla il y a plus d’un millénaire désormais. Zeus se retourna vers un nouvel interlocuteur, un dieu à l’air renfrogné, les cheveux noirs en bataille devant les yeux.- Beelzebuth, comment se fait-il que Belial soit devenu encore plus fort, nous cacherais-tu à nouveau quelque chose ? Encore une de tes expériences tordues ?Le nouveau dieu des enfers resta muet quelques instants avant de poser ses yeux noirs sur le vieillard, l’air toujours aussi calme, Beelzebuth répondit.- Je n’ai jamais vu Belial moi même, je me contentais de laisser ce dernier errer au en helheim tant qu’il était sage.Le dieu grec fronça quelque peu les sourcils avant d’à nouveau questionner le plus jeune.- Alors explique-nous, pourquoi ce diable est devenu encore plus fort, et pourquoi n’a-t-il pas été tué ?- Le laisser errer en Helheim régule fortement la présence d’autres démons… Le tuer serait encore plus dangereux que le laisser en vie. Pour sa nouvelle force ; je pense que c’est du fait de mon apprenti...Zeus écarquilla légèrement les yeux en haussant les sourcils.- Et tu vas me dire que Asmodeus est capable de rendre quelqu’un aussi fort ? De faire de telles expériences ?Beelzebuth ne répondit pas, il savait que Zeus avait déjà trouvé les réponses à ses questions, il n’y avait rien besoin d’ajouter ou d’expliquer, le démon se contenta de poser une pile de documents sur une table.- La liste des rapports.Hermes s’approcha de cette dernière et saisit les nombreuses pages, les feuilletant petit à petit. Ces dernières contenaient bon nombre d’informations, de la petite enfance du démon à ses dernières frasques au beau milieu d’Helheim.Entrée n°1 du rapport :Belial est né de deux anges parfaitement respectables. Son père est un législateur d’une des capitales du Valhalla, sa mère quant à elle est une simple marchande appréciée du quartier. L’enfant ne représente et ne montre aucun signe d’excentricité malgré quelques premiers jours tumultueux, le bébé semble pleurer sans cesse, parfois sans raison.Entrée n°2 du rapport :Belial s’avère être un bébé difficile, il pleure beaucoup, trop pour que ça soit normal. Il semblerait parfois presque qu’il y éprouve du plaisir, en effet, il émet des rires amusés après que ses parents s’exaspèrent ou se frustrent de ne pas réussir à le faire taire. Pour l’instant, même si la situation s’avère étrange, elle n’est pas alarmante pour autant.Entrée n°3 du rapport :Mystérieusement et sans pouvoir l’expliquer, Belial ne pleure plus. Quoi qu’il arrive, l’enfant refuse d’émettre quelconque bruit dérangeant. Aucun de ses parents ne semble avoir eu d’action spécifique à son encontre, il semblerait presque que l’enfant se soit rendu compte que son comportement était agaçant et épuisant. Le bébé continue sa vie naturellement, s’agite lorsqu’il a faim ou soif, c’est à peu près tout.Entrée n°4 du rapport :Ses premiers pas ! L’enfant semble particulièrement agité et énergique, outre ça, ce dernier semble s’adonner au mêmes occupations que les autres gamins de son âge, il joue, gazouille, émet quelques bruits étranges de temps à autres. Tout le monde semble s’extasier sur la beauté que ce petit incarne, ses grands yeux bleus, ses petites boucles blondes, on dirait le bébé parfait.Entrée n°5 du rapport :Un incident est survenu, le cas du petit est à surveiller. En jouant il est tombé et s’est écorché une main, n’importe quel gamin aurait pleuré mais pas lui, il est resté parfaitement calme et stoïque, même fasciné par la vue de son propre sang coulant de ses petites mains. Jusque là, ces réactions sont possibles, cependant, Belial s’est mis à lécher la blessure pendant plusieurs heures, comme si ce dernier espérait que le sang ne s’arrêterait jamais de couler, ses parents ont du l’empêcher d’avoir accès à sa main en le voyant lécher au point de s’abîmer la peau tout autour. Peut-être ces derniers étaient trop choqués, mais ils m’ont rapporté avoir eu l’impression que ses yeux étaient devenus rougesEntrée n°6 du rapport :Ses premiers jours d’école sont arrivés, aucun accident notoire semble être survenu depuis le précédent, il semblerait que Belial ait retenu sa leçon et ait compris que son comportement était autodestructeur. Pour l’instant rien de notable ne semble s’être produit, joueur, sociable, attentif en classe, il semble très clairement être l’élève parfait, apprécié de ses camarades et de ses professeurs.Entrée n°7 du rapport :Un vulgaire accrochage est survenu, rien de plus normal entre gosses, Belial aurait mis un coup de poing à un autre enfant qui s’amusait à le pousser sans raison apparente, cependant, un détail reste perturbant. Belial a attendu qu’un professeur le voit se faire pousser avant de frapper l’autre enfant qui le poussait depuis un bout de temps déjà. Peut-être espérait-il que le professeur serait de son côté, cet aspect calculateur est quelque peu inquiétant.Entrée n°8 du rapport :Quelques années sont passées, aucun incident n’est survenu, Belial a entreprit quelques collections et autres recherches, ce dernier semble être passionné par l’histoire humaine et surtout les guerres en général, il semblerait que l’armée soit un cadre qui l’intéresse énormément, peut-être y songe-t-il pour son avenir.Entrée n°9 du rapport :Belial a effectué ses premières classe immédiatement après avoir empoché son diplôme, sa passion pour l’histoire humaine et les manœuvres militaire semble ne s’être tarie pour rien au monde ; nous espérons cependant que ce dernier appréciera l’armée pour ses valeurs plus que pour les guerres qui peuvent survenir.Entrée n°10 du rapport :Certaines discussion entre Belial et ses compagnons semblent avoir laissé quelques séquelles sur ces derniers, le jeune homme aurait plusieurs fois annoncé être curieux sur des aspects plutôt immoraux, notamment des idées cannibales ou anthropophages.Entrée n°11 du rapport :Un intrus s’est infiltré sur le champ de la garde, conformément au protocole, ce dernier n’ayant pas respecté ou écouté les avertissements des gardes a été abattu sur le champ et confié à la morgue. Belial y a passé quelques jours, très curieux, même trop curieux. Les médecins lui ont interdit l’accès à la chambre mortuaire après un certain incident. Le soldat aurait en effet léché les plaies du cadavre et aurait arraché un lambeau de chair pour le conserver ; les médecins l’ont surpris torse nu face au cadavre, ses mains caressant ses restes.Entrée n°12 du rapport :Il est déjà trop tard. La guerre a été déclarée contre certains monstres d’Helheim, Belial a suivi le seigneur Ares pour mener à bien cette guerre. Si seulement les analyses et observations étaient parvenues plus tôt, par acquis de conscience, les médecins ont observé le cadavre, puis ont décidé de pousser les analyses, ces derniers y ont trouvé des traces de semence, celle de Belial, cet individu est dangereux et n’a aucune morale. Sa personnalité est calculatrice, fausse, il a passé des années entières à chercher un moyen d’assouvir ses plus sombres désirs.Entrée n°13 du rapport :Le jugement de Belial fut sans appel. Pour acte de barbarie, nécrophilie, cannibalisme, barbarisme et crime de guerre, l’ange est déchu est désormais considéré comme un démon. Le coupable a accepté sa sentence parfaitement naturellement, avec grand calme. Dès aujourd’hui, Belial est banni du Valhalla et est envoyé en Helheim ou il errera livré à lui même face au bêtes et autres monstres.Beelzebuth observa quelques instants Hermes qui lisait chaque rapport à haute voix. Le démon attendait les conclusions de ses interlocuteurs, Ares ouvrit la bouche le premier.- C’est difficile a croire mais… Belial est définitivement né mauvais.Le démon hocha la tête- Précisément, et encore, aucun rapport n’atteste de ce qu’il a pu commettre en Hellheim au moment de rencontrer Asmodeus, mais des quelques résultats et surtout, l’état des endroits ou ces derniers ont posé les pieds… Depuis qu’il peut donner libre court à ses pulsions, tout est répugnant.Beelzebuth était loquace, étrangement loquace ; pour sortir le scientifique dérnagé de son mutisme de cette manière, il fallait faire forte impression, et c’était précisément ce que l’ange déchu avait réussi à accomplir. La terre des enfers était souillée par la présence du démon, ce dernier dévorait les bêtes encore vivante, souillait les lieux en y répandant ses fluides et autres déjections. Aucune souillure ne semblait suffisante pour le satisfaire, les entrailles encore chaudes ne lui suffisaient plus, les tortures ne l’affectaient plus. La seule chose que le démon espérait, la seule chose dont le démon rêvait, c’était de massacrer à tour de bras tout ce qui se trouvait sur son passage, et si possible, le plus de monde possible. La seule défaite que le démon subit était lorsque des humains l’avaient invoqué et sorti de force du tréfonds des enfers, un roi humain l’avait emprisonné durant de longues années, offrant enfin un peu de paix et de repos pour tout le monde.Au milieu de l’arène, debout, ses ailes parfaitement déployées, Belial observait ses adversaires, impatient d’en dévorer d’autres.
----- CHAPTER BREAK -----
Les soldats ne pouvaient qu’observer la mort qui se tenait debout face à eux. Belial chantonnait en humant le doux parfum de la mort, l’ange, complètement nu s’amusait à comparer les cadavres entre eux. Après quelques instants de comparaison, l’ange s’abaissait pour saisir des restes et autres carcasse avant de les balancer derrière lui, créant deux piles distinctes. À chaque lancer et chaque corps qui s’écrasait dans un bruit lourd, on pouvait entendre le démon se dire à voix haute- Baiser. Bouffer. Baiser. Baiser. Bouffer. Bouffer. Bouffer.Il effectuait un tri, pour commettre encore plus d’abominations, l’idée même de perdre lui était déjà incohérente et impossible en soit, tout ce qui l’intéressait, c’était comment s’amuser et profiter de ces cadavres encore tièdes.Aucun soldat n’avait pu interrompre le démon, la colère s’emparait d’eux et pourtant leurs jambes étaient sciées ; étaient-ils paralysés par la peur ? Pas le moins du monde. La raison qui clouait ces milliers de combattants au sol, c’était un mélange de stupeur et de haine pure, aucun ne semblait comprendre et encore moins accepter ce qui était en train de se passer. Déjà plusieurs milliers de soldats étaient morts, ils le savaient, ces sacrifices étaient nécessaires, la vraie horreur de la situation, c’était la manière dont étaient traités les corps.Aucun n’attaquait Belial, car tous le savaient, ils rateraient leurs tirs, leurs fusils échapperaient leurs mains. La colère et le dégoût profond que leur inspirait le démon leur faisait perdre raison, tous étaient pris de tremblements, autant de rage envers le démon que de colère envers leur propre impuissance. Si seulement ces combattants pouvaient déjà avoir raison de cette maudite créature, si seulement la valkyrie pouvait se manifester dès le début pour leur amener la victoire. Debout plus loin, Pierre était en train d’aiguiser sa baïonnette. Le visage d’ordinaire serein et joyeux du combattant avait laissé place à une expression morne, bloquée et figée entre la tristesse et la colère. Chaque léger frottement contre la pierre à aiguiser lui valait un léger grognement, il contemplait la lame, et tout ce qu’il voyait c’était un reflet ; le reflet d’un être inutile et rongé par son désir de massacrer le démon. Jamais ils n’avaient discuté, pas même ils n’avaient échangé quelques mots, mais il s’en fichait, tout ce qui comptait, c’était de rapporter sa tête. Quand l’humain n’aiguisait pas son attirail, il révisait chaque partie de son équipement, il réajustait son casque, recousait quelques poches de son manteau, comptait ses balles, démontait et remontait son fusil, encore et encore.Gunnr, préoccupée et inquiète de la santé mentale de son partenaire s’approcha légèrement pour entamer la conversation.- Pierre, tout va bien ?- trente deux balles, la culasse grince encore, j’ai donc trois chargeurs. On en avait plus à la base pendant la grande guerre, mais on devait pas tuer une seule créature, on devait tuer des milliers de soldats. Le fusil fait presque ma taille si on y attache la baïonnette, personnellement ça me gêne, donc je préfère la garder attachée à ma cuisse et la mettre au bout du canon au moment d’attaquer. Nos fusils étaient moins bons que ceux des allemands, on avait le Lebel, tu savais qu’on avait même donné un nom à la baïonnette ? Elle s’appelait Rosalie, y’avait des chansons dessus. Quand on actionne la culasse après avoir tiré une fois faut bien faire gaffe à ce que la douille saute. Le mécanisme est rudimentaire, mais parfois c’est pour le mieux.La valkyrie observait et écoutait chaque explication du soldat avec attention, elle se doutait que ce dernier ne lui expliquait pas le fonctionnement de son arme par gaieté de coeur, c’était un moyen pour lui de se calmer.- On pouvait tirer au coup par coup ou à répétition. Je préfère le coup par coup mais quand on nous fonçait à plusieurs centaines dessus on avait pas le choix, pas besoin de viser, on avait juste besoin de tirer, c’est tout, ça toucherait forcément. De toute façon on envoyait les gens droit à leur mort. Et quand j’y pense peu importe le fusil qu’on te filait, c’était pareil. Que t’aies des Geweher, des Mauser, que tu te fasses faucher par des Bergmann ou explosé par des obus j’ai envie de dire on s’en fout, le résultat était le même.La valkyrie ne put se résoudre à hausser la voix ou à le déranger à nouveau, Gunnr se contenta de s’approcher derrière l’humain pour doucement le saisir dans ses bras et l’enlacer. Pierre grinçait des dents, il jouait avec la culasse de son fusil, l’actionnait et la désarmait, encore et encore en grinçant des dents ; à chaque armement, il donnait le nom d’une nouvelle arme.C’était le seul moyen que l’humain avait trouvé pour garder son calme, le seul moyen qu’il avait trouvé pour s’apaiser. Il aurait encore pu demander si il allait bientôt se battre, si il avait suffisamment attendu. À quoi bon cet affrontement allait-il servir de toute manière, même plus d’un millénaire après la mort de Pierre, l’humanité ne s’était pas améliorée, en réalité, même sans ça, quelques années à peine après sa mort et la fin de sa guerre, tout recommençait. Pourquoi se battaient-ils, pourquoi avaient-ils gardé espoir ? L’humanité n’allait pas s’améliorer de toute manière, tous ces sacrifices, toutes ces morts, rien ne changerait, les avancées et autres moyens que les dieux donneraient à l’humanité ne serviraient qu’à une chose, nuire à son prochain.Pierre grommelait, ce dernier avait commencé à répéter des noms d’armes, il avait écoulé son stock de connaissances. Désormais il se contentait de murmurer des mots incompréhensibles en patientant.- Ils nous envoient crever pour de l’argent, ils nous colonisent, ils nous traitent comme de la merde, on est de la chair à canon. Après être morts comme des chiens, de la main d’un pauvre gamin aussi désespéré que nous, qu’est ce qui avance hein ? Rien du tout, ce gamin il est peut-être mort juste après, lui aussi on l’a gavé de nobles idéaux. Défends ta patrie, protège ta famille, c’est pour tes enfants que tu fais ça. Et après ? On arrivait à nous faire croire n’importe quoi, comme si les mecs de l’autre côté du Rhin allaient manger des enfants, comme si c’était des ogres. Quand c’était les fêtes de fin d’année on jouait au foot, les gens rigolaient en voyant que j’avais la peau noire parce que c’était pas courant. Et après ? On s’en foutait, on était dans nos tranchées comme des cons à se partager des gouttes d’eaux pour pas crever de soif ; on foutait des asticots sur les membres arrachés de nos potes pour qu’ils bouffent la chair pourrie, comme ça qui sait, ils survivraient quelques heures de plus. On voyait la neige nous tomber dessus, on espérait que ça ferait disparaître le noir de la boue, le rouge du sang ; c’était la première fois de ma vie que je voyais de la neige cet hiver là. Qu’est ce que j’aurais aimé découvrir cette neige dans d’autres circonstances, c’est beau un flocon, c’est fragile, ça casse à ton contact. Les mecs là haut traitaient les humains comme de la boue alors qu’on est bien plus proches des flocons, une seule balle ça nous tue, mais ils nous envoyait nous éclater les uns contre les autres ; si seulement on se tirait dessus à coup de boules de neige. Ces connards de supérieurs, eux la neige ils la voyaient pas, ils nous sentaient pas grelotter, ils nous voyaient pas nous serrer les uns contre les autres, ils entendaient pas nos dents claquer de peur ou de froid. Ils étaient même pas capable de crever pour leurs enfants, pourquoi espérer qu’ils nous comprennent quand on disait être prêts à crever pour des mecs qu’on connaissait depuis quelques semaines à peine. Ils étaient dans leurs jolies tours d’ivoire, et moi j’étais là, comme un connard de noir. Mais je m’en foutais, avec la boue sur la gueule on était tous noirs là dedans, tous sauf eux. Ils avaient encore leurs joues toutes roses ces porcelets. Ils s’engraissaient de nos morts, les industries de l’armement, si seulement on les avait bombardées ces usines là.Gunnr poursuivait son étreinte, elle serrait ses bras de plus en plus fort, espérant que le guerrier sortirait de cette colère, qu’il regagnerait son esprit, qu’il se calmerait enfin. Après quelques secondes, elle se mit à fredonner un air doux, la seule comptine qui lui vint en tête. La voix de la guerrière semblait étonnamment douce, comme celle d’une mère.- Un crocodile, s’en allant à la guerre... Disait au revoir à ses petits enfants... Traînant ses pieds, ses pieds dans la poussière… Il s’en allait combattre les éléphants… Ah les crocrocro, les crocrocro, les crocodiles ! Sur les bords du Nil, ils sont partis n’en parlons plus !Au fur et à mesure, après les maintes répétitions, Pierre ferma les yeux, fredonnant l’air à son tour. Quelques secondes après, il se mit à chanter lui aussi. Quelques instants encore plus tard, l’humain se releva en chantant à son tour, sa valkyrie avait à nouveau disparue, il avait retrouvé son calme, et chantait.- Ah les crocrocro, les crocrocro, les crocodiles, sur les bords du Nil, ils sont partis n’en parlons plus !Au début, les soldats l’observaient avec surprise, se demandant si le combattant avait perdu la raison, puis ils comprirent, ils étaient ces crocodiles, ils étaient partis sur le bord du Nil, jamais plus nous ne parlerions d’eux. Tandis que Pierre chantait, André s’approcha pour poursuivre la chanson, fusil en main.- Ils fredonnaient une marche militaire ! Dont il mâchait les mots à grosses dents ! Quand il ouvrait la gueule toute entière ! On croyait voir ses ennemis dedans.Puis une dizaine de soldat se levait son tour avant de chanter le refrain à l’unisson.- Ah les crocrocro ! Les crocrocro ! Les crocodiles ! Sur le bord du Nil ils sont partis n’en parlons plus !Après quelques instant, la voix de Louis s’ajouta à celle de ses amis.- Un éléphant parut et sur la terre, se prépara ce combat de géant ! Mais près de là, coulait une rivière, le crocodile s’y jeta subitement !Puis un bataillon entier se mit à chanter le refrain à son tour.- Ah les crocrocro ! Les crocrocro ! Les crocodiles ! Sur les bords du Nil ils sont partis n’en parlons plus !Chacun avançait, chaque pas résonnait en rythme avec la comptine. L’étrange rire, les mots répétitifs de Belial commençaient à se faire engloutir par ce chant à l’unisson. Bientôt ce n’était plus un bataillon qui chantait, mais un régiment. Après le régiment, ce fut le tour de l’armée toute entière. Et après quelques instant, le démon, se retourna, il le réalisa, le public chantait lui aussi, aussi bien les humains que les dieux. Les pas résonnaient et claquaient à chaque fois que le refrain renaissait, la mélodie était incessante, le flux de guerriers la suivra.- Ah les crocrocro ! Les crocrocro ! Les crocodiles ! Sur les bords du Nil ils sont partis n’en parlons plus !Le démon sentait la colère l’envahir, ses ennemis osaient chanter ? Malgré toute cette horreur, malgré toute cette colère, malgré la haine, malgré la peur ; ils chantaient. L’humain n’est pas censé fonctionner ainsi, l’humain n’est pas censé réagir ainsi. Ils auraient du devenir fous, ils auraient du être terrorisés, prier les dieux, appeler leurs mères, renier leur fierté, et ces fous… Ces fous marchaient, ils marchaient en chantant en choeur une comptine pour des vulgaires bambins ? Plus aucun combattant n’affichait un visage tordu de douleur ou de colère, plus aucun soldat ne semblait inquiet. Ils s’avançaient à tour de rôle près du démon, ils attaqueraient à nouveau, et ils gagneraient certainement. De rage, Belial se surprit lui même à sortir de ses gonds.- Et vous osez de dire que c’est moi le fou ?! Mais regardez vous ! Vulgaires vermisseaux ! Vous chantez ! La mort vous appelle, la mort vous provoque, je profane vos cadavres, je bouffe vos corps et je violes vos entrailles et tout ce que vous trouvez à faire c’est… De chanter ?!Hors de lui, le démon se jeta sur les premières lignes de soldat, son massacre commençait à nouveau, cette fois ci Belial se fichait de s’amuser, il ne rigolait plus, il ne s’amusait plus, ce massacre était ridicule. Il arrachait les membres de ses ennemis en hurlant, il les mordait et grognait comme un animal qui avait perdu la raison, l’armée se contentait de continuer d’avancer, essayant de tuer le démon à coup de baïonnette, lui tirant dessus à bout portant. Cependant, la plus grande douleur que ressentait le démon, c’était bien la brûlure que cette volonté humaine lui infligeait. Belial était humilié, Belial n’avait pas réussi à faire régner la peur et l’horreur, tout comme sa montagne de chair, ses desseins s’étaientt écroulés. Le démon braillait toute sa rage en massacrant chaque soldat qui croisait son chemin.- Ayez peur ! Craignez moi ! Arrêtez de chanter ! Ne vous jouez pas de moi ! Je suis un démon, je suis Belial ! Le pire monstre jamais vu ! Goll, espèce de salope ! Tu m’as menti, ce n’est pas un massacre ! Ces foutus fils de putes n’ont pas peur, ils ne se font pas massacrer, ils sont heureux de foncer contre mes crocs ! Je vous damne ! Tous autant que vous êtes !La forme du démon changeait au fur et à mesure que sa rage et sa haine prenait possession de son corps. Il se recroquevillait, grognait, après quelques instants, le démon s’arracha la peau, il forçait son propre corps à revêtir sa vraie forme. L’immonde bestiole dans des déchirements affreux faisait disparaître sa peau nacrée, il la troquait pour des écailles rougeâtres, parsemées de quelques squames et autre fourrures collées. Le monstre se brisa les jambes pour les faire ressembler à des pattes d’animal, ses pieds se distordaient et durcissaient pour devenir des sabots qui frappaient la terre aride de l’arène. Belial plongea les doigts dans ses yeux avant d’arracher de force ses globes oculaires, le sang coulait de ses orbites avant de former deux nouvelles boules incandescentes à la place des yeux du démon, deux traits noirs vinrent barrer ses nouveaux yeux. Sa peau empestait la putréfaction, son sexe d’animal pendait entre ses deux jambes monstrueuses. Belial continuait son étrange transformation, arrachant les restes de son torses et de ses bras, ses deux mains griffues et difformes semblaient posséder plus d’articulations que la normale, sa mâchoire s’était épaissie, ses canines venaient perforer sa peau, bientôt deux cornes venaient percer son crâne et ressortir de ce dernier. Le démon hurla une dernière fois- Je suis Belial !… Ni Ange ! Ni démon ! Si les cieux m’ont jeté, les enfers auront appris à me craindre ! Et vous… Vous ne serez jamais plus qu’un énième divertissement !Un des combattants du premier rang hurla à son tour en guise de réponse.- Et nous nous sommes des crocodiles ! Nous partons sur les bords du Nil !Belial, hors de lui se retourna vers cette voix.- Espère de misérable petite merde tu vas-Le démon fut interrompu par le même chant qui résonna une nouvelle fois au milieu du champ de bataille.- Ah les crocrocro ! Les crocrocro ! Les crocodiles !Le démon déploya deux ailes de chauve souris et s’envola droit vers le bataillon, de nombreuses têtes furent tranchées et roulèrent sur le sol, Belial était passé aux choses sérieuses. Le démon ne considérait plus cet affrontement comme un bonheur ou on souhait qu’on lui accordait, même si il gagnait, il avait été humilié et il garderait un goût plus qu’amer de cette victoire, les troupes humaines réduisaient à vue d’oeil.Plus haut depuis les gradins, les dieux observaient le démon enrager, Ares frémit de peur en observant l’horrible spectacle qui se déroulait un peu plus bas.- Est-ce vraiment les expériences d’Asmodeus qui ont permis à Belial de revêtir cette horrible forme ?Beelzebuth acquiesça simplement. Bien que Belial était né ange, ce dernier était fasciné par les formes des démons, les formes parfaites pour massacrer et torturer toute forme d’existence selon ce dernier. Il n’y avait rien d’étonnant à voir qu’Asmodeus, amoureux de toutes forme d’expériences s’était rallié à sa cause et avait tenté de nombreuses expériences physiques pour en faire le monstre qu’il était désormais.Zeus soupira légèrement, les yeux posés sur l’arène. Après quelques instants, il reporta ces derniers sur Goll qui observait le combat depuis les gradins.- Qu’est ce que la gamine attend et espère ? Belial n’a toujours pas subi la moindre égratignure, elle espérait peut-être l’affronter sous cette forme ?Hermes s’interrogea et observa à son tour le champ de bataille et la valkyrie.- Elle semble agacée et attristée. Son visage trahit de nombreux ressentiments mais… Il semble tout sauf désespérée, j’ai l’impression qu’elle cache encore quelques cartes dans sa manche.Le plus vieux soupira avant de reprendre sur un ton agacé.- J’espère bien, déjà si Belial survit, il faudra que nous nous occupions de son cas, mais en plus de ça, il faudra s’en occuper alors que ce dernier est hors de lui, je n’ai rien contre un bon combat, mais pas contre ce genre d’individu.Les dieux s’échangèrent quelques regards d’approbation avant de reporter les yeux sur le champ de bataille. De l’autre côté, une silhouette s’était assise aux côtés de Goll.- Ma chère petite Goll, les affreux d’en face t’épient beaucoup.- Je sais, roi Salomon… Je sais.- Eh bien, ça n’a pas l’air d’aller fort ! On dirait que vous avez du mal contre Belial, pourtant j’avais réussi à détendre l’atmosphère au début !- Vous ne m’amusez guère ! Je risque de perdre une nouvelle sœur et de nombreux soldats sont déjà morts, je me demande si je n’aurais pas du vous envoyer seul à leur place pour garantir une victoire et des vies sauves !- Et tu sais très bien que cette armée ne tiendrait pas la moindre seconde face à la personne que je suis censé affronter.La valkyrie grogna légèrement, Salomon avait raison, la force brute de Belial surpassait peut-être celle du dieu que Salomon allait devoir affronter, mais en aucune manière le démon n’aurait pu vaincre ce dieu. Le roi remit ses longs cheveux bouclés en arrière pour poser ses yeux sur l’arène, l’air amusé.- Tu ne fais plus confiance à ton combattant ?- Si bien sûr, après tout, vous me l’avez recommandé vous même.- Ouais, il avait l’air sympa !La valkyrie jeta un regard outré vers le roi humain, c’était ça ? C’était la raison qui l’avait poussé à proposer Pierre comme combattant du Ragnarok ? Elle pensait pourtant que ce dernier avait sans doute un atout caché.- Il avait l’air sympa ? Vous plaisantez, il y a autre chose qui ne figure pas dans mes rapports et que vous me cachez !- Euh… Ouais j’avoue tout ! Je l’ai vu jongler avec quatre paquets de cigarettes avant d’en ouvrir un au vol, se foutre une cigarette dans le bec et l’allumer tout en jonglant, c’est super fort comme tour !La valkyrie soupira, excédée. Salomon rit légèrement avant de se réajuster dans son siège.- Le rapport te dit qu’il est mort sur le champ de bataille mais c’est en partie faux. Il s’est fait exécuter par ses supérieurs pour mutinerie. Son capitaine était une vraie ordure, le genre qui lançait des assauts suicide à tout bout de champ. C’était un gamin d’une famille noble qui avait eu une bonne place à l’armée, incompétent, immature, intolérant, le parfait tableau en somme. En plus de détester les pauvres, les étrangers, c’était un petit tyran, tout ce qu’il voulait c’était une médaille à la fin de la guerre, peu importe le prix à en payer. Alors il envoyait tout le monde au front, sans distinction. Il envoyait même des blessés et des estropiés parfois ; quand le chef d’état major lui avait demandé la raison, il avait expliqué que c’était pour trouver une dernière utilité à des éclopés qui allaient parasiter la société après la guerre. J’ai même pas essayé de me renseigner sur le nombre de personnes qui auraient pu survivre si elles avaient pas été dirigées par une ordure pareille. Mais y’a eu un gars qui lui le savait très bien, et ce gars c’était Pierre ; Tout le monde l’appréciait dans son groupe, il était ami avec tout le monde, il partageait les clopes, écoutait les histoires des plus vieux. Tous les gens lui demandaient comment était son pays natal, si il voyait des lions et des éléphants ; pour l’intégralité des soldats, c’était Pierre, pour son supérieur à deux sous c’était juste ce qu’il appelle « un nègre ». T’imagines à quel point pour un roi comme moi qui visait à ce que son peuple vive dans l’égalité et le bonheur c’est moche comme mot ? Bah à cette époque là, c’était comme ça qu’on appelait tous les gens qu’avaient le malheur d’être un peu trop pigmentés aux goûts de la bonne société.Goll écoutait le récit de Salomon avec grande attention. Le roi humain poursuivit son histoire.- En bref, la guerre allait bientôt se terminer, on était en septembre mille neuf cent dix-huit. Et y’avait eu un nouveau dans l’escouade, un malheureux gamin qu’avait menti sur ses papiers, il avait seulement seize ans. Le capitaine enrageait pas mal parce qu’il avait réussi aucun fait d’arme, et en même temps, c’est pas étonnant quand on envoie ses soldats au casse-pipe sans réfléchir. Bref, tout le monde en avait marre de la guerre, tout le monde voulait que ça se termine, les mutineries, c’était légion. Et pour le coup, pour l’exemple et pour l’honneur, le capitaine a voulu filer le drapeau au gamin et le faire partir en premier. Tu sais ce que c’est le taux de mortalité pour un porteur de drapeau ; un peu trop élevé. Le pauvre gosse était juste là pour collecter un peu d’argent, il voulait aider sa mère qu’était veuve depuis que son père était mort au front deux ans plus tôt. Il était parti en cachette. Le gamin s’apprêtait à prendre le drapeau et Marcel, l’ami de Pierre lui a pris des mains. Il voulait pas voir un gamin mourir alors que tout le monde savait que la guerre serait bientôt finie. Le capitaine lui a braqué un flingue dessus. Pierre a tiré, le capitaine est mort et il a pas eu de médaille. Une semaine après, c’était Pierre et ses copains qui étaient exécutés. Heureusement, c’était pas pour rien, le gamin a survécu et a pu revoir sa mère ! Enfin bref, c’est pour ça que j’ai choisi Pierre.Goll écarquilla un peu les yeux avant de reposer les yeux sur Pierre, c’était un homme comme un autre, un homme sans histoire, mais qui pourtant avait gardé une âme intègre jusqu’au bout.Sur le champ de bataille, il ne restait qu’un centième des soldats qui avaient été envoyés ici à la base, la plus part avaient compris que Pierre était celui qui portait les runes de sa valkyrie, pourtant aucun n’avait reculé face au démon. Quelques minutes plus tard, Pierre voyait ses amis, deux frères partir en avant, fusils serrés. Il en vit un tomber à terre, l’autre hurler encore plus fort avant de tomber à son tour. Pierre était seul, c’était le dernier survivant de cette horreur. Une silhouette vint lui enserrer le cou, Gunnr prononça quelques mots.- Je suis Gunnr… Mes runes signifient bataille, et chacune de ces vies perdues au combat te rendra plus fort.Pierre releva la tête. L’humain se sentait grandir, il sentait son esprit être plus clair, il sentait des milliers de vies rejoindre la sienne, des milliers d’âmes se mêler à la sienne. Ses yeux changeaient de couleur à toute allure, passant du bleu azuré au vert émeraude, son visage ne pouvait s’empêcher de sourire. Il était Pierre Ndiaye, il était le soldat inconnu, et il était désormais plusieurs milliers de disparus.Le combattant s’avança de quelques pas pour faire face au démon qui le toisait.- Alors, t’es ma dernière proie ?L’humain serra les dents avant de cracher au pieds du démon.- Je suis Pierre Ndiaye. Et l’humanité qui vient te crever.
----- CHAPTER BREAK -----
L’humain avait plongé ses yeux multicolores dans les deux orbes incandescents du démon. L’écart de taille était terrifiant, d’un côté, l’homme mesurait au mieux un mètre quatre vingt, de l’autre, la monstruosité qui lui faisait face devait faire aux alentours des trois mètres. Pourtant si on demandait aux spectateurs qui était le plus grand des deux combattants, la réponse allait être sans conteste « Pierre ».Les deux ennemis se toisaient et se jaugeaient, aucun ne bougeait, l’atmosphère électrique semblait s’intensifier à chaque seconde. Les relents de chair et de sang coagulant montaient au narines, tout deux connaissaient cette odeur, un seul des deux l’appréciait. Belial avait depuis longtemps quitté son sourire caractéristique, ce combat avait été trop long, ses ennemis n’étaient plus amusants à massacrer, il ne restait plus que ce petit homme face à lui, seul, un sourire assuré sur les lèvres. Le démon ne put s’empêcher de le provoquer- T’as survécu en te cachant comme un lâche et tu trouves encore le moyen de sourire ? Mon pauvre, ne sais-tu pas que tu vas mourir ?L’humain avant de répondre prit le paquet de cigarettes qui lui avait été laissé un peu plus tôt, il alluma une de ces dernières et inspira doucement la fumée. Après quelques bouffées, Pierre écrasa le mégot dans un petit cendrier de poche, il ne voulait pas balancer aux hasards ses cendres ou son mégot sur un camarade tombé un peu plus tôt ; il se décida à répondre fort de sa nouvelle conscience et d’un apaisement qui lui était jusqu’alors inconnu.- Je souris parce que je ne perdrai pas, et tant que je vivrai, le nom de ces gars ne sera pas oublié.Le démon se mit à éclater de rire.- De toute manière tu les rejoindra ! Ils sont morts, peu importe qu’on oublie ces connards !Le soldat, toujours aussi décontracté fit tomber la lanière de son fusil de son épaule à l’articulation de son coude ; il serra l’arme avant de la jeter derrière lui et de faire quelques pas vers le démon qui le fixait sans bouger. Pierre ouvrit la bouche.- Bon, assez causé, il est temps de te buter.L’autre ne put s’empêcher de se sentir irrité, ce maudit humain le prenait de haut, le provoquait et souriait. Plus personne ne semblait avoir peur de lui, plus personne ne semblait le détester, il était devenu pitoyable, risible. Dans un élan de rage, en hurlant à pleins poumons, le monstre mit un coup de poing à Pierre qui recula sans même bouger, créant deux ornières au niveau de ses pieds à cause de la violence du choc. Ce coup aurait du le tuer net, ce coup aurait du le décapiter comme tous les autres, pourtant il s’en est sorti seulement en crachant un peu de sang par terre.- T’aimes massacrer les gens hein mon salaud, les plus faibles… Ok mais je vais te poser une question. T’as déjà affronté tous ces gens en même temps ? Pas les uns après les autres comme tout à l’heure ?Un grand sourire s’afficha sur ses lèvres, encore plus confiant et assuré que le précédent. Ses pas semblaient lourds, ils faisaient trembler le sol, un pied, puis l’autre. L’écart à nouveau réduit, le soldat mit un coup de poing dans le ventre du démon qui se tordit de douleur, incapable de reprendre son souffle. Désormais, l’humain et le monstre faisaient la même taille, le démon avait plié. Emporté par la colère, le déchu serra les poings et hurla ; les cadavres semblaient trembler, petit à petit ils se rapprochaient, le sang qui coagulait venait les coller les uns contre les autres. Belial leva ses deux paumes en l’air, crispa les doigts et s’efforça d’approcher ses deux mains pour les joindre.La gigantesque boule de milliers de cadavres et de sang prenait une nouvelle forme, les corps se compressaient, les os restants se broyaient, la masse de chair empêchait de reconnaître le moindre visage, la moindre silhouette. Le bruit de gargouillis et de brisures en tout genre était atroce, les spectateurs ne retenaient pas leur dégoût. Parfois la chair éclatait, les ventres crevaient, on voyait un foie dégouliner, des entrailles pendre, mais bientôt elle rejoignaient à nouveau la macabre réalisation du démon. Pierre observait le spectacle en silence, il le savait, il ne devait pas trahir la moindre émotion face au démon, elles se retourneraient contre lui. D’aussi mauvais goût fusse-t-elle, la création de Belial était terminée, une gigantesque lance de joute faite à partir des milliers de corps avait été créée. Les fragments d’os venaient encadrer et dessiner la structure de l’arme, le sang la durcissait, le reste n’était qu’amas de chair et d’organes compressés, l’arme aurait presque semblé vivante.L’arme était si colossale que Belial malgré sa taille gigantesque ne pouvait pas la manier ou la porter. Ce dernier était obligé de faire léviter l’arme au dessus de lui. Le démon, même satisfait de sa création ne put s’empêcher de se plaindre et de s’invectiver.- Tous ces précieux cadavres… Vous m’avez trop emmerdé, je profiterai même pas de vos dépouilles, elles me dégoûtent ! Si tu dis être ces milliers de types, alors meurs sous le poids de leurs corps !Le démon leva la main, la lance encore en lévitation arma sa pointe en direction de l’humain qui n’avait toujours pas bougé. L’ange déchu battit des ailes pour s’envoler dans les cieux, toisant encore plus son adversaire, la main encore levée, la lance au dessus de lui, Belial attendait le moment parfait pour tuer son adversaire à l’aide de sa nouvelle arme.- Moi, Belial ! Je vous massacrerai tous jusqu’au dernier ! Je vous prouverai que vos espoirs ne sont riens, que vos âmes sont vaines, je ferai en sorte que l’histoire vous oublie à nouveau !Sans attendre un instant de plus, le démon abaissa sa main dans une agitation caractéristique, la lance fonça tout droit vers l’humain en contrebas qui avait écouté le démon sans bouger d’un pouce. La froideur des corps viendrait le transpercer et le tuer à coup sûr. L’estoc fonçait à toute allure, il n’aurait jamais pu l’esquiver.Cependant. Belial le vit, il le comprit, cet humain n’avait pas abandonné, cet humain avait un autre tour dans son sac. Pour la première fois de sa vie, le démon ressenti une nouvelle émotion, le démon avait peur.Un peu plus bas, sans même que Pierre ne bouge, une espèce de baïonnette gigantesque et translucide était en train de se former devant lui. Les milliers d’âmes qui avaient pénétré son corps ne se souvenaient que d’une seule chose, le combat, la guerre, ces baïonnettes qui étaient autant leur salut que ce qui leur coûterait la vie. Était-il seulement possible d’appeler cette création une baïonnette, elle en avait certes la forme mais pourtant cette arme était gigantesque, bien plus grande que plusieurs humains, aussi grande que la lance que Belial venait de créer. L’étrange arme qui semblait faite d’un verre légèrement bleuté vint à la rencontre de la putride création du démon. Un énorme fracas retentit dans toute l’arène, les deux armes étaient entrées en collision et poussaient l’une contre l’autre, les deux combattants étaient immobiles, la main de Belial tremblait, Pierre conservait un sourire crispé alors que du sang commençait à lui couler du nez.Le démon en voyant les gouttes de sang commencer à s’échapper d’une des narines de l’humain ne put s’empêcher d’éclater de rire et de le provoquer une nouvelle fois alors que son arme essayait de percer la défense ennemi.- Eh bien ! Déjà à bout ? Tu vois ! T’as passé le combat entier à te planquer, et même avec les restes de tes potes tu peux rien contre moi, vous avez perdu ! Des milliers d’humains ne peuvent rien contre moi ! Soyez oubliés !Le poids de la lance du démon qui obligeait l’humain à s’écrouler poussa Pierre dans nouvel effort à relever fièrement la tête vers le monstre en souriant avant de hurler à son intention.- Peut-être qu’ils ne peuvent rien ! Mais je suis encore là ! Je suis Pierre Ndiaye, un tirailleur sénégalais ! Mais avant tout, je suis Pierre Ndiaye, représentant de l’humanité ! Ce ragnarok n’est peut-être pas constitué d’Einherjar comme la première fois mais…Le poids qui semblait se faire de plus en plus lourd forçait l’humain à tressaillir, il sentait ses os se rompre, son sang bouillir. Sérieusement, même après avoir passé autant de temps à massacrer des soldats à tour de bras cet effroyable démon avait encore autant d’énergie ?- Mais… L’histoire a peut-être oublié certains d’entre nous ! L’histoire n’est peut-être pas ce qu’on vous a conté ! Peut-être que des fragments de cette dernière ont été perdus… Peut-être même que nous sommes les fragments perdus ! Et pourtant…Malgré le poids, malgré la difficulté, malgré l’impossibilité du combat qu’on avait demandé à une troupe de dix milles soldats, malgré le fait que Pierre n’était qu’un soldat parmi tant d’autres. Ils n’avaient pas reculé, ils n’avaient pas abandonné, pas le moindre instant, ils n’y avaient même pas songé. La lance du démon semblait enfin s’être allégée quelque peu, sans s’en rendre compte l’humain avait fait quelques pas, il avait avancé, il poussait l’arrière de son arme lui même.- Et pourtant !… Je… Nous… Réussirons à te battre pour que… Les générations futures n’aient plus jamais à vivre cet enfer !La poussée de l’humain se faisait de plus en plus importante, le démon se sentait acculé. Il devait l’écraser, cette lance aurait du le transpercer et pourtant, il continuait de pousser, il continuait d’avancer. Il aurait du mourir comme tous les autres soldats avant lui et pourtant, il n’en n’était rien, il tenait bon. Belial fonça à tout allure sur le manche de son arme qu’il saisit dans ses deux affreuses mains, il se mit à hurler de plus belle en poussant à son tour de toutes ses forces, comme possédé.- Bande de petites merdes ! Vos combats seront vains ! Je gagnerai, et même si je perds, un seul démon comme moi suffit à tuer des milliers d’entre vous ! Vous êtes faibles ! Vous êtes pathétiques ! Même à plusieurs milliers vous êtes incapables de me vaincre !La violence du choc força l’humain à reculer à nouveau de quelques pas. Dans un râle quasi animal, pliant les jambes, Pierre calait son épaule contre le pommeau de la baïonnette géante, il hurlait en poussant cette dernière.- Si je meurs ! D’autres viendront pour toi ! Si des milliers d’autres sont nécessaires, alors ils viendront ! Nous sommes faibles, nous sommes pathétiques ! Mais nous sommes humains ! Ce qui te tuera, ce ne sont pas des milliers d’hommes ! Mais bien une seule volonté partagée par ces milliers d’hommes !Dans un énième effort, Pierre qui poussait sa lame de toute ses forces les entendait. Il entendait les milliers de voix qui l’encourageaient, autant à l’intérieur de son corps qu’a travers les gradins de l’arène. Belial reculait, Belial hurlait de plus belle, son apparence était de plus en plus hideuse, sa force de plus en plus absurde et pourtant, l’humain ne reculait plus.Bientôt, à travers sa poussée surhumaine, quelques craquements commencèrent à apparaître sur l’arme du démon, les fragments d’os se brisaient en milliers de morceaux, le sang fondait, la chair se lacérait. Au bout de quelques instants supplémentaires, la lame immaculée de l’humain passa au travers de la lance du démon et vint transpercer Belial en plein coeur, le monstre s’écroula au sol, incapable de se relever, la dernière chose que Pierre entendit de lui furent ses injures et autres insultes.- Bande de petites merdes !… Je vous tuerai tous !… Soyez maudits, je vous ai massacrés, on finira par vous oublier ! Tous autant que vous êtes…La voix du démon devenait de plus en plus faible, de plus en plus floue, bientôt cette dernière fut chargée de sanglots, la pitoyable bestiole n’était plus capable de répéter les mêmes mots sans interruptions, quelques simples murmures.- Je veux pas crever…L’humain tomba sur les fesses, soupirant, en regardant le ciel.- Personne veut crever… Pourtant ils sont tous morts quand même.Dans un dernier pleur, le monstre disparu, Pierre avait gagné, l’humanité avait ramené les scores à l’égalité. Une voix résonna à l’intérieur du soldat, sa valkyrie apparut devant lui avant de le prendre dans ses bras en pleurant.- Pierre je suis tellement désolée ! Ton âme est mêlée à celles des autres soldats… Tu ne retrouvera plus jamais ton individualité ! Tu restera des milliers de personnes à la fois.L’humain posa ses yeux de plusieurs milliers de couleurs sur la valkyrie avant d’éclater de rire.- On était déjà comme un seul homme de toute façon non ?!Dans un dernier rire, vidé de son énergie, le soldat se releva et posa un regard amer sur le champ de bataille, il ne pourrait pas offrir de sépultures correctes à ses amis, au moins, leur combat n’avait pas été vain. C’est sous une pluie d’applaudissement et bercé par les commentaires d’Heimdall que l’humain retournait lentement dans l’ombre.- Belial est mort ! L’humanité remporte le sixième round de ce Ragnarok et les vainqueurs sont les soldats inconnus ! Le dernier représentant vivant et donc gagnant est… Pierre Ndiaye ! Retenez bien ce nom mesdames et messieurs ! Pour que plus jamais il ne reste inconnu, pour que vous réalisiez que derrière chaque inconnu se trouve une personne capable de se battre contre l’horreur !
